WINGS · BACK TO THE EGG · COMPOSITION, SESSIONS ET ÉDITIONS
Baby’s Request (1979) : Mills Brothers, jazz ancien, Abbey Road et la seconde vie en 2012
Dernier titre de Back to the Egg, Baby’s Request reprend le goût de McCartney pour le jazz vocal et la chanson populaire américaine. Écrite avec les Mills Brothers en tête, la chanson fut enregistrée par les Wings puis reprise par Paul plus de trente ans après.
Une sortie d’album qui regarde vers l’avant-guerre
Après les guitares et l’orchestre de rock de So Glad to See You Here, Baby’s Request apporte une conclusion inattendue : une ballade d’allure jazzy, avec piano, guitare, contrebasse et batterie aux balais. Ce changement de registre signale que McCartney refuse de réduire Back to the Egg aux modes du moment.
Son goût pour le jazz classique et les petits ensembles vocaux ne date pas de 1979. Déjà chez les Beatles, puis avec Wings, il affectionne les chansons qui rappellent les standards, les arrangements de salon et les voix proches de celles de son enfance. Ici, la forme et le traitement sont au service d’une mélodie de commande devenue morceau d’album.
Les Mills Brothers comme destinataires originels
McCartney avait rencontré les Mills Brothers durant l’été 1978 dans le sud de la France. Il compose Baby’s Request en pensant à ce groupe vocal américain et prépare une démonstration destinée à leur proposer le morceau. Les récits de l’époque indiquent que l’utilisation envisagée n’aboutit pas ; les Wings conservent donc la chanson.
Cette chronologie explique qu’un titre associé à une esthétique des années 1930 figure sur un album par ailleurs dominé par l’énergie rock. Il ne faut pas confondre une chanson écrite pour des interprètes avec un enregistrement de ces interprètes : la version originale commercialisée en 1979 est bien celle des Wings.
16 et 17 octobre 1978 : Abbey Road, Studio Two
La prise est enregistrée pendant deux journées de travail aux studios EMI d’Abbey Road. Les mêmes séances voient les Wings travailler à Getting Closer, ce qui permet de mesurer la polyvalence demandée à la formation. Chris Thomas produit le disque avec Paul ; Phil McDonald et Mark Vigars figurent au générique technique.
La version enregistrée est suffisamment aboutie pour rejoindre le programme commercial quelques mois plus tard. Les sources donnent une durée voisine de deux minutes cinquante et une secondes pour le master original.
Contrebasse, piano, guitare et balais : le personnel exact
Le catalogue de Luca Perasi attribue à Paul la contrebasse, le Moog, le chant principal et des harmonies ; à Linda les chœurs ; à Denny le piano et les voix ; à Laurence Juber la guitare électrique ; à Steve Holley les balais. Cette composition du groupe diffère profondément de la disposition instrumentale de Spin It On ou d’Old Siam, Sir.
La présence d’un Moog au milieu d’une esthétique de jazz classique est un détail à noter : McCartney peut suggérer le passé musical sans renoncer à des instruments contemporains. Il ne faut pourtant pas imaginer que le synthétiseur domine l’arrangement, dont l’écoute met surtout en relief les instruments associés à la petite formation jazz.
Un arrangement souple plutôt qu’un pastiche figé
La contrebasse donne du mouvement et une couleur moins tranchante que la basse électrique. Le piano fournit les appuis harmoniques, les balais adoucissent les accents et la guitare ponctue le discours. Le chant de McCartney utilise une articulation délibérément tendre et un placement plus souple que dans les morceaux de rock.
Le caractère nostalgique ne doit pas être réduit à un clin d’œil comique. Baby’s Request est construite comme une chanson complète, avec une progression mélodique et une évocation affective. La sophistication reste discrète parce que chaque instrument occupe peu de place.
Le texte : mémoire et musique partagée
Le narrateur demande qu’on rejoue la chanson associée aux débuts d’une relation. La nostalgie passe par l’acte musical lui-même : entendre un air ressuscite une scène ancienne et les sentiments qui lui sont attachés. L’objet du texte n’est pas une aventure spectaculaire, mais un souvenir que la musique permet de garder vivant.
Cette idée correspond bien au contexte d’un morceau destiné à un groupe vocal vétéran. En revanche, aucune preuve ne permet d’affirmer que le récit désigne un moment particulier de la vie privée de Paul et Linda. La chanson fonctionne par l’identification que n’importe quel auditeur peut projeter sur la musique.
26 février 1979 : le mixage à Replica Studio
Le master est finalisé à Replica Studio, dans Soho Square à Londres, le lundi 26 février 1979 selon les relevés de sessions. Ce lieu occupe une place intéressante dans l’histoire de l’album : McCartney y reproduit des caractéristiques du Studio Two d’Abbey Road pour disposer d’un espace de travail plus autonome.
La date montre que la chanson n’est pas achevée au moment de sa prise d’octobre. Le mix et la sélection définitive appartiennent à une phase de finition quelques mois après l’enregistrement. Une chronologie rigoureuse doit distinguer les deux étapes.
Le double usage du titre en 1979
Baby’s Request figure en dernière position du LP Back to the Egg paru le 8 juin au Royaume-Uni. La chanson est également associée à Getting Closer sur le single britannique d’août 1979. Le programme du 45 tours diffère de l’édition américaine Getting Closer / Spin It On.
Ce changement de couplage est un point essentiel du guide collectionneur. Même si les deux 45 tours sont souvent rassemblés sous le seul nom Getting Closer, leurs revers, pochettes, étiquettes et références doivent être décrits pays par pays.
2012 : une seconde interprétation plus jazz encore
Plus de trente ans après la sortie des Wings, McCartney réenregistre Baby’s Request pour les sessions de Kisses on the Bottom, avec un ensemble comprenant notamment Diana Krall au piano, Robert Hurst à la basse et Bucky Pizzarelli à la guitare. Cette version dure environ trois minutes trente secondes dans les catalogues.
L’enregistrement de 2012 ne doit pas être catalogué comme un simple remaster de 1979. Il possède une nouvelle prise, des musiciens différents, d’autres choix d’arrangement et une autre couleur de production. L’étude comparative des deux versions est particulièrement riche pour comprendre l’évolution vocale et esthétique de McCartney.
Une troisième vie dans Pure McCartney
Le master original de 1979 réapparaît sur Pure McCartney en 2016, et une représentation du single figure dans The 7” Singles Box de 2022. Il faut distinguer les nouvelles éditions qui reproduisent la prise de Wings du nouvel enregistrement de 2012. Cette séparation constitue un principe élémentaire de la discographie scientifique.
Les variations de durée et les mentions de remastering devront être relevées séparément de l’instrumentation et de la session de prise. Une réédition peut employer une bande ancienne avec une égalisation renouvelée, ce qui n’en fait ni une reprise ni un remix attesté.
La logique du dernier morceau
L’album s’achève ainsi loin de l’ambiance de Reception. Le disque commence par un poste radio imaginaire et se termine par le désir de réécouter un air familier. On peut lire dans cette symétrie une manière de faire de la musique l’objet du disque lui-même, tout en reconnaissant qu’il s’agit d’une analyse de construction plutôt que d’une déclaration formelle de McCartney.
Pour une encyclopédie, Baby’s Request montre l’intérêt de ne pas hiérarchiser les titres selon leur seul classement : cette petite ballade possède une genèse inhabituelle, une instrumentation précise, une histoire de 45 tours et une remarquable postérité d’enregistrement.












