Tom Petty et les Hollies : la vraie histoire de « I’m Alive », de la pique de George Harrison au palmarès de 2010
Tom Petty, l’homme de « American Girl » et le plus jeune des Traveling Wilburys, aurait affirmé qu’en dehors des Beatles aucun groupe de l’invasion britannique ne chantait aussi bien que les Hollies. À l’appui, une chanson, « I’m Alive », numéro un en Grande-Bretagne à l’été 1965, et une histoire de coulisses : un morceau écrit par un Américain, d’abord confié à un autre groupe de Manchester, puis « détourné » par les Hollies. Le texte y ajoute une pique de George Harrison et se termine par une question : Petty avait-il raison, ou les Zombies et les Searchers méritaient-ils ce titre ? Nous avons retrouvé la source de la phrase de Petty, vérifié chaque affirmation et reconstitué ce qui s’est vraiment passé autour de cette chanson. Le résultat est moins tranché que le texte viral et beaucoup plus intéressant : la citation est authentique, mais son contexte répond déjà à la question finale.
Car Tom Petty n’a pas parlé des Hollies au hasard d’une conversation. Il les a classés, noir sur blanc, dans une liste de dix chansons où figuraient aussi les Zombies et les Searchers. Et la phrase de George Harrison, bien réelle, visait un disque précis, sorti le jour même de Rubber Soul.
Sommaire
Le texte qui circule : ce qu’il affirme, et d’où il vient
Petty adolescent, en Floride, devant la télévision qui montre les Beatles pour la première fois. Il oppose ensuite Elvis Presley, présenté comme un rêve américain inaccessible, entouré d’orchestres et de mise en scène, aux quatre garçons de Liverpool qui ressemblent à une bande de copains de quartier. Il passe aux harmonies vocales des Beatles, décrites comme une combinaison où la voix aiguë de Paul ou la voix tranchante de John est soutenue par une troisième partie confiée à George. Viennent alors les Hollies, « sommet » de l’époque pour Petty, et « I’m Alive », avec son « mélange acoustique ». Le texte raconte que la chanson, signée par l’Américain Clint Ballard Jr., aurait d’abord été enregistrée à Abbey Road par un autre groupe de Manchester, les Toggery Five, sous la direction du producteur Ron Richards, avant que les Hollies ne s’en emparent avec le même producteur.
Suit l’épisode de la presse : les Beatles, « protecteurs de leur territoire », auraient critiqué la manière propre et lisse des Hollies, et George Harrison les aurait décrits comme des musiciens de studio qui viendraient de se rencontrer. Le texte conclut que « I’m Alive » a prouvé que l’arrangement l’emporte sur les gadgets de studio, que cette leçon a marqué le travail de Petty avec les Heartbreakers, et que Petty a été « intransigeant » en déclarant qu’à part les Beatles personne ne pouvait égaler les Hollies. La question finale invite le lecteur à défendre les Zombies ou les Searchers.
Ce texte reprend, en le condensant, un article du magazine britannique Far Out intitulé « Knocking you dead » : le seul groupe qui pouvait rivaliser avec les voix des Beatles. Cet article cite bien la phrase de Petty, mais sans dire d’où elle provient. C’est la première chose à établir.
La vraie source : un palmarès signé Tom Petty dans Rolling Stone, en décembre 2010
La phrase sur les Hollies n’a pas été prononcée dans une interview fleuve ni dans un documentaire. Elle figure dans un court palmarès publié par Rolling Stone, dans son numéro 1119 daté du 9 décembre 2010, sous le titre « Tom Petty: The Best of the British Invasion ». Le texte est signé de Petty lui-même. Il y choisit dix chansons, une par groupe, et commente chacune en quelques phrases. Les archives de fans consacrées au chanteur, The Petty Archives, conservent la page du magazine, et une reprise du texte a été mise en ligne dès le 30 novembre 2010, au moment où le numéro arrivait en kiosque.
Le choix numéro six est « I’m Alive », des Hollies, daté de 1965. Petty écrit : « Ces voix étaient incroyables. C’étaient les meilleurs chanteurs, à part les Beatles, pour ce qui est de chanter en harmonie et de vous laisser sur le carreau. » En anglais, la fin de la phrase dit « knocking you dead », une expression familière qui signifie à peu près « vous mettre K.-O. ». C’est elle qui a donné son titre à l’article de Far Out, puis au texte viral.
La citation est donc authentique. Mais trois détails changent sa portée. D’abord, Petty parle de l’harmonie vocale, pas du talent en général ni de l’écriture. Ensuite, il place lui-même les Beatles au-dessus, ce qui n’a rien d’une révélation : dans le même palmarès, il écrit à propos de « I Want to Hold Your Hand » que les Beatles étaient « supérieurs à tout ». Enfin, et surtout, les Zombies et les Searchers figurent dans la même liste, aux places quatre et cinq, juste avant les Hollies. Les deux groupes que le texte viral propose comme alternatives à la fin étaient déjà parmi les élus de Petty. Nous y reviendrons en détail.
Ce que le texte ajoute, et ce qu’il arrange
Le reste du récit mêle des faits exacts, des approximations et des ajouts. Petty avait bien 13 ans lors du premier passage des Beatles au Ed Sullivan Show, le 9 février 1964. « I’m Alive » est bien signée Clint Ballard Jr., produite par Ron Richards, et elle a bien été numéro un au Royaume-Uni. La pique de George Harrison existe, et elle est même plus dure que ce que le texte laisse entendre. En revanche, l’image d’un Elvis entouré d’orchestres et de pompe, l’idée que la chanson des Hollies repose sur un « mélange acoustique », la séance des Toggery Five à Abbey Road sous la direction de Richards et l’influence directe de « I’m Alive » sur les chœurs des Heartbreakers ne s’appuient sur aucune déclaration de Petty que nous ayons pu trouver. Quant au « succès qui a dominé les classements », il ne vaut que pour la Grande-Bretagne : aux États-Unis, la chanson est restée aux portes du Hot 100.
Pour comprendre pourquoi un garçon de Gainesville a pu placer un groupe de Manchester si haut, il faut repartir de la Floride du début des années 1960, et d’une rencontre qui a précédé celle des Beatles : Elvis Presley, en chair et en os.
Gainesville, 1961-1964 : d’Elvis au Ed Sullivan Show
Thomas Earl Petty naît le 20 octobre 1950 à Gainesville, ville universitaire du nord de la Floride. Il grandit dans un quartier résidentiel du nord-est de la ville, surnommé « the Duckpond », et fréquente le lycée local, dont il sortira avec la promotion 1968. Rien, dans sa famille, ne le prédestine à la musique. Son père, avec qui les relations sont difficiles, n’y voit pas un métier. Ce sont un oncle et une tante qui vont, sans le savoir, ouvrir la porte.
L’été 1961 : un enfant de dix ans sur le tournage de Follow That Dream
Pendant l’été 1961, Elvis Presley tourne en Floride Follow That Dream, une comédie produite par United Artists. Une partie des scènes est filmée à Ocala, à une soixantaine de kilomètres au sud de Gainesville. Un oncle de Petty, Earl Jernigan, travaille sur les tournages en extérieur. Un matin, sa tante Evelyn passe à la maison et propose à Tom, à son frère Bruce et à deux cousines d’aller voir Elvis. Petty a dix ans. Il assiste à l’arrivée du chanteur devant une banque du centre-ville où l’on tourne une scène, et il est autorisé à l’approcher de près.
Petty a raconté cette matinée à plusieurs reprises. Au journaliste Paul Zollo, pour le livre Conversations with Tom Petty, il dit avoir « attrapé la fièvre ce jour-là » sans jamais s’en débarrasser. Ailleurs, il décrit Elvis sortant de sa voiture « radieux comme un ange », et se souvient de s’être dit que c’était « un sacré métier ». Dans une interview radio diffusée après sa mort par Ultimate Classic Rock, il résume : la rencontre a « changé sa vie », parce qu’il s’est mis ensuite à collectionner les disques. Il parle même d’une « expérience vraiment religieuse ». De retour à Gainesville, il échange un lance-pierres contre une pile de 45 tours d’Elvis appartenant à un ami, selon un récit qu’il a souvent répété.
Ce point mérite d’être souligné, parce que le texte viral fait d’Elvis un repoussoir. Il le présente comme un rêve américain intouchable, encadré par des orchestres et un faste de cérémonie, auquel les Beatles auraient opposé une image accessible. Petty n’a jamais parlé ainsi d’Elvis. Il l’a vénéré, il a appris tous ses premiers succès, et il l’a remercié publiquement. La différence qu’il a soulignée entre Elvis et les Beatles ne tient pas à un décor de music-hall mais à une question de formule : un chanteur seul d’un côté, un groupe complet de l’autre.
Le dimanche 9 février 1964
Le 9 février 1964, les Beatles font leur premier passage en direct au Ed Sullivan Show, sur la chaîne CBS. Environ 73 millions de téléspectateurs regardent l’émission, un record pour l’époque. Tom Petty en fait partie. Il a 13 ans et quatre mois. Cinquante ans plus tard, en février 2014, il raconte la scène à Paul Zollo pour un texte publié par le site des Grammy Awards, à la veille de l’émission anniversaire diffusée par CBS.
« J’avais 13 ans, et j’étais déjà un peu fan de musique », explique-t-il. Il regarde avec son jeune frère. Leurs parents rient devant l’écran, puis quittent la pièce. Lui reste. Il possède déjà le 45 tours « I Want to Hold Your Hand », avec « I Saw Her Standing There » en face B, et il a remarqué la mention « Lennon/McCartney » sur l’étiquette. Ce qu’il voit ce soir-là le frappe d’abord par sa nouveauté de structure. Il n’avait jamais vu, dit-il, un groupe qui fasse « tout » : un groupe vocal, un groupe instrumental et un groupe qui écrit ses chansons. « Avant eux, il y avait beaucoup de chanteurs, comme Elvis. Mais c’était vraiment génial de voir un groupe. »
La phrase la plus importante pour notre sujet vient juste après : « Je ne savais pas vraiment ce qu’était l’harmonie, mais j’adorais le son que faisaient leurs voix. » Le garçon de 13 ans n’a pas encore de vocabulaire technique. Il entend seulement que plusieurs voix chantent ensemble, et que cela produit quelque chose qu’un chanteur seul ne peut pas produire. Il ajoute que l’idée d’écrire des chansons ne lui était jamais venue avant eux. Pour lui, les Beatles ont été « l’étoile polaire » de sa génération.
« Il y avait une porte de sortie »
En 2004, dans Guitar World, Petty employait des images plus violentes. Les Beatles l’avaient « aplati ». Le passage de l’émission, c’était « comme passer du noir et blanc à la couleur ». Il insistait aussi sur un point que le texte viral a reformulé à sa manière : les Beatles étaient « les premiers auxquels on pouvait s’identifier », ceux qui montraient que les rêves étaient « à portée de main ». Le texte qui circule parle d’une bande de gamins ordinaires. Petty disait quelque chose de voisin, mais avec plus de précision : ce qui comptait, c’était que le groupe soit autonome, qu’il écrive, joue et chante lui-même, sans orchestre de studio ni auteurs maison.
En 2006, il formulait l’idée en une phrase restée célèbre : « À la minute où j’ai vu les Beatles au Ed Sullivan Show, et c’est vrai pour des milliers de types, il y avait une porte de sortie. » Il ajoutait qu’il n’a pas fallu longtemps pour que des groupes apparaissent dans des garages un peu partout. Le sien s’appellera d’abord les Sundowners, puis les Epics, qui deviendront Mudcrutch à la fin des années 1960, avec le guitariste Mike Campbell et le claviériste Benmont Tench. Mudcrutch partira tenter sa chance à Los Angeles, signera chez Shelter Records et publiera un seul single, « Depot Street », en 1975, avant de se dissoudre. Campbell et Tench formeront avec Petty, Ron Blair et Stan Lynch les Heartbreakers, dont le premier album sort en 1976.
Ce que les Beatles ont apporté à la musique populaire sur ce plan, le passage du chanteur vedette accompagné au groupe qui chante d’une seule voix collective, a été raconté en détail dans notre dossier sur les Beatles, groupe sans chanteur vedette, face au modèle d’Elvis et de Cliff Richard. Pour Petty, cette découverte a une conséquence immédiate : à partir de 1964, il écoute les groupes britanniques en se demandant comment ils chantent ensemble. C’est par cette oreille-là qu’il faut comprendre son jugement sur les Hollies. Mais avant d’y venir, il faut préciser ce qu’il entendait exactement chez les Beatles, car le texte viral, sur ce point aussi, a simplifié.
Ce que Petty entendait chez les Beatles : l’unisson avant la tierce
Le texte viral décrit la méthode vocale des Beatles comme un système bien rodé : la voix aiguë de Paul ou la voix tranchante de John en tête, solidement renforcée par un contrepoint complexe de George en troisième partie. La description n’est pas fausse, mais elle confond plusieurs périodes et plusieurs techniques. Elle ne correspond pas non plus à ce que Petty a mis en avant lorsqu’il a parlé de son premier choc.
« I Want to Hold Your Hand » : deux voix qui n’en font qu’une
Dans le palmarès de Rolling Stone de 2010, Petty place en tête le 45 tours qui l’a fait basculer : « I Want to Hold Your Hand », couplé à « I Saw Her Standing There ». Son commentaire ne porte pas sur une savante superposition à trois voix. Il note que John et Paul « chantent la voix principale à l’unisson ». C’est un point fin, et juste. Dans les premiers succès des Beatles, l’effet de masse vient souvent de deux chanteurs qui chantent la même mélodie, ou presque, avant de s’écarter l’un de l’autre sur un mot ou une fin de phrase. Lennon et McCartney ont appris cela en imitant les Everly Brothers, dont ils reprenaient les disques à Liverpool. Le son obtenu n’est pas celui d’un chanteur et de ses choristes, mais celui de deux voix soudées.
Sur « I Want to Hold Your Hand », enregistrée le 17 octobre 1963 à Abbey Road, l’unisson s’ouvre au refrain, quand Paul monte vers l’aigu et que John reste sur la ligne principale. L’effet est d’autant plus frappant pour un auditeur américain de 1964 que les grands succès vocaux du pays reposent alors soit sur des chanteurs solistes, soit sur des groupes vocaux sans instruments, dont les membres ne jouent pas eux-mêmes. Les Beatles font les deux à la fois, sur scène, avec des guitares en bandoulière.
Les trois voix : « This Boy », « Yes It Is », « Nowhere Man »
Les Beatles savent aussi chanter à trois, et George Harrison tient alors souvent la partie la plus difficile à repérer. Le meilleur exemple ancien est « This Boy », face B de « I Want to Hold Your Hand » au Royaume-Uni, enregistrée le même 17 octobre 1963. John, Paul et George y chantent en harmonie serrée, chacun sur une note différente de l’accord, à la manière des groupes vocaux américains des années 1950. Le procédé revient en 1965 sur « Yes It Is », face B de « Ticket to Ride », puis sur « Nowhere Man », qui ouvre la deuxième face de Rubber Soul en Grande-Bretagne avec un passage a cappella à trois voix.
On peut parler de « troisième partie » pour George. Le mot « contrepoint » est en revanche excessif. Le contrepoint, au sens musical, désigne des lignes mélodiques indépendantes qui avancent chacune pour leur compte. Chez les Beatles de 1963-1965, les trois voix bougent ensemble, en bloc, sur le même texte et le même rythme. Il existe bien des passages où une voix répond à l’autre, comme les relances de « Help! » ou les « ooh » placés derrière la voix principale de « Twist and Shout », mais il s’agit de réponses, pas de contrepoint. L’âge d’or des trois voix superposées viendra plus tard, en 1969, avec « Because » sur Abbey Road, où John, Paul et George enregistrent trois fois leur harmonie pour obtenir neuf voix.
Le « yeah » de « She Loves You »
Un dernier exemple montre que les harmonies des Beatles n’étaient pas toujours « propres » au sens académique. À la fin de « She Loves You », enregistrée le 1er juillet 1963, Paul et George terminent sur un accord qui contient une sixte, un intervalle qu’on associe alors aux orchestres de danse des années 1940. George Martin, le producteur, a raconté avoir trouvé la trouvaille un peu vieillotte, avant de se laisser convaincre. Les Beatles l’ont gardée. C’est une manière de rappeler que leur science vocale, en 1963, vient de l’imitation et de l’instinct autant que d’une méthode. Ils ont chanté des centaines de soirs à Hambourg et à Liverpool, ils ont appris en reprenant les Everly Brothers, Buddy Holly, les Shirelles ou les Isley Brothers, et ils ont gardé ce qui sonnait bien.
Ce que Petty retient vraiment
En février 2014, Petty disait ne pas savoir, à 13 ans, ce qu’était une harmonie. Il entendait un son global, une texture faite de plusieurs voix, qui n’existait pas chez Elvis ni chez la plupart des chanteurs américains du moment. Ce qu’il cherchera ensuite chez les autres groupes britanniques, ce n’est donc pas forcément un arrangement sophistiqué à trois parties, mais cette impression de voix qui « vous mettent K.-O. » en se combinant. C’est exactement le vocabulaire qu’il emploiera pour les Hollies.
Il y a une autre raison pour laquelle les Hollies ont pu lui apparaître comme les seuls rivaux sérieux sur ce terrain. Comme Lennon et McCartney, Allan Clarke et Graham Nash ont commencé par imiter les Everly Brothers. Mais là où les Beatles ont fait de l’harmonie un élément parmi d’autres, au service de chansons de plus en plus ambitieuses, les Hollies en ont fait leur signature. Pour comprendre comment, il faut aller à Manchester, à une soixantaine de kilomètres de Liverpool, chez deux camarades d’école.
Manchester, 1947-1963 : deux écoliers, un duo à la Everly et un producteur des Beatles
L’histoire des Hollies commence dans une salle de classe de Salford, la ville jumelle de Manchester, de l’autre côté de l’Irwell. Allan Clarke et Graham Nash se rencontrent à l’école primaire et deviennent inséparables. À la fin des années 1950, comme des milliers d’adolescents britanniques, ils se mettent à jouer pendant la vague du skiffle, cette musique bricolée à base de guitares acoustiques, de planche à laver et de contrebasse en caisse à thé, qui a aussi donné naissance aux Quarrymen de John Lennon. Mais leur modèle principal n’est pas Lonnie Donegan. Ce sont les Everly Brothers.
« Ricky and Dane Young »
Clarke et Nash se produisent d’abord en duo, sous le nom de « Ricky and Dane Young ». Le principe est celui des frères Everly : deux voix très proches, l’une sur la mélodie, l’autre juste au-dessus, avec un timbre si semblable qu’on a du mal à distinguer qui chante quoi. Clarke, à la voix plus pleine et plus terrienne, prend en général la mélodie. Nash, plus léger, plus aigu, monte au-dessus. Cette répartition restera celle des Hollies pendant toute la décennie, et c’est elle qui donne au groupe sa couleur reconnaissable dès les premières mesures.
Le duo passe par plusieurs formations, dont les Deltas, au gré des rencontres dans la scène des clubs de Manchester, moins célèbre que celle de Liverpool mais tout aussi active. En décembre 1962, pour un concert à l’Oasis Club de Manchester, les Deltas prennent un nouveau nom : les Hollies. L’origine du nom est discutée. Selon une version, le bassiste Eric Haydock l’aurait trouvé en voyant une guirlande de houx, holly en anglais, à l’approche de Noël. Graham Nash a raconté en 2009 que le nom rendait hommage à la fois à Buddy Holly et à la saison. Les deux explications se complètent plus qu’elles ne s’opposent. Buddy Holly, mort en février 1959, était une idole commune à toute cette génération, comme le rappelle notre portrait de Buddy Holly et de son héritage chez les Beatles.
Le groupe se complète
Autour de Clarke et Nash s’installe une formation stable. Tony Hicks, guitariste soliste venu d’un autre groupe local, les Dolphins, apporte une technique très sûre et une voix capable de prendre la troisième partie, en dessous ou au-dessus des deux autres selon les arrangements. Eric Haydock tient la basse. Le batteur Don Rathbone est remplacé en août 1963 par Bobby Elliott, venu de Shane Fenton and the Fentones, dont le jeu nerveux et précis devient l’autre marque de fabrique du groupe. Haydock sera remercié en juillet 1966 et remplacé par Bernie Calvert, mais pour les années qui nous intéressent, 1963-1965, les Hollies sont ces cinq-là : Clarke, Nash, Hicks, Haydock, Elliott.
La formule vocale est désormais complète. Trois chanteurs, trois registres. Clarke au centre, Nash au-dessus, Hicks qui complète l’accord. Les autres groupes britanniques de l’époque ont souvent un chanteur principal et un ou deux choristes occasionnels. Chez les Hollies, les trois voix sont présentes sur presque chaque refrain, et la voix principale elle-même est souvent doublée.
Le Cavern, janvier 1963 : Ron Richards
Le lien avec les Beatles passe d’abord par un lieu, puis par un homme. En janvier 1963, les Hollies jouent au Cavern Club de Liverpool, le club où les Beatles se sont produits près de trois cents fois. Dans la salle se trouve Ron Richards, producteur chez Parlophone, le label d’EMI dirigé par George Martin. Richards les remarque et les fait signer. Le premier single, une reprise des Coasters intitulée « (Ain’t That) Just Like Me », sort en mai 1963 et atteint la 25e place du classement britannique. Le groupe venu de Manchester, qui faisait partie des formations extérieures invitées au Cavern, se retrouve ainsi enregistré au même endroit que les Beatles : les studios d’EMI, au 3 Abbey Road. Le club lui-même a connu bien des vies depuis, comme le raconte notre article sur la vente du Cavern Club et l’histoire de ses sept vies.
Ron Richards, de son vrai nom Ronald Richard Pratley, né à Londres le 22 janvier 1929, n’est pas un inconnu pour les lecteurs de ce site. Il est l’assistant de George Martin au moment où les Beatles arrivent chez Parlophone, en 1962. Il est présent lors de leur première séance à Abbey Road, en juin 1962, encore avec Pete Best à la batterie. Surtout, c’est lui qui dirige la séance du 11 septembre 1962, lorsque les Beatles réenregistrent « Love Me Do » et « P.S. I Love You » avec le batteur de studio Andy White, engagé par précaution. Ringo Starr, arrivé dans le groupe un mois plus tôt, doit se contenter du tambourin sur « Love Me Do » et des maracas sur « P.S. I Love You ». C’est la version avec Andy White qui figurera sur l’album Please Please Me.
Le producteur qui a donné aux Hollies leurs grands succès est donc l’homme qui a tenu la console lors d’un des épisodes les plus discutés des débuts des Beatles. En août 1965, Richards quittera EMI avec George Martin pour fonder la société de production indépendante AIR (Associated Independent Recording), tout en continuant à produire les Hollies à Abbey Road. Il travaillera avec eux jusqu’en 1976, puis de nouveau en 1979. Selon ses notices biographiques, il a produit pour eux dix-sept singles classés dans le top 10 britannique. Il est mort le 30 avril 2009 à Watford.
Ce point a son importance pour notre enquête. Lorsque le texte viral oppose les Beatles aux Hollies comme deux mondes, il oublie que les deux groupes partageaient la même maison de disques, les mêmes studios et, en partie, la même équipe. George Harrison n’en sera que plus piqué, en décembre 1965, de voir les Hollies enregistrer une de ses chansons. Mais avant d’y arriver, il faut voir comment le groupe de Manchester s’est imposé, entre 1963 et 1965, comme l’une des machines à succès les plus régulières du pays.
1963-1965 : la mécanique des Hollies, un succès tous les trois mois
Entre le printemps 1963 et l’été 1965, les Hollies publient un single environ tous les trois mois, et presque tous entrent dans le top 10 britannique. Pendant cette période, leur répertoire est d’abord fait de reprises. C’est une pratique banale à l’époque : avant les Beatles, un groupe britannique enregistrait des chansons américaines ou des titres fournis par des auteurs professionnels, et les Hollies suivent ce modèle plus longtemps que leurs voisins de Liverpool. Mais ils les transforment toujours de la même manière, en remplaçant la voix soliste de l’original par un bloc de trois voix.
Des reprises américaines passées au filtre des trois voix
Après « (Ain’t That) Just Like Me », 25e en mai 1963, les Hollies reprennent un autre titre des Coasters, « Searchin’ », qui monte à la 12e place. Puis viennent « Stay », succès de Maurice Williams and the Zodiacs, huitième au début de 1964, et surtout « Just One Look », chanson de la chanteuse soul Doris Troy, qui atteint la deuxième place en février 1964. Sur ce titre, le principe est déjà parfaitement en place. Là où Doris Troy chantait seule, soutenue par des choristes, les Hollies chantent le refrain à trois, Clarke au centre, Nash au-dessus, Hicks qui complète l’accord, et la ligne vocale elle-même devient le crochet principal du morceau.
« Here I Go Again », quatrième en mai 1964, puis « Yes I Will », neuvième en janvier 1965, sont des chansons écrites par des auteurs professionnels. La seconde est signée Gerry Goffin et Russ Titelman, et sera reprise l’année suivante par les Monkees sous le titre « I’ll Be True to You ». Entre les deux, en septembre 1964, sort « We’re Through », septième. C’est la première face A écrite par les Hollies eux-mêmes. Elle n’est pas créditée à Clarke, Hicks et Nash, mais à un mystérieux « L. Ransford ».
L. Ransford, l’auteur qui n’existait pas
Le pseudonyme L. Ransford est emprunté au grand-père de Graham Nash. Les trois chanteurs l’utilisent pour leurs premières compositions, à une époque où un groupe qui signe lui-même ses chansons ne va pas encore de soi, et où il paraît prudent de laisser croire à un auteur extérieur. Le procédé rappelle les débuts de Lennon et McCartney, dont les premières chansons ont parfois été proposées à d’autres. Les compositions de L. Ransford connaîtront d’ailleurs une jolie fortune : en 1966, les Everly Brothers enregistrent à Londres un album, Two Yanks in England, composé en grande partie de chansons des Hollies, avec les membres du groupe en accompagnement. Les élèves rendent ainsi hommage à leurs maîtres, et les maîtres le leur rendent bien.
À partir de 1966, les trois chanteurs signeront sous leurs vrais noms, et le groupe écrira lui-même la plupart de ses faces A, de « Stop Stop Stop » à « Carrie Anne ». Mais en 1965, le moment de « I’m Alive », les Hollies dépendent encore beaucoup des auteurs extérieurs. C’est précisément ce qui explique la course à la chanson qui va suivre.
Une couleur vocale immédiatement reconnaissable
Qu’est-ce qui distingue l’harmonie des Hollies de celle des autres groupes britanniques ? D’abord la place qu’elle occupe. Chez la plupart de leurs concurrents, les chœurs interviennent au refrain, en appui. Chez les Hollies, le trio vocal est souvent présent du début à la fin, et la voix de Nash, très haute, se détache au-dessus de la mélodie comme une sorte de troisième guitare. Ensuite, la précision rythmique : les trois chanteurs attaquent ensemble, coupent ensemble, et les consonnes tombent au même instant. C’est sans doute ce que Petty voulait dire par « vous mettre K.-O. ». L’effet n’est pas celui d’une douce nappe de voix, mais d’un choc.
Enfin, le répertoire. Les Hollies choisissent des chansons dont la mélodie monte, avec des refrains qui permettent à Nash d’aller chercher les notes aiguës. Cette dramaturgie vocale atteindra son sommet en 1966 avec « Bus Stop », cinquième en Grande-Bretagne et cinquième aux États-Unis, et dès 1965 avec « Look Through Any Window ». Ces deux chansons sont signées par un jeune auteur de Manchester, Graham Gouldman, futur membre de 10cc et, bien plus tard, de l’All-Starr Band de Ringo Starr, auquel nous avons consacré un portrait détaillé. « Look Through Any Window », écrite avec Charles Silverman, est enregistrée le 30 juin 1965, sort le 27 août et monte à la quatrième place britannique. Aux États-Unis, elle atteint la 32e place en janvier 1966 : c’est le premier vrai succès américain des Hollies.
Ce dernier chiffre est important pour la suite. En 1965, les Hollies sont des vedettes en Grande-Bretagne et presque des inconnus en Amérique. Si le jeune Tom Petty a entendu « I’m Alive » dès sa sortie, ce que son texte de 2010 ne précise pas, il appartenait donc à une minorité attentive, celle des adolescents américains qui suivent les disques anglais au-delà des Beatles, des Rolling Stones et des Dave Clark Five. Lorsqu’il choisit « I’m Alive » dans son palmarès de 2010, il ne cite pas un tube américain, mais une chanson qui, aux États-Unis, n’est jamais entrée au Hot 100 de Billboard.
« I’m Alive » : une chanson américaine, deux groupes de Manchester et une course de vitesse
La chanson que Tom Petty a choisie pour représenter les Hollies est signée par un auteur dont le nom ne dit presque rien au grand public, mais dont le catalogue a traversé un demi-siècle de radio. Son histoire mérite d’être racontée avec précision, car c’est là que le texte viral prend le plus de libertés.
Clint Ballard Jr., l’auteur texan des tubes des autres
Clinton Conger Ballard Jr. naît le 24 mai 1931 à El Paso, au Texas. Chanteur à ses heures, sous le nom de Buddy Clinton, il fait surtout carrière comme auteur-compositeur à New York, dans le circuit des éditeurs musicaux qui fournissent des chansons aux interprètes. Il signe d’abord « When » pour les Kalin Twins, numéro un en Grande-Bretagne en 1958, puis « Good Timin’ » pour Jimmy Jones, autre numéro un britannique en 1960. En 1963, il écrit « You’re No Good », créée par Dee Dee Warwick, popularisée par Betty Everett, et que Linda Ronstadt portera à la première place du Billboard en 1975. En 1965, il donne à Wayne Fontana and the Mindbenders, autre groupe de Manchester, « The Game of Love », qui atteint la première place aux États-Unis.
Ballard est donc, au milieu des années 1960, un fournisseur recherché par les groupes britanniques en quête de matériel américain. Il est mort le 23 décembre 2008 à Denton, au Texas, à 77 ans. Ses notices biographiques lui attribuent deux numéros un au Billboard et deux numéros un britanniques. « I’m Alive » est le second de ces derniers.
Les Toggery Five : deux récits qui ne concordent pas
C’est ici qu’intervient le groupe que le texte viral présente comme la victime de l’affaire. Les Toggery Five sont un groupe de rhythm and blues de Manchester, actif de 1963 à 1966. Ils enregistrent pour Parlophone au Royaume-Uni et pour Tower aux États-Unis. Leur chanteur, à partir de 1964, est un adolescent de 16 ans, Paul Young, à ne pas confondre avec le chanteur de « Wherever I Lay My Hat » : ce Paul Young-là deviendra la voix de Sad Café puis l’un des chanteurs de Mike and the Mechanics, avant de mourir d’une crise cardiaque en 2000. En 1964 et au début de 1965, les Toggery Five publient deux singles chez Parlophone, « I’m Gonna Jump » puis « I’d Much Rather Be with the Boys ». Aucun n’entre au classement.
Sur l’arrivée de « I’m Alive » dans cette histoire, les sources disponibles ne racontent pas la même chose. Selon une première version, reprise par la notice de référence consacrée à la chanson des Hollies, ce sont les Hollies qui avaient d’abord reçu le morceau et l’avaient laissé de côté, au profit des Toggery Five, avant de changer d’avis et de l’enregistrer eux-mêmes. Selon une seconde version, qui s’appuie sur des histoires du groupe publiées par des passionnés de la scène de Manchester, les Toggery Five auraient reçu la chanson par l’intermédiaire du chanteur américain Gene Pitney, après qu’elle eut été refusée par d’autres. Les Hollies auraient entendu leurs maquettes et sorti leur propre version deux semaines avant la date prévue pour celle des Toggery Five, ce qui aurait privé ces derniers de leur chance.
Les deux récits convergent sur l’essentiel : les Hollies ont publié la chanson les premiers, alors qu’un autre groupe de Manchester l’avait en préparation, et les Toggery Five n’ont pas eu le succès qu’elle aurait pu leur apporter. Ils divergent sur l’ordre des événements et sur le rôle de chacun. En revanche, aucune des sources que nous avons consultées ne confirme le détail le plus précis du texte viral : un premier enregistrement des Toggery Five à Abbey Road, sous la direction de Ron Richards. L’hypothèse n’a rien d’absurde, puisque les deux groupes étaient chez Parlophone, mais elle n’est pas documentée. Le verbe « détourner », employé par le texte, relève du même registre : il dramatise une pratique courante à l’époque, où les éditeurs proposaient la même chanson à plusieurs artistes et où le plus rapide l’emportait.
5 mai 1965, Abbey Road
Les Hollies enregistrent « I’m Alive » le 5 mai 1965 aux studios d’EMI à Londres, avec Ron Richards à la production. Le disque sort le 21 mai chez Parlophone, avec en face B « You Know He Did ». Il dure deux minutes et vingt et une secondes. La formation est celle de 1963-1965 : Allan Clarke au chant principal, Graham Nash et Tony Hicks aux harmonies et aux guitares, Eric Haydock à la basse, Bobby Elliott à la batterie.
Le texte viral parle d’un « mélange acoustique ». Le disque n’a rien d’une ballade acoustique. C’est un titre de tempo moyen, porté par la section rythmique et les guitares du groupe, que le magazine américain Cash Box décrivait en juillet 1965 comme une romance « discrète et rythmée » sur un garçon qui flotte sur un nuage depuis qu’il a rencontré la fille de ses rêves. Ce qui frappe à l’écoute, c’est la façon dont le refrain s’ouvre : la voix de Clarke est rejointe par celles de Nash et de Hicks, et le trio monte d’un cran sur le titre de la chanson, avant de redescendre ensemble. Le texte ne raconte rien de plus qu’une exaltation amoureuse. Toute la tension est dans les voix.
Un numéro un britannique, un échec américain
« I’m Alive » devient le premier numéro un des Hollies au Royaume-Uni. La chanson reste trois semaines en tête du classement officiel au début de l’été 1965, en se disputant la première place avec « Crying in the Chapel » d’Elvis Presley. Clin d’œil involontaire à l’histoire de Petty : le garçon qui avait rencontré Elvis à Ocala choisira, quarante-cinq ans plus tard, la chanson qui a délogé Elvis du sommet des ventes britanniques. Elle est aussi numéro un en Irlande, troisième en Nouvelle-Zélande et en Afrique du Sud, dixième aux Pays-Bas.
Aux États-Unis, en revanche, le texte viral se trompe en parlant de succès en tête des classements. Publiée chez Imperial, la chanson entre au classement de Cash Box le 17 juillet 1965 et ne dépasse pas la 84e place. Au Billboard, elle reste à la 103e place, juste sous le Hot 100. Elle figure sur l’album américain Hear! Here!, compilation assemblée pour le marché nord-américain. C’est la chanson suivante, « Look Through Any Window », qui ouvrira enfin aux Hollies les portes du top 40 américain.
Le texte viral en tire une leçon esthétique : « I’m Alive » aurait prouvé que des choix d’arrangement subtils pouvaient triompher des « gadgets de studio », sans distorsion ni volume écrasant. La remarque vaut ce que valent les morales a posteriori. En mai 1965, la distorsion n’est pas encore un gadget à la mode. « You Really Got Me » des Kinks, saturée par un haut-parleur lacéré à la lame de rasoir, date de l’été 1964, et « (I Can’t Get No) Satisfaction » des Rolling Stones, avec sa pédale fuzz, sortira aux États-Unis en juin 1965. Petty, d’ailleurs, a mis ces deux chansons dans le même palmarès que « I’m Alive ». Il ne les opposait pas : il les aimait toutes. L’opposition vient d’ailleurs. Elle vient, en particulier, d’une phrase de George Harrison.
Décembre 1965 : George Harrison contre les Hollies
Le texte viral présente la pique de George Harrison comme le symptôme d’une hostilité générale : les Beatles, « farouchement protecteurs de leur territoire », auraient critiqué l’approche propre et lisse des Hollies, et Harrison serait allé jusqu’à les décrire comme un groupe de musiciens de studio qui se seraient rencontrés par hasard. La phrase existe. Mais elle n’a pas été prononcée à propos du style des Hollies en général. Elle visait un disque précis, et ce disque était une reprise d’une chanson de Harrison.
« If I Needed Someone », la chanson de George
À l’automne 1965, George Harrison écrit pour l’album Rubber Soul une chanson qui doit beaucoup aux Byrds de Roger McGuinn : « If I Needed Someone », construite sur un riff de guitare Rickenbacker à douze cordes. Les Beatles l’enregistrent le 16 octobre 1965 à Abbey Road, le même soir que « Day Tripper ». C’est l’une des deux chansons de Harrison sur l’album, avec « Think for Yourself ». Notre article sur les secrets de studio de Rubber Soul revient sur la parenté avec les Byrds, et la page consacrée à l’histoire de « If I Needed Someone » détaille la chanson elle-même.
Avant même la sortie de l’album, la chanson circule dans la maison Parlophone. Selon un récit souvent repris, les Hollies en ont entendu une maquette transmise à Ron Richards par son collègue George Martin. Ils l’enregistrent, toujours avec Richards, et leur version sort en single le 3 décembre 1965, le jour même où Rubber Soul arrive chez les disquaires britanniques. Pour un groupe, sortir une reprise d’une chanson des Beatles le jour de la parution de l’original est un pari risqué. Les Hollies le savent : Graham Nash dira qu’ils l’ont fait contre l’avis de beaucoup de gens.
Ce que Harrison a vraiment dit
En décembre 1965, les Beatles entament ce qui sera leur dernière tournée britannique. Le journaliste Alan Smith, du New Musical Express, les accompagne. Harrison lui parle du disque des Hollies, et ses propos paraissent dans l’hebdomadaire au milieu du mois, dans un reportage intitulé « On Tour With The Beatles ». Le ton est sans appel : la version des Hollies est « nulle », ils l’ont « gâchée ». Harrison demande aussi qu’on dise bien qu’il n’a pas écrit la chanson pour eux.
Puis vient la phrase qui a survécu. Les Hollies, dit Harrison, sont « corrects sur le plan musical », mais à la manière dont ils font leurs disques, ils sonnent comme « des musiciens de séance qui viennent de se retrouver dans un studio sans s’être jamais vus auparavant ». Il conclut : « Techniquement bon, oui. Mais c’est tout. »
Relue avec un peu de recul, la critique est plus précise qu’il n’y paraît. Harrison ne reproche pas aux Hollies de mal chanter. Il reconnaît leur compétence technique. Ce qu’il leur reproche, c’est l’absence de personnalité collective : un disque bien fait, mais impersonnel, comme s’il avait été enregistré par des professionnels sans lien entre eux. Le reproche est cruel pour un groupe dont l’identité repose justement sur des amitiés d’enfance et des voix travaillées ensemble depuis dix ans. Il touche aussi à la question qui obsède les Beatles en 1965 : être un groupe, et non un produit.
La réponse de Graham Nash
La réplique arrive la semaine suivante, dans le même journal. C’est Graham Nash qui parle au nom du groupe. Ces commentaires, dit-il, les ont « déçus et blessés ». Et il ajoute une phrase qui en dit long sur l’atmosphère de l’époque : les Hollies en ont « assez que tout ce que disent ou font les Beatles soit pris pour parole d’évangile ». Il rappelle aussi qu’ils ont enregistré la chanson contre l’avis de beaucoup de gens, ce qui revient à reconnaître que le pari était risqué.
Le pari est d’ailleurs perdu. « If I Needed Someone » ne monte qu’à la 20e place du classement britannique. C’est le plus mauvais résultat des Hollies depuis leurs débuts : depuis le milieu de 1963, tous leurs singles étaient entrés dans le top 10. Le groupe réagit vite. Le single suivant, « I Can’t Let Go », sort en février 1966 et atteint la deuxième place. L’incident se règle dans les classements plus que dans la presse.
Une brouille, pas une guerre
Faut-il pour autant parler de rivalité entre les Beatles et les Hollies ? L’épisode de décembre 1965 est une brouille entre un auteur mécontent et des interprètes vexés. Il n’a pas empêché les relations de se poursuivre. Le 25 juin 1967, lorsque les Beatles interprètent « All You Need Is Love » en direct devant le monde entier pour l’émission Our World, Graham Nash fait partie des invités assis dans le studio, aux côtés de Mick Jagger, Keith Richards, Eric Clapton ou Keith Moon, comme le rappelle notre dossier sur All You Need Is Love et Our World. La même année, selon le chercheur John C. Winn, Tony Hicks figure parmi les visiteurs d’une séance des Beatles à Abbey Road, un détail évoqué dans notre article sur « Lovely Rita ».
Quant à l’idée que les Beatles critiquaient le son « propre » des Hollies, elle ne repose que sur cette seule déclaration de Harrison, à propos de ce seul disque. Le texte viral en fait une position de groupe. Rien, dans les sources que nous avons consultées, ne montre que Lennon, McCartney ou Starr aient partagé publiquement ce jugement. Graham Nash, lui, n’a pas oublié : dans son autobiographie Wild Tales, publiée en 2013, il revient sur l’affaire en termes peu amènes pour Harrison.
Il y a enfin une ironie que le texte viral effleure sans la développer. L’homme qui, en 1965, reprochait aux Hollies de sonner comme des musiciens de séance réunis par hasard fondera en 1988 un groupe né précisément d’une séance improvisée entre amis, dans un garage, pour une face B : les Traveling Wilburys. Et il y invitera Tom Petty, l’homme qui, vingt-deux ans plus tard, placera les Hollies juste derrière les Beatles. Mais avant de revenir aux Wilburys, il faut lire le palmarès de Petty en entier.
Le palmarès de 2010 en entier : dix chansons, dix groupes, et une hiérarchie qui n’en est pas une
Le texte viral cite une seule phrase du palmarès publié par Rolling Stone en décembre 2010. Lire les neuf autres change le sens de la première. Petty n’y dresse pas un classement des meilleurs chanteurs. Il choisit, pour chacun des dix groupes qu’il retient, la chanson qui l’a le plus marqué, et il dit en quelques mots pourquoi. Les raisons varient d’un groupe à l’autre : un riff, une voix, une attitude, un son de guitare. L’harmonie vocale n’est que l’un de ces critères, et c’est celui qu’il attribue aux Hollies.
Le contexte de la publication compte aussi. En 2010, Petty a 60 ans. Il vient de publier avec les Heartbreakers l’album Mojo, très marqué par le blues. Depuis le milieu des années 2000, il anime une émission de radio, Buried Treasure, où il fait découvrir à ses auditeurs des disques oubliés des années 1950 et 1960. Il est, en somme, un collectionneur qui parle de sa collection. La même année, en mars 2010, les Hollies ont été intronisés au Rock and Roll Hall of Fame, présentés par Steven Van Zandt, le guitariste du E Street Band de Bruce Springsteen. Le groupe de Manchester est donc d’actualité aux États-Unis au moment où Petty écrit.
Les dix choix de Tom Petty, dans l’ordre
Voici la liste telle qu’elle a paru, avec l’essentiel de ce que Petty en disait.
- The Beatles, « I Want to Hold Your Hand », avec « I Saw Her Standing There » (1963). Les Beatles étaient « supérieurs à tout ». Petty relève l’unisson de John et Paul sur la voix principale.
- The Kinks, « You Really Got Me » (1964). Il l’a entendue pour la première fois dans un bal. Le solo de guitare : il n’avait « jamais rien entendu d’aussi sauvage ».
- The Animals, « We’ve Gotta Get Out of This Place » (1965). La chanson lui donnait envie de « fuguer ». Il admire un arrangement où « chaque instrument avait une tâche ».
- The Zombies, « She’s Not There » (1964). La voix de Colin Blunstone était « un son qu’il n’avait jamais entendu ». Il ajoute, avec humour, que si un zombie chantait, c’est ainsi qu’il sonnerait.
- The Searchers, « When You Walk in the Room » (1964). Il dit s’être retenu de citer une série de leurs disques. La guitare à douze cordes le fascinait, « et ils avaient de belles voix ».
- The Hollies, « I’m Alive » (1965). « Ces voix étaient incroyables » : les meilleurs chanteurs, à part les Beatles, pour l’harmonie.
- The Yardbirds, « I’m a Man » (1965). Jeff Beck y joue à l’unisson avec l’harmonica. « Ils ont tout fait entrer. »
- The Dave Clark Five, « Any Way You Want It » (1964). Ils étaient des « durs ». Il devenait fou à chaque écoute.
- The Who, « I Can’t Explain » (1965). Pete Townshend y utilise une Rickenbacker à douze cordes comme personne d’autre.
- The Rolling Stones, « (I Can’t Get No) Satisfaction » (1965). Une attitude qui « dégoulinait de l’assiette ». Le titre seul « vaut un million de dollars ».
Ce que la liste révèle
Trois observations s’imposent. La première concerne l’ordre. Les Hollies arrivent sixièmes, derrière les Kinks, les Animals, les Zombies et les Searchers. Si Petty avait voulu dire qu’ils étaient le sommet de l’époque, comme l’affirme le texte viral, il les aurait placés en deuxième position. L’ordre n’est peut-être pas strictement hiérarchique, et il suit en partie la chronologie de ses découvertes, mais il interdit en tout cas de lire la liste comme un podium où les Hollies seraient montés sur la deuxième marche.
La deuxième concerne le critère. La phrase sur les Hollies est la seule de la liste qui porte entièrement sur le chant collectif. Petty ne dit pas que les Hollies sont le meilleur groupe après les Beatles. Il dit qu’ils sont les meilleurs chanteurs d’harmonies après les Beatles. La nuance est de taille. Pour l’énergie, il cite les Kinks et le Dave Clark Five ; pour l’attitude, les Stones ; pour la guitare, les Yardbirds, les Who et les Searchers ; pour une voix soliste, les Zombies.
La troisième concerne précisément la question posée à la fin du texte viral : Petty avait-il raison, ou les Zombies et les Searchers méritaient-ils le titre ? Petty y avait déjà répondu à sa manière. Il avait mis les deux groupes dans sa liste, et pour des raisons qui ne recouvrent pas celles des Hollies. Les Zombies l’avaient frappé par une voix, celle de Colin Blunstone, pas par un ensemble. Les Searchers, par une guitare à douze cordes et par leurs « belles voix ». Pour lui, ce n’étaient pas des concurrents au même titre, mais des réussites d’un autre ordre. Le texte viral transforme une liste d’admirations multiples en un duel.
Un garçon de Floride et la douze cordes
Une dernière remarque, qui nous rapproche des Beatles. Deux des dix chansons citées par Petty font une place centrale à la guitare électrique à douze cordes, celle des Searchers et celle des Who, et toutes deux appartiennent à la lignée qui mène aussi à « If I Needed Someone ». La Rickenbacker douze cordes que George Harrison avait reçue lors de la première tournée américaine des Beatles, en février 1964, et qu’il utilise dans A Hard Day’s Night, est devenue l’instrument d’une génération, de Roger McGuinn chez les Byrds à Mike Campbell chez les Heartbreakers. Petty l’associe dans sa liste aux Searchers et aux Who plutôt qu’aux Beatles, mais l’origine est commune. Il le savait mieux que personne : le son de guitare de « American Girl » doit beaucoup à cette tradition.
Restent les deux groupes que le texte viral oppose aux Hollies. Ont-ils, sur le terrain de l’harmonie vocale, de quoi leur disputer la place ? Il faut les écouter de près.
Hollies, Zombies, Searchers : trois façons de chanter ensemble
La question qui termine le texte viral oppose « les harmonies obsédantes en mode mineur » des Zombies et « les mélodies entraînantes » des Searchers à la précision des Hollies. Les deux formules sont des raccourcis commodes, mais elles comparent des choses différentes. Pour répondre honnêtement, il faut distinguer ce que chaque groupe faisait de ses voix.
Les Zombies : une voix, un clavier, des accords venus du jazz
Les Zombies viennent de St Albans, au nord de Londres, et non d’un grand port ou d’une ville industrielle. Ils se forment au début des années 1960 autour du claviériste et compositeur Rod Argent, du chanteur Colin Blunstone et du bassiste Chris White. Leur premier single, « She’s Not There », écrit par Argent, est enregistré en juin 1964 aux studios Decca de West Hampstead et sort le 24 juillet 1964. Il ne dépasse pas la 12e place au Royaume-Uni, mais monte à la deuxième place du Billboard aux États-Unis, et à la première place du classement de Cash Box. Pour un adolescent américain comme Petty, les Zombies sont donc, contrairement aux Hollies de 1965, un groupe que la radio diffuse abondamment.
Rod Argent a expliqué avoir écrit la chanson « pour la tessiture de Colin ». Tout est là. Le cœur de « She’s Not There », c’est la voix soliste de Blunstone, souple, voilée, presque chuchotée, posée sur un piano électrique et des accords que les autres groupes de rock de l’époque n’utilisent guère. Les chœurs existent, et ils contribuent à l’atmosphère sombre de la chanson, mais ils sont au service de cette voix centrale. Petty ne s’y est pas trompé : dans sa liste de 2010, il parle de la voix de Blunstone, « un son qu’il n’avait jamais entendu », pas d’une harmonie collective.
L’expression « mode mineur » est juste pour « She’s Not There », qui alterne mineur et majeur avec une liberté rare en 1964. Elle l’est encore plus pour l’album que les Zombies enregistrent en 1967, Odessey and Oracle, en grande partie aux studios d’Abbey Road, peu après la fin des séances de Sgt. Pepper. Là, les harmonies vocales à plusieurs voix deviennent l’une des couleurs principales, notamment sur « Care of Cell 44 » ou « Time of the Season ». Mais l’album passe presque inaperçu à sa sortie, en 1968, et le groupe s’est déjà séparé quand « Time of the Season » devient un succès américain en 1969. Les Zombies ont été intronisés au Rock and Roll Hall of Fame en 2019, neuf ans après les Hollies.
Les Searchers : la douze cordes de Liverpool et des voix aiguës
Les Searchers, eux, sont de Liverpool. Formés en 1959 par John McNally et Mike Pender comme groupe de skiffle, ils tirent leur nom du western de John Ford La Prisonnière du désert, dont le titre original est The Searchers. Ils font partie, comme les Beatles, de la scène du Merseybeat, racontée dans notre dossier sur l’histoire du son de Liverpool, et ils jouent eux aussi à Hambourg. Signés par Pye et produits par Tony Hatch, ils obtiennent trois numéros un en moins d’un an : « Sweets for My Sweet » en 1963, puis « Needles and Pins » et « Don’t Throw Your Love Away » en 1964.
« Needles and Pins », écrite par Jack Nitzsche et Sonny Bono pour la chanteuse Jackie DeShannon, est enregistrée par les Searchers les 16 et 17 décembre 1963 aux studios Pye et sort le 7 janvier 1964. Elle est numéro un au Royaume-Uni et atteint la 13e place aux États-Unis. Le son de guitare qui fait sa réputation ressemble à celui d’une douze cordes, alors qu’il est obtenu par deux guitares à six cordes jouant ensemble. La vraie douze cordes, une Rickenbacker, apparaît quelques mois plus tard sur « When You Walk in the Room », autre chanson de Jackie DeShannon, troisième au Royaume-Uni à l’automne 1964. C’est celle que Petty a choisie.
Sur le plan vocal, les Searchers misent sur des voix hautes, presque juvéniles, qui chantent souvent à deux à l’unisson ou en tierces, avec un effet d’élan plutôt que de bloc. Le texte viral parle de « mélodies entraînantes » : la formule convient mieux au jeu de guitare qu’aux voix. Petty, en tout cas, a payé sa dette envers eux de la façon la plus concrète. En juin 1981, au Forum de Los Angeles, il chante « Needles and Pins » en duo avec Stevie Nicks. L’enregistrement paraît en 1985 sur l’album live Pack Up the Plantation: Live! et entre au Billboard à la 37e place. Le groupe de Liverpool a donné son dernier concert au festival de Glastonbury le 27 juin 2025, après plusieurs tournées d’adieu.
Les Hollies : le bloc à trois voix
Face à ces deux modèles, les Hollies proposent autre chose. Ils n’ont pas de soliste exceptionnel au sens de Blunstone, même si Allan Clarke est un très bon chanteur, et leurs guitares, si solides soient-elles, ne sont pas leur signature principale. Leur signature, c’est l’ensemble : trois voix qui chantent presque tout le temps, très près les unes des autres, avec une attaque commune et une voix aiguë, celle de Nash, qui se détache au-dessus. C’est exactement ce que Petty décrit : pas une voix, mais des voix, et une manière de chanter en harmonie qui frappe l’auditeur.
Si l’on s’en tient au critère que Petty a lui-même choisi, l’harmonie vocale collective, son jugement se défend très bien. Les Zombies ont une voix soliste plus singulière et une écriture plus aventureuse. Les Searchers ont un son de guitare plus influent, qui mène directement aux Byrds. Mais aucun des deux ne fait de l’harmonie à trois voix l’élément central de presque chaque disque, comme les Hollies. D’autres candidats pourraient être avancés, des Bee Gees, qui débutent en Australie, aux Moody Blues de la fin de la décennie, ou aux Beach Boys si l’on oubliait qu’ils sont californiens. Aucun ne figure dans la liste de Petty.
Le texte viral avait donc raison de poser la question, mais tort de croire que Petty l’avait tranchée contre les Zombies et les Searchers. Il les aimait tous les trois, pour des raisons différentes. Reste à savoir si cette admiration se retrouve dans sa propre musique, comme le texte l’affirme.
Des Heartbreakers aux Traveling Wilburys : ce que Petty a fait de ces voix
Le texte viral affirme que l’exemple des Hollies a directement influencé le travail de Petty avec les Heartbreakers, où les chœurs auraient eu la même importance qu’un riff de guitare. Nous n’avons trouvé aucune déclaration de Petty qui établisse ce lien avec « I’m Alive » ou avec les Hollies en particulier. Ce que l’on peut documenter, c’est la place croissante des voix d’harmonie dans sa musique, et la manière dont il a fini par réaliser, à près de quarante ans, le rêve du garçon de 13 ans : faire partie d’un groupe où tout le monde chante.
Les Heartbreakers, un groupe de guitares qui apprend à chanter
Les premiers Heartbreakers sont avant tout un groupe de musiciens. Mike Campbell à la guitare, Benmont Tench aux claviers, Ron Blair à la basse et Stan Lynch à la batterie forment une section instrumentale redoutable, et la voix nasillarde de Petty, très reconnaissable, porte seule la plupart des chansons. Les chœurs existent dès le premier album de 1976, mais ils restent d’appoint. Le tournant vient avec l’arrivée du bassiste Howie Epstein, né en 1955 à Milwaukee, qui remplace Ron Blair à la fin de 1981 et donne son premier concert avec le groupe le 1er septembre 1982. Epstein est aussi chanteur, avec une voix haute et claire, et il devient pendant vingt ans la voix d’harmonie principale des Heartbreakers sur scène. Il sera écarté en 2002, miné par la drogue, et mourra le 23 février 2003, à 47 ans.
On peut entendre dans cette évolution l’écho de tout ce que Petty avait aimé chez les groupes britanniques. Mais il serait abusif de l’attribuer aux seuls Hollies : les Byrds, eux-mêmes nourris des Beatles et des Searchers, ont compté au moins autant pour lui. Le duo avec Stevie Nicks sur « Needles and Pins », en 1981, rappelle d’ailleurs que, lorsqu’il a voulu rendre hommage à un groupe vocal anglais sur disque, c’est une chanson des Searchers qu’il a choisie.
1988 : le plus jeune des Wilburys
Le texte viral commence par rappeler que Petty était nettement plus jeune que ses partenaires des Traveling Wilburys. C’est exact. Né en 1950, il a sept ans de moins que George Harrison, né en 1943, neuf de moins que Bob Dylan, né en 1941, quatorze de moins que Roy Orbison, né en 1936, et trois de moins que Jeff Lynne, né en 1947. Son entrée dans le groupe tient d’ailleurs du hasard. Au printemps 1988, Harrison doit enregistrer une face B pour la sortie européenne de « This Is Love », extrait de son album Cloud Nine, dont notre article sur l’anniversaire de Cloud Nine raconte la genèse. Faute de studio libre, la séance a lieu dans le studio que Dylan a installé dans son garage, à Malibu. Harrison passe chez Petty récupérer une guitare qu’il lui avait prêtée, et l’invite à venir.
La chanson qui en sort, « Handle with Care », doit son titre à une étiquette collée sur un carton du garage. Elle est trop bonne pour une face B, jugent les dirigeants de Warner Bros., Mo Ostin et Lenny Waronker. Les cinq musiciens décident alors d’enregistrer un album entier, sous des pseudonymes de demi-frères fictifs : Petty devient Charlie T. Wilbury Jr. Notre article sur « Handle With Care » et le garage de Dylan revient sur cette journée. Traveling Wilburys Vol. 1 sort le 18 octobre 1988. Il atteint la troisième place aux États-Unis, la 16e au Royaume-Uni, et vaut au groupe le Grammy de la meilleure performance rock d’un groupe en 1990. Roy Orbison meurt le 6 décembre 1988, sept semaines après la sortie de l’album. Les quatre survivants publieront Vol. 3 en octobre 1990.
Un groupe où tout le monde chante
Ce qui distingue les Wilburys des autres « super-groupes », c’est justement la répartition des voix. Dans « Handle with Care », Harrison chante les couplets, Orbison prend le pont de sa voix d’opéra, Dylan et Petty interviennent à tour de rôle, et les refrains sont chantés à plusieurs. C’est, à une autre échelle, le modèle que Petty avait découvert un dimanche soir de février 1964 : un groupe qui joue, écrit et chante, où aucune voix ne domine en permanence. L’ironie de l’histoire est complète. L’homme qui reprochait en 1965 aux Hollies de sonner comme des musiciens de séance réunis par hasard a fondé, vingt-trois ans plus tard, un groupe né d’une séance improvisée, et dont le charme tenait précisément à l’impression d’amis qui se retrouvent dans un garage.
L’amitié entre Harrison et Petty survivra au groupe. En mars 2004, c’est Petty, avec Jeff Lynne, qui présente George Harrison lors de son intronisation posthume au Rock and Roll Hall of Fame. Auparavant, au Concert for George organisé au Royal Albert Hall le 29 novembre 2002, un an après la mort de Harrison, Petty et les Heartbreakers avaient joué « Taxman », « I Need You » et « Handle with Care ». Notre page consacrée au film du Concert for George revient sur cette soirée. Tom Petty est mort le 2 octobre 2017 à Santa Monica, à 66 ans.
Verdict : une phrase vraie, un contexte réécrit
Que reste-t-il, au terme de l’enquête, du texte qui circule ? Une citation authentique et quelques faits exacts, enveloppés d’un récit qui les dramatise. Tom Petty a bien écrit, en décembre 2010 dans Rolling Stone, que les Hollies étaient les meilleurs chanteurs d’harmonies de l’invasion britannique après les Beatles. Il avait bien 13 ans lors du premier Ed Sullivan Show des Beatles. « I’m Alive » est bien une chanson de Clint Ballard Jr., produite par Ron Richards, numéro un en Grande-Bretagne. George Harrison a bien comparé les Hollies à des musiciens de séance réunis au hasard.
Le reste demande des corrections. Petty n’a pas fait d’Elvis un repoussoir : il l’a vénéré. Il n’a pas désigné les Hollies comme le « sommet » de l’époque, mais comme les meilleurs dans un domaine précis, et il les a placés sixièmes de sa liste. « I’m Alive » n’a rien d’un morceau acoustique et n’a été un succès qu’en Europe et en Océanie. L’histoire des Toggery Five existe en deux versions contradictoires, et aucune ne mentionne une séance à Abbey Road sous la direction de Ron Richards. La pique de Harrison ne visait pas l’ensemble de l’œuvre des Hollies, mais leur reprise d’une de ses chansons, sortie le même jour que Rubber Soul, et rien n’indique que les autres Beatles l’aient partagée. Enfin, l’influence directe de « I’m Alive » sur les chœurs des Heartbreakers est une hypothèse, pas un fait établi.
Quant à la question finale, elle avait déjà sa réponse dans le texte même de Petty. Les Zombies et les Searchers étaient dans sa liste, juste avant les Hollies. Il n’opposait pas les trois groupes : il les rangeait dans des catégories différentes, la voix singulière, la guitare et les voix claires, le bloc vocal. Sur ce dernier terrain, et sur lui seul, son jugement tient très bien. Pour s’en convaincre, il suffit de réécouter le refrain de « I’m Alive » juste après celui de « I Want to Hold Your Hand ». On entend deux façons de chanter ensemble, l’une soudée par l’unisson, l’autre par la superposition, et on comprend pourquoi un garçon de Gainesville, devenu rock star, les a gardées toutes les deux en tête toute sa vie.
Pour aller plus loin : livres et disques
Les entretiens réunis par Paul Zollo dans Conversations with Tom Petty contiennent plusieurs des souvenirs cités dans cet article, de la rencontre avec Elvis à la découverte des Beatles : rechercher Conversations with Tom Petty sur Amazon. La biographie de Warren Zanes, Petty: The Biography, publiée en 2015, retrace l’ensemble de sa carrière : rechercher le livre de Warren Zanes sur Amazon. Pour réécouter « I’m Alive », « Look Through Any Window » et les autres singles cités, les compilations des Hollies chez Parlophone sont nombreuses : rechercher la compilation 50 at Fifty des Hollies sur Amazon.
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Questions fréquentes
Où Tom Petty a-t-il dit que les Hollies étaient les meilleurs chanteurs après les Beatles ?
Dans un palmarès des meilleures chansons de l’invasion britannique publié sous sa signature par Rolling Stone, dans le numéro 1119 daté du 9 décembre 2010. À propos de « I’m Alive », il écrit que les Hollies étaient les meilleurs chanteurs, à part les Beatles, pour l’harmonie vocale.
Quelles chansons figuraient dans le palmarès britannique de Tom Petty ?
Dix titres : « I Want to Hold Your Hand » des Beatles, « You Really Got Me » des Kinks, « We’ve Gotta Get Out of This Place » des Animals, « She’s Not There » des Zombies, « When You Walk in the Room » des Searchers, « I’m Alive » des Hollies, « I’m a Man » des Yardbirds, « Any Way You Want It » du Dave Clark Five, « I Can’t Explain » des Who et « Satisfaction » des Rolling Stones.
Qui a écrit « I’m Alive » des Hollies ?
L’auteur-compositeur américain Clint Ballard Jr. (1931-2008), également auteur de « You’re No Good » et de « The Game of Love ». Les Hollies l’ont enregistrée le 5 mai 1965 aux studios d’EMI à Londres, avec le producteur Ron Richards.
« I’m Alive » a-t-elle été numéro un ?
Oui au Royaume-Uni, où elle est restée trois semaines en tête à l’été 1965 : c’est le premier numéro un des Hollies. Aux États-Unis, en revanche, elle n’a pas dépassé la 84e place de Cash Box et la 103e place du Billboard.
Quel est le rôle des Toggery Five dans l’histoire de « I’m Alive » ?
Ce groupe de Manchester préparait sa propre version de la chanson quand les Hollies ont publié la leur. Les sources divergent : selon l’une, les Hollies avaient d’abord laissé passer la chanson avant de se raviser ; selon une autre, les Toggery Five l’avaient reçue par Gene Pitney et les Hollies auraient sorti leur disque deux semaines avant eux.
Qu’a dit George Harrison sur les Hollies ?
En décembre 1965, dans le New Musical Express, il a jugé « nulle » leur reprise de sa chanson « If I Needed Someone », sortie le jour de Rubber Soul, et les a comparés à des musiciens de séance réunis dans un studio sans s’être jamais vus. Graham Nash a répondu la semaine suivante, dans le même journal.
Quel lien unit Ron Richards aux Beatles ?
Assistant de George Martin chez Parlophone, Ron Richards a dirigé la séance du 11 septembre 1962 où les Beatles ont réenregistré « Love Me Do » et « P.S. I Love You » avec le batteur Andy White. Il a signé les Hollies après les avoir vus au Cavern Club en janvier 1963 et les a produits jusqu’en 1976.
Tom Petty a-t-il enregistré une chanson des groupes de son palmarès ?
Oui. Il a chanté « Needles and Pins », succès des Searchers en 1964, en duo avec Stevie Nicks au Forum de Los Angeles en juin 1981. L’enregistrement est paru en 1985 sur l’album live Pack Up the Plantation: Live!.
Sources
- Tom Petty, « Tom Petty: The Best of the British Invasion », Rolling Stone n° 1119, 9 décembre 2010, page archivée par The Petty Archives, consulté le 4 novembre 2026 : thepettyarchives.com
- Tom Petty, propos recueillis par Paul Zollo, « Tom Petty: The Beatles On Ed Sullivan « Changed Everything » », Grammy.com, 8 février 2014, consulté le 4 novembre 2026 : grammy.com
- « Tom Petty: what The Beatles mean to me », MusicRadar, 11 septembre 2009 (propos parus dans Guitar World en 2004), consulté le 4 novembre 2026 : musicradar.com
- « Tom Petty’s life changed when he met Elvis », tompetty.com (article de The Sun du 15 août 2007), consulté le 4 novembre 2026 : tompetty.com
- Martin Kielty, « Elvis Presley inspired Tom Petty », Ultimate Classic Rock, 31 août 2018, consulté le 4 novembre 2026 : ultimateclassicrock.com
- « Knocking you dead: The only group who could compete with The Beatles’ vocals », Far Out, s.d., consulté le 4 novembre 2026 : faroutmagazine.co.uk
- « The feud between George Harrison and The Hollies », Far Out, s.d., consulté le 4 novembre 2026 : faroutmagazine.co.uk
- « History: The Beatles-Hollies dustup over « If I Needed Someone » », The Glass Onion Beatles Journal, 5 février 2018 (citations du New Musical Express, décembre 1965), consulté le 4 novembre 2026 : theglassonionbeatlesjournal.com
- Wikipédia (en), « I’m Alive (The Hollies song) », consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org
- Wikipédia (en), « The Toggery Five », consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org
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- Wikipédia (en), « Ron Richards (producer) », consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org
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- Wikipédia (en), « Andy White (drummer) », consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org
- Rock and Roll Hall of Fame, fiche « The Hollies » (intronisation 2010), consultée le 4 novembre 2026 : rockhall.com
- Paul Zollo, Conversations with Tom Petty, Omnibus Press, 2005.












