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Mortimer et « On Our Way Home » : l’histoire vraie du trio américain d’Apple qui a enregistré « Two of Us » avant les Beatles (1968-2017)

Par Clive Helday
Mortimer, On Our Way Home : le groupe Apple qui chanta Two of Us

Au printemps 1969, alors que les Beatles se disputent sur le nom de leur futur manager, un jeune trio américain enregistre à Londres une chanson que le grand public ne connaît pas encore. Elle s’appelle « On Our Way Home ». Paul McCartney la leur a confiée, et elle doit servir de premier 45 tours à Mortimer, trois garçons de l’État de New York signés par Apple sur un mot de George Harrison. La presse britannique annonce l’événement en juin : pour la première fois depuis longtemps, une composition des Beatles paraîtra chez un autre artiste avant leur propre version. Le disque ne sortira jamais. Les Beatles publieront la chanson en 1970 sous le titre « Two of Us », en ouverture de Let It Be, et l’album de Mortimer restera dans les archives pendant près de cinquante ans, jusqu’à sa parution en mars 2017 chez RPM. Ce dossier reprend toute l’histoire : les débuts du groupe sous le nom de Teddy Boys, son passage chez Philips, son arrivée à Apple, les séances avec Peter Asher et Richard Hewson aux studios Trident, le cadeau de McCartney, l’arrivée d’Allen Klein et la mise au placard. Il revient aussi sur ce que l’on a longtemps répété, y compris sur Yellow-Sub.net, et qui mérite d’être corrigé.

Une jolie histoire, quelques erreurs de casting

L’histoire de Mortimer circule depuis 2017 sous une forme courte et sympathique. Elle tient en quelques phrases : un groupe américain sans bande de démonstration se serait produit devant le siège d’Apple pour attirer l’attention des Beatles, George Harrison l’aurait remarqué et aurait ordonné qu’on le signe, Peter Asher et Richard Hewson auraient produit et arrangé son disque, Paul McCartney lui aurait offert une chanson, puis les ennuis d’Apple auraient fait capoter le projet, jusqu’à une sortie tardive « le 20 mars 2017 ». Notre propre site a publié cette version, en février 2017 dans une brève qui annonçait le disque, puis dans un article de 2021 consacré à « l’histoire malchanceuse de Our Way Home ».

Le fond est juste. Mortimer a bien été signé par Apple, George Harrison a bien joué un rôle décisif, Peter Asher a bien produit l’album, Richard Hewson a bien écrit des arrangements, McCartney a bien donné au groupe la future « Two of Us », et le disque a bien été retiré au dernier moment avant de reparaître en 2017. Mais plusieurs détails ne résistent pas à la vérification. Le disque ne s’appelle pas Our Way Home mais On Our Way Home, comme la chanson. Sa date de sortie britannique, d’après la fiche de l’éditeur reprise par les discographies spécialisées, est le vendredi 17 mars 2017, avec une parution américaine annoncée pour le 24 mars. Le trio n’a pas joué « à proximité » du siège d’Apple : les récits disponibles le placent à l’intérieur des bureaux, ou décrivent une tout autre filière, celle d’un disque qui passe de main en main. Et la responsabilité de l’abandon ne revient pas à de vagues « problèmes » de fin de décennie, mais à une réorganisation très précise, menée au printemps et à l’été 1969 par Allen Klein.

Ces nuances ne sont pas des querelles de spécialistes. Elles changent la nature du récit. Une audition improvisée sur le trottoir de Savile Row relève de la légende du rock, avec son petit parfum de conte de fées. Un album vinyle confié à John Lennon, puis transmis au département des éditions musicales, raconte autre chose : le fonctionnement concret, un peu désordonné, d’une maison de disques qui recevait alors des centaines de propositions et dont les quatre propriétaires pouvaient, d’une phrase, lancer une carrière. De même, un album « ajourné » par la fatalité n’a pas le même sens qu’un album sacrifié par un gestionnaire qui avait déjà, deux ans plus tôt, mis fin au premier contrat de ces mêmes musiciens.

Ce que l’on sait, et d’où on le sait

La documentation sur Mortimer reste mince. Le groupe n’a jamais classé de disque, ses membres ne sont pas devenus célèbres et deux d’entre eux sont morts. L’essentiel de ce que l’on sait provient de trois ensembles. Le premier est la presse de 1968 et 1969 : les critiques de Billboard et de Record World au moment de l’album Philips, puis les annonces du New Musical Express et du Beatles Monthly Book quand Apple prépare le single. Le second est le livret de la réédition de 2017, rédigé par le producteur et historien d’Apple Stefan Granados, qui a recueilli les souvenirs des musiciens survivants et retrouvé des photographies inédites dans les archives de la maison. Le troisième rassemble les travaux d’amateurs éclairés : la base de données The Paul McCartney Project, qui recense les séances et les citations, le site The Second Disc, qui a présenté la réédition en détail, et un long billet du chroniqueur Robert Sheldon, qui s’est appuyé en 2019 sur la famille de Tom Smith et sur une interview filmée de Tony Van Benschoten.

Ces sources ne disent pas toujours la même chose. Elles divergent sur la manière dont le groupe est entré chez Apple, et surtout sur le rôle exact de McCartney dans l’enregistrement de « On Our Way Home » : un ouvrage de référence des années 1980 affirme qu’il l’a produit lui-même, alors que les crédits de 2017 attribuent la production à Peter Asher. Plutôt que de trancher arbitrairement, ce dossier présente les versions concurrentes, précise qui les rapporte et indique laquelle paraît la plus solide. Les citations anglaises sont traduites en français et restent brèves ; les paroles de chansons ne sont pas reproduites.

Une dernière remarque avant de commencer. Il serait tentant de faire de Mortimer un « cinquième Beatles » oublié, ou un trésor injustement enterré. Ce n’est pas tout à fait le cas, et les musiciens eux-mêmes ne l’ont jamais prétendu. L’intérêt de leur histoire est ailleurs : elle montre, à l’échelle d’un petit groupe, comment Apple a fonctionné pendant sa brève période d’utopie, et comment cette utopie s’est refermée. Elle offre aussi un point de vue inhabituel sur une chanson que tout le monde croit connaître, puisque l’on peut entendre ce que « Two of Us » aurait pu devenir si elle avait été arrangée par d’autres, avant que les Beatles n’en livrent leur propre lecture.

Avant Mortimer : les Teddy Boys, une discothèque et un label en perdition

Le groupe qui deviendra Mortimer commence sa vie sous un autre nom, et avec un membre de plus. Au milieu des années 1960, Tom Smith, Tony Van Benschoten et Guy Masson forment avec le chanteur et guitariste Bob Ronga un quatuor baptisé The Teddy Boys. Le nom n’a rien d’innocent. En Grande-Bretagne, les « Teds » sont ces jeunes gens des années 1950 qui portaient vestes longues, cravates lacets et coiffures gominées, et dont le jeune John Lennon adoptait volontiers le style à Liverpool. Pour un groupe américain de 1966, choisir ce nom revient à afficher son goût pour l’invasion britannique, au moment même où les Beatles, les Rolling Stones et les Kinks dominent les ondes des deux côtés de l’Atlantique.

Les Teddy Boys viennent de l’État de New York. Les sources consultées ne s’accordent pas sur une ville précise, et les membres semblent avoir gravité entre Manhattan et la vallée de l’Hudson, où Tom Smith reviendra vivre bien plus tard, à Stone Ridge. Le groupe se fait un nom dans les clubs et finit par décrocher une place enviable : il devient l’orchestre maison d’Arthur, la discothèque new-yorkaise ouverte par Sybil Burton, l’ancienne épouse de l’acteur Richard Burton. Au milieu des années 1960, Arthur est l’un des lieux les plus courus de la ville, fréquenté par le monde du spectacle et par la jeunesse dorée qui découvre la danse en boîte, ce que l’on n’appelle pas encore une « disco ».

Le son d’Arthur : guitares acoustiques et congas

Jouer chaque soir pour des danseurs forme un groupe. Selon le récit de la réédition de 2017 repris par The Second Disc, c’est en improvisant pendant ces longues soirées que les Teddy Boys trouvent la formule qui les distinguera : un rock énergique mais joué principalement sur guitares acoustiques, porté par des congas plutôt que par une batterie classique. Le procédé n’est pas totalement isolé dans l’Amérique de 1966 et 1967, où le folk-rock a ouvert la voie aux guitares à douze cordes et aux harmonies vocales serrées. Mais un trio de « rock acoustique » à percussions reste suffisamment singulier pour que la presse britannique, deux ans plus tard, emploie encore le mot acoustic entre guillemets pour le présenter.

Cette couleur sonore sera la carte d’identité de Mortimer. Elle explique aussi pourquoi les musiciens arriveront chez Apple sans bande de démonstration : leur musique se présentait mieux jouée en direct, sur deux guitares et un tambour, que sur un enregistrement d’amateur. Robert Sheldon, qui a reconstitué leur parcours en 2019, parle à leur sujet de garage, de folk-rock et de sunshine pop, cette pop ensoleillée aux harmonies soignées qui fleurit alors en Californie. Les trois étiquettes se défendent, selon la chanson que l’on écoute.

Quatre singles chez Cameo-Parkway

En 1966, les Teddy Boys enregistrent quatre 45 tours pour Cameo-Parkway, une maison de Philadelphie. Le label a connu son heure de gloire au début de la décennie avec Chubby Checker, l’homme du twist, et avec le chanteur Bobby Rydell. Mais au milieu des années 1960, il est en déclin : ses fondateurs ont vendu leurs parts entre 1964 et 1965, ses vedettes sont parties, et la maison survit grâce à quelques succès ponctuels et à des signatures régionales. C’est chez Cameo-Parkway que paraissent aussi, à la même époque, les premiers singles de Bob Seger, des succès locaux dans le Michigan qui ne percent pas à l’échelle nationale. Les Teddy Boys connaissent un sort comparable : leurs disques circulent, mais aucun ne s’impose.

Le destin du label va croiser celui du groupe d’une manière que personne, à l’époque, ne pouvait mesurer. En 1967, l’homme d’affaires new-yorkais Allen Klein, déjà connu pour avoir renégocié les contrats des Rolling Stones, prend avec son associé Abbey Butler le contrôle de Cameo-Parkway. L’opération est montée comme une acquisition inversée : la société cotée sert de véhicule à l’entreprise de Klein, qui prendra le nom d’ABKCO. Le label est fermé à l’automne 1967. L’encyclopédie en ligne place cette fermeture en septembre, tout en évoquant une vente « fin 1967 », signe que la chronologie exacte reste floue. Ce qui ne l’est pas, c’est la conséquence pour les artistes : Klein s’intéresse au catalogue et à la structure financière, pas aux carrières en cours. Les Teddy Boys, comme la plupart des signatures, sont remerciés.

Retenons ce nom. Deux ans plus tard, au printemps 1969, Allen Klein deviendra le gestionnaire d’Apple, imposé par John Lennon, George Harrison et Ringo Starr contre l’avis de Paul McCartney. Et parmi les décisions qu’il prendra figurera, de nouveau, l’abandon des trois mêmes musiciens. Robert Sheldon souligne cette coïncidence avec une ironie amère : le groupe aura eu la malchance de croiser le même homme à deux tournants de sa carrière, de part et d’autre de l’Atlantique. Rien n’indique que Klein ait visé Mortimer personnellement, ni même qu’il se soit souvenu des Teddy Boys. Il appliquait dans les deux cas la même logique, celle d’un comptable qui coupe les branches jugées improductives. Mais pour Smith, Van Benschoten et Masson, la répétition a dû avoir un goût particulier.

De quatre à trois

Après la fin de l’aventure Cameo-Parkway, le groupe se réorganise. Bob Ronga s’en va, et les trois autres continuent sous un nouveau nom : Mortimer. Les sources consultées n’expliquent pas le choix de ce patronyme un peu désuet, qui évoque davantage un majordome de comédie anglaise qu’un groupe de rock. On peut y voir une nouvelle marque d’anglophilie, ou simplement l’humour d’une génération qui aimait les noms incongrus, de Strawberry Alarm Clock à Chocolate Watchband. La formation en trio, elle, correspond parfaitement à la musique du groupe : deux guitares, des percussions et trois voix, de quoi reproduire sur scène tout ce qui se joue sur disque.

La répartition des rôles est claire. Tom Smith chante et joue de la guitare ; c’est lui qui apparaît le plus souvent comme voix principale. Tony Van Benschoten chante, joue de la basse et de la guitare. Guy Masson chante et tient les percussions, une « batterie modifiée » selon l’expression de Sheldon, où les congas occupent une place centrale. Les trois écrivent ensemble : les chansons originales de l’album Apple porteront toutes la triple signature Smith, Van Benschoten et Masson, une démocratie d’auteurs que les Beatles eux-mêmes, prisonniers du crédit Lennon-McCartney, n’ont jamais pratiquée.

Avec ce nouveau nom et cette formule resserrée, Mortimer décroche un contrat chez Philips, marque d’origine néerlandaise dont le catalogue américain cherche alors, comme tous ses concurrents, à suivre la vague folk-rock. Le premier album du trio va paraître au printemps 1968.

1968 : un premier album chez Philips, de bonnes critiques et peu de ventes

Le premier album de Mortimer paraît chez Philips en mai 1968. Il porte simplement le nom du groupe, Mortimer, et réunit des compositions du trio. Il est précédé d’un single, « Dedicated Music Man », que l’hebdomadaire professionnel Billboard retient le 30 mars 1968 dans sa rubrique des 60 meilleurs singles à surveiller. Le jugement est flatteur : le magazine parle d’un son de groupe puissant, sur un rock solide aux paroles bien tournées. Son concurrent Record World va plus loin et prédit un possible triomphe. Ces formules, relevées par Robert Sheldon dans les archives de la presse spécialisée, appartiennent au genre très codé de la critique professionnelle américaine, qui s’adresse d’abord aux programmateurs radio et aux disquaires. Elles montrent néanmoins que Philips a soutenu le disque et que le groupe n’était pas un inconnu complet au moment de traverser l’Atlantique.

L’album reçoit lui aussi un accueil favorable. Billboard salue un « jeune trio » qui, porté par ses guitares, signe « un album rock d’un attrait considérable », et estime que le single n’est qu’un des dix excellents morceaux du disque. Record World joue sur le titre du 45 tours pour présenter les trois garçons comme des musiciens entièrement dévoués à leur art. Philips achète une publicité dans Billboard le 20 avril 1968. En juillet, le chroniqueur radio Kal Rudman mentionne encore le groupe dans sa colonne. Bref, la machine promotionnelle fonctionne, au moins pendant quelques semaines.

Le succès régional, l’échec national

Le résultat commercial ne suit pas. D’après Sheldon, « Dedicated Music Man » passe à la radio à New York ainsi que dans la région de Buffalo et de Rochester, et le groupe devient populaire dans le nord de l’État. Mais le single n’entre dans aucun classement national. L’album connaît le même sort : un succès régional, aucune percée à l’échelle du pays. Le cas est banal dans l’industrie américaine de 1968, où des centaines de groupes prometteurs se disputent quelques places au palmarès et où une major comme Philips publie chaque mois davantage de disques qu’elle ne peut en soutenir durablement.

Pour Mortimer, cet échec relatif n’est pas la fin. Il pousse au contraire le trio à tenter sa chance ailleurs. L’année 1968 est celle où Londres redevient, pour beaucoup de musiciens américains, la capitale de la pop. Jimi Hendrix y a lancé sa carrière en 1966. James Taylor, jeune chanteur du Massachusetts, y est arrivé à la fin de 1967 et va devenir l’un des tout premiers artistes signés par Apple. La ville offre des studios modernes, une presse musicale hebdomadaire influente et, depuis le printemps 1968, une maison de disques qui proclame publiquement qu’elle veut découvrir de nouveaux talents. Pour un groupe qui se rêve en héritier de l’invasion britannique, la tentation est évidente.

Un disque qui reparaît en 2006

L’album Philips n’a pas totalement disparu. Il a été réédité en 2006 au Royaume-Uni par Rev-Ola, une étiquette spécialisée dans la redécouverte de la pop des années 1960. Cette réédition, antérieure de onze ans à la publication de l’album Apple, a permis aux collectionneurs d’entendre le Mortimer de 1968 avant celui de 1969. Elle témoigne aussi d’un intérêt durable pour ces groupes de second rang, que l’on découvre aujourd’hui au fil des compilations et des rééditions, souvent avec un plaisir que leurs contemporains n’avaient pas partagé.

C’est ce disque, en tout cas, qui va servir de carte de visite à Londres. Selon l’une des deux versions de l’histoire, c’est même par lui, et non par une audition, que les Beatles vont découvrir Mortimer.

Londres, 1968 : comment Mortimer est entré chez Apple

Pour comprendre la suite, il faut se souvenir de ce qu’est Apple en 1968. Après la mort de Brian Epstein, en août 1967, les Beatles décident de prendre en main leurs propres affaires. La société Apple Corps réunit une boutique, une branche cinéma, une branche électronique, des éditions musicales et, surtout, une maison de disques. Au printemps 1968, John Lennon et Paul McCartney se rendent à New York pour présenter le projet à la presse américaine. Ils y décrivent une entreprise d’un genre nouveau, une sorte de « communisme occidental » selon le mot de McCartney, où les artistes ne seraient plus obligés de supplier des cadres en costume pour être entendus. Le message est reçu cinq sur cinq. À Londres, Apple fait paraître dans la presse musicale une annonce restée célèbre, qui montre l’un de ses collaborateurs, Alistair Taylor, déguisé en homme-orchestre, et invite tous les talents à envoyer leurs bandes.

Le résultat est un déluge. Des cartons de bandes, de poèmes, de scénarios et de lettres s’accumulent dans les bureaux, d’abord installés au 95 Wigmore Street, puis, à partir de l’été 1968, dans l’hôtel particulier du 3 Savile Row, au cœur du quartier des tailleurs de Mayfair. La plupart de ces envois ne seront jamais écoutés. Apple Records publie son premier lot de disques à la fin d’août 1968 : « Hey Jude » des Beatles, « Those Were the Days » de Mary Hopkin, « Sour Milk Sea » de Jackie Lomax et « Thingumybob » du Black Dyke Mills Band. Le succès est immédiat, et il donne à la maison une réputation de porte ouverte que la réalité ne confirme qu’à moitié. Les artistes signés le sont presque toujours parce qu’un Beatle, ou un proche collaborateur, s’est personnellement intéressé à eux. Mary Hopkin a été repérée par Twiggy à la télévision, puis recommandée à McCartney. Jackie Lomax est un vieil ami de Liverpool. James Taylor a été présenté à Peter Asher par un ancien membre de son groupe.

Un manager, un frère célèbre et un voyage en Angleterre

Mortimer arrive à Londres pendant l’été 1968. Selon Robert Sheldon, le voyage est organisé par le manager du groupe, Danny Secunda. Le nom n’est pas anodin en Angleterre : son frère Tony Secunda est l’un des managers les plus flamboyants de la scène britannique, l’homme qui a lancé les Moody Blues puis The Move, et qui ne reculait devant aucun coup publicitaire. Disposer d’un tel relais à Londres ouvre des portes, ou au moins des agendas. Il reste que Mortimer n’a, à ce moment-là, ni contrat britannique, ni tournée prévue, ni bande de démonstration à proposer. Le trio vient de quitter les clubs folk de New York pour tenter sa chance auprès de la maison de disques dont tout le monde parle.

Première version : l’audition dans les bureaux

Le premier récit est le plus pittoresque, et c’est celui que les textes en français ont retenu. D’après Sheldon, qui s’appuie sur des souvenirs familiaux et sur une interview filmée de Tony Van Benschoten, les trois musiciens se présentent aux bureaux d’Apple sans démo. Faute d’enregistrement à faire écouter, ils proposent de jouer sur place, avec leurs guitares et leurs percussions. C’est à ce moment que George Harrison entre dans la pièce. Il les entend, apprécie, et convainc le label de les engager.

Ce récit diffère sur un point important de celui qui circule depuis 2017 en français : il ne place pas le groupe « à proximité » du siège, sur le trottoir, mais dans les locaux. La nuance compte, car l’image d’un groupe jouant dans la rue pour attirer l’attention des Beatles relève d’un autre registre, celui des chanteurs de rue et des coups d’éclat. Rien, dans les sources que nous avons pu consulter, n’atteste un concert improvisé devant Savile Row. Une telle scène aurait d’ailleurs eu quelque chose d’anachronique : à l’été 1968, Apple ne s’installe qu’à peine dans ses nouveaux locaux, et la célèbre foule de fans postée devant la porte, les « Apple Scruffs », se forme surtout un peu plus tard.

Seconde version : un album qui passe de main en main

Le second récit vient du livret de la réédition de 2017, rédigé par Stefan Granados à partir des souvenirs des musiciens. Il est plus prosaïque. Un exemplaire de l’album Philips parvient à John Lennon, qui le transmet à Mike O’Connor, du département des éditions musicales d’Apple. Le disque circule ensuite jusqu’à George Harrison, dont la réaction tient en trois mots, rapportés par The Second Disc : « Sign them up! », autrement dit « Engagez-les ! ». Le communiqué de l’éditeur, en 2017, résume l’affaire d’une formule : le trio a été signé par Apple en 1968 « sur la seule parole de George Harrison ».

Les deux versions ne sont pas forcément incompatibles. Il est possible que le groupe se soit présenté en personne après qu’un disque eut déjà circulé, ou que l’audition dans les bureaux ait confirmé l’intérêt suscité par l’album. Les souvenirs recueillis cinquante ans plus tard, par des sources différentes, ont aussi pu simplifier un enchaînement plus long. Ce qui est constant, c’est le rôle de Harrison. En 1968, il est le Beatle qui s’investit le plus volontiers dans les artistes extérieurs : il écrit et produit « Sour Milk Sea » pour Jackie Lomax, il produira Billy Preston en 1969, il soutiendra le Radha Krishna Temple. Qu’il ait eu le coup de cœur pour un trio de rock acoustique aux harmonies soignées n’a rien de surprenant.

La traduction française parfois donnée de son intervention, « distribuons-les », est en revanche trompeuse. Harrison ne parle pas de distribution, mais de signature. Apple n’a jamais été un simple distributeur de disques produits ailleurs : la maison signait des artistes, finançait leurs enregistrements et les publiait sous son étiquette, avec une distribution assurée par EMI au Royaume-Uni et par Capitol aux États-Unis. Pour Mortimer, être « signé » par Apple signifie donc obtenir un budget, un producteur et l’accès aux meilleurs studios de Londres. C’est exactement ce qui va se produire au début de 1969.

Ce qu’on ne sait pas

Plusieurs questions restent ouvertes. Les sources consultées ne donnent pas la date exacte de la signature, ni les termes du contrat. On ignore si le groupe a enregistré des démos pour Apple avant les séances de l’album, même si The Second Disc mentionne une première séance de démonstration produite par Peter Asher. On ne sait pas non plus combien de temps les musiciens ont passé à Londres entre l’été 1968 et le début des séances, ni comment ils vivaient. Ces lacunes sont fréquentes pour les artistes secondaires d’Apple, dont l’histoire repose souvent sur quelques documents et sur la mémoire de témoins âgés. Elles invitent à la prudence plus qu’à l’invention.

Hiver et printemps 1969 : Peter Asher, Richard Hewson et les studios Trident

Une fois le contrat signé, Apple confie Mortimer à l’homme qui dirige alors son département artistique : Peter Asher. Né en 1944 à Londres, il a connu le succès au milieu des années 1960 avec le duo Peter and Gordon, qui a classé au sommet des ventes américaines « A World Without Love », une chanson de McCartney. Il est aussi le frère de l’actrice Jane Asher, longtemps fiancée de Paul, et c’est dans la maison familiale de Wimpole Street que McCartney a vécu plusieurs années. Lorsque Peter and Gordon se séparent en 1968, Asher devient responsable de la découverte et du développement des artistes chez Apple. Sa première grande signature est celle de James Taylor, dont il produit le premier album, publié à la fin de 1968.

Pour Mortimer, ce choix est une chance. Asher connaît parfaitement le folk américain, il a l’oreille des Beatles et il vient d’apprendre, avec Taylor, à habiller un chanteur acoustique d’arrangements de cordes et de cuivres sans l’étouffer. D’après The Second Disc, il commence par une séance de démonstration, puis enchaîne sur l’album. Robert Sheldon rapporte une version légèrement différente : McCartney aurait d’abord été pressenti pour produire le groupe, avant que son emploi du temps ne l’en empêche et qu’Asher ne prenne le relais. Aucune autre source consultée ne confirme ce projet initial, qui reste donc une hypothèse.

Trident, le studio où les Beatles allaient chercher les huit pistes

Les séances se déroulent de février à avril 1969 aux studios Trident, au 17 St Anne’s Court, une ruelle de Soho. Le lieu a été construit en 1967 par deux frères, Norman et Barry Sheffield, et il s’est imposé en quelques mois comme l’un des studios les plus modernes de Londres. Au milieu de 1968, Trident est le premier studio britannique à utiliser un magnétophone à huit pistes et la réduction de bruit Dolby. C’est précisément pour ce huit-pistes que les Beatles y enregistrent « Hey Jude » le 31 juillet 1968, puis plusieurs titres de l’Album blanc, dont « Dear Prudence », « Honey Pie », « Savoy Truffle » et « Martha My Dear ». Le 22 février 1969, en plein dans la période où Mortimer y travaille, ils y lancent aussi l’enregistrement de « I Want You (She’s So Heavy) ».

Trident est alors le studio de prédilection des artistes Apple : Badfinger, Billy Preston, Mary Hopkin, Jackie Lomax et James Taylor y ont tous enregistré. L’ingénieur crédité sur l’enregistrement de « On Our Way Home » est d’ailleurs Barry Sheffield lui-même, l’un des deux propriétaires, selon les crédits recensés par The Paul McCartney Project. Mortimer travaille donc dans les mêmes conditions techniques que les Beatles, avec le même matériel et parfois les mêmes techniciens. Pour un groupe qui sortait d’un premier album sans succès national, c’est un luxe considérable.

https://www.youtube.com/watch?v=A_MjCqQoLLA
« Hey Jude », enregistrée aux studios Trident en juillet 1968, premier single des Beatles sous étiquette Apple (chaîne officielle TheBeatlesVEVO).

Richard Hewson, l’arrangeur de la maison

Pour les cordes et les cuivres, Asher fait appel à Richard Hewson. Né en 1943, ce musicien a commencé sa carrière d’arrangeur à la fin des années 1960 et il est devenu en quelques mois l’un des collaborateurs les plus sollicités d’Apple. C’est lui qui a écrit l’arrangement de « Those Were the Days » pour Mary Hopkin, le premier grand succès du label. Il a aussi travaillé sur « Carolina in My Mind » pour James Taylor. Plus tard, Phil Spector lui confiera les orchestrations de « The Long and Winding Road » et de « I Me Mine » pour Let It Be, et McCartney lui demandera d’orchestrer tout l’album Ram pour le disque instrumental Thrillington. En 1969, il n’est pas encore l’homme qui provoquera la colère de McCartney avec ses chœurs et ses harpes, mais un jeune arrangeur talentueux, capable d’écrire vite pour tous les styles.

Sur l’album de Mortimer, Hewson ne se contente pas d’écrire. The Second Disc indique qu’il joue aussi du piano pendant les séances. Ses arrangements de cuivres et de cordes donnent au disque une couleur nettement plus « produite » que celle de l’album Philips. Le trio acoustique d’Arthur devient, par endroits, un groupe de pop orchestrale britannique, dans l’esprit de ce que l’on entend alors à la radio.

Les invités : un synthétiseur, une contrebasse et un chœur

D’autres musiciens complètent l’équipe. Mike Vickers, ancien membre de Manfred Mann et l’un des premiers musiciens britanniques à posséder un synthétiseur Moog, joue une ligne de synthétiseur sur « On Our Way Home ». Le jazzman Spike Heatley tient la contrebasse sur « People Who Are Different », le morceau le plus long du disque. Un chœur, dont les membres ne sont pas identifiés dans les sources consultées, intervient sur « Dolly ». Et Peter Asher lui-même, selon The Second Disc, chante la voix principale de « You Don’t Say You Love Me », une curiosité qui rappelle que le producteur restait aussi un chanteur de métier.

Ce dernier point mérite une précaution. Un producteur qui chante le premier rôle sur l’album d’un groupe qu’il produit, c’est inhabituel. L’information figure dans la présentation de la réédition, qui s’appuie sur le livret ; elle n’est pas reprise par les crédits du titre dans les bases de données consultées. Il pourrait s’agir d’une partie vocale importante plutôt que de la voix principale au sens strict. Le lecteur curieux pourra trancher à l’écoute.

Un album terminé avant la chanson de Paul

Un détail chronologique est essentiel pour la suite. Selon The Second Disc, l’album de Mortimer est terminé et circule déjà dans les bureaux d’Apple quand McCartney propose au groupe la chanson qui deviendra « Two of Us ». Le titre « On Our Way Home » est donc le dernier enregistré. Il remplace dans l’ordre des morceaux deux titres prévus à l’origine, « Christine Tildsley » et « Last of the H », qui seront écartés pour lui faire de la place et ne reparaîtront qu’en bonus en 2017.

Cette précision change la perception du projet. L’album n’a pas été construit autour de la chanson des Beatles ; c’est la chanson des Beatles qui a été greffée, au dernier moment, sur un album déjà conçu. Pour Apple, l’opération est limpide : un disque solide, mais sans titre fort pour la radio, reçoit d’un coup le meilleur argument commercial imaginable, une composition inédite de Lennon-McCartney. Pour le groupe, c’est à la fois une consécration et une pression nouvelle. Leur premier single ne serait plus jugé sur ses propres mérites, mais comparé, tôt ou tard, à la version des Beatles.

Le cadeau de Paul : « On Our Way Home », future « Two of Us »

Au moment où McCartney la propose à Mortimer, la chanson n’est pas une ébauche oubliée au fond d’un carnet. Les Beatles l’ont déjà beaucoup travaillée. McCartney l’a écrite à la fin de 1968, en pensant à ses escapades en voiture avec Linda Eastman, qui aimait se perdre volontairement dans la campagne anglaise. Il l’a résumée plus tard, devant le journaliste Paul Du Noyer, d’une formule simple : la chanson parlait « au fond, de moi et de Linda ». Il l’a présentée à ses camarades dès le 2 janvier 1969, premier jour des répétitions filmées à Twickenham, sous le titre de travail « On Our Way Home ». Le groupe l’a d’abord jouée dans une version électrique et lourde, avant de la ramener à un arrangement de guitares acoustiques après son installation au studio du sous-sol d’Apple, à Savile Row.

Les Beatles en ont enregistré plusieurs prises exploitables. Celle du 24 janvier 1969 sortira en 1996 sur Anthology 3. Celle du 31 janvier, au lendemain du concert sur le toit, sera retenue pour Let It Be et ouvrira l’album à sa sortie, le 8 mai 1970. Entre les deux dates, la chanson change de nom et devient « Two of Us ». Notre article consacré à l’histoire de « Two of Us » et au sens de ses paroles détaille cette chronologie et les deux lectures du texte, l’une amoureuse, l’autre tournée vers l’amitié de Lennon et McCartney. On retiendra ici l’essentiel : au printemps 1969, la chanson existe dans une version des Beatles déjà enregistrée, mais dont personne ne sait encore si, quand et comment elle sera publiée.

https://www.youtube.com/watch?v=cLQox8e9688
« Two of Us », version des Beatles publiée en 1970 sur Let It Be, remastérisation de 2009 (chaîne officielle The Beatles – Topic).

Pourquoi donner une chanson déjà enregistrée ?

Car c’est là toute l’étrangeté de l’affaire. Depuis 1963, Lennon et McCartney ont souvent offert des chansons à d’autres : à Billy J. Kramer, à Cilla Black, au duo Peter and Gordon, aux Rolling Stones avec « I Wanna Be Your Man ». Chez Apple, McCartney a écrit « Thingumybob » pour le Black Dyke Mills Band et « Goodbye » pour Mary Hopkin, publiée le 28 mars 1969. Il écrira encore « Come and Get It » pour les Iveys, devenus Badfinger, à la fin de l’année. Mais il s’agit presque toujours de chansons que les Beatles n’enregistrent pas eux-mêmes, ou seulement à l’état de démonstration. « On Our Way Home » fait exception : c’est un titre que le groupe a mis en boîte, avec ses quatre membres, en vue d’un album.

Il faut se replacer dans le contexte du printemps 1969 pour comprendre ce geste. Le projet Get Back est en panne. Les Beatles ont accumulé des heures de bandes sans parvenir à en tirer un disque qui les satisfasse. L’ingénieur Glyn Johns a été chargé d’en faire un montage, mais personne ne sait encore quand l’album sortira, ni sous quelle forme. Les quatre musiciens, eux, sont déjà passés à autre chose : ils ont enregistré « The Ballad of John and Yoko » en avril et préparent ce qui deviendra Abbey Road. Dans ce flou, donner « On Our Way Home » à un jeune groupe d’Apple n’a rien d’un sacrifice. C’est une manière de faire vivre une chanson qui risque de dormir longtemps sur des bandes en souffrance, tout en offrant au label un argument de lancement.

L’acétate de Paul et John

Le souvenir le plus précis de la transmission vient de Tom Smith, cité dans le livret de 2017. Selon lui, McCartney a entendu l’enregistrement de « You Don’t Say You Love Me » par Mortimer, puis a fait écouter au groupe un acétate sur lequel on l’entendait avec John Lennon, aux guitares acoustiques. Un acétate est un disque de travail gravé directement, en un ou quelques exemplaires, pour permettre d’écouter un enregistrement hors du studio. Les musiciens ont donc découvert la chanson par l’interprétation des Beatles eux-mêmes, et non par une partition ou une démo de McCartney seul.

Ce détail est important pour juger leur version. Mortimer n’a pas eu à imaginer la chanson à partir de rien : il en a reçu un modèle, celui du duo Lennon-McCartney partageant un micro à la manière des Everly Brothers. Les membres du groupe, selon The Second Disc, semblent même adopter un léger accent britannique dans les premières lignes. Un commentateur de la discographie 45worlds a fait remarquer que le groupe n’avait pas « l’avantage d’avoir entendu la version de Let It Be », ce qui est vrai au sens strict, puisque l’album ne sortira qu’un an plus tard. Mais l’acétate leur a donné un aperçu très proche de ce que le public découvrirait en 1970.

Fin avril 1969, Trident : la séance

Mortimer enregistre « On Our Way Home » à la fin d’avril 1969, aux studios Trident. La base de données The Paul McCartney Project crédite Peter Asher à la production et Barry Sheffield à la prise de son, avec Tom Smith à la guitare et au chant, Tony Van Benschoten à la basse, à la guitare et au chant, et Guy Masson à la batterie, aux percussions et au chant. Mike Vickers ajoute sa ligne de synthétiseur. D’après le livret de 2017, le titre est terminé et masterisé le 1er mai 1969. Il prend la première place de l’album, devant les compositions du groupe.

Une incertitude subsiste sur le rôle de McCartney. Le livre de référence de William J. Dowlding, Beatlesongs, publié en 1989, affirme qu’en mai 1969 McCartney a lui-même produit l’enregistrement de Mortimer. Cette affirmation est reprise par l’encyclopédie en ligne anglophone et, à sa suite, par de nombreux sites, y compris dans un article de Yellow-Sub.net consacré à Apple Records. Elle est contredite par les crédits de la réédition de 2017, qui s’appuient sur les bandes et sur les souvenirs des musiciens, et qui attribuent la production à Peter Asher. Rien n’empêche que McCartney soit passé au studio ou ait donné des conseils, mais aucune source primaire consultée ne le place aux manettes. En l’état, le crédit d’Asher paraît le plus solide, et la date de « mai » correspond plutôt à la finition qu’à l’enregistrement.

https://www.youtube.com/watch?v=zn7slG05OHg
« On Our Way Home » par Mortimer, enregistrée à Trident fin avril 1969 et publiée en 2017 (vidéo mise en ligne par la chaîne Another Planet Music).

« Nous avions l’impression d’avoir déçu Paul »

Que vaut cette version ? Les musiciens eux-mêmes n’en ont jamais été très fiers. Tony Van Benschoten se souvient, dans le livret de 2017, que les trois membres du groupe en ont toujours été mécontents et qu’ils avaient le sentiment d’avoir « laissé tomber Paul ». Le texte de Stefan Granados est à peine plus indulgent : l’arrangement a lissé les aspérités de la chanson, mais l’interprétation n’a pas retrouvé le charme de la démo des Beatles. The Second Disc juge la production d’Asher moins intime et plus polie que celle des Beatles, et trouve le synthétiseur de Vickers un peu déplacé.

Ce verdict sévère tient en partie au point de comparaison. Face à Lennon et McCartney chantant à deux voix une chanson sur leur propre histoire, n’importe quel groupe aurait paru appliqué. La version de Mortimer suit de près la structure de celle des Beatles, avec des harmonies propres et un tempo comparable, mais elle remplace la complicité un peu bancale du duo par une exécution plus lisse. Elle n’est ni ridicule ni indigne. Elle illustre surtout combien « Two of Us » repose sur l’identité de ses deux chanteurs, et combien la chanson, une fois sortie de leur bouche, redevient une jolie ballade folk parmi d’autres.

Juin 1969 : la presse annonce le single

Apple, en tout cas, croit au projet. Le 7 juin 1969, le New Musical Express présente la nouvelle signature du label, un trio américain « acoustique », et annonce que la chanson de McCartney sortira avant la date officielle de l’album des Beatles. L’hebdomadaire souligne qu’il s’agit du premier single, depuis des années, à proposer une composition des Beatles avant leur propre version. Le même mois, le Beatles Monthly Book, magazine officiel du fan-club, consacre une brève à l’affaire dans son numéro 71. Il présente « On Our Way Home » comme une chanson spécialement écrite par Paul, destinée à la face A du single qui doit lancer le « trio d’adolescents américains » d’Apple, cite les noms des trois musiciens et précise qu’ils jouent des guitares acoustiques et des congas. Le disque doit sortir à la fin du mois ou au début de juillet, et sa parution est retardée exprès pour qu’il arrive dans les magasins juste avant le prochain album des Beatles.

Ces deux annonces sont les seules traces contemporaines de la promotion du single que nous ayons pu retrouver. Elles montrent qu’au début de l’été 1969, la sortie paraît imminente et que la stratégie est arrêtée : un single Mortimer, puis l’album des Beatles, puis sans doute l’album de Mortimer. Il manque une pièce à ce calendrier, que personne ne maîtrise alors : la date de l’album des Beatles. Le projet Get Back ne sortira pas à l’été 1969. Il deviendra Let It Be et paraîtra en mai 1970. Entre-temps, la maison qui devait publier Mortimer aura profondément changé.

Été 1969 : Allen Klein entre, Mortimer sort

Pendant que Mortimer enregistre à Trident, la direction d’Apple change de mains. À la fin de janvier 1969, quelques jours avant le concert sur le toit, John Lennon rencontre Allen Klein, qui l’a contacté après avoir lu une déclaration alarmante du Beatle : au rythme où allaient les choses, le groupe serait ruiné en six mois. Lennon l’engage presque aussitôt comme représentant de ses intérêts, et Klein rencontre les trois autres dès le lendemain. Harrison et Starr se rangent à l’avis de Lennon. McCartney, lui, défend la candidature de Lee Eastman, le père de Linda, et de son fils John, avocats new-yorkais spécialisés dans le spectacle. Il épouse Linda le 12 mars 1969, ce qui ne simplifie pas les débats.

Au printemps, après des réunions houleuses à Londres, Klein obtient d’abord un rôle intérimaire. Puis, le 8 mai 1969, il signe un contrat de trois ans comme gestionnaire des affaires des Beatles. McCartney refuse de signer, mais il est mis en minorité. Le site a consacré une longue enquête à la question de savoir si Allen Klein fut l’ami ou l’ennemi des Beatles ; on se contentera ici de ce qui concerne directement les artistes du label. Car Klein arrive avec une mission claire : arrêter l’hémorragie financière d’Apple. Et dans sa logique, les dizaines de projets en cours, les salariés pléthoriques et les artistes sans succès commercial constituent le premier poste à réduire.

Le grand ménage

La réorganisation est rapide et brutale. Klein congédie de nombreux employés, dont le président d’Apple Records, Ron Kass, l’homme qui avait structuré le label à son lancement. Il ferme Apple Electronics, la branche dirigée par Alexis Mardas, surnommé « Magic Alex », dont les inventions promises ne voyaient jamais le jour. En juin 1969, il met fin à Zapple, la filiale consacrée à l’avant-garde et à la littérature parlée, lancée au début de l’année sous la direction de Barry Miles. Zapple n’aura publié que deux disques, l’un de Lennon et Yoko Ono, l’autre de Harrison ; un album de l’écrivain Richard Brautigan, déjà enregistré, restera dans les tiroirs. Notre article sur Zapple, la filiale fantôme d’Apple raconte ce naufrage en détail. La fiche du site consacrée à Allen Klein et la réorganisation d’Apple Records en résume les grandes étapes.

Plusieurs artistes du label perdent leur place ou voient leurs disques retirés. Klein, rappelle l’encyclopédie en ligne, laisse partir certains musiciens sous contrat. Mortimer fait partie des victimes. Selon The Second Disc, le groupe est tout simplement « mis à la porte », et la décision est prise de mettre ses enregistrements au placard. Le communiqué de 2017 emploie une formule plus diplomatique : l’album devait sortir à l’été 1969, mais il a été retiré au dernier moment « en raison de changements chez Apple ». Le sens est le même.

Un disque prévu juste après les Iveys

L’album de Mortimer avait pourtant une place réservée dans le calendrier. D’après le communiqué de l’éditeur, il devait paraître juste après l’album des Iveys, le groupe gallois qui deviendra Badfinger. Robert Sheldon précise que le single « On Our Way Home » figurait sur la liste des sorties du printemps 1969, derrière « Maybe Tomorrow » des Iveys. Or les Iveys eux-mêmes ont connu un sort compliqué : leur album Maybe Tomorrow n’a été publié en 1969 que dans quelques pays, et leur single « Dear Angie » a été retiré au Royaume-Uni, comme le rappelle le catalogue des numéros APPLE 1 à 20 publié sur Yellow-Sub.net. Le groupe ne devra son salut qu’à « Come and Get It », écrite par McCartney et publiée en décembre 1969 sous le nom de Badfinger.

Mortimer n’a pas eu cette seconde chance. Aucun numéro de catalogue APPLE ne lui est attribué dans les listes consultées, ce qui suggère que le single n’a pas dépassé le stade des annonces et des plannings internes. Il n’existe pas, à notre connaissance, de pressage test ou d’étiquette imprimée qui aurait circulé chez les collectionneurs, comme c’est le cas pour d’autres projets avortés d’Apple. Le disque a disparu avant d’avoir une existence matérielle.

Le départ de Peter Asher

Un autre départ pèse sur le sort du groupe. Peter Asher, qui avait produit l’album et défendu le trio, quitte Apple dans le courant de 1969 pour s’installer aux États-Unis, où il va devenir le manager et le producteur de James Taylor. Selon la plupart des récits, Asher ne veut pas travailler sous la direction de Klein, et il emmène avec lui son artiste vedette, dont le premier album n’a pas eu le succès espéré chez Apple. Il produira ensuite, de 1970 à 1985, les grands albums de Taylor, de Sweet Baby James à JT, avant de travailler avec Linda Ronstadt. Le portrait de Peter Asher chez Apple Records retrace cette période.

Les sources consultées n’établissent pas de lien direct entre le départ d’Asher et l’abandon de Mortimer. Mais on peut raisonnablement penser qu’un groupe dont le producteur et principal soutien quitte la maison se retrouve sans défenseur au moment où un nouveau gestionnaire passe les comptes au crible. Mortimer était un trio américain, sans succès antérieur, avec un album coûteux en cordes et en cuivres, et un single dont la valeur reposait entièrement sur une chanson des Beatles qui risquait de faire double emploi avec la future version du groupe. Pour un comptable, le dossier était facile à refermer.

McCartney, l’homme qui ne pouvait plus rien

Reste une question : pourquoi McCartney n’a-t-il pas sauvé le disque, lui qui avait offert la chanson ? La réponse tient à sa position au printemps et à l’été 1969. Il est alors le seul Beatle à refuser Klein, il a perdu le vote du 8 mai et il se retrouve isolé au sein de sa propre entreprise. Il n’a plus l’autorité nécessaire pour imposer une sortie contre l’avis du nouveau gestionnaire, et il a d’autres batailles à mener, à commencer par celle de la propriété des éditions Northern Songs. Rien n’indique, dans les sources disponibles, qu’il soit intervenu en faveur de Mortimer. Il est possible aussi qu’il ait jugé plus sage de garder la chanson pour l’album des Beatles, dont le sort restait suspendu.

L’ironie est complète. La chanson qui devait lancer Mortimer parle de deux personnes qui rentrent chez elles, loin des papiers et des contrats. Elle a été enregistrée par les Beatles en plein conflit sur le choix de leur manager, puis donnée à un groupe que le manager finalement choisi allait congédier. Et ce manager, Allen Klein, avait déjà mis fin, deux ans plus tôt, au premier contrat des mêmes musiciens chez Cameo-Parkway.

Après Apple : trois trajectoires loin des projecteurs

La fin du contrat Apple marque aussi la fin de Mortimer en tant que groupe d’enregistrement. The Second Disc le dit sans détour : la carrière du trio s’arrête là, et les trois musiciens ne publient plus rien ensemble. Il n’y a pas eu de troisième album, ni chez une autre maison britannique ni de retour aux États-Unis. Le cas n’est pas rare. Pour un jeune groupe, perdre un contrat prestigieux après avoir enregistré un album entier, sans que celui-ci sorte, revient souvent à perdre deux ans de travail et l’élan qui va avec. Les maisons concurrentes hésitent à reprendre un artiste dont le disque reste la propriété d’un autre label, et les musiciens doivent, de toute façon, gagner leur vie.

Guy Masson et les congas de Moondance

Le parcours le plus visible est celui de Guy Masson. Le percussionniste du trio apparaît dans les crédits de Moondance, le troisième album de Van Morrison, paru au début de 1970 et devenu l’un des disques les plus admirés de son auteur. La fiche de l’album, établie d’après les notes de pochette, le crédite aux congas, sans préciser sur quels titres. C’est une jolie revanche pour l’homme dont les percussions faisaient l’originalité du son de Mortimer : quelques mois après l’abandon de l’album Apple, son jeu se retrouve sur un classique du rock des années 1970. Robert Sheldon indique qu’il est mort depuis, sans donner de date.

Tom Smith, entre l’Angleterre et Stone Ridge

Le chanteur Tom Smith reste un temps en Grande-Bretagne. Toujours selon Sheldon, qui tient ces informations de sa famille, il s’y marie avec une femme plus âgée que lui, rencontrée sur place, avant de revenir vivre aux États-Unis, à Stone Ridge, dans la vallée de l’Hudson. Il meurt vers 2004, à l’âge de 54 ans. Il n’aura donc pas vu la publication de l’album auquel il avait tant contribué ; ses souvenirs, cités dans le livret de 2017, proviennent d’entretiens ou de témoignages antérieurs. C’est à lui que l’on doit, notamment, le récit de l’acétate de Paul et John, ainsi que l’idée que « Pick Up Your Heart » aurait pu faire un single.

Tony Van Benschoten, le dernier témoin

Tony Van Benschoten est, selon Sheldon en 2019, le seul membre encore en vie. C’est lui qui porte la mémoire du groupe dans le livret de la réédition et dans une courte interview filmée, mise en ligne en 2017 pour accompagner la sortie du disque. Son témoignage est précieux parce qu’il est sans complaisance. Il ne fait pas de Mortimer un chef-d’œuvre méconnu, il reconnaît que la version de « On Our Way Home » ne les a jamais satisfaits, et il raconte l’aventure comme une chance passée tout près, plutôt que comme une injustice.

Les bandes dans les archives

Pendant ce temps, les bandes dorment. L’album complet, avec sa version de « On Our Way Home » et ses titres écartés, reste dans les archives pendant près de cinq décennies. The Second Disc parle d’enregistrements qui ont « pris la poussière pendant cinquante ans ». À notre connaissance, le titre n’apparaît sur aucune des compilations consacrées aux artistes d’Apple dans les années 1990 et 2010, et il ne figure pas non plus parmi les inédits que le label a exhumés lors de ses grandes campagnes de réédition. Un lecteur du même site, dans un commentaire, affirme que les droits sur ces enregistrements étaient revenus au groupe depuis longtemps. Nous n’avons pas pu vérifier cette affirmation, qui expliquerait toutefois pourquoi le disque est finalement sorti chez un éditeur indépendant plutôt que chez Apple elle-même.

La version de Mortimer n’était pas pour autant totalement inconnue des spécialistes. Les ouvrages de référence sur les chansons des Beatles, comme Beatlesongs, mentionnaient son existence, et les biographes de McCartney la signalaient en note. Mais pour l’écouter, il fallait des bandes de collectionneurs, quand elles existaient. Le grand public, lui, ignorait jusqu’au nom du groupe.

Mars 2017 : On Our Way Home sort enfin chez RPM

L’album de Mortimer réapparaît au début de 2017, grâce à RPM, une étiquette du groupe britannique Cherry Red spécialisée dans les rééditions et les inédits de la pop des années 1960. La maison n’en est pas à son coup d’essai avec l’univers d’Apple : elle a déjà publié Brother, l’album de Lon et Derrek Van Eaton, deux frères américains signés par le label au début des années 1970, ainsi que Yesterday’s Sunshine, consacré au groupe Grapefruit, très proche de l’entourage des Beatles en 1968. Le disque de Mortimer s’inscrit dans cette patiente archéologie.

Yellow-Sub.net en annonce la sortie dès le 16 février 2017, dans une brève consacrée à l’album enfin disponible, qui donne la date du 20 mars. La date retenue par l’éditeur, et reprise par les discographies, est en réalité le vendredi 17 mars 2017 pour le Royaume-Uni, sous la référence RETRO 987 en CD. The Second Disc, qui présente le disque le 8 mars, annonce une sortie américaine le 24 mars et une édition vinyle pour avril ; la base 45worlds recense ce 33 tours sous la référence RPMLP987, daté de mars 2017. La présentation du site américain contient d’ailleurs elle-même une petite contradiction, puisqu’elle évoque une sortie « ce vendredi », soit le 10 mars, tout en donnant le 17 mars dans son introduction. Le 20 mars, qui tombait un lundi, n’apparaît dans aucune des sources consultées.

Ce que contient le disque

Le CD propose l’album tel qu’il avait été arrêté en 1969, en onze titres, suivi de quatre morceaux en bonus. Le son a été remastérisé par Simon Murphy à partir de la bande maîtresse de l’album, photographiée dans le livret. Ce dernier, rédigé par Stefan Granados, rassemble des citations des membres du groupe et une série de photographies inédites retrouvées dans les archives d’Apple, dont au moins une prise par Peter Asher lui-même. Les titres originaux sont tous signés Tom Smith, Tony Van Benschoten et Guy Masson, à l’exception du premier, crédité à Lennon et McCartney.

  • 1. « On Our Way Home » (3:06)
  • 2. « I Didn’t Know » (3:38)
  • 3. « You Do Too » (3:12)
  • 4. « Dolly » (4:43)
  • 5. « People Who Are Different » (5:41)
  • 6. « You Don’t Say You Love Me » (3:03)
  • 7. « Miles Apart » (3:12)
  • 8. « Don’t Want to See You Anymore » (3:58)
  • 9. « No Business Being Here » (3:06)
  • 10. « In Memory of Her » (3:15)
  • 11. « Pick Up Your Heart » (4:50)
  • Bonus : « Christine Tildsley » (3:39), « Last of the « H » » (4:22), « Laugh Children Laugh » (2:46), « Ingenue’s Theme » (2:24)

Les durées sont celles qu’indique The Paul McCartney Project. La liste publiée en 2017 et en 2021 sur notre site était exacte dans l’ensemble, à un détail près : elle ne précisait pas que les deux premiers bonus faisaient partie de l’ordre de passage initial, avant que la chanson de McCartney ne vienne prendre leur place.

L’album, titre par titre

Que donne ce disque à l’écoute ? Les descriptions les plus détaillées viennent de la présentation de The Second Disc, qui a pu l’entendre avant sa sortie. On peut les compléter par ce que l’on sait des arrangements et des musiciens.

Les titres rapides

« You Do Too » est un morceau à toute allure, porté par la batterie de Guy Masson. The Second Disc y entend un écho de l’arrangement de « Sympathy for the Devil » des Rolling Stones, sorti en décembre 1968 : même transe rythmique, mêmes percussions mises en avant. « Miles Apart » et « No Business Being Here », ce dernier franchement funky, montrent ce que pouvait être le « power trio acoustique » d’Arthur : un rock serré, joué sur des guitares sèches, où les congas tiennent le rôle d’une section rythmique entière.

Les ballades

« Dolly » est une ballade acoustique dépouillée, presque fragile, à laquelle le chœur menace de faire de l’ombre. « Don’t Want to See You Anymore » est une chanson de rupture élégante, avec des harmonies dans le style de l’invasion britannique, celles que le groupe admirait depuis l’époque des Teddy Boys. Parmi les bonus, « Laugh Children Laugh » est une ballade douce et « Ingenue’s Theme » un morceau qui se balance tranquillement. Ces deux chutes de studio n’avaient pas leur place sur l’album de 1969 ; elles donnent une idée de la matière dont disposait le groupe.

Les pistes plus ambitieuses

« People Who Are Different », le titre le plus long du disque avec plus de cinq minutes, s’appuie sur la contrebasse aux inflexions jazz de Spike Heatley. « Last of the « H » », l’un des deux titres écartés de l’ordre initial, mise sur des percussions et des chants d’inspiration africaine, une couleur que l’on n’attendait pas chez un trio de folk-rock new-yorkais. « Christine Tildsley », l’autre titre écarté, est un morceau enlevé, fondé sur le dialogue entre les guitares et les voix.

Les singles qui n’ont jamais existé

Trois chansons auraient pu, selon The Second Disc, faire carrière en 45 tours. « You Don’t Say You Love Me » rappelle la pop britannique très produite de Roger Cook et Roger Greenaway, les auteurs de nombreux succès de la fin des années 1960 ; c’est sur ce titre qu’Asher prête sa voix. « I Didn’t Know » repose sur un riff de cuivres écrit par Richard Hewson. Et « Pick Up Your Heart », qui clôt l’album, mêle country-rock et orchestration baroque ; Tom Smith, cité dans le livret, la considérait comme une candidate possible pour un single. Enfin « In Memory of Her », le dixième titre, n’est pas commenté dans les présentations consultées.

Un disque de son temps

Le principal mérite de cet album est historique. Il fait entendre, à peu près tel qu’il était prévu, un disque Apple de 1969 produit par Peter Asher et arrangé par Richard Hewson, au moment même où ces deux hommes façonnent le son du label. On y retrouve les qualités et les limites de cette production : des chansons bien construites, des harmonies soignées, des arrangements raffinés, mais une identité de groupe qui se dilue parfois sous les cordes et les cuivres. Le Mortimer de l’album Philips, plus brut, avec ses guitares acoustiques et ses congas, s’y entend encore par moments, notamment dans les titres rapides.

Il serait excessif d’en faire un chef-d’œuvre perdu. Mais il serait injuste de n’y voir qu’une curiosité pour collectionneurs de Beatles, achetée pour sa seule plage d’ouverture. Ceux qui aiment la pop orchestrale de 1968 et 1969, celle de Mary Hopkin, de James Taylor ou des Iveys, y trouveront un chaînon manquant du catalogue Apple.

Où le trouver

Le CD et le vinyle de 2017 sont parfois encore disponibles. Les liens ci-dessous lancent une recherche par code-barres sur Amazon.fr, ce qui permet d’éviter les éditions approximatives : le CD On Our Way Home (RPM, RETRO 987) et le vinyle (RPMLP987). Pour comparer avec la version des Beatles, on pourra aussi chercher l’édition spéciale de Let It Be publiée en 2021. Ces liens vers Amazon sont affiliés : en tant que Partenaire Amazon, Yellow-Sub.net peut percevoir une rémunération sur les achats éligibles, sans surcoût pour vous.

Verdict : ce que l’histoire de Mortimer dit d’Apple

Reprenons, pour finir, les affirmations du récit qui circule depuis 2017. Le trio venait bien de l’État de New York : c’est exact. Il n’avait pas de démo : c’est ce que rapporte Robert Sheldon, mais le livret de 2017 raconte que c’est un album Philips déjà publié qui a circulé chez Apple, ce qui revient à dire que le groupe disposait d’un disque mieux qu’une démo. Il se serait produit « à proximité » du siège : aucune source consultée ne le dit, et la version la plus proche place l’audition à l’intérieur des bureaux. George Harrison aurait donné la consigne de le signer : c’est confirmé par les deux récits, et la formule « Engagez-les ! » nous est parvenue par les souvenirs des musiciens. Peter Asher et Richard Hewson ont produit et arrangé l’album : c’est exact. McCartney a offert la chanson qui deviendrait « Two of Us » : c’est exact, à condition de préciser qu’elle était déjà enregistrée par les Beatles au moment du cadeau.

Deux affirmations demandent une correction nette. L’album ne s’appelle pas Our Way Home mais On Our Way Home. Et sa sortie britannique date du 17 mars 2017, non du 20. Une troisième mérite d’être précisée : les « multiples problèmes » d’Apple à la fin des années 1960 portent un nom, celui d’Allen Klein, et une date, le printemps et l’été 1969. Le projet n’a pas été « retardé, différé, ajourné » par un enchaînement de contretemps. Il a été annulé au dernier moment par une décision de gestion, dans le cadre d’une réorganisation qui a aussi emporté Zapple, Ron Kass et plusieurs projets d’artistes.

Une utopie à l’échelle d’un trio

Au-delà de ces corrections, l’histoire de Mortimer résume en quelques mois l’aventure d’Apple Records. En 1968, la maison accueille un groupe américain inconnu sur un simple coup de cœur de Harrison, lui offre le meilleur producteur de la maison, un arrangeur en vogue et le studio où les Beatles enregistrent « Hey Jude ». Au début de 1969, McCartney lui confie une chanson que les Beatles viennent d’enregistrer, et la presse annonce l’événement comme une première depuis des années. Quelques semaines plus tard, le nouveau gestionnaire ferme les robinets, et l’album disparaît avant même d’avoir reçu un numéro de catalogue. Tout ce qui faisait le charme d’Apple, la générosité, le flair, le mépris des usages de l’industrie, se retourne alors contre ceux qui en avaient bénéficié.

Le contraste avec Badfinger est éclairant. Les Iveys, eux aussi menacés en 1969, ont été sauvés par une chanson de McCartney, « Come and Get It », publiée en décembre et devenue un succès. Mortimer, qui avait reçu une chanson de McCartney plus tôt dans l’année, n’a pas eu cette chance, sans doute parce que sa chanson appartenait aussi au répertoire des Beatles et que sa sortie dépendait d’un album dont personne ne connaissait la date. Le cadeau de Paul était trop précieux pour un groupe de second rang : il le liait au destin d’un disque des Beatles en suspens.

Une chanson qui a trouvé son chemin

Reste « Two of Us ». En perdant Mortimer, la chanson n’a rien perdu ; elle a même gagné sa place définitive, en ouverture du dernier album publié par les Beatles, chantée par les deux hommes dont elle semblait raconter l’histoire. La version de Mortimer permet de mesurer, par contraste, ce que l’interprétation des Beatles apporte au texte. Sans le duo Lennon-McCartney, sans leur micro partagé et leur complicité un peu mélancolique, la chanson redevient une ballade folk bien écrite. C’est peut-être la leçon la plus intéressante de ce disque exhumé : il montre ce qu’une chanson doit à ceux qui la chantent.

Le « happy end » annoncé par les textes de 2017 est donc tout relatif. L’album est sorti, près de quarante-huit ans après son enregistrement, mais Tom Smith n’a pas vécu assez longtemps pour le voir, et le groupe n’a jamais eu la carrière que ce disque devait lancer. Il reste, pour les amateurs, un document précieux sur Apple en 1969, un joli disque de pop orchestrale et une note en bas de page dans l’histoire d’une chanson des Beatles. Ce n’est pas rien.

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Questions fréquentes

Qui était le groupe Mortimer ?

Mortimer était un trio de l’État de New York formé par Tom Smith (chant, guitare), Tony Van Benschoten (chant, basse, guitare) et Guy Masson (chant, batterie, percussions). Issu des Teddy Boys, groupe maison de la discothèque new-yorkaise Arthur, il a publié un album chez Philips en 1968 avant d’être signé par Apple, le label des Beatles.

Quelle chanson des Beatles Paul McCartney a-t-il donnée à Mortimer ?

Il leur a donné « On Our Way Home », le titre de travail de « Two of Us », que les Beatles avaient enregistrée en janvier 1969 et qui ouvrira l’album Let It Be en mai 1970. Mortimer l’a enregistrée à la fin d’avril 1969 aux studios Trident, à Londres.

Comment Mortimer a-t-il été signé par Apple ?

Deux récits coexistent. Selon l’un, le trio a joué en direct dans les bureaux d’Apple, faute de démo, et George Harrison l’a entendu. Selon le livret de 2017, l’album Philips est passé de John Lennon au département des éditions d’Apple, puis à Harrison, qui a lancé : « Sign them up! » (« Engagez-les ! »). Aucune source ne confirme un concert devant le siège.

Qui a produit l’album de Mortimer ?

Peter Asher, alors responsable artistique d’Apple, avec des arrangements de Richard Hewson, aux studios Trident entre février et avril 1969. Un livre de 1989 attribue la production de « On Our Way Home » à McCartney, mais les crédits de 2017 citent Peter Asher.

Pourquoi l’album n’est-il pas sorti en 1969 ?

Il devait paraître à l’été 1969, mais il a été retiré au dernier moment lors de la réorganisation d’Apple menée par Allen Klein, devenu gestionnaire des affaires des Beatles en mai 1969. Le groupe a été congédié et ses bandes sont restées dans les archives.

Quand l’album On Our Way Home est-il sorti ?

Le 17 mars 2017 au Royaume-Uni, chez RPM (groupe Cherry Red), en CD sous la référence RETRO 987, avec quatre titres en bonus. Une sortie américaine était annoncée pour le 24 mars et un vinyle (RPMLP987) a suivi.

L’album s’appelle-t-il Our Way Home ou On Our Way Home ?

Son titre exact est On Our Way Home, comme la chanson de McCartney qui l’ouvre. La forme « Our Way Home » est une erreur répandue.

Que sont devenus les membres de Mortimer ?

Le groupe a cessé d’enregistrer après Apple. Guy Masson a joué des congas sur l’album Moondance de Van Morrison (1970). Tom Smith est mort vers 2004. Tony Van Benschoten a témoigné dans le livret de la réédition de 2017.

Sources

  • Joe Marchese, « Fab Gear: RPM Premieres Mortimer’s Lost Apple Records Album », The Second Disc, 8 mars 2017, consulté le 4 novembre 2026 : theseconddisc.com
  • The Paul McCartney Project, « On Our Way Home », album de Mortimer (2017), avec citations du New Musical Express (7 juin 1969) et du Beatles Monthly Book n° 71 (juin 1969), consulté le 4 novembre 2026 : the-paulmccartney-project.com
  • The Paul McCartney Project, « Recording « On Our Way Home », late April 1969 », mis à jour le 2 avril 2025, consulté le 4 novembre 2026 : the-paulmccartney-project.com
  • The Paul McCartney Project, « Two Of Us », consulté le 4 novembre 2026 : the-paulmccartney-project.com
  • Robert Sheldon, « Mortimer: A Near-brush with Greatness », Scenes ‘n’ Soundwaves, 2 avril 2019, consulté le 4 novembre 2026 : sheldonsoundwaves.blogspot.com
  • 45worlds, Mortimer, « On Our Way Home », RPM RETRO 987 (CD) et RPMLP987 (LP), consulté le 4 novembre 2026 : 45worlds.com
  • Stefan Granados, livret de On Our Way Home, RPM, 2017 (cité d’après les sources ci-dessus).
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  • Wikipédia (en), « Two of Us (Beatles song) », consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • Wikipédia (en), « Apple Records », consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • Wikipédia (en), « Allen Klein », consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • Wikipédia (en), « Cameo-Parkway Records », consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • Wikipédia (en), « Peter Asher », consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • Wikipédia (en), « Richard Hewson », consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • Wikipédia (en), « Trident Studios », consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • Wikipédia (en), « Moondance », consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org

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