Yoko Ono, John Lennon et David Bowie : l’histoire de la célèbre photo truquée des Grammy Awards 1975
Le 11 janvier 2016, au lendemain de la mort de David Bowie, Yoko Ono publie sur Twitter un hommage accompagné d’une photographie en noir et blanc : elle, John Lennon et Bowie, côte à côte, souriants. L’image fait le tour du monde en quelques heures. Puis des internautes remarquent un détail : un bras qui n’appartient à personne, un vide entre les épaules, une composition trop serrée. La photo a été retouchée. Sur l’original, pris le 1er mars 1975 lors de la 17e cérémonie des Grammy Awards à New York, deux autres hommes se tiennent entre Bowie et le couple Lennon-Ono : Paul Simon et Art Garfunkel. Qui a effacé Simon et Garfunkel ? Pourquoi ? Qui était le photographe ? Et que s’est-il réellement passé ce soir-là, quand Lennon, Bowie et le duo le plus célèbre de la folk américaine se sont retrouvés dans la même coulisse ? Voici l’histoire complète d’une photo qui en dit long sur une amitié, sur une époque et sur la façon dont les images circulent.
En bref
- La photo d’origine : prise le samedi 1er mars 1975 dans les coulisses de la 17e cérémonie des Grammy Awards, à l’Uris Theatre de New York. On y voit, de gauche à droite, David Bowie, Art Garfunkel, Paul Simon, Yoko Ono et John Lennon.
- La version retouchée : Paul Simon et Art Garfunkel ont été supprimés pour rapprocher Bowie du couple Lennon-Ono. Un morceau du bras de Paul Simon reste visible.
- Le photographe : la version la plus diffusée est attribuée à Ron Galella (1931-2022), le plus célèbre paparazzi américain. Bob Gruen, photographe attitré de Lennon, a pris le même groupe sous un autre angle, avec Roberta Flack dans le cadre.
- La publication : Yoko Ono partage la version retouchée le 11 janvier 2016 sur Twitter avec un court hommage à Bowie, mort la veille. Les Décodeurs du Monde relèvent la retouche le lendemain.
- Le point essentiel : Yoko Ono n’a pas fabriqué ce montage. La version recadrée circulait déjà, notamment sur le site officiel de David Bowie, depuis 2010 au moins.
- Cinq correctifs factuels portent sur l’auteur de la retouche, la réalité de la rencontre, l’attribution de la photo, le prix remis ce soir-là et la date de l’hommage de Yoko Ono.
Sommaire
Les réponses immédiates : ce qu’il faut savoir sur la photo
Qui figure réellement sur la photo ?
Sur le cliché d’origine, cinq personnes posent côte à côte dans les coulisses de l’Uris Theatre, à Broadway. À gauche, David Bowie, vingt-huit ans, en pleine période américaine, celle de la soul de Philadelphie et de Young Americans. À côté de lui, Art Garfunkel et sa chevelure bouclée, puis Paul Simon, plus petit. À droite du duo, Yoko Ono, puis John Lennon, fidèle à ses lunettes rondes. Tous sourient à l’objectif : c’est une photo de groupe, prise à la volée par un photographe de presse, comme il en existe des centaines pour chaque cérémonie.
Une autre prise de vue du même moment, signée Bob Gruen, montre un groupe légèrement élargi : on y reconnaît, en plus des cinq personnes citées, la chanteuse Roberta Flack. La scène est donc celle d’un petit attroupement de vedettes, rassemblées par les photographes autour de Lennon, qui faisait ce soir-là l’une de ses rares apparitions publiques.
Qui a été supprimé ?
Sur la version publiée par Yoko Ono, Paul Simon et Art Garfunkel ont disparu. L’espace qu’ils occupaient a été comblé, et Bowie se retrouve collé au couple Lennon-Ono, comme s’ils avaient posé ensemble. La retouche n’est pas parfaite : un fragment du bras de Paul Simon subsiste près de Yoko Ono, et c’est ce détail qui a mis la puce à l’oreille des internautes. L’image retouchée est aussi plus étroite et plus serrée que l’original, ce qui donne une impression d’intimité que la scène réelle n’avait pas.
Quand et où a-t-elle été prise ?
Le samedi 1er mars 1975, à New York, lors de la 17e cérémonie annuelle des Grammy Awards, organisée à l’Uris Theatre, une grande salle de Broadway aujourd’hui rebaptisée Gershwin Theatre. La cérémonie, présentée par le chanteur Andy Williams, était retransmise en direct par la chaîne CBS. Lennon, Simon et Bowie y figuraient comme remettants, et Garfunkel est monté sur scène pour recevoir un prix au nom d’une lauréate absente : aucun des cinq n’était là pour sa propre récompense.
Qui est Ron Galella ?
Ron Galella, né en 1931 à New York et mort le 30 avril 2022 dans le New Jersey, est considéré comme le père des paparazzis américains. Pendant plus de cinquante ans, il a photographié les célébrités hors des tapis rouges officiels, dans la rue, à la sortie des restaurants, dans les coulisses. Il est célèbre pour son obsession de Jacqueline Kennedy Onassis, qui lui a valu deux procès, et pour le coup de poing de Marlon Brando, qui lui a cassé la mâchoire en 1973. Andy Warhol disait de lui qu’il était son photographe préféré. Il a photographié Lennon à de nombreuses reprises dans les années 1970. Nous lui consacrons plus bas une section complète.
Pourquoi la photo a-t-elle été retouchée ?
La raison exacte n’a jamais été expliquée publiquement par l’auteur de la retouche, qui n’est pas identifié avec certitude. Mais l’intention se lit dans le résultat : en retirant Simon et Garfunkel, on transforme une photo de groupe banale en portrait d’une amitié. Bowie et Lennon étaient amis, ils venaient d’enregistrer ensemble Fame, et Bowie restera proche de Yoko Ono et de leur fils Sean après 1980. La version retouchée raconte cette histoire-là ; l’originale raconte une soirée de remise de prix. C’est une retouche narrative, pas une falsification de l’événement : les cinq personnes étaient bien présentes, au même endroit, au même moment.
Originale ou retouchée : la comparaison
| Élément | Photo originale (1er mars 1975) | Version retouchée (diffusée en 2016) |
|---|---|---|
| Personnes visibles | Bowie, Garfunkel, Simon, Ono, Lennon | Bowie, Ono, Lennon |
| Position de Bowie | À l’extrémité gauche, séparé de Yoko Ono par Simon et Garfunkel | Directement à côté de Yoko Ono |
| Format | Large, photo de groupe | Resserré, presque un portrait |
| Trace de la retouche | Aucune | Fragment du bras de Paul Simon près de Yoko Ono |
| Ce que l’image raconte | Une soirée de remise de prix entre vedettes | Une amitié à trois |
| Première diffusion connue | Presse de 1975, archives d’agence | Site officiel de David Bowie, au plus tard en 2010 |

Janvier 2016 : un hommage qui devient une affaire
La mort de David Bowie
David Bowie meurt le dimanche 10 janvier 2016 dans son appartement de Lafayette Street, à New York, deux jours après son soixante-neuvième anniversaire et la sortie de son dernier album, Blackstar. Il souffrait d’un cancer du foie depuis dix-huit mois, une maladie qu’il avait tenue secrète. L’annonce, le lundi 11 janvier au matin, heure européenne, provoque une vague d’émotion mondiale. Les hommages affluent de toutes parts, des musiciens, des acteurs, des chefs d’État. Paul McCartney publie une photo de lui avec Bowie et salue un grand artiste. Ringo Starr poste un message bref et affectueux.
Dans ce flot d’hommages, celui de Yoko Ono a une résonance particulière. Elle n’est pas seulement une artiste qui salue un autre artiste : elle est la veuve de John Lennon, l’un des rares amis intimes que Bowie se reconnaissait dans le monde de la musique, et la mère de Sean, dont Bowie s’était occupé après 1980.
Le tweet du 11 janvier 2016
Le 11 janvier 2016, Yoko Ono publie sur son compte Twitter un message accompagné de la photographie en noir et blanc. Le texte est court. Elle y explique que John et elle avaient très peu d’amis et qu’ils considéraient David comme un membre de la famille. Selon Rolling Stone, qui reproduit le message, sa formule centrale est “we felt David was as close as family”. Elle ajoute que les doux souvenirs resteront avec eux pour toujours.
Le même jour, dans un texte plus long transmis à la presse, elle rappelle que Bowie a été une figure paternelle pour Sean après la mort de John. Elle raconte que, lorsque Sean était pensionnaire dans une école en Suisse, Bowie, qui vivait alors dans le pays, venait le chercher pour l’emmener visiter des musées, et qu’il lui avait ouvert les portes de son studio d’enregistrement. Elle souligne enfin que John et David se respectaient et se comprenaient intellectuellement. L’hommage est sincère et documenté. Mais l’image qui l’accompagne va, pendant quelques jours, éclipser le texte.
Correctif factuel n° 1 — Le 11 janvier, et non le 10
On lit souvent que Yoko Ono a publié sa photo “le jour de la mort de Bowie”. C’est inexact. Bowie est mort le dimanche 10 janvier 2016, mais sa mort n’a été annoncée que dans la nuit, à New York, et dans la matinée du lundi 11 janvier en Europe. L’hommage de Yoko Ono, comme ceux de la plupart des proches de Bowie, date du 11 janvier 2016. C’est aussi à cette date que Rolling Stone publie son texte. Les Décodeurs du Monde relèvent la retouche le 12 janvier, et la presse francophone reprend l’information le 12 et le 13 janvier.
Les internautes remarquent le bras de Paul Simon
Il ne faut que quelques heures pour que des internautes, familiers des archives des années 1970, reconnaissent la scène. La photo originale est connue : elle figure dans les banques d’images des grandes agences, elle a été reproduite dans des livres sur Bowie et sur Lennon, et elle est régulièrement republiée à chaque anniversaire des Grammy Awards. En la comparant à la version de Yoko Ono, la différence saute aux yeux : il manque deux personnes. Et un détail trahit la retouche : un morceau du bras de Paul Simon, resté dans le cadre, près de l’épaule de Yoko Ono.
Sur les réseaux sociaux, la découverte provoque un mélange d’amusement et d’agacement. Certains y voient une manœuvre de Yoko Ono pour se placer au centre de l’hommage. D’autres trouvent la démarche maladroite, mais pas malhonnête. La plupart oublient de se poser la question essentielle : qui a fait cette retouche, et quand ?
L’enquête des Décodeurs du Monde
Le 12 janvier 2016, la rubrique des Décodeurs du Monde, consacrée à la vérification des faits, publie un article sur la photo. Il établit trois points. D’abord, la photo originale a été prise le 1er mars 1975 lors de la 17e cérémonie des Grammy Awards, par le photographe Ron Galella. Ensuite, sur l’original, Yoko Ono et John Lennon ne se trouvent pas à côté de Bowie : ils en sont séparés par Art Garfunkel et Paul Simon. Enfin, et c’est le point le plus important, la version retouchée n’est pas l’œuvre de Yoko Ono : elle était déjà présente sur le site officiel de David Bowie depuis 2010.
D’autres médias, dont le quotidien suisse Le Matin, reprennent l’information en soulignant que la suppression de Simon et Garfunkel aurait même été réalisée par l’entourage de Bowie, et que le chanteur avait de fait validé cette version en la laissant figurer sur son propre site. Le ton de certains articles reste ironique, mais le fond est clair : Yoko Ono a partagé une image qui circulait déjà, avec l’aval implicite de l’intéressé.
Correctif factuel n° 2 — Yoko Ono n’a pas retouché la photo
Le titre le plus répandu en janvier 2016 était, sous une forme ou une autre, “Yoko Ono publie une photo trafiquée”. La formule est exacte au sens strict : la photo publiée était bien retouchée. Mais elle laisse entendre que Yoko Ono l’a elle-même modifiée, ou fait modifier, pour se rapprocher de Bowie. C’est faux. Selon les Décodeurs du Monde, la version recadrée figurait déjà sur le site officiel de David Bowie depuis 2010, soit six ans avant l’hommage. Yoko Ono, ou la personne qui gérait son compte, a donc repris une image existante, diffusée par l’équipe de Bowie elle-même. On peut lui reprocher de ne pas avoir vérifié l’origine de l’image ; on ne peut pas lui attribuer la retouche.
Une image déjà connue des archives de Bowie
Ce détail change la lecture de toute l’affaire. Si la version retouchée vient de l’entourage de Bowie, elle raconte d’abord la façon dont Bowie, ou ceux qui géraient son image, voulaient présenter son amitié avec Lennon. Pour un site officiel, l’intérêt est évident : une photo de Bowie aux côtés de Lennon est plus parlante qu’une photo de groupe où Bowie partage le cadre avec quatre autres personnes. La retouche est du même ordre que les recadrages que pratiquent toutes les maisons de disques et toutes les agences de communication : on isole le sujet, on supprime le superflu.
La différence tient au fait qu’il ne s’agit pas d’un simple recadrage. Simon et Garfunkel n’étaient pas sur les bords de l’image, mais au milieu. Pour les faire disparaître, il fallait découper l’image en deux et rapprocher les morceaux. C’est cette opération, plus intrusive qu’un recadrage, qui a laissé la trace du bras de Paul Simon.
1er mars 1975 : la soirée où tout le monde était là
La 17e cérémonie des Grammy Awards
Pour comprendre la photo, il faut revenir à la soirée qui l’a produite. Le samedi 1er mars 1975, la Recording Academy, l’académie américaine des arts et sciences de l’enregistrement, organise à New York sa 17e cérémonie annuelle. La salle choisie est l’Uris Theatre, sur la 51e Rue, l’un des plus grands théâtres de Broadway. Le présentateur est Andy Williams, crooner populaire et habitué de l’exercice. La chaîne CBS retransmet la soirée en direct.
L’année musicale 1974 a été dominée par Stevie Wonder, qui remporte l’album de l’année pour Fulfillingness’ First Finale et repart avec quatre trophées. La chanson de l’année est The Way We Were, écrite par Alan et Marilyn Bergman et Marvin Hamlisch pour le film du même nom. Olivia Newton-John remporte l’enregistrement de l’année pour I Honestly Love You. Aretha Franklin gagne la meilleure interprétation vocale R&B féminine pour Ain’t Nothing Like the Real Thing. Rien de tout cela ne concerne directement Lennon, Bowie, Simon ou Garfunkel, qui ne sont pas parmi les grands lauréats de la soirée. Ils sont là pour remettre des prix, et pour être vus.
Voici l’extrait officiel de la remise de l’enregistrement de l’année par Paul Simon et John Lennon :
Lennon et Paul Simon, remettants de l’enregistrement de l’année
Le moment le plus attendu de la soirée, pour la presse, est l’apparition de John Lennon. Depuis la séparation des Beatles, il se montre peu à la télévision américaine, et il est encore engagé dans sa longue bataille contre les services d’immigration, qui cherchent à l’expulser des États-Unis. Le voir monter sur scène, en direct, devant l’industrie du disque réunie, est un petit événement.
Lennon partage la remise de l’enregistrement de l’année avec Paul Simon. L’association n’est pas un hasard : les deux hommes sont les grands auteurs-compositeurs de leur génération, l’un britannique, l’autre américain, et chacun a connu la fin d’un duo ou d’un groupe légendaire. Sur scène, ils échangent quelques plaisanteries avec Andy Williams, sur un ton détendu. Le prix revient à Olivia Newton-John, absente, et c’est Art Garfunkel qui monte le recevoir en son nom.
Correctif factuel n° 3 — Ce que Garfunkel est venu chercher
Certains récits laissent entendre que Simon et Garfunkel ont été récompensés ce soir-là, ce qui expliquerait leur présence sur la photo. Ce n’est pas le cas. Le duo s’était séparé en 1970 et n’avait pas de disque en compétition. Paul Simon était l’un des remettants de l’enregistrement de l’année, avec John Lennon ; Art Garfunkel est monté sur scène pour recevoir le prix au nom d’Olivia Newton-John et de son producteur John Farrar, tous deux absents, pour I Honestly Love You. Les deux anciens partenaires se retrouvent donc sur la même scène, mais à des titres différents. Quelques mois plus tard, ils enregistreront ensemble My Little Town, leur première chanson commune depuis cinq ans.
Bowie remet un prix à Aretha Franklin
Dans la même soirée, David Bowie est chargé de remettre le prix de la meilleure interprétation vocale R&B féminine. Le choix est symbolique : Bowie, qui enregistre alors un album de soul blanche à Philadelphie, rend hommage à la reine de la soul. Il ouvre son intervention par une formule restée célèbre, “Ladies and gentlemen, and others”, qui joue sur son image ambiguë, puis prononce quelques mots en français. Selon Ultimate Classic Rock, il n’est pas dans l’état le plus lucide qui soit : il traverse alors l’une des périodes de consommation de drogue les plus intenses de sa vie, qu’il évoquera plus tard sans complaisance.
Aretha Franklin vient chercher son trophée et lance une plaisanterie : elle est si contente qu’elle pourrait embrasser David Bowie. Puis elle prend la statuette et quitte la scène, sans l’embrasser. Bowie reste un instant seul, désarçonné. Le moment n’a rien d’humiliant, mais Bowie l’a vécu comme un embarras.
Voici l’extrait de la remise du prix à Aretha Franklin :
“See, Dave. America loves ya”
C’est là que Lennon intervient, si l’on en croit le récit que Bowie a fait des années plus tard, lors d’un discours au Berklee College of Music. Dans les coulisses, Lennon se précipite vers lui, l’embrasse de façon théâtrale, le serre dans ses bras et lui lance une phrase de consolation ironique : “See, Dave. America loves ya.” Bowie a ajouté qu’à partir de ce moment, les deux hommes se sont entendus à merveille.
L’anecdote est précieuse pour notre photo. Elle montre que, ce soir-là, Lennon et Bowie étaient ensemble en coulisses, qu’ils étaient proches, et que l’amitié que la version retouchée met en scène n’a rien d’inventé. Elle date même précisément de cette soirée, dans le souvenir de Bowie, l’un des moments où leur relation est passée de la sympathie à la complicité.
Yoko Ono et John Lennon, un couple qui se retrouve
Il y a enfin, sur la photo, Yoko Ono. Sa présence aux côtés de Lennon le 1er mars 1975 est un événement en soi. Depuis l’automne 1973, Lennon vivait séparé d’elle, à Los Angeles puis à New York, avec May Pang, leur ancienne assistante. Cette période, que Lennon appellera son Lost Weekend, a duré environ dix-huit mois. Elle s’achève au début de 1975 : Lennon rentre au Dakota, l’immeuble de Central Park West où vit Yoko, entre la fin de janvier et le début de février. La soirée des Grammy Awards est l’une des toutes premières apparitions publiques du couple réuni.
Le site a raconté cette période dans son portrait de May Pang et dans son récit des retrouvailles entre John et Julian Lennon pendant le Lost Weekend. Au printemps 1975, Yoko Ono se découvre enceinte ; Sean Lennon naîtra le 9 octobre 1975, le jour des trente-cinq ans de son père. Lennon se retirera alors de la vie musicale pendant cinq ans pour l’élever.
Sur la photo de groupe, le couple n’est donc pas un simple duo de vedettes. C’est un couple qui vient de se reformer, et qui le montre. C’est aussi pour cela que la version retouchée, qui place Bowie à côté d’eux, a une telle force : elle condense en une image trois moments de la vie de Lennon, la fin du Lost Weekend, la réconciliation avec Yoko et l’amitié avec Bowie.
Simon et Garfunkel, un duo séparé
Les deux hommes effacés de la photo ont, eux aussi, leur histoire. Simon et Garfunkel se sont séparés en 1970, après Bridge Over Troubled Water, leur plus grand succès. Paul Simon a entamé une carrière solo brillante, avec Paul Simon en 1972 et There Goes Rhymin’ Simon en 1973. Art Garfunkel a sorti Angel Clare en 1973 et s’apprête à publier Breakaway. Les relations entre eux sont tendues, mais pas rompues. Ce soir-là, ils se retrouvent sur la même scène, et la presse s’interroge déjà sur une possible réunion.
Le parallèle avec les Beatles est évident, et les observateurs de l’époque ne s’en privent pas. Lennon et Simon incarnent deux ruptures célèbres ; Garfunkel est l’autre moitié de l’une d’elles. Sur la photo d’origine, ils forment un petit tableau des grandes séparations de la pop. En les supprimant, la retouche a aussi supprimé ce sous-texte.
Lennon et Bowie : l’histoire d’une amitié
Une rencontre chez Elizabeth Taylor
La photo des Grammy Awards ne serait qu’une image parmi d’autres si elle ne témoignait pas d’une amitié réelle. Lennon et Bowie se sont rencontrés le 20 septembre 1974 à Beverly Hills, lors d’une fête donnée par Jeanne Martin, l’épouse séparée de Dean Martin, pour les vingt et un ans de son fils Ricci. Selon le récit rapporté par le site Beatles Bible, c’est Elizabeth Taylor qui fait les présentations. Elle demande à Bowie s’il connaît John ; Bowie répond qu’il a toujours rêvé de le rencontrer. Elton John et Ringo Starr sont aussi présents ce soir-là.
Selon May Pang, qui accompagnait Lennon, la conversation commence de façon un peu maladroite. Bowie, intimidé, explique à Lennon qu’il possède tous ses disques, à l’exception de ceux des Beatles. La formule, qui pourrait passer pour une provocation, était sans doute une maladresse de jeune admirateur. Lennon, lui, n’a pas l’habitude de se laisser impressionner. Les deux hommes se revoient pourtant, à New York, au cours de l’automne et de l’hiver.
Ce que Lennon pensait du glam rock
Lennon n’était pas, au départ, un admirateur du glam rock. Il en résumait le principe d’une formule moqueuse, souvent citée : ce n’était que du rock’n’roll avec du rouge à lèvres. Mais il reconnaissait chez Bowie autre chose : une curiosité, une intelligence, un goût pour la remise en question qui lui rappelaient ses propres années de rupture avec les Beatles. Bowie, de son côté, voyait en Lennon un modèle : un artiste qui avait utilisé sa célébrité pour dire ce qu’il pensait, et qui avait su sortir de l’image du Beatle pour devenir lui-même.
Selon le magazine Guitar Player, Lennon a donné à Bowie trois règles d’écriture, que Bowie a rapportées dans des entretiens ultérieurs. Quelle que soit leur formulation exacte, l’anecdote dit l’essentiel : dans cette amitié, Lennon était l’aîné, le mentor, celui qui avait déjà tout vécu, et Bowie, de sept ans son cadet, l’élève attentif.
Electric Lady, 30 janvier 1975 : Across the Universe et Fame
L’amitié devient musicale le jeudi 30 janvier 1975, aux studios Electric Lady, au 52 West 8th Street à Greenwich Village. Bowie y termine l’album Young Americans, commencé à Philadelphie à l’été 1974. Il invite Lennon à participer à une reprise d’Across the Universe, la chanson des Beatles publiée en 1969 sur l’album de bienfaisance No One’s Gonna Change Our World puis sur Let It Be en 1970. Lennon, qui n’avait jamais été satisfait de la version des Beatles, joue de la guitare rythmique et chante dans les chœurs.
Puis, selon Beatles Bible, Lennon propose d’enregistrer quelque chose de nouveau. Le guitariste Carlos Alomar a un riff, tiré d’une reprise de Footstompin’ des Flares que le groupe de Bowie jouait sur scène. Pendant qu’Alomar et Lennon travaillent la partie de guitare, Bowie écrit les paroles dans la cabine de contrôle. Lennon lance le mot “fame” en voix de fausset, et la chanson se construit autour de lui. Bowie a raconté que tout avait été fait en une soirée. Avec Bowie, Lennon et Alomar, les musiciens sont Emir Ksasan à la basse et Dennis Davis à la batterie.
Lennon a résumé l’opération à sa façon, avec une modestie ironique : selon Wikipédia, il a expliqué qu’ils avaient pris un pont de Stevie Wonder, l’avaient joué à l’envers, et en avaient fait un disque. Fame est cosignée Bowie, Lennon et Alomar.
Correctif factuel n° 4 — Bowie et Lennon étaient vraiment ensemble ce soir-là
La découverte de la retouche a parfois été présentée comme la preuve que Bowie et Lennon n’étaient “pas si proches” et que la photo inventait une amitié. C’est l’inverse. D’abord, les trois personnes de la version retouchée étaient bien présentes, au même endroit, au même moment : la retouche a supprimé deux personnes, elle n’a ajouté personne. Ensuite, il existe d’autres photographies authentiques, prises le même soir par Ron Galella, où l’on voit Bowie et Lennon ensemble, sans retouche. Enfin, Bowie a lui-même raconté l’accolade de Lennon dans les coulisses de cette cérémonie. La version retouchée simplifie une scène ; elle ne fabrique pas une relation.
Young Americans, six jours après la photo
Le calendrier donne à la photo une valeur supplémentaire. Young Americans sort le 7 mars 1975, six jours après les Grammy Awards. Il contient Across the Universe et Fame, les deux titres enregistrés avec Lennon. Quand Bowie et Lennon posent ensemble dans les coulisses de l’Uris Theatre, le disque qui scelle leur collaboration est déjà terminé, et il est sur le point d’arriver dans les magasins.
Fame sort en single aux États-Unis au cours de l’été 1975 et devient, la semaine du 20 septembre 1975, le premier numéro un de Bowie au Billboard Hot 100, où il remplace Rhinestone Cowboy de Glen Campbell. Au Royaume-Uni, la chanson ne dépasse pas la 17e place. Pour Lennon, qui a cessé d’enregistrer à son nom après Rock ‘n’ Roll, publié en février 1975, Fame est l’un des derniers succès auxquels il participe avant son retrait de cinq ans. On peut écouter Fame dans l’album Young Americans.
Une chanson sur la célébrité
Le sujet de Fame éclaire aussi la photo, avec une ironie que personne n’avait prévue. La chanson est une charge contre la célébrité, ses illusions et ses parasites. Bowie l’a décrite comme une chanson méchante et en colère, inspirée en partie par ses démêlés avec son ancien manager. Il a résumé sa pensée d’une phrase cinglante : la célébrité ne sert à rien, sinon à obtenir une table au restaurant. Lennon, de son côté, avait connu la célébrité la plus extrême du siècle et en avait payé le prix.
Que ces deux hommes, qui venaient d’écrire une chanson contre la célébrité, soient photographiés ensemble par le plus célèbre chasseur de célébrités de New York, lors d’une cérémonie où l’industrie du disque se récompense elle-même, a quelque chose de comique. Que leur image soit retouchée, quarante ans plus tard, pour mieux servir leur légende, l’est plus encore.
Lennon, Bowie et le Lost Weekend
L’amitié avec Bowie s’inscrit dans la dernière phase du Lost Weekend, une période où Lennon multiplie les collaborations. En quelques mois, il produit Pussy Cats pour Harry Nilsson, enregistre avec Elton John Lucy in the Sky with Diamonds et Whatever Gets You Thru the Night, monte sur scène avec lui au Madison Square Garden le 28 novembre 1974, publie Walls and Bridges et termine Rock ‘n’ Roll. Le site a consacré deux articles à l’album Walls and Bridges, dont celui-ci, et a évoqué Fame dans son enquête sur les chansons que Lennon et McCartney ont écrites pour d’autres.
Bowie arrive à la fin de cette période, au moment où Lennon s’apprête à se retirer. Il est en quelque sorte le dernier ami musical de Lennon avant le silence. C’est une autre raison pour laquelle cette photo, prise quelques semaines avant que Lennon ne disparaisse de la scène, a pris avec le temps une valeur de symbole.
Ron Galella, le photographe que les stars redoutaient
Un enfant du Bronx devenu paparazzi
Ron Galella naît le 10 janvier 1931 à New York, dans une famille d’origine italienne, et grandit dans le Bronx. Il apprend la photographie dans l’armée de l’air américaine, où il sert comme photographe de 1951 à 1955, pendant la guerre de Corée. Il étudie ensuite le photojournalisme à l’Art Center College of Design de Pasadena, dont il sort diplômé en 1958. Il commence alors à photographier les vedettes de Hollywood, puis celles de New York, en dehors des circuits officiels.
Sa méthode est simple : être là. Il attend devant les restaurants, les théâtres, les hôtels, les appartements. Il suit ses sujets dans la rue. Il se glisse dans les fêtes et les premières. Il photographie les célébrités quand elles ne posent pas, ou pas encore. Le magazine Newsweek le surnomme “Paparazzo Extraordinaire”. Au cours de sa carrière, il prend plus de trois millions de photographies.
Jackie Kennedy Onassis et les procès
Le nom de Galella reste associé à Jacqueline Kennedy Onassis, qu’il a photographiée avec une obstination devenue légendaire. Il la suit dans Central Park, dans la rue, à la sortie des écoles de ses enfants. Sa photo la plus célèbre, Windblown Jackie, prise en 1971, la montre se retournant dans la rue, les cheveux soulevés par le vent, avec un demi-sourire. Le magazine Time l’a classée parmi les images les plus influentes de l’histoire.
La traque finit devant les tribunaux. En 1972, l’affaire Galella contre Onassis aboutit à une décision qui l’oblige à se tenir à distance de l’ancienne Première dame et de ses enfants, une distance ensuite réduite en appel à 25 pieds, soit environ 7,5 mètres. En 1982, après avoir enfreint cette décision à plusieurs reprises, il accepte un accord : il paie 10 000 dollars et renonce à photographier Jackie Onassis et ses enfants. L’affaire est devenue un cas d’école dans le débat américain sur la liberté de la presse et le droit à la vie privée.
Le coup de poing de Marlon Brando
L’autre épisode célèbre de sa carrière date du 12 juin 1973. Ce soir-là, à New York, devant un restaurant de Chinatown, Marlon Brando, excédé d’être suivi, frappe Galella au visage. Le coup lui casse la mâchoire et lui fait perdre plusieurs dents. Galella poursuit l’acteur et obtient un accord de 40 000 dollars. Lors de ses rencontres suivantes avec Brando, il se présente avec un casque de football américain sur la tête, une image qui fera le tour des journaux.
Cet épisode date de moins de deux ans avant la soirée des Grammy Awards. Quand Galella photographie Lennon, Bowie, Simon et Garfunkel en mars 1975, il est déjà une figure redoutée, et sa réputation le précède. Les vedettes savent qu’il est là, et la plupart choisissent de lui sourire plutôt que de l’affronter.
Warhol et les célébrités “faisant quelque chose de pas célèbre”
Galella a pourtant ses admirateurs, et non des moindres. Andy Warhol disait de lui qu’il était son photographe préféré, et expliquait qu’une bonne photo devait montrer une personne célèbre en train de faire quelque chose qui ne l’était pas. C’est exactement ce que Galella cherchait : le moment où la star cesse de jouer son rôle. Ses photos de la fin des années 1970, prises dans les soirées de New York, en font l’un des grands chroniqueurs de l’époque.
À partir des années 2000, son travail entre dans les musées. Ses tirages sont exposés au Museum of Modern Art de New York, à la Tate Modern de Londres, au San Francisco Museum of Modern Art et à la Fondation Helmut Newton de Berlin. En 2010, le documentariste Leon Gast lui consacre un film, Smash His Camera, présenté au festival de Sundance, où il remporte le prix de la mise en scène pour un documentaire américain. Ses livres, dont Off-Guard, publié en 1976, sont aujourd’hui des pièces de collection ; on trouve plusieurs recueils de photographies de Ron Galella.
Voici la bande-annonce du documentaire Smash His Camera :
Galella et John Lennon
Galella a photographié Lennon à plusieurs reprises dans les années 1970, à New York, lors de soirées, de premières et de cérémonies. Ces photos ne sont pas des portraits posés : ce sont des instantanés, pris à la volée, qui montrent Lennon dans la vie publique new-yorkaise de l’époque. Elles appartiennent aujourd’hui à la collection Ron Galella, distribuée par les grandes agences photographiques, qui en ont fait l’une des sources principales d’images de Lennon et Yoko Ono au milieu de la décennie.
La photo des Grammy Awards appartient à cette série. Elle n’a rien d’exceptionnel du point de vue de la technique : c’est un flash de face, cinq personnes alignées, un fond neutre de coulisses. Sa valeur tient entièrement à ses sujets, et à ce que l’histoire en a fait. Galella est mort le 30 avril 2022 à Montville, dans le New Jersey, à l’âge de quatre-vingt-onze ans.
Bob Gruen, l’autre photographe de la soirée
Galella n’était pas le seul photographe présent. Bob Gruen, ami et photographe attitré de Lennon et de Yoko Ono à New York, a lui aussi photographié le groupe dans les coulisses. C’est à lui que l’on doit le portrait de Lennon en tee-shirt New York City, pris en 1974, devenu l’une des images les plus célèbres de Lennon. Sur son propre site, Gruen présente une photo du même groupe, datée du 1er mars 1975 à l’Uris Theater, où figurent David Bowie, Art Garfunkel, Paul Simon, Yoko Ono, John Lennon et Roberta Flack.
L’existence de deux prises de vue du même moment n’a rien de surprenant : dans les coulisses d’une cérémonie, plusieurs photographes travaillent côte à côte et saisissent les mêmes groupes. Mais elle explique en partie la confusion sur l’attribution de la photo, et elle permet de vérifier que la scène a bien eu lieu. Le travail de Gruen sur Lennon est rassemblé dans John Lennon: The New York Years.
Correctif factuel n° 5 — Galella ou Gruen ?
La photo est presque toujours attribuée à Ron Galella, et c’est l’attribution retenue par les Décodeurs du Monde et par les grandes agences, qui diffusent le cliché à cinq personnes dans la collection Ron Galella. Mais il circule aussi des versions créditées à Bob Gruen, qui a photographié le même groupe le même soir, avec Roberta Flack dans le cadre. Les deux photographes travaillaient côte à côte, et les deux images sont très proches. Pour savoir laquelle a servi de base à la version retouchée, il faudrait comparer précisément les positions et les expressions, ce que personne n’a fait publiquement. L’attribution à Galella est la plus probable, mais il est plus prudent de dire que la scène a été photographiée par au moins deux photographes.
Anatomie d’une retouche
Comment on fait disparaître deux hommes
Techniquement, la retouche est simple. Sur l’original, les cinq personnes forment une ligne serrée. Pour supprimer Simon et Garfunkel, il suffit de découper la partie gauche de l’image, celle où se trouve Bowie, et de la rapprocher de la partie droite, celle où se trouvent Yoko Ono et Lennon, en sacrifiant la bande centrale. Il faut ensuite raccorder les deux morceaux, nettoyer la jonction, et recadrer l’ensemble pour qu’il paraisse cohérent.
Le résultat est convaincant au premier regard, parce que la photo est en noir et blanc, prise au flash, sur un fond sombre et uniforme. Les retouches les plus difficiles concernent les contours des vêtements et des cheveux au point de jonction. C’est là que la retouche a laissé sa signature : un fragment du bras de Paul Simon, qui passait derrière Yoko Ono ou à côté d’elle, n’a pas été entièrement effacé. Pour un œil attentif, il apparaît comme un morceau de manche qui n’appartient à personne.
Les indices que cherchent les vérificateurs
Au-delà du bras oublié, une retouche de ce type laisse souvent d’autres indices, plus discrets. Sur une photo de groupe prise au flash, les personnes placées au centre et aux extrémités ne sont pas exactement à la même distance de l’objectif, ni éclairées de la même façon. Quand on rapproche les deux bouts d’une rangée, de légères différences d’échelle, de netteté ou de lumière peuvent apparaître au point de jonction, ainsi que des raccords dans le fond. Aucun de ces indices ne suffit seul, mais ce sont les détails que les spécialistes de la vérification d’images apprennent à repérer, et qui confirment une retouche dès qu’on dispose de l’original pour comparer.
Qui a fait la retouche ?
On ne le sait pas avec certitude. Les Décodeurs du Monde indiquent que la version retouchée figurait sur le site officiel de David Bowie depuis 2010, ce qui situe la retouche au plus tard à cette date et la rattache à l’entourage de Bowie. Le Matin évoque, avec prudence, une suppression qui aurait été réalisée par les équipes de Bowie. Mais aucun graphiste, aucun webmestre, aucun responsable de l’image de Bowie n’a revendiqué publiquement le travail.
Il est possible que la retouche soit plus ancienne encore, qu’elle ait été faite pour un livre, un magazine ou un coffret, et qu’elle ait ensuite été reprise sur le site. Les retouches de ce type étaient fréquentes dans l’édition musicale bien avant l’arrivée des logiciels de retouche numérique : on les réalisait alors à la main, par découpage et collage de tirages, puis par retouche au pinceau. Ce que l’on peut affirmer, c’est que Yoko Ono n’en est pas l’auteur, et que la version retouchée était publique depuis plusieurs années quand elle l’a partagée.
Pourquoi supprimer Simon et Garfunkel ?
La réponse la plus probable est la plus simple : pour raconter une histoire plus claire. Sur l’original, l’œil hésite. Il y a cinq visages, dont quatre vedettes de premier plan, et rien n’indique qui est lié à qui. Sur la version retouchée, il n’y a plus que trois personnes, et le message est immédiat : Bowie et les Lennon, ensemble. Pour un site consacré à Bowie, c’est l’image idéale pour illustrer son amitié avec Lennon et sa collaboration sur Fame.
Il n’y a, dans cette suppression, aucune hostilité envers Simon et Garfunkel. Ils n’étaient simplement pas le sujet. C’est la logique de toutes les retouches éditoriales : on retire ce qui n’est pas le sujet. Le problème apparaît quand l’image retouchée quitte son contexte, qu’elle est partagée sans mention de la retouche, et qu’elle finit par être prise pour un document historique.
Recadrage, retouche, montage : trois choses différentes
Il est utile de distinguer trois opérations. Le recadrage consiste à couper les bords d’une image pour en isoler une partie ; il ne modifie pas ce qui reste. La retouche consiste à modifier l’intérieur de l’image, en effaçant, en ajoutant ou en déplaçant des éléments. Le montage consiste à assembler des éléments issus d’images différentes pour créer une scène qui n’a jamais existé.
La photo de Bowie et des Lennon relève de la retouche, pas du montage. Tous les éléments viennent de la même image, prise au même moment. Personne n’a été ajouté. Deux personnes ont été retirées, et l’image a été resserrée. C’est une manipulation, mais une manipulation qui ne crée pas un événement fictif. À l’inverse, la célèbre fausse photo de Lennon jouant de la guitare avec Che Guevara est un montage : elle assemble deux images sans rapport pour inventer une rencontre qui n’a jamais eu lieu. Le site a démonté cette image dans son enquête sur la fausse photo de Lennon et du Che.
Une vieille histoire : la photographie retouchée
Des commissaires effacés aux magazines retouchés
La suppression de personnes sur une photographie est presque aussi ancienne que la photographie elle-même. L’exemple le plus célèbre vient de l’Union soviétique des années 1930, où des responsables tombés en disgrâce disparaissent des photos officielles, effacés aux côtés de Staline. Dans un registre beaucoup moins dramatique, les journaux et les magazines ont toujours retouché leurs images : pour gommer un passant, redresser un horizon, améliorer un teint, ou rapprocher deux personnes que l’on veut montrer ensemble.
La photo de Bowie et des Lennon appartient à cette seconde catégorie, celle des retouches de confort. Elle n’a ni intention politique ni volonté de tromper sur un événement. Mais elle rappelle que toute photographie diffusée est le résultat d’une série de choix, et que ces choix ne sont pas toujours visibles.
Les Beatles, champions des images détournées
L’histoire des Beatles est jalonnée d’images manipulées, détournées ou mal interprétées. La pochette d’Abbey Road a nourri la rumeur de la mort de Paul McCartney, dont le site a retracé l’histoire dans son dossier sur les grands scandales des Beatles. La pochette dite du boucher, en 1966, a été recouverte d’une autre photo collée par-dessus. Et les fausses photos de Lennon, avec le Che ou avec d’autres personnalités, reviennent régulièrement sur les réseaux sociaux.
Plus récemment, la question s’est déplacée vers les images et les voix générées par l’intelligence artificielle. Paul McCartney a eu l’occasion de s’exprimer sur les contenus truqués qui circulent à son nom ; le site a rapporté ses propos dans son article sur McCartney face aux fake news et aux deepfakes. À côté de ces fabrications, la photo retouchée de 1975 paraît presque artisanale. Elle n’en pose pas moins la même question : comment savoir si une image dit vrai ?
Ce que l’affaire dit de l’époque des réseaux sociaux
L’affaire de janvier 2016 est révélatrice d’un moment précis de l’histoire des réseaux sociaux. D’un côté, une image peut faire le tour du monde en quelques heures, partagée par une personnalité dont la parole a valeur de témoignage. De l’autre, des milliers d’internautes peuvent, dans le même délai, comparer cette image aux archives, repérer la retouche et la signaler. La vérification n’est plus réservée aux rédactions : elle est devenue collective.
Mais la vitesse a aussi un coût. En quelques heures, l’histoire est devenue “Yoko Ono a truqué une photo”, alors que la réalité était plus nuancée. La correction, publiée le lendemain par les Décodeurs, a circulé beaucoup moins que l’accusation. Dix ans plus tard, de nombreux sites reprennent encore la version accusatrice. C’est l’une des raisons pour lesquelles il vaut la peine de raconter cette histoire en entier.
Comment vérifier une photo d’archive
Chercher l’image d’origine
La première règle est de chercher l’original. Les outils de recherche d’image inversée, proposés par les grands moteurs de recherche, permettent de retrouver les versions antérieures d’une photo et de comparer les cadrages. Dans le cas de Bowie et des Lennon, une recherche de ce type fait apparaître immédiatement la photo à cinq personnes, diffusée par les agences photographiques avec une légende complète : noms, date, lieu, photographe.
Lire la légende des agences
La deuxième règle est de lire les légendes des agences. Les grandes agences, qui gèrent les archives des photographes de presse, accompagnent chaque image d’une légende normalisée. Pour notre photo, la légende indique David Bowie, Art Garfunkel, Paul Simon, Yoko Ono et John Lennon, lors de la 17e cérémonie des Grammy Awards, à l’Uris Theater de New York, le 1er mars 1975. Une telle légende, quand elle existe, tranche la plupart des débats.
Repérer les anomalies
La troisième règle est de regarder l’image elle-même : un membre qui ne se rattache à personne, une ombre qui ne correspond pas, une différence d’échelle, une ligne de fond interrompue, un contour trop net ou trop flou. Le fragment du bras de Paul Simon est un cas d’école. Il suffit souvent d’agrandir l’image pour voir apparaître ce genre d’anomalie.
Croiser avec les témoignages
La quatrième règle est de croiser l’image avec les témoignages de l’époque. Dans notre cas, le récit de Bowie sur l’accolade de Lennon dans les coulisses, les extraits vidéo de la cérémonie et les autres photos prises le même soir confirment que Bowie, Lennon et Yoko Ono étaient bien ensemble. La retouche ne ment donc pas sur leur présence, seulement sur leur position. Une vérification sérieuse permet de faire cette distinction, que l’emballement de janvier 2016 a largement ignorée.
Bowie, Yoko et Sean après 1980
Le 8 décembre 1980
Le 8 décembre 1980, John Lennon est assassiné devant le Dakota par Mark David Chapman. Le site a retracé cette dernière journée dans sa chronologie du 8 décembre 1980. Bowie joue alors à Broadway le rôle-titre de la pièce The Elephant Man. Il a raconté par la suite que Chapman avait acheté une place pour l’une des représentations et que son propre nom figurait, selon lui, sur la liste de l’assassin, juste après celui de Lennon. Le récit, rapporté par Bowie, n’a jamais été confirmé par des documents publics, mais il dit la peur qu’il a éprouvée et le lien qu’il a toujours fait entre sa propre sécurité et la mort de son ami.
Imagine à Hong Kong, 8 décembre 1983
Trois ans plus tard jour pour jour, le 8 décembre 1983, Bowie donne un concert à Hong Kong lors de sa tournée Serious Moonlight. Il interrompt le spectacle pour rendre hommage à Lennon, raconte brièvement leur amitié, puis interprète Imagine. Le moment est l’un des hommages les plus émouvants qu’un musicien ait rendus à Lennon. Il confirme ce que la photo retouchée voulait dire : pour Bowie, Lennon n’était pas une vedette parmi d’autres croisée dans une coulisse, mais un ami.
Une figure paternelle pour Sean
Après la mort de Lennon, Bowie garde le contact avec Yoko Ono et leur fils Sean, qui a cinq ans en décembre 1980. Installé en Suisse depuis la fin des années 1970, Bowie s’occupe de Sean lorsque celui-ci est envoyé dans un pensionnat suisse. Selon le texte de Yoko Ono publié en janvier 2016 et repris par Rolling Stone, Bowie venait le chercher, l’emmenait visiter des musées et l’a accueilli dans son studio d’enregistrement. Elle parle de lui comme d’une figure paternelle pour son fils.
C’est ce lien, plus que la photo de 1975, qui explique l’hommage de Yoko Ono. Quand elle écrit que John et elle considéraient David comme un membre de la famille, elle ne parle pas seulement d’une amitié entre deux musiciens, mais d’une présence qui a compté dans la vie de son fils pendant des années. La photo retouchée n’était, pour elle, qu’une illustration de cette histoire.
Sean Lennon et la musique
Sean Lennon est devenu musicien à son tour. Il a enregistré avec sa mère, notamment sur l’album It’s Alright (I See Rainbows), dont le site a raconté la réédition dans son article sur It’s Alright, et il a publié ses propres disques. Il a aussi, à plusieurs reprises, évoqué publiquement l’importance de Bowie dans sa jeunesse. Dans une famille où les photos d’archives ont une valeur considérable, celle des Grammy Awards de 1975 occupe une place particulière : c’est l’une des rares images qui réunissent ses parents et l’homme qui a pris soin de lui après 1980.
Ce que la photo raconte vraiment
Deux images, deux histoires
Il existe donc deux photos, et elles racontent deux histoires différentes. L’originale raconte une soirée de mars 1975 : une cérémonie de remise de prix, des vedettes réunies pour l’occasion, deux duos séparés, un couple réconcilié, un jeune chanteur britannique qui vient d’enregistrer avec un ancien Beatle. C’est un document d’époque, riche en sous-entendus pour qui connaît le contexte. La retouchée raconte une amitié : celle de Bowie et des Lennon, nouée en 1974, scellée par Fame en 1975, prolongée par la présence de Bowie auprès de Sean après 1980. C’est une image symbolique, vraie dans son message, fausse dans sa composition.
La retouche n’est pas un mensonge sur l’amitié
L’erreur la plus fréquente, dans les commentaires de janvier 2016, a été de conclure de la retouche que l’amitié était exagérée. Tous les éléments disponibles montrent le contraire. Bowie et Lennon se fréquentaient, ils ont enregistré ensemble, Lennon a consolé Bowie dans les coulisses de cette même cérémonie, Bowie a rendu hommage à Lennon sur scène, et il s’est occupé de Sean pendant des années. La retouche a simplifié une photo ; elle n’a pas inventé une relation.
Pourquoi l’original est plus beau
Il reste une dernière remarque, qui relève du goût plus que de l’histoire. L’original est plus intéressant que la version retouchée. On y voit Bowie à l’écart, au bout de la rangée, jeune vedette britannique encore un peu étrangère dans ce monde de légendes américaines et d’anciens Beatles. On y voit Simon et Garfunkel côte à côte, quelques mois avant leur réunion pour My Little Town. On y voit Lennon et Yoko Ono, de nouveau ensemble, quelques mois avant la naissance de Sean et le retrait de Lennon. C’est une photo pleine de récits. La version retouchée n’en garde qu’un.
Guide d’écoute et de lecture
Cinq disques pour comprendre l’histoire
- David Bowie, Young Americans (1975) : l’album qui contient Fame et Across the Universe, publié six jours après la photo, disponible en vinyle et en CD.
- John Lennon, Walls and Bridges (1974) : l’album du Lost Weekend, avec Whatever Gets You Thru the Night, à retrouver en édition remasterisée.
- John Lennon, Rock ‘n’ Roll (1975) : le dernier album de Lennon avant son retrait, publié deux semaines avant la cérémonie, en vinyle et CD.
- Simon and Garfunkel, My Little Town (1975) : la chanson de leurs retrouvailles, présente sur les compilations du duo et sur Still Crazy After All These Years de Paul Simon.
- David Bowie, Blackstar (2016) : l’album d’adieu, sorti deux jours avant sa mort, disponible en vinyle et CD.
Livres et films
Pour la période new-yorkaise de Lennon, le livre de Bob Gruen, John Lennon: The New York Years, est irremplaçable. Pour le photographe, le documentaire Smash His Camera de Leon Gast et les recueils de Galella permettent de comprendre son travail. Pour le contexte des années 1970 vu du côté de McCartney, la biographie de Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, reste une référence.
Repères chronologiques
| Date | Événement |
|---|---|
| 10 janvier 1931 | Naissance de Ron Galella à New York |
| 8 janvier 1947 | Naissance de David Bowie à Londres |
| 1970 | Séparation des Beatles et de Simon and Garfunkel |
| 1972 | Procès Galella contre Onassis |
| 12 juin 1973 | Marlon Brando casse la mâchoire de Galella |
| Automne 1973 | Début du Lost Weekend de Lennon |
| 20 septembre 1974 | Première rencontre de Lennon et Bowie à Beverly Hills |
| 28 novembre 1974 | Lennon rejoint Elton John sur scène au Madison Square Garden |
| 30 janvier 1975 | Lennon et Bowie enregistrent Across the Universe et Fame à Electric Lady |
| Début 1975 | Lennon retourne vivre avec Yoko Ono au Dakota |
| Février 1975 | Sortie de l’album Rock ‘n’ Roll de Lennon |
| 1er mars 1975 | 17e Grammy Awards à l’Uris Theatre ; la photo est prise en coulisses |
| 7 mars 1975 | Sortie de Young Americans |
| 20 septembre 1975 | Fame numéro un du Billboard Hot 100 |
| 9 octobre 1975 | Naissance de Sean Lennon |
| Octobre 1975 | Simon and Garfunkel publient My Little Town |
| 8 décembre 1980 | Assassinat de John Lennon ; Bowie joue The Elephant Man à Broadway |
| 8 décembre 1983 | Bowie chante Imagine en hommage à Lennon à Hong Kong |
| 2010 au plus tard | La version retouchée figure sur le site officiel de David Bowie |
| 2010 | Le documentaire Smash His Camera est présenté à Sundance |
| 8 janvier 2016 | Sortie de Blackstar |
| 10 janvier 2016 | Mort de David Bowie à New York |
| 11 janvier 2016 | Yoko Ono publie l’hommage et la photo retouchée |
| 12 janvier 2016 | Les Décodeurs du Monde relèvent la retouche |
| 30 avril 2022 | Mort de Ron Galella dans le New Jersey |
Questions fréquentes
Qui figure sur la photo originale ?
David Bowie, Art Garfunkel, Paul Simon, Yoko Ono et John Lennon, de gauche à droite, dans les coulisses des Grammy Awards le 1er mars 1975.
Qui a été effacé de la photo ?
Paul Simon et Art Garfunkel, qui se tenaient entre Bowie et Yoko Ono.
Quand et où la photo a-t-elle été prise ?
Le 1er mars 1975, à l’Uris Theatre de New York, lors de la 17e cérémonie des Grammy Awards.
Qui a pris la photo ?
Elle est attribuée à Ron Galella. Bob Gruen a photographié le même groupe le même soir.
Yoko Ono a-t-elle truqué la photo ?
Non. Elle a partagé une version retouchée qui figurait déjà sur le site officiel de David Bowie depuis 2010 au moins.
Pourquoi la photo a-t-elle été retouchée ?
Pour mettre en valeur l’amitié entre Bowie et les Lennon, en retirant les deux personnes qui n’étaient pas le sujet de l’image.
Comment la retouche a-t-elle été repérée ?
Par la comparaison avec l’original, très connu, et par un fragment du bras de Paul Simon resté dans le cadre.
Bowie et Lennon étaient-ils vraiment amis ?
Oui. Ils se sont rencontrés en 1974, ont enregistré Fame en janvier 1975, et Bowie a veillé sur Sean Lennon après 1980.
Pourquoi Simon et Garfunkel étaient-ils là ?
Paul Simon remettait l’enregistrement de l’année avec Lennon ; Art Garfunkel est venu chercher le prix au nom d’Olivia Newton-John.
Qui était Ron Galella ?
Un photographe américain (1931-2022), pionnier des paparazzis, connu pour ses photos de Jackie Kennedy Onassis et son altercation avec Marlon Brando.
Que contenait l’hommage de Yoko Ono ?
Elle écrivait que John et elle avaient peu d’amis et considéraient David comme un membre de la famille, et elle le remerciait d’avoir été une figure paternelle pour Sean.
Existe-t-il d’autres photos de Bowie et Lennon ce soir-là ?
Oui, plusieurs clichés authentiques de la même cérémonie les montrent ensemble, sans retouche.
Glossaire
Paparazzi : photographe qui saisit les célébrités en dehors des séances officielles, souvent sans leur accord. Le mot vient d’un personnage de La Dolce Vita de Federico Fellini.
Grammy Awards : récompenses annuelles de l’industrie musicale américaine, décernées par la Recording Academy.
Remettant : personnalité chargée d’annoncer et de remettre un prix lors d’une cérémonie.
Recadrage : opération qui consiste à couper les bords d’une image sans modifier son contenu.
Retouche : modification de l’intérieur d’une image, par effacement, ajout ou déplacement d’éléments.
Montage : assemblage d’éléments issus d’images différentes pour créer une scène qui n’a pas existé.
Recherche d’image inversée : outil qui permet de retrouver les versions antérieures d’une image sur le web.
Lost Weekend : nom donné par Lennon à sa période de séparation d’avec Yoko Ono, de l’automne 1973 au début de 1975.
Sources et références
Sources principales : Les Décodeurs du Monde, article du 12 janvier 2016 sur la photo retouchée ; Le Matin, janvier 2016 ; franceinfo, janvier 2016 ; Rolling Stone, hommage de Yoko Ono à David Bowie, 11 janvier 2016 ; Bob Gruen, site officiel, photo du 1er mars 1975 ; légendes des agences photographiques, collection Ron Galella.
Sur la cérémonie et la collaboration : Recording Academy, 17e Grammy Awards ; Wikipédia en anglais, articles 17th Annual Grammy Awards, Fame et Death of David Bowie ; Beatles Bible, rencontre du 20 septembre 1974 et séance du 30 janvier 1975 ; Ultimate Classic Rock et Far Out, sur Bowie aux Grammy Awards ; Guitar Player, sur les conseils de Lennon à Bowie.
Sur Ron Galella : Wikipédia en anglais ; Washington Post et Variety, nécrologies de mai 2022 ; documentaire Smash His Camera, Leon Gast, 2010.
Citations : Yoko Ono, citée par Rolling Stone ; David Bowie, discours au Berklee College of Music, cité par Far Out ; John Lennon, cité par Wikipédia.
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