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Monographie historique · Studios de Nashville · 1970

Pete Drake et Ringo Starr : trois jours à Nashville pour Beaucoups of Blues

D’une rencontre pendant les séances de George Harrison à la fabrication d’un album country : l’aventure de juin 1970 et les métiers de Nashville.

La rencontre qui fait basculer Ringo vers Nashville

Au début de 1970, Ringo Starr ne suit pas une seule voie musicale après les Beatles. Son premier album, Sentimental Journey, reprend des standards populaires accompagnés de grands arrangeurs. Son second, Beaucoups of Blues, naît d’une démarche différente : enregistrer de nouvelles chansons country dans les studios de Nashville avec une équipe locale dirigée par Pete Drake. Le producteur est également un musicien réputé de pedal steel guitar, rencontré dans le réseau de George Harrison. Cette double compétence explique sa place décisive dans le projet.

Ringo raconte avoir fait écouter, dans une voiture qui transportait Drake, des cassettes de country qu’il aimait. Selon ce souvenir, le musicien lui aurait proposé de venir enregistrer à Nashville. Le témoignage explique la naissance de l’idée, mais il ne doit pas être interprété comme une transcription intégrale de leur conversation. Ce qui est incontestable est le changement de lieu, de méthode et de répertoire : quelques mois après le disque orchestral, Ringo voyage aux États-Unis pour travailler avec des professionnels de la country.

25–27 juin 1970 : trois journées de sessions

Les enregistrements principaux de Beaucoups of Blues ont lieu les 25, 26 et 27 juin 1970 aux Music City Recorders de Nashville, dans le Tennessee. Pete Drake est le producteur et Scotty Moore l’ingénieur du son. Ringo est essentiellement crédité comme chanteur, contrairement à l’image du batteur des Beatles : le travail de batterie est confié à des musiciens de studio de Nashville, notamment D. J. Fontana et Buddy Harman. Le programme prend ainsi une coloration musicale plus nettement américaine.

La brièveté des séances constitue un fait remarquable. Le disque n’est pas fabriqué par une suite d’essais étalés sur plusieurs mois, mais grâce à une équipe habituée à enregistrer rapidement des chansons écrites et préparées pour la production country. Les dates attestent un travail concentré ; elles ne permettent cependant pas d’affirmer que chaque mix, chaque copie et chaque étape de mastering ont été réalisés pendant ces seules trois journées.

La fonction de Pete Drake : producteur et instrumentiste

Pete Drake organise le projet et tient une place instrumentale à la pedal steel guitar. Son nom figure parmi les musiciens de la session, aux côtés de Ben Keith sur le même type d’instrument selon les titres. Dans la musique country, la pedal steel peut dessiner des lignes soutenues, des glissés et des réponses à la mélodie vocale. Cet instrument contribue à distinguer le son de Nashville du rock enregistré habituellement par les Beatles, sans qu’il faille attribuer à Drake chaque note de steel entendue sur l’ensemble des chansons.

Le producteur coordonne également le répertoire, les équipes de musiciens et les prises. La réussite du projet dépend de son réseau : guitaristes, violonistes, bassiste, percussionnistes, chœurs et ingénieur travaillent dans des habitudes professionnelles déjà établies. La rencontre Ringo–Drake n’est donc pas une simple apparition d’un musicien invité ; c’est la construction de tout un album autour de la compétence d’un collaborateur.

Un répertoire écrit par des auteurs de country

Les douze titres de l’album standard appartiennent à des auteurs issus de la chanson country américaine. « Beaucoups of Blues » est signé Buzz Rabin ; « Love Don’t Last Long », « I Wouldn’t Have You Any Other Way » et « Waiting » sont associés à Chuck Howard ; « Without Her », « Woman of the Night », « $15 Draw » et « Silent Homecoming » à Sorrells Pickard. « I’d Be Talking All the Time » associe Howard et Larry Kingston ; « Wine, Women and Loud Happy Songs » porte le nom de Kingston ; « Fastest Growing Heartache in the West » est signé Frank Dycus et Larry Kingston. La diversité des auteurs justifie un catalogage par chanson.

Le rôle de Ringo est principalement interprétatif. Il n’est pas l’auteur de tous ces titres au motif qu’ils figurent sur son disque, pas davantage que Pete Drake en est le compositeur général parce qu’il réalise l’ensemble des enregistrements. Il faut distinguer les chansons apportées par les auteurs, les arrangements des musiciens de Nashville et la performance vocale de Starr.

Une section rythmique différente de celle des Beatles

Parmi les principaux musiciens de Nashville figurent les guitaristes Jerry Kennedy, Dave Kirby, Charlie Daniels, Jerry Reed, Chuck Howard et Sorrells Pickard selon les séances, Roy Huskey Jr à la contrebasse, Buddy Harman et D. J. Fontana à la batterie, Charlie McCoy à l’harmonica et parfois au piano, ainsi que des violonistes et musiciens de claviers du circuit local. Il serait faux de présenter tous ces noms comme simultanément présents sur chacun des douze masters : l’équipe varie avec les dates, les chansons et les prises.

Les conditions de travail diffèrent fortement des sessions d’Abbey Road. Les professionnels de Music City sont habitués à lire, mémoriser et construire rapidement des accompagnements. La présence de Ringo au micro plutôt qu’au poste de batteur est un élément historique essentiel. Il confie le rôle instrumental qui l’a rendu célèbre à d’autres, pour privilégier une interprétation vocale plus proche de ses goûts personnels.

Les Jordanaires, le chant de Ringo et le duo avec Jeannie Kendall

Les chœurs du projet mobilisent les Jordanaires, formation dont les quatre membres principaux sont Gordon Stoker, Hoyt Hawkins, Neal Matthews Jr et Ray Walker. Leur histoire est intimement liée à l’accompagnement vocal de Nashville et au répertoire d’Elvis Presley. Sur « Beaucoups of Blues », leur participation au titre éponyme est clairement documentée. Leurs harmonies s’inscrivent dans une tradition de musique country où le chant principal se trouve soutenu par un ensemble vocal très structuré.

Un autre point notable est le duo entre Ringo Starr et Jeannie Kendall sur « I Wouldn’t Have You Any Other Way ». Il est important de distinguer cette chanteuse invitée du groupe des Jordanaires et de ne pas transformer l’ensemble des crédits vocaux de l’album en une seule formation. Les chœurs et les duos ne relèvent pas des mêmes fonctions : une sessionographie doit préciser leur place dans chaque master.

Le rôle de Scotty Moore et la réalisation des masters

Scotty Moore est crédité comme ingénieur des séances de Nashville. Son passé de guitariste dans l’environnement d’Elvis Presley donne un relief historique à sa collaboration avec Ringo, mais, sur cet album, son rôle documentaire principal est technique. Confondre ses fonctions de guitariste sur d’autres disques avec sa responsabilité d’ingénieur sur Beaucoups of Blues serait une erreur de crédit. Pete Drake dirige la production et Moore participe à la prise de son.

La différence entre une session efficace et une publication complète est fondamentale : les bandes enregistrées pendant les trois jours doivent encore être préparées pour la diffusion, puis pressées et distribuées. L’album paraît au Royaume-Uni le 25 septembre 1970 et aux États-Unis quelques jours plus tard. Les variantes d’éditions, les rééditions et les bonus doivent rester liés aux masters qu’ils reproduisent.

Une collaboration fondatrice, pas une parenthèse anecdotique

Le choix de Nashville est l’une des décisions les plus personnelles de Ringo au début de sa carrière solo. Pete Drake rend possible l’enregistrement rapide d’un programme country avec des spécialistes du style, là où le premier album reposait sur le travail de plusieurs arrangeurs internationaux. Le contraste entre les deux projets de 1970 ne constitue pas une contradiction : il montre au contraire l’étendue des traditions musicales auxquelles Starr souhaite se confronter comme chanteur.

Pour étudier les douze chansons, les éditions et les faces originales, consulter la fiche discographique de Beaucoups of Blues, les autres collaborations de 1970 à 1974 et la sessionographie générale. Cette monographie conserve pour sujet Pete Drake et la construction de l’atelier de Nashville.