On la laisse souvent filer comme un simple générique de fin, coincée derrière les grandes enseignes de Living In The Material World. Pourtant, That Is All est peut-être le vrai cœur battant du disque : une poignée de main furtive, donnée au moment où la lumière s’éteint, et qui continue de brûler longtemps après. En 1973, George Harrison sort de l’explosion d’All Things Must Pass et du marathon du Concert for Bangladesh ; il a parlé fort, trop fort peut-être, et il cherche déjà comment survivre à sa propre victoire. Alors il referme l’album sur une ballade en clair-obscur, à la fois déclaration d’amour et prière déguisée, où la voix se retient comme si elle craignait de se fendre. Autour de lui, Jim Keltner et Klaus Voormann jouent le luxe de la sobriété, tandis que John Barham habille la mélodie de cordes nobles, plus liturgiques que sucrées. Rien de tonitruant ici : des accords qui glissent, des silences qui pèsent, et cette phrase-couvercle — “That Is All” — pour contenir l’émotion et faire taire le bruit du monde matériel. Une piste de fin, oui, mais surtout une porte dérobée vers un Harrison plus nu, plus humain, qu’on croyait connaître.
On a beau connaître les Beatles par cœur, il reste un instant où tout vacille encore : Hambourg, la Reeperbahn, les nuits trop longues et les visages pas encore célèbres. C’est là qu’entre en scène Astrid Kirchherr. Pas une musicienne, pas une groupie non plus, mais une jeune photographe formée à la rigueur de l’argentique, qui regarde ces Anglais en cuir comme on cadrerait des acteurs de la Nouvelle Vague. En quelques séances – fête foraine du Hamburger Dom, chambre noire d’Altona – elle fixe l’entre-deux : Lennon, McCartney, Harrison et surtout Stuart Sutcliffe, fragilité d’artiste au milieu du vacarme. Ses noirs profonds, ses ombres, sa dignité des visages offrent aux Beatles une aura avant même la Beatlemania, et disent quelque chose de plus vaste qu’un groupe : une jeunesse européenne qui se réinvente après les bombes. Histoire d’amour, de deuil, d’amitié et de silhouettes, voici comment Kirchherr a photographié un mythe… avant qu’il ne sache qu’il en était un. On la réduit souvent à une coupe ou à un surnom de “cinquième Beatle”. Ici, on remonte plutôt à la source : son regard, ses choix de lumière, et cette manière unique de faire entendre le silence derrière le bruit. Un portrait à hauteur d’âme, pour comprendre pourquoi, soixante ans plus tard, on revient toujours à ses photos.
On aime raconter les Beatles comme une apparition : quatre garçons, deux accords, puis le monde qui s’incline. Mais avant Abbey Road, il y a Hambourg. 1960-1962 : St. Pauli, la Reeperbahn, les néons gras, la bière tiède, et ces clubs qui exigent huit heures de rock par nuit comme on réclame une preuve de vie. À l’Indra puis au Kaiserkeller, Koschmider aboie « Mach Schau ! » : fais le show, tiens la foule, ou disparais. Les Beatles dorment au Bambi Kino près des toilettes, avalent des nuits sans fin, étirent Chuck Berry et Little Richard jusqu’à la transe, apprennent l’endurance, l’humour comme arme, la solidarité comme bouclier. Hambourg leur donne aussi une silhouette : Astrid Kirchherr, Klaus Voormann, une aura noire et moderne, pendant que Tony Sheridan et Bert Kaempfert fixent une première trace sur disque (« My Bonnie ») qui finira par attirer Brian Epstein. Entre expulsions, ruptures, la mort de Stuart Sutcliffe et le passage de Pete Best à Ringo, se construit la machine. Ici, les Beatles n’apprennent pas à être célèbres : ils apprennent à régner.
Il y a des pochettes qui décorent, et d’autres qui font office de passage. Celle de Revolver, en 1966, appartient à la seconde espèce : un sas graphique au moment précis où les Beatles basculent de la pop de scène vers le laboratoire d’Abbey Road Studios. Derrière ce noir et blanc halluciné, il n’y a pas un « artiste officiel » mandaté par une machine, mais un ami d’avant la légende, témoin des nuits de Hambourg, resté assez proche pour sentir le vertige du tournant. Invité à écouter des morceaux encore bruts, il encaisse le choc — jusqu’à Tomorrow Never Knows — et comprend aussitôt le vrai défi : annoncer la rupture sans larguer les fans. Alors il invente un pont. Des cheveux comme fil d’Ariane, des visages familiers, un collage de photos intimes pris dans le trait, et cette audace radicale du noir et blanc qui dit déjà : « vous allez entendre autre chose ». Entre inquiétude, excitation et larmes de Brian Epstein, l’histoire de cette couverture raconte mieux qu’un long discours comment les Beatles ont appris à se réinventer. Et pourquoi, parfois, une image peut préparer l’oreille.
Avant l’hystérie, avant les costumes assortis et les plateaux télé qui vacillent, il y a Hambourg : la sueur des clubs de St. Pauli, les néons de la Reeperbahn, les nuits trop longues et l’odeur de bière tiède. C’est là que la BBC décide de planter sa caméra avec Hamburg Days, mini-série en six épisodes qui remonte à l’atelier clandestin où Lennon, McCartney et Harrison apprennent le « métier » à coups de sets interminables, à l’Indra puis au Kaiserkeller, entre fatigue, débrouille et accélération musicale. Mais la promesse est ailleurs : raconter ces années allemandes comme une collision culturelle, à travers le regard de Klaus Voormann et d’Astrid Kirchherr — l’amitié, l’art, l’image qui se reprogramme, et ce triangle sentimental autour de Stuart Sutcliffe qui fissure déjà le groupe. Pendant que Sam Mendes prépare sa fresque en quatre films pour 2028, la BBC choisit l’inverse : le moment où rien n’est acquis, où les Beatles ne sont pas encore les Beatles. Un retour à la source, rugueux et fascinant, pour comprendre comment un groupe de gamins de Liverpool devient, nuit après nuit, une machine de scène.
En 1970, John Lennon publie Plastic Ono Band, un album radical et intimiste, tournant décisif après les Beatles. Porté par une mise à nu émotionnelle et une esthétique minimaliste, ce disque-manifeste explore la douleur, la mémoire et l’amour, influencé par la thérapie primale et la complicité avec Yoko Ono. Refusant les artifices, Lennon y affirme une vérité brute et bouleversante qui résonne encore aujourd’hui.
« Remember », issu de Plastic Ono Band (1970), reflète la quête de vérité et de libération de John Lennon, influencée par le Primal Therapy. Enregistré le jour de ses 30 ans, ce morceau rock intense évoque ses blessures d’enfance et sa révolte intérieure. Porté par une énergie brute et une explosion sonore finale symbolique, il illustre la rupture de Lennon avec son passé et les Beatles. Avec son instrumentation percutante et ses paroles introspectives, « Remember » demeure un témoignage poignant de son combat intérieur.
Le 13 septembre 1969, John Lennon se produit avec le Plastic Ono Band au Toronto Rock ‘n’ Roll Revival Festival, marquant son premier concert solo post-Beatles. La performance inclut une reprise énergique de « Blue Suede Shoes » de Carl Perkins, interprétée avec Eric Clapton, Klaus Voormann et Alan White. L’enregistrement de ce concert, brut et instinctif, est publié sur « Live Peace in Toronto ». Ce concert, signe de rupture artistique, témoigne de l’authenticité musicale de Lennon à cette période.
Après la séparation des Beatles, George Harrison offre un geste amical et musical à Gary Wright en participant à son album Footprint (1971). Présent parmi un casting prestigieux — basse de Klaus Voormann, batterie de Alan White, cuivres de Bobby Keys et Jim Price… — Harrison apporte sa guitare slide pour enrichir les morceaux, dans un esprit d’amitié, d’écoute et de partage. Footprint incarne cette période d’ouverture musicale post‑Beatles, où les collaborations se font sur la base de respect et d’envie commune.
« Jealous Guy », ballade emblématique de John Lennon, retrace une longue transformation depuis son origine en Inde jusqu’à sa version finale sur l’album Imagine. D’abord intitulée « Child of Nature », elle devient sous l’impulsion d’Yoko Ono une confession intime sur la jalousie, la possession et la responsabilité affective. Portée par une orchestration sobre et la voix nue de Lennon, elle marque un tournant sincère dans sa carrière solo. La reprise par Roxy Music en 1981 l’élève au rang d’hymne collectif, sans trahir sa nature introspective.












