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Lord Woodbine, le “sixième Beatle oublié”, aura sa fresque à Liverpool : l’hommage de Toxteth au mentor caribéen des Beatles

Par Clive Helday
Lord Woodbine, le sixième Beatle oublié, aura sa fresque à Liverpool

Il a conduit les Beatles jusqu’à Hambourg, partagé leur première scène allemande et leur a montré, avant tout le monde, qu’on pouvait écrire ses propres chansons. Pourtant, son nom a longtemps été absent des grands récits de la Beatlemania. Lord Woodbine, de son vrai nom Harold Adolphus Phillips, le calypsonien trinidadien que Liverpool surnomme “le sixième Beatle oublié”, aura bientôt son visage sur un mur de Toxteth, le quartier où il a vécu et où il est mort. La fresque, peinte par John Culshaw pour l’association Mandela8, sera officiellement dévoilée le lundi 19 octobre 2026. Voici tout ce qu’il faut savoir sur cet hommage, sur l’homme qu’il célèbre, et sur ce qu’il dit de la mémoire musicale de Liverpool.

En bref

  • L’hommage : une fresque murale consacrée à Lord Woodbine, peinte par l’artiste John Culshaw, cinquième œuvre de la série de portraits commandée par l’association Mandela8 pour honorer les figures de la communauté caribéenne et noire de Liverpool 8.
  • Le dévoilement : lundi 19 octobre 2026 à 14 heures, Hillaby Close, Liverpool L8 8LY, dans le quartier de Toxteth.
  • L’homme : Harold Adolphus Phillips, né en 1929 à Laventille, à Trinité-et-Tobago, arrivé en Angleterre sur l’Empire Windrush en 1948, calypsonien, chef d’orchestre, gérant de clubs et associé d’Allan Williams.
  • Le rôle auprès des Beatles : il les a aidés à leurs débuts, a conduit le minibus qui les a emmenés à Hambourg en août 1960 et s’est produit sur la même scène lors de leur premier concert allemand.
  • Le contexte : une plaque lui a été dédiée au Jacaranda en 2025, et la série Hamburg Days, coproduite pour la ZDF et acquise par la BBC, lui donne un rôle de premier plan.
  • Trois correctifs factuels portent sur le prénom de son épouse, le surnom “Woodbine’s Boys” et la place exacte de Woodbine dans l’histoire du groupe.

Une fresque pour Lord Woodbine à Toxteth : ce que l’on sait

Le 19 octobre, sur Hillaby Close

L’annonce a été faite par le Liverpool Echo le 7 octobre 2026. La fresque est en cours de réalisation sur un mur de Hillaby Close, une petite rue résidentielle de Toxteth, dans le secteur que les habitants appellent simplement Liverpool 8, ou L8, du nom de son code postal. Le dévoilement officiel est prévu le lundi 19 octobre 2026 à 14 heures, en présence de la famille de Lord Woodbine, des responsables de l’association Mandela8 et de leurs partenaires.

Le lieu n’a pas été choisi au hasard. C’est à Toxteth que Harold Phillips s’est installé après son arrivée à Liverpool, c’est là qu’il a élevé ses enfants, et c’est là qu’il est mort en juillet 2000 avec son épouse, dans l’incendie de leur maison. Le portrait ne sera donc pas peint dans le quartier touristique des Beatles, autour de Mathew Street et du Cavern Club, mais au cœur du quartier où il a vécu. C’est tout le sens du projet : rendre Lord Woodbine à sa communauté avant de le rendre aux fans.

John Culshaw, le peintre des héros de Liverpool 8

La fresque est l’œuvre de l’artiste John Culshaw, orthographié Jon Culshaw sur le site de l’association, qui a déjà peint les quatre portraits précédents de la série. Il a confié au Liverpool Echo avoir beaucoup appris en préparant ce projet. Il dit avoir découvert, au fil de ses recherches, le rôle central qu’Harold Phillips avait joué sur la scène musicale de Liverpool : non seulement auprès des tout jeunes Beatles, mais aussi en introduisant le calypso et des couleurs musicales nouvelles dont les musiciens suivants ont pu s’inspirer. Selon lui, c’est ce mélange d’influences qui a fait de Liverpool un vivier de talents uniques.

Mandela8, l’association derrière le projet

Mandela8 est une association caritative de Liverpool 8 qui s’est donné pour mission d’honorer l’héritage de Nelson Mandela et celui des militants du quartier qui ont ouvert la voie. Son objectif, résumé par le Liverpool Echo, est de changer le visage de la communauté en montrant des modèles positifs et leurs réussites. Le programme de fresques murales en est l’outil le plus visible.

La série a commencé avec un portrait de Nelson Mandela lui-même, peint sur le bâtiment du centre Kuumba Imani. Elle s’est poursuivie avec Howard Gayle, premier joueur noir de l’histoire du Liverpool FC, sur Upper Warwick Street ; avec Leroy Cooper, photographe et figure de la mémoire du quartier, que l’Echo présente comme un “griot urbain”, sur le pignon de l’ancienne école de Granby Street ; et avec James Clarke, héros de la natation et sauveteur. Lord Woodbine sera le cinquième visage de cette galerie à ciel ouvert.

Fresque Qui est honoré Pourquoi
1 Nelson Mandela La figure tutélaire de l’association, sur le centre Kuumba Imani
2 Howard Gayle Premier joueur noir du Liverpool FC
3 Leroy Cooper Photographe et mémoire vivante de Liverpool 8
4 James Clarke Nageur et sauveteur, héros local
5 Lord Woodbine Calypsonien, mentor des débuts des Beatles

Le projet a demandé dix-huit mois de préparation. Il a été soutenu par le fonds du maire de la Liverpool City Region Combined Authority, par la Liverpool BID Company, par Northern Roots, par le bailleur social Riverside Group et par The Accommodation Project.

Ce qu’ont dit la famille et les organisateurs

Les déclarations recueillies par le Liverpool Echo disent toutes la même chose : il ne s’agit pas seulement de célébrer un homme, mais de corriger un récit.

Carol Phillips, l’une des filles de Lord Woodbine, insiste sur la dimension collective de l’hommage. Pour elle, la fresque n’appartient pas seulement à sa famille mais à toute la grande famille de Liverpool 8. Elle espère qu’elle servira de déclencheur pour que la scène musicale du quartier, et la contribution de musiciens comme son père, soient enfin célébrées et rendues visibles. Beaucoup d’entre eux, rappelle-t-elle, ont joué un rôle de premier plan dans l’essor de la musique de Liverpool et sur la scène internationale, sans que leur histoire ait été racontée.

Sonia Bassey, présidente de Mandela8 et membre de l’ordre de l’Empire britannique, souligne l’importance symbolique du moment : voir Lord Woodbine prendre enfin sa juste place dans le paysage de la ville, après dix-huit mois de travail. Woodbine et beaucoup d’autres habitants de Liverpool 8, dit-elle, ont façonné la scène musicale de la ville et au-delà, mais leur contribution reste largement invisible dans l’histoire que Liverpool raconte sur son patrimoine musical. Le rôle de l’association est de changer cela, pour que ces héros soient vus, que leurs histoires soient racontées, et que leur apport soit reconnu par les générations futures.

Stephen Nze, ambassadeur de Mandela8, livre le témoignage le plus personnel. Enfant, il connaissait Harold Phillips sous le nom de “Woody” ou de “Mr Woodbine”, un voisin parmi d’autres. Ce n’est qu’en grandissant qu’il a découvert les accomplissements, le talent et la contribution de cet homme. Il évoque le sentiment, partagé dans le quartier, qu’une trop grande partie de son histoire, et plus largement de la contribution des Noirs à Liverpool, a été négligée, oubliée ou effacée. Pour lui, la fresque est une manière de se réapproprier un morceau d’histoire commune et de remettre les choses à leur place.

Sarah Wall, responsable des communautés chez Riverside, espère que l’œuvre inspirera une nouvelle génération d’habitants de Toxteth et de Liverpudliens, et les rendra fiers de leur quartier et du riche patrimoine culturel de la ville.

Qui était Lord Woodbine ? L’essentiel en dix dates

Le site a consacré à Lord Woodbine une biographie complète et un long récit de son rôle auprès des Beatles, du Jacaranda au Reeperbahn. En voici l’essentiel, pour comprendre pourquoi Liverpool lui rend hommage aujourd’hui.

Date Étape
1929 Naissance de Harold Adolphus Phillips à Laventille, à Trinité-et-Tobago
1943 Engagé dans la Royal Air Force à 14 ans, en mentant sur son âge
22 juin 1948 Arrivée en Angleterre à bord de l’Empire Windrush
Années 1950 Calypsonien, membre de l’All Caribbean Steel Band, installé à Liverpool 8
1960 Ouvre le New Cabaret Artistes’ Club avec Allan Williams ; les Silver Beetles y jouent
Août 1960 Conduit les Beatles à Hambourg et partage la scène de leur premier concert allemand
1961 Gérant du Blue Angel, club d’Allan Williams ; les Beatles s’éloignent du duo
1994 Interprété par Charlie Caine dans le film Backbeat
5 juillet 2000 Meurt avec son épouse dans l’incendie de leur maison de Toxteth, à 71 ans
19 octobre 2026 Dévoilement de sa fresque à Toxteth

De Laventille au Windrush

Harold Adolphus Phillips naît en 1929 à Laventille, un quartier populaire des collines de Port of Spain, à Trinité-et-Tobago, berceau du steelpan et terre d’élection du calypso. Pendant la Seconde Guerre mondiale, adolescent, il s’engage dans la Royal Air Force en mentant sur son âge et vient en Grande-Bretagne en 1943. Le Liverpool Echo précise qu’il y sert comme mécanicien navigant. Rentré aux Caraïbes après la guerre, il revient en Angleterre en 1948 à bord du HMT Empire Windrush, le navire arrivé à Tilbury le 22 juin 1948 et devenu le symbole de la première grande immigration caribéenne au Royaume-Uni. Parmi les passagers figurent aussi deux légendes du calypso, Lord Kitchener et Lord Beginner.

Il épouse à la fin des années 1940 Helen Agoro, chanteuse de jazz d’origine anglo-nigériane rencontrée lors d’un concours de talents, et s’installe à Liverpool. Le couple aura huit enfants. Phillips multiplie les métiers et les casquettes : musicien, calypsonien, compositeur, chef d’orchestre, puis gérant de clubs.

Un nom de cigarette

Son nom de scène suit la tradition des calypsoniens trinidadiens, qui se donnent des titres de noblesse fantaisistes : Lord Kitchener, Lord Beginner, Mighty Sparrow. Selon la version la plus répandue, le Woodbine vient d’une improvisation sur scène : au cours d’un calypso, Phillips égrène les marques de cigarettes populaires de l’époque, et le public se met à l’appeler du nom de la moins chère d’entre elles, la Woodbine, que fumait la classe ouvrière britannique. Le surnom lui restera toute sa vie.

Le Jacaranda, le New Cabaret Artistes et les Silver Beetles

À la fin des années 1950, Lord Woodbine joue du steelpan au sein de l’All Caribbean Steel Band, fondé en 1955 par Gerry Gobin et considéré comme le premier steel band professionnel d’Angleterre. Le groupe se produit régulièrement au Jacaranda, le coffee bar de Slater Street ouvert en 1958 par Allan Williams. C’est là que Woodbine croise une bande d’étudiants des beaux-arts et de lycéens qui traînent leurs guitares : John Lennon, Stuart Sutcliffe, Paul McCartney, George Harrison. Le site a raconté l’histoire du lieu dans sa page consacrée au Jacaranda Club.

En 1960, Woodbine et Allan Williams ouvrent ensemble le New Cabaret Artistes’ Club, un établissement de Toxteth. C’est là que se produit l’un des épisodes les plus célèbres de la préhistoire des Beatles : le groupe, qui s’appelle encore les Silver Beetles, accepte d’accompagner sur scène une strip-teaseuse venue de Manchester, qui refusait de se produire sans musique jouée en direct. Pour les jeunes musiciens, c’est un cachet, une scène, une expérience. Pour Woodbine, c’est l’occasion de voir de près ce groupe sans batteur stable, auquel il conseille, avec Williams, d’ajouter une section rythmique solide. Pete Best rejoindra le groupe en août 1960, juste avant le départ pour l’Allemagne. Le site a consacré un article à Allan Williams, l’homme du van vers Hambourg.

La route de Hambourg

L’épisode qui a fait entrer Lord Woodbine dans l’histoire est le voyage d’août 1960. Allan Williams a décroché un engagement pour le groupe auprès de Bruno Koschmider, patron de l’Indra Club, dans le quartier de Sankt Pauli. C’est Woodbine qui prend le volant du minibus Austin dans lequel s’entassent Williams, son épouse Beryl, son beau-frère Barry Chang, Lennon, McCartney, Harrison, Sutcliffe et Best. Le groupe vient d’adopter le nom de Beatles.

Sur la route, la petite troupe fait halte au cimetière militaire d’Arnhem Oosterbeek, aux Pays-Bas. Une photographie, probablement prise par John Lennon, qui n’y figure pas, montre Allan et Beryl Williams, Lord Woodbine, Stuart Sutcliffe, Paul McCartney, George Harrison et Pete Best, assis devant une inscription qui promet que leurs noms vivront à jamais. L’image est devenue l’une des plus célèbres de la préhistoire des Beatles, et c’est précisément celle que le Liverpool Echo a choisie pour illustrer l’annonce de la fresque.

Le groupe arrive à Hambourg le 17 août 1960 et joue le soir même à l’Indra. Lord Woodbine, selon sa biographie, se produit sous son nom de scène sur la même scène lors de ce premier concert. Commence alors l’apprentissage brutal de Hambourg, des soirées de plusieurs heures devant un public de marins et de noctambules, qui transformera les Beatles en groupe de scène. Le site a raconté la fin de ce premier séjour dans son récit du retour solitaire de John Lennon en décembre 1960.

La rupture et l’oubli

L’association avec Williams et Woodbine ne survit pas longtemps. Les Beatles se brouillent avec Allan Williams à propos de sa commission sur leurs cachets hambourgeois. À la fin de 1961, Brian Epstein devient leur manager, et le groupe perd le contact avec Harold Phillips. Woodbine devient en 1961 gérant du Blue Angel, un autre club d’Allan Williams, puis poursuit une vie modeste de musicien et de commerçant, tenant notamment une boutique d’occasion. Son œuvre enregistrée est mince. Il ne revendique rien. Le Liverpool Echo rappelle qu’il préférait un mode de vie discret.

Le 5 juillet 2000, un incendie ravage sa maison de Toxteth. Harold Phillips et son épouse y trouvent la mort. Il avait 71 ans. Il est inhumé au cimetière d’Allerton, à Liverpool.

Correctif factuel n° 1 — Helen ou Ena ?

Le Liverpool Echo écrit que Lord Woodbine est mort dans l’incendie de sa maison avec son épouse Helen. D’autres sources, dont un précédent article de ce site, la nomment Ena. Il n’y a pas de contradiction : il s’agit de la même personne, Helen Agoro, que ses proches appelaient Ena. Elle chantait avec l’orchestre de son mari, The Cream of Trinidad. Les deux prénoms désignent la femme qui a partagé la vie de Harold Phillips pendant plus de cinquante ans.

Correctif factuel n° 2 — Les “Woodbine’s Boys”, un surnom douteux

On lit parfois, y compris dans un article publié sur ce site en 2025, que les jeunes Beatles étaient surnommés à Liverpool les “Woodbine’s Boys”, tant leur proximité avec leur mentor était grande. L’affirmation ne repose sur aucune source d’époque solide, et l’article de référence de l’encyclopédie Wikipédia consacré à Lord Woodbine la juge inexacte. La relation entre Woodbine et le groupe a bien existé, elle a été décisive pour le voyage de Hambourg, mais ce surnom relève de la légende.

Pourquoi Liverpool l’appelle “le sixième Beatle oublié”

Le premier auteur-compositeur qu’ils aient rencontré

Le Liverpool Echo résume en une phrase ce qui fait l’importance de Lord Woodbine aux yeux de ses défenseurs : il serait le premier auteur-compositeur que John Lennon et Paul McCartney aient jamais côtoyé. Dans le Liverpool de la fin des années 1950, la scène est dominée par les groupes de reprises. Les jeunes musiciens jouent les standards du skiffle, les succès d’Elvis Presley, de Little Richard, de Chuck Berry ou de Buddy Holly. Écrire ses propres chansons n’est pas la norme.

Woodbine, lui, vient d’une tradition, le calypso trinidadien, où le chanteur compose ses textes, commente l’actualité, improvise, raconte sa vie. Selon la formule de l’Echo, il n’a pas dit à Lennon et McCartney d’écrire des chansons : il leur a montré que c’était possible. La nuance est importante. Personne ne prétend que Woodbine leur a appris à composer, ni qu’il a influencé directement le style des Beatles. Mais l’exemple d’un musicien qui chante ses propres créations, dans un club où ils traînent tous les jours, a pu compter pour deux adolescents qui griffonnaient déjà leurs premières chansons. Le site a raconté l’autre grande influence de cette époque dans son article sur Buddy Holly, le modèle qui a fait naître Lennon-McCartney.

Un adulte dans la vie de très jeunes gens

Il faut aussi se rappeler l’âge des protagonistes. En août 1960, George Harrison a 17 ans, Paul McCartney 18, John Lennon 19. Lord Woodbine en a 31. Il a fait la guerre, traversé l’océan, fondé une famille, dirigé des orchestres. Pour ces garçons, il fait partie, avec Allan Williams, des rares adultes qui les prennent au sérieux et leur ouvrent des portes. Il leur trouve des engagements, les conseille sur leur formation, les conduit à travers l’Europe. Ce rôle de grand frère ou d’oncle musical est aujourd’hui difficile à mesurer, faute de témoignages détaillés, mais il est réel.

La galerie des “cinquièmes Beatles”

Le surnom de “sixième Beatle” renvoie à un jeu ancien chez les historiens et les fans : désigner le “cinquième Beatle”, c’est-à-dire la personne sans laquelle le groupe n’aurait pas été ce qu’il est devenu. Les candidats sont nombreux : Brian Epstein, leur manager, que le site considère comme le vrai cinquième Beatle ; George Martin, leur producteur ; Stuart Sutcliffe et Pete Best, anciens membres du groupe ; Neil Aspinall et Mal Evans, leurs fidèles assistants ; Billy Preston, le seul musicien crédité sur un single des Beatles ; ou encore le bassiste et graphiste Klaus Voormann, rencontré à Hambourg. Le site a dressé le portrait de 72 personnalités proches des Beatles.

Dans cette galerie, Lord Woodbine occupe une place à part : celle du “sixième Beatle oublié”. Le mot oublié compte autant que le chiffre. Il dit que son rôle a longtemps été effacé des récits, et que cet effacement n’est pas un hasard.

Correctif factuel n° 3 — Lord Woodbine n’a jamais été membre des Beatles

Le surnom de “sixième Beatle” et certaines formulations de la presse, comme celle selon laquelle Woodbine se serait produit “aux côtés” des Beatles à Hambourg, peuvent laisser croire qu’il a joué avec le groupe. Ce n’est pas le cas. Lord Woodbine n’a jamais fait partie des Beatles ni des Silver Beetles. Lors du premier concert à l’Indra, en août 1960, il s’est produit sur la même scène, sous son nom de scène de calypsonien, mais pas comme membre du groupe. Son rôle a été celui d’un mentor, d’un promoteur, d’un associé d’Allan Williams et d’un chauffeur, ce qui n’est pas rien, mais il ne faut pas en faire un musicien des Beatles. Le surnom est un hommage, pas une fonction.

Une photo retouchée et une histoire trop blanche

L’effacement de Lord Woodbine a parfois pris une forme très concrète. Le site a rapporté, dans son article sur la plaque du Jacaranda, qu’il avait découvert en 1992, lors d’une pièce de théâtre jouée à Liverpool, une reproduction de la photo d’Arnhem dont il avait été gommé. Que l’anecdote soit exacte dans tous ses détails ou non, elle est devenue un symbole. Le récit officiel de la Beatlemania s’est longtemps construit autour de quatre visages blancs, d’un manager issu de la bourgeoisie commerçante et d’un producteur d’Abbey Road. Les musiciens noirs et caribéens de Liverpool, qui faisaient pourtant partie du paysage quotidien des jeunes Beatles, y ont été relégués au second plan.

C’est exactement ce que dénoncent aujourd’hui Mandela8 et la famille Phillips : non pas que les Beatles aient volé quoi que ce soit, mais que l’histoire racontée par la ville ait laissé de côté une partie de ceux qui l’ont faite.

Liverpool 8, berceau oublié de la musique de Liverpool

Toxteth, l’une des plus anciennes communautés noires d’Europe

Pour comprendre l’importance de cette fresque, il faut connaître Liverpool 8. Le quartier de Toxteth, au sud du centre-ville, abrite l’une des plus anciennes communautés noires de Grande-Bretagne et d’Europe. Liverpool a été l’un des grands ports de l’Atlantique, y compris, au XVIIIe siècle, l’un des principaux ports de la traite négrière. Des marins africains et caribéens s’y sont installés dès cette époque, puis au fil des XIXe et XXe siècles. Après la guerre, l’arrivée de la génération Windrush a renforcé cette communauté.

Le quartier a aussi connu des moments douloureux. En juillet 1981, Toxteth est le théâtre de violentes émeutes, nourries par le chômage, la pauvreté et les tensions avec la police. Pendant des années, le nom de Toxteth a surtout évoqué ces images à l’extérieur de Liverpool. Les fresques de Mandela8 participent d’un effort pour raconter une autre histoire du quartier : celle de ses talents, de ses militants et de ses artistes.

Les musiciens noirs de la scène de Liverpool

Lord Woodbine n’est pas un cas isolé. La scène musicale de Liverpool, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, compte de nombreux musiciens noirs et caribéens. L’All Caribbean Steel Band de Gerry Gobin, avec lequel Woodbine jouait, se produisait au Jacaranda et ailleurs ; c’est d’ailleurs le départ d’un steel band caribéen de Liverpool pour Hambourg, en 1960, qui a aidé Allan Williams à nouer ses premiers contacts dans la ville allemande. Le chanteur Derry Wilkie, figure du groupe Derry and the Seniors, fait partie des premiers musiciens de Liverpool envoyés à Hambourg, quelques semaines avant les Beatles. Le groupe vocal The Chants, formé à Liverpool 8, a été accompagné sur scène par les Beatles eux-mêmes au Cavern Club.

Plus tard, dans les années 1970, un autre groupe de Liverpool 8, The Real Thing, deviendra le premier groupe noir britannique à atteindre la première place des classements avec You to Me Are Everything, en 1976. Le site a raconté la scène de ces années dans son dossier sur le Merseybeat et le rôle du blues noir américain dans son histoire du blues et des Beatles.

Ringo, enfant de Liverpool 8

Il y a enfin un détail que l’on oublie souvent : l’un des Beatles est lui-même un enfant de Liverpool 8. Ringo Starr est né le 7 juillet 1940 au 9 Madryn Street, dans le quartier du Dingle, rattaché au même code postal. Il a grandi tout près, au 10 Admiral Grove. Le Dingle et Toxteth sont voisins. Ringo a donc grandi à quelques rues des lieux où vivaient et jouaient les musiciens caribéens de la ville. Le site a retracé son enfance dans sa biographie complète de Ringo Starr.

Une mémoire qui se répare, étape par étape

La fresque de 2026 s’inscrit dans un mouvement de reconnaissance engagé depuis quelques années. En 2025, une plaque commémorative a été posée sur la façade du Jacaranda, à l’initiative de la Windrush Foundation, en présence des enfants de Lord Woodbine. Des chercheurs, des associations et des descendants travaillent à documenter le rôle des musiciens caribéens dans l’histoire de la ville. Le mouvement n’est pas propre à Liverpool : partout au Royaume-Uni, la génération Windrush et ses descendants réclament que leur contribution à l’histoire nationale soit reconnue. Mais à Liverpool, ville des Beatles, il prend une résonance particulière, parce qu’il touche au mythe le plus précieux de la ville.

Le site a d’ailleurs consacré récemment plusieurs articles à cette mémoire liverpudlienne, avec notamment l’histoire de la statue de Brian Epstein retirée du centre-ville et celle de la maison où Paul McCartney a tenu sa première guitare.

Hamburg Days : Lord Woodbine bientôt au premier plan à l’écran

Une série en six épisodes

La fresque arrive au moment où Lord Woodbine s’apprête à entrer dans la culture populaire. La série Hamburg Days, en six épisodes, raconte les années hambourgeoises des Beatles, de 1960 à 1962. Elle est produite par les sociétés W&B Television et Turbine Studios, avec AGC Television, pour la chaîne allemande ZDF, et a été acquise par la BBC pour BBC One et BBC iPlayer au Royaume-Uni. Elle est réalisée par Christian Schwochow, avec Laura Lackmann, et s’inspire en partie des souvenirs de Klaus Voormann. Au moment de l’annonce de la distribution, au début de l’été 2026, le tournage se poursuivait à Hambourg, à Munich et à Liverpool. Aucune date de diffusion n’avait encore été annoncée.

Jorden Myrie dans le rôle de Lord Woodbine

Lord Woodbine y est incarné par l’acteur Jorden Myrie, vu dans la série Sherwood. Plusieurs articles consacrés à la série soulignent la place importante que le scénario lui accorde, aux côtés d’Allan Williams, joué par Ryan Sampson. La distribution réunit aussi Rhys Mannion en John Lennon, Ellis Murphy en Paul McCartney, Harvey Brett en George Harrison, Louis Landau en Stuart Sutcliffe, Patrick Gilmore en Pete Best, Louis McCartney en Ringo Starr, Asa Butterfield en Brian Epstein, Jonny Lee Miller en Jim McCartney, Christine Tremarco en tante Mimi, Darci Shaw en Cynthia Lennon et Lea Drinda en Astrid Kirchherr.

Ce n’est pas la première fois que Lord Woodbine apparaît à l’écran. Dans Backbeat, le film d’Iain Softley sorti en 1994 et consacré à Stuart Sutcliffe et à Astrid Kirchherr, il était joué par Charlie Caine. Mais son rôle y restait secondaire. Hamburg Days pourrait faire découvrir son nom à un public bien plus large que celui des spécialistes des Beatles.

Personnage Acteur dans Hamburg Days
Lord Woodbine Jorden Myrie
Allan Williams Ryan Sampson
John Lennon Rhys Mannion
Paul McCartney Ellis Murphy
George Harrison Harvey Brett
Stuart Sutcliffe Louis Landau
Pete Best Patrick Gilmore
Brian Epstein Asa Butterfield
Astrid Kirchherr Lea Drinda

Le site a raconté un autre épisode de ces années dans son enquête sur la bagarre entre Paul McCartney et Stuart Sutcliffe à Hambourg.

Infos pratiques : voir la fresque de Lord Woodbine

Date du dévoilement Lundi 19 octobre 2026
Heure 14 heures
Adresse Hillaby Close, Liverpool L8 8LY (Toxteth)
Artiste John Culshaw
Commanditaire Association Mandela8
À voir aussi à Liverpool 8 Les fresques de Howard Gayle et de Leroy Cooper, et la maison natale de Ringo Starr, 9 Madryn Street
Dans le centre-ville La plaque de Lord Woodbine au Jacaranda, Slater Street

Pour un fan des Beatles en visite à Liverpool, la fresque permet de compléter le parcours classique, centré sur Mathew Street, Penny Lane, Strawberry Field et les maisons d’enfance de John et Paul. Elle invite à découvrir Liverpool 8, un quartier que les circuits touristiques traversent rarement, et à comprendre que la musique de la ville ne s’est pas faite seulement dans les caves du centre.

Pour aller plus loin

À écouter et à voir sur YouTube

Les enregistrements de Lord Woodbine sont rares. Pour entendre l’univers musical dont il venait et la scène qu’il a côtoyée, voici quelques pistes de recherche sur YouTube :

À lire et à écouter

  • Allan Williams, The Man Who Gave the Beatles Away : les souvenirs, très personnels, de l’associé de Lord Woodbine, disponible en livre.
  • Mark Lewisohn, Tune In : la référence absolue sur les années 1940-1962, qui détaille le voyage de Hambourg, disponible en livre.
  • Backbeat (1994) : le film d’Iain Softley sur les années de Hambourg, où apparaît Lord Woodbine, en DVD.
  • London Is the Place for Me : la série de compilations consacrée au calypso et à la musique caribéenne de la génération Windrush, en CD et vinyle.
  • The Beatles, Live! at the Star-Club in Hamburg, Germany; 1962 : pour entendre le groupe que Hambourg a forgé, en CD.
  • The Beatles, Anthology 1 : avec les premiers enregistrements du groupe, des années Quarrymen aux séances de Hambourg, en CD et vinyle.

Questions fréquentes

Qui était Lord Woodbine ?

Harold Adolphus Phillips, né en 1929 à Trinité-et-Tobago, calypsonien et gérant de clubs installé à Liverpool après son arrivée sur l’Empire Windrush en 1948. Associé d’Allan Williams, il a aidé les Beatles à leurs débuts et les a conduits à Hambourg en 1960.

Pourquoi l’appelle-t-on le sixième Beatle oublié ?

Parce qu’il a joué un rôle important dans les tout premiers pas du groupe, comme mentor et promoteur, mais que son nom a longtemps été absent des récits officiels de l’histoire des Beatles.

Lord Woodbine a-t-il joué dans les Beatles ?

Non. Il n’a jamais été membre du groupe. Il s’est produit sur la même scène que lui lors de son premier concert à Hambourg, mais sous son propre nom de calypsonien.

Où se trouve la fresque ?

Sur Hillaby Close, à Toxteth, Liverpool L8 8LY.

Quand sera-t-elle dévoilée ?

Le lundi 19 octobre 2026, à 14 heures.

Qui l’a peinte ?

L’artiste John Culshaw, auteur des précédentes fresques de la série commandée par l’association Mandela8.

Qu’est-ce que Mandela8 ?

Une association de Liverpool 8 qui honore l’héritage de Nelson Mandela et des militants du quartier, notamment à travers une série de fresques consacrées aux figures de la communauté noire de la ville.

Comment Lord Woodbine est-il mort ?

Dans l’incendie de sa maison de Toxteth, le 5 juillet 2000, avec son épouse Helen, dite Ena. Il avait 71 ans.

Existe-t-il d’autres hommages à Lord Woodbine à Liverpool ?

Oui. Une plaque lui est dédiée depuis 2025 sur la façade du Jacaranda, sur Slater Street, à l’initiative de la Windrush Foundation.

Lord Woodbine apparaît-il dans un film ou une série ?

Il est joué par Charlie Caine dans Backbeat (1994), et par Jorden Myrie dans la série Hamburg Days, produite pour la ZDF et acquise par la BBC.

Sources et références

Sur la fresque : Liverpool Echo, Ben Haslam, “Tribute for ‘sixth Beatle’ planned for ‘the whole community’”, 7 octobre 2026 ; site de l’association Mandela8, page des fresques communautaires.

Sur Lord Woodbine : Wikipédia en anglais, article Lord Woodbine ; Windrush Foundation, Remembering Lord Woodbine ; Mark Lewisohn, Tune In (2013).

Sur Hamburg Days : Televisual et Variety, annonces de distribution, été 2026 ; BritBrief, 10 juillet 2026.

Citations : Carol Phillips, Sonia Bassey, Stephen Nze, Sarah Wall et John Culshaw, propos recueillis par le Liverpool Echo, octobre 2026.

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