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Étude encyclopédique · Arrangeurs · 1970

Ron Goodwin et Les Reed : deux méthodes pour arranger les standards de Ringo Starr

De la maquette destinée à Goodwin aux onze prises orchestrales de Les Reed : comment Sentimental Journey a été adapté à la voix de Ringo.

Deux arrangeurs de la musique populaire britannique

Ron Goodwin et Les Reed appartiennent à deux traditions importantes de l’arrangement britannique. Leur présence dans Sentimental Journey fait de 1970 un moment singulier dans la carrière de Ringo Starr : pour son premier album solo, il choisit de chanter des standards du répertoire ancien, entouré de douze arrangeurs distincts. Goodwin signe l’accompagnement de « Whispering Grass (Don’t Tell the Trees) », troisième titre de la face A ; Reed celui de « Let the Rest of the World Go By », qui clôt la face B. Leur association dans une même étude répond à un objet précis, les méthodes de préparation d’un arrangement orchestral autour de la voix du chanteur, sans prétendre qu’ils ont travaillé ensemble dans la même séance.

George Martin produit l’album et les ingénieurs Phil McDonald et Geoff Emerick assurent une grande partie des opérations techniques. Les arrangeurs définissent les parties instrumentales, les chefs conduisent l’orchestre, et Ringo interprète le chant principal. Cette distribution donne à l’histoire musicale un niveau de précision supérieur à une simple liste de célébrités ayant participé au disque.

« Whispering Grass » : un standard des Ink Spots

« Whispering Grass (Don’t Tell the Trees) » est une composition de Fred Fisher et Doris Fisher, devenue célèbre notamment grâce aux Ink Spots dans les années 1940. Ron Goodwin ne la compose pas ; il en prépare l’arrangement spécialement destiné à la version de Ringo. Le musicien possède une expérience importante de l’orchestration pour le cinéma et la musique populaire, ce qui le rend particulièrement apte à travailler sur une chanson du répertoire ancien.

La présence d’un arrangeur de musique de film ne signifie pas que la chanson adopte automatiquement les caractéristiques d’une bande originale. Le résultat doit être étudié sur le master publié. Le rôle documentaire de Goodwin concerne la partition et la direction de l’ensemble qui la réalise, tandis que l’œuvre conserve ses auteurs d’origine et que Ringo y apparaît comme chanteur.

9 février 1970 : une maquette préparée pour Ron Goodwin

Le 9 février 1970, Ringo se trouve au Studio Two d’Abbey Road. Il enregistre une démonstration monophonique de « Whispering Grass », dont plusieurs prises sont réalisées. Un montage des prises trois et cinq est préparé pour George Martin, puis transmis à Ron Goodwin afin de servir de base à l’élaboration de son arrangement. L’étape est fondamentale : elle montre comment le chanteur et son producteur peuvent fournir à l’arrangeur une interprétation de référence avant de convoquer l’ensemble instrumental.

Cette maquette n’est pas un master commercial distinct de la chanson sortie sur Sentimental Journey. Elle représente une étape de préparation qui conditionne la nouvelle orchestration. Pour une sessionographie, il faut distinguer les prises de démonstration, l’arrangement écrit, la prestation de l’orchestre et le mix destiné à l’édition. Leur confusion conduit facilement à compter plusieurs enregistrements officiels là où il existe avant tout des états de travail.

5 mars 1970 : Morgan Studios et l’orchestre

Le 5 mars 1970, « Whispering Grass » est enregistré dans sa version destinée à l’album aux Morgan Studios de Londres, avec un ensemble orchestral important placé sous la direction de Ron Goodwin. La séance accueille aussi « Bye Bye Blackbird », arrangé et dirigé par Maurice Gibb. Les chronologies évoquent un ensemble d’environ trente-six musiciens pour ce programme, et Ringo ajoute sa voix aux accompagnements. Les deux morceaux sont ensuite intégrés au travail de finition de l’album.

L’effectif global ne doit cependant pas être réparti artificiellement en trente-six crédits nominaux sur chacune des chansons. Les registres de studio et les feuilles de personnel demeurent les éléments nécessaires pour connaître les pupitres et les interventions exactes. Il serait également abusif de considérer Goodwin comme arrangeur du titre confié à Gibb sous prétexte que les deux réalisations partagent une journée de studio.

« Let the Rest of the World Go By » : une autre tradition

Les Reed intervient sur « Let the Rest of the World Go By », standard de 1919 attribué à J. Keirn Brennan et Ernest R. Ball. Le morceau conclut le premier LP solo de Ringo Starr dans l’ordre des faces. Reed en signe l’arrangement, sous la production générale de George Martin. Le choix d’un grand ensemble et de chœurs contribue à placer la voix du chanteur au sein d’une tradition de ballade populaire plutôt que dans un groupe rock.

L’œuvre existe depuis longtemps lorsque Reed intervient. Il faut donc distinguer son arrangement de la composition d’origine. Cette distinction, particulièrement utile sur Sentimental Journey, permet de comprendre la place véritable de chacun des douze collaborateurs sollicités par Starr pour adapter des chansons connues.

12 février 1970 : onze prises et deux tonalités

Le 12 février 1970, Les Reed dirige un orchestre de trente et un musiciens au Studio Two d’Abbey Road. Les registres comptent onze prises de l’accompagnement : six en si bémol et cinq en do. Le choix final se porte sur la tonalité de si bémol, considérée comme mieux adaptée à la tessiture de Ringo. Il s’agit d’un exemple particulièrement documenté de collaboration entre un chanteur et un arrangeur : le choix d’une tonalité n’est pas seulement théorique, il peut modifier les conditions mêmes de l’interprétation et nécessiter plusieurs prises.

Ringo enregistre sa voix pendant la nuit sur la prise six, après le travail orchestral. Un premier mix est réalisé, mais il n’est pas définitif. Cette succession d’étapes démontre la précision du travail préparatoire malgré le caractère léger ou nostalgique que pourrait suggérer le concept de l’album.

18 février : la reprise du chant et la finition

Le 18 février, Ringo réenregistre sa voix sur « Let the Rest of the World Go By ». Un nouveau mix est ensuite préparé dans le cadre des opérations de finition du disque. Il serait donc erroné de réduire cette chanson à une seule séance du 12 février, tout comme il serait incorrect de considérer les onze prises instrumentales comme onze enregistrements commercialement différents. Les documents décrivent la fabrication progressive d’un master, pas onze titres distincts.

La différence entre la maquette de Goodwin et les onze prises de Reed révèle deux formes d’itération du travail. Dans un cas, l’arrangeur reçoit un guide enregistré avant la séance orchestrale ; dans l’autre, la tonalité de l’accompagnement est travaillée directement avec l’orchestre. Les deux méthodes visent à ajuster une chanson préexistante à la voix de Ringo. Une histoire des studios peut analyser ces procédés sans inventer les propos exacts des participants.

Bilan : la voix comme centre des décisions d’arrangement

Ron Goodwin et Les Reed constituent deux exemples révélateurs de l’art de collaborer de Ringo Starr. Le premier adapte un standard des Ink Spots à partir d’une maquette de février avant de conduire l’orchestre début mars ; le second choisit une tonalité avec un ensemble important et accompagne une longue série de prises avant la reprise du chant. Ces réalisations montrent que les arrangeurs ne sont pas de simples noms décoratifs sur l’album : ils participent à la construction concrète de la forme musicale des chansons.

Les autres études consacrées à la période sont Maurice Gibb et l’orchestre de Morgan, John Dankworth et les overdubs de mars, Elmer Bernstein, ainsi que la discographie de Sentimental Journey. La monographie demeure consacrée aux fonctions et aux séances des deux arrangeurs, sans se substituer aux fiches de chansons.

La tonalité comme décision collective : deux parcours opposés

La comparaison des arrangements de Ron Goodwin et de Les Reed éclaire une dimension souvent négligée des albums de standards : la préparation d’un accompagnement ne suffit pas, il faut aussi trouver l’espace dans lequel la voix peut se poser. Pour « Whispering Grass (Don’t Tell the Trees) », Ringo réalise une maquette mono le 9 février 1970, dans les studios EMI. Un montage de prises est transmis à Ron Goodwin, chargé de construire l’arrangement orchestral. La version avec orchestre est enregistrée ensuite, le 5 mars, à Morgan Studios. Les étapes « maquette », « partition » et « master » relèvent donc de moments différents et ne doivent pas être comprimées en une séance imaginaire.

« Let the Rest of the World Go By » suit une autre méthode : le 12 février, Les Reed dirige trente et un musiciens dans le Studio Two d’Abbey Road. Onze prises sont réalisées, dont six dans une tonalité puis cinq dans une autre. Le si bémol est retenu pour convenir à la tessiture de Ringo. Ce détail montre que l’arrangeur ne se contente pas d’habiller une chanson ancienne : il adapte une architecture collective aux contraintes d’un interprète particulier. Une première voix est enregistrée ce soir-là, avant une nouvelle intervention vocale le 18 février.

Le crédit de l’arrangeur et la responsabilité du producteur

Goodwin et Reed sont responsables chacun de leur arrangement, mais George Martin reste producteur du disque. Les ingénieurs Phil McDonald et Geoff Emerick participent aux opérations techniques. Le contraste des deux chansons rend cette répartition intelligible et rappelle qu’une sessionographie ne doit pas convertir le chef d’orchestre en producteur général. Pour mettre les deux pièces en perspective, consulter l’étude de l’arrangement d’Elmer Bernstein.