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Yellow-Sub.net · Étude documentaire et sessionographie · 1976
Arif Mardin et Ringo Starr : comment Rotogravure fut produit en 1976
Du changement de maison de disques aux sessions de Los Angeles : un producteur Atlantic, des musiciens de soul, onze prises et des overdubs complexes.
Arif Mardin et la transition Atlantic : une esthétique du studio ouvert
Avec Ringo’s Rotogravure, Ringo Starr entre dans une nouvelle phase discographique en travaillant avec Arif Mardin. Le producteur apporte à ce projet la souplesse d’un professionnel familier de la pop, de la soul et des arrangements orchestraux. L’enregistrement ne repose pas sur un groupe fixe : il mobilise une succession de musiciens et de chanteurs, de Peter Frampton et Jesse Ed Davis à John Lennon, Paul et Linda McCartney, Eric Clapton ou l’ensemble mariachi de « Las Brisas ». Cette diversité impose au producteur un rôle de coordination artistique qui dépasse largement le simple choix d’un studio.
Les interventions de Mardin au piano électrique, aux synthétiseurs et dans les arrangements de cordes et cuivres montrent également que la séparation entre producteur et musicien ne signifie pas qu’il soit absent des bandes. Il faut toutefois distinguer sa participation instrumentale, sa signature d’arrangeur et son rôle général à la production. Les séances réalisées en plusieurs étapes à Sunset Sound et Cherokee Studios, suivies d’opérations de mixage et de préparation, ne peuvent être ramenées à une date unique de fabrication du disque. Lew Hahn intervient dans l’enregistrement et le mixage, avec des assistants dans la chaîne technique.
Des œuvres données et des parties réellement jouées
La contribution de George Harrison à « I’ll Still Love You » est un excellent contre-exemple : un nom prestigieux peut figurer comme auteur sans présence instrumentale documentée sur le master. Les pages sur la chronologie des séances et les musiciens piste par piste complètent ce portrait de Mardin sans répéter sa biographie générale.
Après Richard Perry : choisir un autre producteur
Les albums solo « Ringo » (1973) et « Goodnight Vienna » (1974) avaient été réalisés sous la direction de Richard Perry. En 1976, Starr change de cadre commercial et cherche à renouveler sa méthode. Atlantic se charge de la distribution américaine, Polydor du reste d’une grande partie du marché international. Arif Mardin, producteur d’Atlantic récompensé pour son travail dans la musique populaire américaine, apparaît comme un interlocuteur naturel. Ringo expliquera dans un entretien de l’automne 1976 qu’il avait d’abord pensé retravailler avec Perry, mais que les circonstances contractuelles et la disponibilité des personnes avaient conduit à cette nouvelle association.
La rencontre à Londres : une décision de confiance
D’après le témoignage de Ringo dans le « New Musical Express » du 16 octobre 1976, Mardin vient le rencontrer à Londres avant que le projet ne démarre. L’objectif n’est pas de constituer une formation permanente, mais de vérifier si les deux hommes peuvent travailler ensemble. Starr insiste sur le fait qu’il souhaite enregistrer à Los Angeles, où se trouvent ses proches et ses musiciens habituels ; Mardin préfère de son côté New York ou Miami. Ils choisissent néanmoins de collaborer. Ce récit éclaire la géographie des sessions sans prouver que tous les musiciens américains étaient disponibles au même moment ou que le producteur connaissait à l’avance le programme définitif.
Arif Mardin : un métier au-delà de la console
Mardin n’est ni l’auteur principal du disque ni seulement un technicien chargé d’enregistrer ce que joue Ringo. Son activité implique le choix des arrangements, l’assemblage du personnel, la supervision des sections de cuivres et de cordes et, sur certaines plages, une intervention instrumentale propre. Sur « Cryin’ », il est crédité au piano électrique. Ce cumul de responsabilités ne doit pas faire de lui le compositeur de « Pure Gold » ou de « Cookin’ », respectivement signés Paul McCartney et John Lennon. Le producteur construit un cadre sonore où peuvent coexister chansons offertes, reprises historiques et coécritures de Starr.
Les studios Sunset Sound et Cherokee : deux lieux, plusieurs calendriers
Les notices situent des travaux au printemps 1976 à Sunset Sound Recorders puis de nombreuses prises à Cherokee Studios, tous deux dans la région de Los Angeles. Il existe des divergences dans les reconstructions : certaines racontent une transition vers Cherokee en juin, tandis que des fiches quotidiennes localisent déjà à Cherokee des sessions du 22 au 27 mai. Le dossier n’essaie pas d’effacer ces contradictions. Pour chaque bande, le studio, le jour et l’instrumentiste doivent être attachés à la source qui les affirme. La mention d’un lieu au niveau général de l’album ne suffit pas à rattacher tous les overdubs à cette salle.
Des chansons offertes : auteur et présence musicale ne sont pas synonymes
Le dispositif musical rappelle les précédents disques de Ringo, mais l’écriture est particulièrement variée. John Lennon donne « Cookin’ » et joue du piano. Paul McCartney écrit « Pure Gold » et chante avec Linda lors d’overdubs. George Harrison cède « I’ll Still Love You » sans prendre part à la séance de Ringo. Eric Clapton écrit « This Be Called a Song » et joue de la guitare sur le master. Quatre anciens partenaires ou amis peuvent ainsi entretenir avec Ringo des relations de studio très différentes. La présence d’un nom célèbre au verso du disque ne correspond pas automatiquement à un instrument audible.
Peter Frampton et Jesse Ed Davis : la fabrication du titre d’ouverture
Mardin dirige la production de « A Dose of Rock ‘n’ Roll », chanson de Carl Groszmann qui reçoit des interventions de Peter Frampton, Jesse Ed Davis et Danny Kortchmar aux guitares. La plage associe un accompagnement de rock à des cuivres et chœurs de studio. Les producteurs de l’époque construisent souvent les disques par couches : prise rythmique, overdubs de guitares, voix et orchestrations. Les dates du 23 mai et d’août/septembre citées pour la chanson l’illustrent, mais elles ne permettent pas de donner une heure exacte d’arrivée aux studios à chaque guitariste.
John Lennon et le caractère inhabituel de Cookin’
Lorsque Lennon apporte « Cookin’ », il traverse sa période de retrait de la vie discographique publique. Sa prestation de piano sur le master de Ringo est donc remarquable, même si le chanteur ne souhaite pas nécessairement revenir à une carrière de studio régulière. Une interview de Lennon de 1980 décrit une séance qu’il juge peu agréable sur le plan de l’ambiance. Le récit renforce la nécessité de distinguer les témoignages rétrospectifs, la réalité des crédits instrumentaux et le résultat sonore publié. On ne peut transformer une appréciation personnelle en verdict factuel sur la qualité de toute la production de Mardin.
La visite de Paul et Linda McCartney pendant les Wings Over America
Le couple McCartney est sollicité pour « Pure Gold » pendant la tournée américaine des Wings. La visite concerne des chœurs ajoutés à une piste de base déjà enregistrée avec Ringo, Keltner, Voormann et d’autres instrumentistes. Le 17 juin et le 19 juin apparaissent dans des reconstructions différentes. La participation de Paul est double, auteur et choriste, mais aucune source de personnel piste par piste ne lui attribue la basse du master. Le rôle du producteur consiste ici à réunir les conditions d’une intervention ponctuelle et à l’intégrer à la performance globale de Ringo.
La section rythmique et le choix de Jim Keltner
Mardin conserve Jim Keltner comme second batteur aux côtés de Starr sur de nombreuses chansons. Cette option avait déjà été utilisée sur les disques antérieurs de Ringo et fournit une continuité de studio. La basse alterne entre Klaus Voormann, Cooker Lo Presti et Will Lee selon les plages ; il serait inexact de parler d’une section fixe du début à la fin. Le producteur peut rechercher une cohérence de timbre en variant les instrumentistes. Un inventaire doit donc conserver simultanément la continuité de Keltner et l’exception du mariachi « Las Brisas », qui ne reçoit pas la même formation.
Cordes, cuivres et ARP : une palette orchestrale étendue
Mardin travaille avec des cuivres mobilisant notamment Randy et Michael Brecker, Alan Rubin, George Young, Lewis Delgatto et d’autres musiciens de studio ; les cordes sont associées au travail de Gene Orloff sur plusieurs chansons. Un ARP String Ensemble est également documenté dans le générique de production. Ces contributions expliquent le caractère varié et parfois richement arrangé du disque, particulièrement sur des titres comme « A Dose of Rock ‘n’ Roll » ou « You Don’t Know Me at All ». Les crédits ne doivent cependant pas être reproduits indistinctement sous chaque chanson : des arrangements différents correspondent à des sessions et à des personnels différents.
La singularité de Las Brisas : accepter un autre groupe
La présence de Los Galleros de Pedro Rey sur « Las Brisas » montre que Mardin n’impose pas une esthétique unique à l’album. La chanson, écrite par Ringo et Nancy Lee Andrews dans le contexte d’Acapulco, repose sur un ensemble mariachi et des maracas de Starr. Les musiciens mexicains occupent un espace de création propre qui ne doit pas être subsumé sous « orchestre de studio américain ». Le cas illustre la faculté d’une production internationale à intégrer un arrangement très différent, tout en le rattachant à l’album de Ringo. La recherche historique doit identifier davantage de noms du mariachi à partir de sources premières.
Les ingénieurs et la fabrication technique du master
Les crédits de « Rotogravure » mentionnent notamment Lew Hahn et Steve Brandon dans l’environnement technique des studios. Le rôle d’un ingénieur diffère de celui d’un producteur : il surveille la capture du son, les supports et, selon le projet, les opérations de montage et de mixage. La contribution d’Arif Mardin à la réalisation artistique ne doit pas faire disparaître ces techniciens. Les rééditions sur CD et LP montrent l’importance du travail de mastering, mais ne doivent pas être assimilées à de nouvelles séances de 1976 avec les instrumentistes d’origine.
Une réception qui ne mesure pas toute la valeur des collaborations
L’album paraît le 17 septembre au Royaume-Uni et le 27 aux États-Unis. Il ne figure pas dans les classements britanniques, mais se classe 28e aux États-Unis ; « A Dose of Rock ‘n’ Roll » atteint la 26e place du Billboard Hot 100. Ces données décrivent sa réception commerciale, non la qualité ou l’importance documentaire des contributions de Mardin, Lennon, McCartney ou Clapton. Une sessionographie critique doit éviter de supprimer les collaborations de 1976 simplement parce qu’elles n’ont pas produit des succès comparables à ceux de 1973.
Arif Mardin et Vini Poncia en 1976 : produire un disque ne signifie pas en écrire toutes les chansons
La préparation de Ringo’s Rotogravure offre un exemple de séparation des responsabilités entre un producteur principal et un auteur récurrent. Arif Mardin est chargé de la production, tandis que Vini Poncia poursuit sa collaboration d’écriture avec Ringo. « Cryin’ » est cosignée Starkey–Poncia ; « Lady Gaye » associe en plus Clifford T. Ward. Cette situation n’est pas celle d’un disque dont toutes les chansons auraient été écrites dans les mêmes conditions par un seul duo. Il accueille aussi des compositions de Paul McCartney, John Lennon et George Harrison, ainsi que des œuvres d’autres auteurs.
Mardin doit donner une cohérence à des compositions qui ne partagent pas toutes la même origine. Cette mission passe par la sélection des instrumentistes, des arrangements et des performances, avec les ingénieurs et musiciens concernés. La participation de Poncia aux voix de certains titres et son rôle dans l’écriture ne suffisent pas à lui attribuer les arrangements de cuivres, de cordes ou la réalisation de « Las Brisas ». La nature de chaque contribution doit être établie au niveau du master.
Cette répartition explique la place de la chanson « Cookin’ (In the Kitchen of Love) ». John Lennon la compose et participe au piano, mais cela ne signifie pas qu’il a produit tout l’album ou joué sur chacune des œuvres qui le composent. Les chansons apportées par les anciens Beatles occupent une place importante dans la promotion de Starr, tandis que les collaborateurs moins célèbres contribuent à la structure du disque. Une encyclopédie doit éviter d’écraser les deux catégories sous le terme vague « amis de Ringo ».
La prochaine étape de l’histoire est Ringo the 4th, où Mardin conserve la production tandis que Poncia cosigne six chansons du programme. En 1978, Poncia devient producteur principal de Bad Boy. Cette succession est développée dans la monographie Vini Poncia, qui complète le dossier de Mardin plutôt que de lui faire concurrence.
L’analyse historique gagne à conserver plusieurs niveaux de preuve : une pochette est décisive pour l’attribution publiée, un témoignage de musicien éclaire une séance, et une feuille de piste serait nécessaire pour reconstituer précisément la date de chaque intervention. Les différences entre les professionnels ne sont pas des détails administratifs, mais l’histoire réelle de la musique enregistrée.
Sources et questions à poursuivre
The Beatles Bible, récit de l’album et entretien de Ringo au « New Musical Express » du 16 octobre 1976 ; Polydor, livret du LP 2302 040 ; Atlantic, LP SD 18193 ; fiches chronologiques de mai et juin 1976 ; JPGR, première édition britannique et photographies de ses crédits. Les divergences entre dates et studios devront être rapprochées de feuilles de bande et de témoignages techniques. Le producteur doit être identifié par ses fonctions réelles, sans lui attribuer les compositions des artistes invités.












