En bref — Le 31 mars 1970, Ringo Starr sonne chez Paul McCartney, à Cavendish Avenue, pour lui remettre une lettre de John Lennon et George Harrison. Il ressort quelques minutes plus tard, chassé, avec deux phrases dans les oreilles que la justice britannique consignera l’année suivante. Treize mois après cette scène, le même Ringo place un 45 tours qui se vend mieux que ceux de ses trois anciens camarades, et qui devient le titre le plus joué de sa carrière : It Don’t Come Easy. Il l’a écrit avec George Harrison, qui l’a produit, qui y joue toutes les guitares, qui lui a chanté sa propre ligne de chant en guide pour le phrasé — et qui a refusé de figurer au générique. Cet article reconstitue tout : la scène de mars 1970 telle que les archives judiciaires la décrivent, les treize mois d’enregistrement en quatre studios, la face B où Ringo dresse le portrait des quatre Beatles, les classements réels — plus flatteurs que ce qu’on lit partout —, et la soirée du 1er août 1971 où il a oublié ses propres paroles devant vingt mille personnes.
Il y a une manière condescendante de raconter Ringo Starr, et elle est étonnamment répandue : le batteur sympathique, le quatrième homme, celui qui a eu de la chance, celui à qui les autres ont donné des chansons. Cette version a le mérite d’être simple. Elle a le défaut d’être fausse sur presque tous les points vérifiables.
Le meilleur endroit pour s’en rendre compte est l’année 1971. Cette année-là, les quatre ex-Beatles publient chacun un 45 tours. John Lennon sort Power to the People. Paul McCartney sort Another Day. George Harrison sort Bangla Desh. Et Ringo Starr sort It Don’t Come Easy, qui les bat tous.
Ce disque n’est pas un cadeau. C’est le produit de treize mois de travail, de trois versions abandonnées, de quatre studios, d’une vingtaine de musiciens, et d’une amitié qui a tenu quand tout le reste s’effondrait. Voici son histoire complète.
Le 31 mars 1970 : la scène de Cavendish Avenue
Ce que Ringo est venu faire
Le contexte tient en une question de calendrier. Au printemps 1970, deux disques Beatles ou apparentés sont prêts à sortir presque en même temps : l’album McCartney, premier disque solo de Paul, et Let It Be, l’album du groupe accompagné de son film. Lennon, Harrison et l’organisation d’Apple estiment que les deux sorties vont se cannibaliser et demandent à McCartney de décaler la sienne.
C’est Ringo qui est envoyé porter le message. Le choix n’est pas innocent : il est le seul des trois à ne pas être en conflit ouvert avec Paul, et le seul dont on peut espérer qu’il sera écouté.
Correctif factuel — il apportait une lettre, pas une demande verbale
Notre version de 2022 présentait la scène comme une visite au cours de laquelle Ringo aurait formulé oralement une demande de ses camarades. La réalité documentée est plus formelle, et plus lourde : il apportait une lettre signée de John Lennon et George Harrison, annonçant le report de la sortie de l’album McCartney. Ce n’était donc pas une requête entre amis mais la notification d’une décision prise sans lui, remise en main propre par le membre le plus conciliant du groupe. Toute la violence de la réaction s’explique par là.
Les mots exacts, et d’où ils viennent
Ce qui s’est dit ensuite est connu avec une précision inhabituelle, pour une raison qui n’a rien de journalistique : Ringo l’a raconté sous serment.
Dans une déclaration écrite lue lors des audiences de 1971 sur la dissolution de la société des Beatles, il décrit un McCartney totalement hors de lui, criant, pointant les doigts vers son visage, et prononçant deux phrases : il allait le finir, et il allait payer. Puis l’ordre de remettre son manteau et de sortir.
La différence entre un souvenir de mémoires et une déclaration sous serment est considérable, et il faut la souligner. Ces phrases n’ont pas été racontées des années plus tard dans un livre d’entretiens : elles ont été versées à un dossier judiciaire par un homme qui engageait sa responsabilité en les rapportant, et elles n’ont pas été démenties. Nous avons reconstitué l’ensemble de cette procédure et ce que le tribunal a réellement tranché dans notre enquête sur le procès de 1971.
Ce que McCartney en a dit
McCartney, de son côté, n’a jamais nié. Il a confirmé dans Anthology qu’il avait mis Ringo dehors, en précisant qu’il ne l’avait jamais fait avant et ne l’a jamais refait depuis.
Il faut lui accorder le contexte, parce qu’il compte. En mars 1970, McCartney est l’homme qui a passé dix-huit mois à tenir la barre d’une entreprise qui coulait, qui vient d’être mis en minorité sur le choix de son gestionnaire, dont l’album des Beatles a été confié sans son accord à un producteur américain, et à qui l’on vient annoncer que son disque personnel devra attendre. Ce n’est pas une excuse ; c’est une explication.
Correctif factuel — c’est Ringo qui a donné raison à McCartney
Voici le point que la version de 2022 escamotait complètement, et c’est le plus intéressant de toute la scène. Après avoir été chassé, Ringo est rentré chez Apple et a plaidé la cause de Paul auprès des deux autres. Lennon et Harrison ont cédé : l’album McCartney est sorti à la date prévue, le 17 avril 1970, et c’est Let It Be qui a été décalé au mois de mai. Autrement dit, l’homme qu’on venait de mettre à la porte a obtenu de ses alliés qu’ils renoncent, en faveur de celui qui l’avait humilié. Cela ne relève pas de l’anecdote pittoresque : cela dit exactement quel rôle Ringo jouait dans ce groupe, et pourquoi les trois autres tenaient tant à lui.
Le batteur le plus sollicité de 1970
La scène de Cavendish Avenue laisse une impression d’isolement. Les faits disent le contraire : en 1970, Ringo Starr est probablement le musicien le plus occupé des quatre.
Deux albums majeurs, un seul batteur
Les deux grands disques solo publiés par des Beatles cette année-là sont All Things Must Pass de George Harrison, paru le 27 novembre, et John Lennon/Plastic Ono Band, paru le 11 décembre. Ringo tient la batterie sur les deux.
Ce n’est pas une figuration. Sur le disque de Lennon, il forme avec Klaus Voormann le trio le plus dépouillé de toute la discographie du groupe, et son jeu — mat, retenu, sans effet — est une part essentielle de ce que l’album cherche à dire ; nous en avons établi le journal de production séance par séance dans notre reconstitution des treize séances de Plastic Ono Band. Sur celui de Harrison, il traverse un chantier de cinq mois et d’une vingtaine de musiciens, dont nous avons détaillé la fabrication dans notre enquête sur les séances d’All Things Must Pass.
Un homme qui joue sur les deux disques les plus importants de l’année n’est pas un homme au chômage. Il est simplement le seul des quatre à travailler pour les autres plutôt que pour lui-même.
Sentimental Journey et Beaucoups of Blues : deux impasses
Pour son propre compte, en revanche, le début est laborieux. Deux albums paraissent en 1970, et aucun ne ressemble à ce qu’on attendait d’un ex-Beatle.
Le premier, Sentimental Journey, publié en mars 1970, est un disque de standards de music-hall et de variété américaine, arrangés par une brochette de noms prestigieux et destiné, selon son auteur, à faire plaisir à sa mère. Le second, Beaucoups of Blues, enregistré à Nashville avec les musiciens de session de la ville, est un disque de country pur. Il plafonne à la soixante-cinquième place du classement américain des albums.
Ces deux disques ont mauvaise réputation, et c’est en partie injuste — le second, surtout, est excellent dans son registre. Mais ils partagent un défaut commun du point de vue de la carrière : ils ne disent rien de leur auteur. Ce sont des exercices d’interprète, à un moment où le public attendait un auteur.
Le problème Ringo au printemps 1970
Il faut regarder la situation telle qu’elle se présentait alors, sans savoir la suite, parce qu’elle était objectivement mauvaise.
Les trois autres partaient avec un capital évident. McCartney avait un catalogue de compositions et un public acquis. Lennon avait une voix publique et une actualité permanente. Harrison avait un stock de chansons refusées accumulé pendant six ans, qui allait remplir trois disques d’un coup. Ringo n’avait rien de tout cela : deux compositions créditées sur l’ensemble de la production des Beatles, aucun groupe, aucun projet.
Il avait en revanche trois atouts que personne ne comptait. Le premier était sa réputation professionnelle : dans le métier, on savait qu’il était un batteur de studio remarquable et surtout d’une fiabilité totale. Le deuxième était affectif : il était le seul des quatre à n’avoir d’ennemi nulle part, dans un groupe où tout le monde s’attaquait. Le troisième était son visage : après A Hard Day’s Night et Help!, le public l’aimait d’une affection particulière, sans exigence.
Ces trois atouts ne valaient rien pour vendre des disques, et beaucoup pour en fabriquer. C’est précisément ce qui va se produire : sa carrière solo ne démarrera pas grâce à ce qu’il savait faire tout seul, mais grâce à ceux qui avaient envie de travailler avec lui.
Ce que la presse en pensait
Le pronostic général, au printemps 1970, est simple : le batteur ne fera pas carrière. Les commentateurs de l’époque, y compris bienveillants, considèrent que le sort des ex-Beatles se jouera entre Lennon et McCartney, avec Harrison en outsider crédible.
Le journaliste Bob Woffinden a formulé rétrospectivement la chose avec finesse : le titre même de la chanson, disait-il, en révélait long sur ce que son auteur ressentait, parce que les trois autres pouvaient s’appuyer sur une œuvre d’auteur déjà constituée là où lui devait tout construire pour exister séparément.
Autrement dit, la chanson qui allait le sauver parlait exactement du problème qu’elle résolvait.
Correctif factuel — deux erreurs de la version de 2022
Le texte publié en 2022 comportait deux fautes sur ce point, l’une de titre et l’autre de traduction. Le titre exact du second album est Beaucoups of Blues, avec un s à Beaucoups — la faute d’orthographe volontaire fait partie du jeu de mots franco-américain du titre. Et l’album n’a pas culminé à la 65e place du classement Billboard à la fin des années 70, mais à la fin de l’année 1970 : la formule anglaise d’origine signifiait fin 1970, et la traduction automatique a transformé une date en décennie. Un disque de 1970 ne peut évidemment pas entrer au classement neuf ans après sa sortie.
Genèse : la chanson qui s’appelait You Gotta Pay Your Dues
Fin 1968 : un premier jet
La chanson est plus ancienne que la séparation. Ringo commence à l’écrire à la fin de 1968, sous un titre différent : il s’agissait alors de payer ses dettes, au sens de faire ses preuves, de mériter sa place.
La date est significative. Fin 1968, c’est l’automne de l’album blanc, c’est-à-dire le moment où Ringo a claqué la porte du groupe pendant douze jours parce qu’il ne se sentait ni écouté ni utile — épisode que nous avons reconstitué dans notre article sur les fleurs déposées sur sa batterie à son retour. La chanson naît donc exactement au moment où son auteur doute le plus de sa légitimité, et son premier titre le dit sans détour.
Ce que Harrison a apporté
Ringo a raconté lui-même, en 1998, comment la chanson est devenue ce qu’elle est. Il l’a écrite, dit-il, avec l’unique et incomparable George Harrison — et il a précisé le point exact où celui-ci est intervenu : le dernier couplet.
Le récit est savoureux. Harrison suggère d’abord que le couplet parle de Dieu. Ringo trouve que c’est un peu raide. Harrison propose alors Hare Krishna. Ringo trouve que c’est pire. Ils se rabattent sur la paix, qui a l’avantage de convenir aux deux et de ne fermer aucune porte.
Cette anecdote dit tout du rapport entre les deux hommes à cette période. Harrison, à l’automne 1970, est un homme entièrement absorbé par sa quête spirituelle, au point d’en saturer son propre triple album. Ringo, lui, veut un tube. La chanson publiée est le compromis exact entre les deux : un couplet dévotionnel désamorcé en couplet universel, sur une batterie de rock.
Sur la trajectoire spirituelle de Harrison à ce moment précis et sur ce qu’elle a produit, on lira notre enquête sur Run of the Mill, écrite dans les mêmes semaines.
Le témoignage de 1998
Il faut dater précisément cette révélation, parce qu’elle change le statut de la chanson. C’est en 1998, lors d’une émission de la chaîne VH1 consacrée aux histoires que les auteurs racontent sur leurs propres chansons, que Ringo a publiquement attribué la coécriture à Harrison. Trois ans avant la mort de ce dernier, et vingt-sept ans après la sortie du disque.
Le témoignage n’est donc ni un aveu tardif de fin de vie ni une révélation posthume : c’est une reconnaissance faite du vivant de l’intéressé, devant public, sans que personne n’ait rien demandé.
Correctif factuel — pourquoi Harrison n’est pas crédité
Notre version de 2022 avançait une théorie séduisante : Harrison aurait renoncé au crédit pour offrir un coup de pouce à son ami. C’est probablement vrai, mais c’est présenté comme une explication établie alors qu’aucune source ne la documente. Ce qui est établi tient en trois points. Un : la chanson est créditée au seul Richard Starkey. Deux : les spécialistes de la question, dont Bruce Spizer, qualifient l’apport de Harrison de substantiel mais non crédité. Trois : Harrison n’a jamais réclamé quoi que ce soit, et Ringo a reconnu spontanément la coécriture en 1998. Le motif du renoncement, lui, relève de l’hypothèse — vraisemblable, mais hypothèse. Notons au passage que Harrison avait de bonnes raisons personnelles de se méfier des questions de crédit et de plagiat à cette période précise.
Treize mois de studio : anatomie d’un enregistrement
On imagine volontiers un tube comme le produit d’une bonne séance. Celui-ci a demandé un an, quatre studios, deux producteurs, trois versions dont deux jetées, et une douzaine de musiciens.
18 et 19 février 1970 : la version George Martin, abandonnée
La première tentative a lieu à Abbey Road, en pleine période Sentimental Journey, et elle est produite par George Martin, avec Geoff Emerick à la console. Autant dire l’équipe des grandes heures.
La séance du 18 février dure toute la nuit et produit vingt prises de la piste rythmique. Ringo est à la batterie, Harrison à la guitare acoustique et à la direction, Klaus Voormann à la basse, et Stephen Stills — de passage à Londres — au piano. Le lendemain, Ringo ajoute son chant sur dix prises supplémentaires.
Puis il décide que ça ne va pas, et tout est mis de côté.
Ce détail mérite qu’on s’y arrête : le batteur des Beatles jette une version produite par George Martin et enregistrée par Geoff Emerick, avec un membre de Crosby, Stills, Nash and Young au piano. Ce n’est pas le geste d’un homme qui accepte ce qu’on lui donne.
8 et 11 mars 1970 : Trident, et Harrison prend la production
La refonte a lieu trois semaines plus tard, dans un autre studio — Trident, à Soho — et sous une autre direction : George Harrison produit.
Le noyau reste le même, Voormann à la basse et Stills au piano, mais l’arrangement s’étoffe. Mal Evans, l’assistant historique du groupe, tient le tambourin. Ron Cattermole ajoute saxophone et trompette. Le 11 mars, de nouvelles surimpressions sont réalisées au même endroit.
Nous sommes alors à trois semaines de la scène de Cavendish Avenue. Pendant que les avocats se mettent en place et que le groupe se désintègre, deux de ses membres passent leurs journées ensemble dans un studio de Soho à fabriquer un 45 tours.
Octobre 1970 : la voix, Badfinger et Gary Wright
Le disque n’est toujours pas terminé. Il faut attendre l’automne, et le retour à Abbey Road, pour que Ringo pose la voix définitive.
C’est là qu’intervient le détail le plus touchant de toute la fabrication : pour aider Ringo à trouver son phrasé, Harrison a chanté lui-même la ligne de chant, en guide. Il existe donc une version où l’on entend Harrison chanter une chanson qui porte le nom de quelqu’un d’autre, pour montrer à ce quelqu’un comment la chanter.
La même série de séances apporte les chœurs de Pete Ham et Tom Evans, les deux auteurs de Badfinger — le groupe maison d’Apple —, le piano de Gary Wright, et une section de cuivres. La guitare solo de Harrison passe par une cabine Leslie, ce qui lui donne cette ondulation caractéristique qu’on entend aussi partout sur son propre triple album de la même période.
Février 1971 : Jim Keltner et le tremblement de terre
La dernière touche est un accident géologique.
Le 9 février 1971, un séisme frappe la vallée de San Fernando, au nord de Los Angeles. Le batteur de session Jim Keltner quitte la Californie pour Londres. Il passe à Trident, et ajoute des maracas sur le morceau. C’est la dernière chose enregistrée sur ce disque, treize mois après la première.
Keltner deviendra le batteur de prédilection de la moitié des ex-Beatles pendant les décennies suivantes, et l’un des piliers du réseau que nous avons cartographié dans notre enquête sur les collaborations d’après la séparation. Sa carrière avec eux commence par une paire de maracas sur un disque de Ringo, parce qu’un tremblement de terre l’avait chassé de chez lui.
Qui joue quoi sur la version publiée
| Rôle | Musicien | Séance |
|---|---|---|
| Chant, batterie | Ringo Starr | Mars 1970 pour la batterie, octobre 1970 pour le chant |
| Guitares, chant guide, production | George Harrison | Mars et octobre 1970 |
| Basse | Klaus Voormann | Mars 1970 |
| Piano | Gary Wright | Octobre 1970 |
| Tambourin | Mal Evans | Mars 1970 |
| Maracas | Jim Keltner | Février 1971 |
| Chœurs | Pete Ham et Tom Evans, de Badfinger | Octobre 1970 |
| Cuivres | Section non identifiée nominativement ; Ron Cattermole sur les versions de mars | Mars et octobre 1970 |
| Ingénieur du son | Ken Scott | — |
Pourquoi treize mois
La durée surprend. Un 45 tours de trois minutes, en 1970, se bouclait couramment en deux séances. Celui-ci en a demandé une quinzaine, étalées sur plus d’un an. Trois raisons se cumulent.
La première est l’agenda de Harrison. Entre février 1970 et février 1971, il enregistre son propre triple album, en assure la production avec Phil Spector, joue sur le disque de Lennon, produit ou accompagne Billy Preston, Doris Troy et Badfinger, et commence à préparer une opération humanitaire qui deviendra le concert pour le Bangladesh. Le disque de Ringo s’insère dans les interstices d’un emploi du temps saturé.
La deuxième est juridique. Entre le 31 décembre 1970 et mars 1971, les quatre associés sont en procès. Les studios, les bandes, les crédits et les paiements passent par une société en dissolution. Ce n’est pas le contexte le plus favorable pour boucler tranquillement un enregistrement.
La troisième est la plus intéressante : ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Ou plus exactement, ils cherchaient. Deux versions complètes ont été enregistrées puis jetées, dont une par l’équipe la plus prestigieuse du métier. Le morceau a changé de studio, de producteur, de pianiste et d’arrangement de cuivres. Ce n’est pas la fabrication industrielle d’un tube : c’est un tâtonnement de treize mois pour trouver comment faire sonner une chanson simple.
Harrison producteur, 1970-1971
Il faut d’ailleurs souligner ce que Harrison faisait à cette période, parce qu’on l’oublie derrière son propre succès.
Entre 1969 et 1972, il devient le producteur maison officieux d’Apple. Il produit ou coproduit des disques pour Billy Preston, pour Doris Troy, pour Badfinger, pour Ravi Shankar, pour Ringo Starr. Il joue de la guitare sur des dizaines de séances qui ne portent pas son nom. Il finance, il organise, il arrange.
Ce rôle est en partie une conséquence de sa position antérieure. Pendant huit ans, chez les Beatles, il avait été l’homme dont on limitait les chansons à deux par album. Libéré de cette contrainte, il ne se contente pas de publier son propre stock : il ouvre la porte à tout le monde, systématiquement.
It Don’t Come Easy est le meilleur exemple de cette générosité productive, et le plus payant. Un homme qui vient de sortir le disque le plus vendu de l’année consacre treize mois à faire d’un ami sans répertoire un artiste solo à part entière — et y parvient.
Correctif factuel — Stephen Stills n’est pas le pianiste du disque
C’est l’erreur la plus répandue sur ce morceau, et notre version de 2022 la reprenait telle quelle. Stephen Stills a bien joué du piano — mais sur les versions de février et de mars 1970, celles qui ont été refaites. Le piano que l’on entend sur le 45 tours publié en avril 1971 est celui de Gary Wright, enregistré à Abbey Road en octobre 1970. La confusion vient de ce que les listes de personnel publiées agrègent souvent l’ensemble des séances sans distinguer ce qui a survécu au montage final. Stills a laissé un souvenir amusé de sa participation : Ringo est arrivé avec un petit air, s’est assis, a joué huit mesures, et a considéré que cela suffisait.
La face B : Early 1970, portrait des quatre
Il faut consacrer une section entière à la face B, parce qu’elle est l’un des documents les plus étonnants de toute la période, et parce que presque personne ne l’écoute.
Une lettre ouverte en quatre couplets
Early 1970 est une chanson de Ringo Starr, écrite et enregistrée à l’automne 1970, sous un titre de travail évoquant quatre soirées. Sa construction est d’une simplicité désarmante : quatre couplets, un par Beatle, le dernier pour lui-même.
Le premier couplet est pour Paul. Il le décrit comme un homme de charme, retiré dans sa ferme d’Écosse avec sa femme et sa fille, et il se termine sur une question ouverte : jouerait-il de la musique avec lui s’il revenait en ville ? C’est la seule des trois évocations qui se conclut par un doute, et elle est écrite quelques mois après la scène de Cavendish Avenue.
Le deuxième est pour John, avec des allusions transparentes aux manifestations pacifistes au lit de 1969 et à la thérapie qu’il venait de suivre. La conclusion, cette fois, est affirmative : celui-là jouerait.
Le troisième est pour George, présenté comme le travailleur acharné de la bande, un homme qui passe si peu de temps dans le manoir qu’il vient d’acheter qu’on se demande pourquoi il l’a acheté. Là encore, la réponse ne fait pas de doute.
Le quatrième est pour lui-même, et c’est un exercice d’autodérision assumé : il énumère les instruments dont il joue mal, et termine en espérant que les quatre finiront par se retrouver.
Ce que cette chanson vaut
Il faut mesurer ce que représente ce texte. Nous sommes à l’automne 1970. Lennon vient d’enregistrer un album qui liquide méthodiquement le mythe des Beatles. McCartney prépare l’assignation qu’il déposera le 31 décembre. Harrison achève un triple album dont plusieurs titres règlent des comptes sans nommer personne. Et Ringo, au milieu de tout cela, écrit une chanson qui demande simplement si les autres accepteraient encore de jouer avec lui.
Un commentateur y a vu le brouillon d’un traité de paix. Un autre, plus sévère, une curiosité d’époque sans grande substance. Le plus juste est peut-être la formule de Robert Christgau, qui voyait en Ringo l’ultime admirateur des Beatles — celui qui, à l’intérieur du groupe, tenait exactement la place du public.
La séance du 3 octobre 1970, et la manœuvre d’Allen Klein
L’enregistrement a lieu le 3 octobre 1970 à Abbey Road, pendant les pauses des séances de Plastic Ono Band. Ringo y chante, tient la batterie, la guitare acoustique et le dobro. Harrison ajoute la guitare électrique, la partie de slide et le piano du dernier couplet. Voormann est à la basse. La documentation diverge sur le rôle exact de Lennon dans cette séance : producteur selon certaines sources, simple participant selon d’autres.
Un détail vient noircir cette jolie histoire, et il faut le rapporter. Allen Klein, qui gérait alors les affaires de Starr, Lennon et Harrison, suggéra d’inviter McCartney à participer au morceau. Le calcul n’était pas sentimental : une participation de Paul à un enregistrement de ses associés aurait affaibli sa position juridique dans la procédure de dissolution qu’il préparait. McCartney n’est pas venu. Sur les méthodes de cet homme et sur ce qu’elles ont produit, on lira notre portrait d’Allen Klein.
La chanson paraît donc en face B le 9 avril 1971, soit quatre semaines après que la Haute Cour eut donné raison à McCartney. Une chanson écrite pour demander si le groupe pouvait encore jouer ensemble, publiée un mois après que la justice eut acté qu’il ne le pouvait plus.
Avril 1971 : le disque
Sortie et références
Le 45 tours paraît le 9 avril 1971 au Royaume-Uni sur Apple, référence R 5898, et le 16 avril aux États-Unis sous la référence Apple 1831. Trois minutes exactement. Production créditée à George Harrison. Composition créditée à Richard Starkey.
Les classements réels
| Territoire ou classement | Meilleure place |
|---|---|
| Canada, RPM 100 | 1 |
| États-Unis, Cash Box | 1 |
| États-Unis, Record World | 1 |
| États-Unis, Billboard Hot 100 | 4 |
| Royaume-Uni | 4 |
| Irlande | 4 |
| Australie | 3 |
| Autriche | 3 |
| Allemagne de l’Ouest | 5 |
| Suisse | 5 |
| Norvège | 5 |
| Pays-Bas | 7 |
| Nouvelle-Zélande | 7 |
| Belgique | 9 |
Le disque est certifié disque d’or par l’industrie américaine le 3 août 1971, pour un million d’exemplaires.
Correctif factuel — dire quatrième aux États-Unis est incomplet
La quatrième place américaine que citent toutes les notices, y compris la nôtre en 2022, est celle du Billboard Hot 100. Or les États-Unis comptaient alors trois classements nationaux concurrents, tous consultés par l’industrie, et le disque a été numéro un dans les deux autres — Cash Box et Record World. Ce n’est pas un détail statistique : cela signifie que sur les trois relevés américains, Ringo Starr a été premier deux fois. La formule honnête est donc qu’It Don’t Come Easy fut numéro un aux États-Unis selon deux classements sur trois, et numéro un au Canada.
Ringo bat les trois autres
Le fait le plus remarquable de l’année 1971 est celui-ci, et il est presque toujours passé sous silence. Les quatre ex-Beatles publient chacun un 45 tours cette année-là. Celui de Ringo se vend mieux que les trois autres.
Il faut se replacer dans les esprits de l’époque pour mesurer l’événement. Personne n’attendait cela. Le consensus, au printemps 1971, était que McCartney et Lennon se disputeraient l’héritage, que Harrison créerait la surprise — ce qu’il avait déjà fait —, et que Ringo ferait de la figuration sympathique. L’historien Peter Doggett a décrit cette année comme celle d’un basculement des rapports de force entre les quatre, et le succès du batteur y a joué un rôle qu’on sous-estime : il a introduit dans le groupe dissous une compétition que personne n’avait prévue.
Le disque pour le collectionneur
Quelques repères pour qui cherche le disque plutôt que le fichier.
Les deux pressages d’origine sont britannique et américain, tous deux sur Apple : R 5898 au Royaume-Uni le 9 avril 1971, 1831 aux États-Unis le 16 avril. La face B est identique des deux côtés. Le tirage américain est de loin le plus abondant, conséquence directe du disque d’or obtenu dès le mois d’août.
Le titre a ensuite connu une seconde vie éditoriale régulière, qui facilite la tâche de l’auditeur et complique celle du collectionneur. Il figure sur Blast from Your Past, la compilation publiée en novembre 1975 qui clôt la période Apple de son auteur. Il ressort en 1984 dans une série de rééditions britanniques de 45 tours, couplé cette fois avec Back Off Boogaloo — association logique, puisque les deux titres ont le même producteur et le même guitariste. Il figure enfin sur la compilation de référence parue en 2007, qui reprend l’ensemble de la carrière solo.
Les amateurs de versions différentes ont, eux, trois enregistrements distincts à chercher : la version de studio de 1971, la captation du concert pour le Bangladesh publiée à la fin de la même année, et la version scénique qui ouvre le premier album du All-Starr Band en 1990. Les deux versions live sont plus rapides et plus rugueuses ; celle de 1971 comporte en prime un chanteur qui cherche ses paroles.
Reste l’objet de convoitise théorique : les bandes de février et mars 1970, avec Stephen Stills au piano et la production de George Martin, jamais publiées. Elles existent, en principe, dans les archives d’EMI et de Trident. Aucune réédition ne les a exhumées à ce jour.
1971, l’année des quatre 45 tours
La comparaison mérite d’être posée dans un tableau, parce qu’elle est rarement faite et qu’elle éclaire tout le reste de la décennie.
| Artiste et titre | Sortie | Production | Meilleur classement américain |
|---|---|---|---|
| Ringo Starr, It Don’t Come Easy | Avril 1971 | George Harrison | Numéro un sur deux classements, quatrième au Billboard |
| John Lennon, Power to the People | Mars 1971 | Phil Spector | Onzième |
| Paul McCartney, Another Day | Février 1971 | Paul et Linda McCartney | Cinquième |
| George Harrison, Bangla Desh | Juillet 1971 | George Harrison et Phil Spector | Vingt-troisième |
Une précision de méthode s’impose : ces quatre disques n’avaient pas la même ambition. Bangla Desh était un disque de collecte de fonds, publié pour financer une opération humanitaire, et son classement n’a jamais été le sujet. Power to the People était un tract. Comparer les places ne revient donc pas à comparer les talents.
Il reste que sur le seul terrain où les quatre étaient effectivement en concurrence — le marché du 45 tours grand public de l’année 1971 —, le vainqueur est celui dont personne n’attendait rien. Et il l’a emporté avec une chanson coécrite et produite par l’un de ses trois concurrents, ce qui ajoute à la situation une ironie que l’histoire du rock offre rarement.
Ce qu’en a dit la presse de 1971
La critique britannique et américaine, dans l’ensemble, a bien reçu le disque, avec cette pointe de surprise qui en dit long sur les attentes.
Alan Smith, dans le New Musical Express, y voyait sans hésiter l’une des meilleures choses que l’homme ait jamais faites, saluait un refrain très accrocheur et un accompagnement gras et plein de tripes signé Harrison — tout en émettant des réserves sur le chant. Billboard parlait de l’effort solo le plus commercial de son auteur. Cash Box employait le mot de ravissant. Peter Jones, dans Record Mirror, notait avec justesse que le morceau ne disait pas grand-chose à la première écoute mais possédait ce qu’il appelait un charme à retardement.
Cette dernière remarque est la plus fine de toutes, et elle explique probablement la longévité du titre.
1er août 1971 : Madison Square Garden
Deux Beatles sur une scène américaine, cinq ans après
Quatre mois après la sortie du disque, George Harrison organise en cinq semaines le concert pour le Bangladesh, au Madison Square Garden de New York. Ringo y joue.
Ce détail mérite d’être posé pour ce qu’il vaut : c’est la première fois depuis le mois d’août 1966 que deux Beatles partagent une scène américaine. La dernière fois, c’était au Candlestick Park de San Francisco, devant un stade à moitié vide et dans une brume glacée — soirée dont nous avons raconté les causes dans notre dossier sur l’arrêt des tournées. Cinq ans exactement séparent les deux moments, et tout a changé entre-temps, à commencer par le fait qu’on entend enfin la musique.
Sur l’organisation de cette soirée, sur ce qu’elle a inventé et sur le désastre fiscal qui a suivi, nous renvoyons à notre enquête sur les onze ans de séquestre du concert pour le Bangladesh.
Les paroles écrites sur la batterie
Ringo devait chanter It Don’t Come Easy. Conscient du risque, il avait noté ses paroles sur son propre matériel, devant lui.
Cela n’a pas suffi : sous les projecteurs, il n’a pas réussi à les lire, et il en a oublié une partie en direct devant vingt mille personnes et les micros d’un disque live appelé à devenir un classique.
On peut trouver cela négligent. On peut aussi trouver cela parfaitement cohérent avec l’homme et avec la chanson. Il chantait un titre sur la difficulté de mériter sa place, en oubliant ses paroles, sur la scène où il remettait les pieds pour la première fois depuis cinq ans.
La plus grosse ovation de la soirée
Le public s’en est chargé. D’après le biographe Nicholas Schaffner, c’est Ringo qui a reçu ce soir-là l’ovation la plus forte de tout le concert — devant Bob Dylan, devant Eric Clapton, devant l’organisateur lui-même.
Deux critiques ont tenté d’expliquer pourquoi. Rolling Stone a écrit que voir Ringo Starr jouer de la batterie et chanter sur scène contenait une joie qui comptait parmi les sentiments les plus heureux du monde. Robert Christgau, plus analytique, a noté qu’il paraissait rempli d’un bonheur tranquille, comme si après huit ans il n’arrivait toujours pas à croire à sa propre chance — et il en tirait la formule qui résume tout : contrairement aux autres, il reste à l’abri des variations de notre affection, parce qu’il est notre représentant à l’intérieur des Beatles.
C’est probablement l’explication la plus juste jamais donnée du rapport entre le public et cet homme.
Ce que la chanson est devenue
La suite immédiate
Le succès n’était pas un accident. Le simple suivant, Back Off Boogaloo, publié en 1972, est lui aussi produit par Harrison et atteint la deuxième place britannique. Puis vient l’album Ringo en 1973, sur lequel les quatre ex-Beatles jouent — jamais tous ensemble sur le même titre, mais tous présents sur le même disque —, et deux numéros un américains consécutifs.
Cette séquence de trois ans est le sommet commercial de sa carrière solo. Elle sera suivie d’une chute longue et documentée, que nous avons racontée dans notre anatomie de la traversée du désert de 1975 à 1992.
Le titre-signature
Sur le long terme, It Don’t Come Easy est devenu autre chose qu’un succès : la carte de visite d’une carrière scénique.
Le morceau ouvre le premier album de la formation All-Starr Band en 1990, il figure sur les compilations de référence depuis 1975, il a été rejoué des centaines de fois sur toutes les tournées, et il reste le titre que le public attend. Ringo a lui-même repris le riff d’ouverture de Harrison dans le réenregistrement de Back Off Boogaloo en 1981, comme une signature à l’intérieur d’une autre chanson. Pour un parcours d’ensemble de cette discographie, on lira notre sélection de quinze chansons pour découvrir la carrière solo de Ringo Starr.
La chanson a aussi mené une vie parallèle assez cocasse : générique d’une émission de nuit américaine dans les années soixante-dix, fond sonore d’un épisode des Simpson en 1991, et publicité pour une chaîne de supérettes en 1987, sur un slogan retournant le titre.
Reprises
Le morceau a été repris par des artistes très différents, ce qui est en soi un test de solidité. Bettye LaVette en a donné une lecture blues en 2010 ; les Smithereens l’ont enregistrée pour un album de raretés ; Peter Frampton l’a reprise en 2020 pour les quatre-vingts ans de son auteur.
Pourquoi cette chanson tient
L’anatomie du morceau
Techniquement, la réussite tient à trois éléments qui se renforcent.
D’abord, le riff d’ouverture. Quatre secondes suffisent à identifier le morceau, ce qui est la définition même d’un bon disque de radio. Il est de Harrison, il passe par une cabine Leslie, et il porte sa marque aussi nettement qu’une signature.
Ensuite, le chant. Ringo n’a pas une belle voix et il ne l’a jamais prétendu. Mais il a quelque chose de plus rare : une voix qu’on reconnaît immédiatement et à laquelle on croit. Le sujet de la chanson — il faut payer pour obtenir quelque chose — serait insupportable chanté par un virtuose. Chanté par lui, il devient crédible.
Enfin, l’arrangement. Sous une apparente simplicité, le disque empile une section de cuivres, des chœurs de Badfinger, un piano, deux percussions additionnelles et plusieurs guitares. C’est un morceau très produit qui sonne comme un morceau simple, ce qui est exactement le contraire de ce que faisait Phil Spector à la même adresse et à la même période.
Le paradoxe du crédit
Reste la question que ce dossier ne peut pas éviter. Si Harrison a coécrit la chanson, l’a produite, y joue toutes les guitares et a montré à Ringo comment la chanter, que reste-t-il à Ringo ?
Trois choses, et elles ne sont pas minces. La chanson est de lui à l’origine : il l’a commencée fin 1968, seul, et Harrison est intervenu sur un couplet. La décision de jeter deux versions entières, dont une produite par George Martin, est de lui. Et surtout, c’est sa voix qu’on entend, sur un texte qui parle de lui et de personne d’autre.
On peut aussi retourner la question, ce que personne ne fait jamais. Harrison, en 1970 et 1971, produit son propre triple album, organise un concert planétaire, gère un procès et enregistre pour Lennon, pour Preston, pour Badfinger. Qu’il ait consacré treize mois à un 45 tours qui ne portait pas son nom n’est pas un geste de charité : c’est un choix professionnel, et il l’a répété l’année suivante. Il croyait à cette chanson.
Contre-champ : Ringo était-il un simple exécutant ?
La lecture minimaliste de Ringo Starr a la vie dure, et elle mérite d’être discutée sérieusement plutôt que balayée.
Ce qu’on peut lui accorder : il n’était pas un auteur prolifique — deux chansons créditées sur l’ensemble du catalogue des Beatles —, il n’avait pas la formation musicale des trois autres, et il a effectivement bénéficié d’un entourage exceptionnel.
Ce qu’il faut lui reconnaître en face : il a été le batteur des deux disques majeurs de 1970, il a écarté sans état d’âme une version produite par George Martin, il a mené à terme un enregistrement de treize mois, il a écrit une face B que plusieurs critiques tiennent pour le commentaire le plus lucide jamais produit sur la séparation, et il a battu ses trois anciens camarades au classement l’année où tout le monde l’enterrait.
Un homme dont on dit qu’il a eu de la chance pendant soixante ans a peut-être simplement bien travaillé.
Ce que le disque a prouvé
Il y a une dernière leçon dans ce dossier, et elle dépasse le cas particulier.
Au printemps 1970, les quatre hommes sont convaincus, chacun à sa manière, qu’ils vont devoir se réinventer seuls. Lennon s’entoure d’un trio minimal et d’un thérapeute. McCartney enregistre chez lui, en jouant tous les instruments. Harrison convoque vingt musiciens et un producteur légendaire. Trois stratégies solitaires, trois manières de prouver qu’on n’a besoin de personne.
Ringo fait exactement l’inverse. Il appelle un ami, accepte qu’on lui écrive un couplet, qu’on lui produise son disque, qu’on lui montre comment le chanter, et il met son nom seul sur l’étiquette parce que c’est l’ami qui insiste. Le résultat est le 45 tours le plus vendu des quatre.
Ce n’est probablement pas une coïncidence. Dans un groupe qui venait d’exploser pour des raisons d’ego, le seul membre à ne pas avoir eu besoin de prouver quoi que ce soit est aussi le seul à avoir simplement demandé de l’aide. Et le seul à qui les trois autres ont continué de rendre service pendant cinquante ans.
Guide d’écoute en cinq points
Un. Écouter les quatre premières secondes en boucle. Le riff est la chanson.
Deux. Isoler la basse de Klaus Voormann, enregistrée à Trident en mars 1970. Elle est mélodique sans être bavarde, et elle tient tout l’édifice.
Trois. Écouter le dernier couplet en sachant qu’il devait parler de Dieu, puis de Hare Krishna, avant de parler de paix.
Quatre. Retourner le disque et écouter Early 1970 en identifiant les quatre couplets. C’est le seul document où un Beatle décrit les trois autres, nommément, au moment même de la rupture.
Cinq. Finir par la version du concert pour le Bangladesh, en sachant qu’il en oublie les paroles. C’est la moins parfaite et la plus émouvante.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| Fin 1968 | Ringo commence la chanson sous un titre évoquant le fait de payer ses dettes |
| 18 février 1970 | Première version à Abbey Road, produite par George Martin, ingénieur Geoff Emerick : vingt prises, avec Harrison, Voormann et Stephen Stills |
| 19 février 1970 | Chant ajouté, dix prises supplémentaires ; l’ensemble sera écarté |
| 8 mars 1970 | Troisième version aux studios Trident, produite par Harrison, avec Mal Evans au tambourin et Ron Cattermole aux cuivres |
| 11 mars 1970 | Surimpressions à Trident |
| 31 mars 1970 | Ringo remet à McCartney la lettre de Lennon et Harrison ; il est mis à la porte de Cavendish Avenue |
| 17 avril 1970 | Sortie de l’album McCartney à la date prévue ; Let It Be est décalé, sur l’intervention de Ringo |
| 3 octobre 1970 | Enregistrement d’Early 1970 à Abbey Road, pendant les séances de Plastic Ono Band |
| Octobre 1970 | Chant définitif, chœurs de Badfinger, piano de Gary Wright, cuivres, guitare solo à la Leslie |
| 27 novembre 1970 | Sortie d’All Things Must Pass, où Ringo tient la batterie |
| 11 décembre 1970 | Sortie de John Lennon/Plastic Ono Band, où Ringo tient la batterie |
| 31 décembre 1970 | McCartney assigne les trois autres et Apple |
| 9 février 1971 | Séisme dans la vallée de San Fernando ; Jim Keltner quitte la Californie pour Londres |
| Février 1971 | Keltner ajoute les maracas à Trident : dernière chose enregistrée sur le disque |
| Mars 1971 | La Haute Cour donne raison à McCartney |
| 9 avril 1971 | Sortie britannique du 45 tours, Apple R 5898, avec Early 1970 en face B |
| 16 avril 1971 | Sortie américaine, Apple 1831 |
| 1er août 1971 | Concert pour le Bangladesh : Ringo oublie ses paroles et reçoit la plus forte ovation de la soirée |
| 3 août 1971 | Disque d’or américain pour un million d’exemplaires |
| 1972 | Back Off Boogaloo, également produit par Harrison : deuxième place britannique |
| 1990 | Le titre ouvre le premier album du All-Starr Band |
| 1998 | Ringo révèle publiquement, sur VH1, avoir écrit la chanson avec George Harrison |
Questions fréquentes
Qui a écrit It Don’t Come Easy
Le crédit officiel porte le seul nom de Richard Starkey. Ringo Starr a reconnu publiquement en 1998 avoir écrit la chanson avec George Harrison, dont l’apport est qualifié de substantiel mais non crédité par les spécialistes.
Pourquoi Harrison n’est-il pas crédité
Aucune source ne l’établit. L’hypothèse la plus répandue est qu’il a renoncé au crédit pour aider son ami à lancer sa carrière solo, mais elle reste une hypothèse.
Quel était le titre d’origine
Un titre évoquant le fait de payer ses dettes, c’est-à-dire de mériter sa place, choisi fin 1968 — au moment même où Ringo doutait le plus de la sienne au sein des Beatles.
Quand la chanson a-t-elle été enregistrée
Sur treize mois : première version le 18 février 1970 à Abbey Road, version définitive commencée le 8 mars 1970 à Trident, chant en octobre 1970, dernières percussions en février 1971.
Qui produit le disque
George Harrison. La première version, abandonnée, avait été produite par George Martin avec Geoff Emerick à la console.
Stephen Stills joue-t-il sur le disque
Non. Il a joué du piano sur les versions de février et de mars 1970, qui ont été refaites. Le piano de la version publiée est celui de Gary Wright, enregistré en octobre 1970.
Quel classement le disque a-t-il atteint
Numéro un au Canada et dans deux des trois classements américains, Cash Box et Record World ; quatrième au Billboard Hot 100 et au Royaume-Uni. Disque d’or américain le 3 août 1971.
Ringo a-t-il vraiment battu les trois autres en 1971
Oui. Son 45 tours s’est mieux vendu que Power to the People de Lennon, Another Day de McCartney et Bangla Desh de Harrison.
Qu’y a-t-il sur la face B
Early 1970, une chanson de Ringo en quatre couplets : un pour McCartney, un pour Lennon, un pour Harrison, un pour lui-même. Elle a été enregistrée le 3 octobre 1970.
Que s’est-il passé le 31 mars 1970 chez McCartney
Ringo est venu lui remettre une lettre de Lennon et Harrison annonçant le report de son album solo. McCartney l’a mis à la porte. Ringo a ensuite plaidé sa cause auprès des deux autres, qui ont cédé.
D’où viennent les phrases attribuées à McCartney
D’une déclaration écrite de Ringo Starr, lue lors des audiences de 1971 sur la dissolution de la société des Beatles. McCartney a confirmé dans Anthology l’avoir mis dehors.
A-t-il vraiment oublié les paroles au concert pour le Bangladesh
Oui. Il les avait notées sur son matériel mais n’a pas pu les lire sous les projecteurs. Il a néanmoins reçu la plus forte ovation de la soirée.
Glossaire
Apple Records — Label fondé par les Beatles en 1968, sur lequel paraissent les premiers disques solo des quatre membres.
Trident Studios — Studio londonien de Soho, concurrent d’Abbey Road, où fut enregistrée la version définitive du morceau.
Cabine Leslie — Enceinte à haut-parleur rotatif, conçue pour l’orgue Hammond, employée ici pour donner à la guitare solo son ondulation caractéristique.
Klaus Voormann — Bassiste et graphiste allemand, ami du groupe depuis Hambourg, auteur de la pochette de Revolver et bassiste attitré des séances solo de Lennon, Harrison et Starr.
Badfinger — Groupe gallois signé sur Apple, dont Pete Ham et Tom Evans assurent les chœurs du morceau.
Jim Keltner — Batteur de session américain, arrivé à Londres en février 1971, devenu ensuite l’un des collaborateurs les plus constants des ex-Beatles.
Cash Box et Record World — Deux classements américains concurrents du Billboard à l’époque, tous deux consultés par l’industrie ; le disque y fut numéro un.
Concert pour le Bangladesh — Double concert caritatif organisé par George Harrison au Madison Square Garden le 1er août 1971, premier grand concert de bienfaisance de l’histoire du rock.
All-Starr Band — Formation tournante réunie par Ringo Starr depuis 1989 pour ses tournées, composée de musiciens ayant chacun leurs propres succès.
Affidavit — Déclaration écrite faite sous serment et produite en justice, forme sous laquelle Ringo a raconté la scène du 31 mars 1970.
Chant guide — Ligne vocale enregistrée à titre indicatif pour montrer le phrasé à l’interprète définitif. Harrison en a enregistré une pour Ringo.
Face B — Second titre d’un 45 tours, rarement promu. Celle-ci contient l’un des documents les plus intéressants de la période.
Pour aller plus loin
The Beatles Anthology, Cassell & Co, 2000 — pour la version McCartney de la scène du 31 mars 1970.
Peter Doggett, You Never Give Me Your Money — pour la procédure de dissolution, le rôle d’Allen Klein et le basculement des rapports de force en 1971.
Bruce Spizer, The Beatles Solo on Apple Records — pour les références de pressage, les crédits et l’apport non crédité de Harrison.
Simon Leng, While My Guitar Gently Weeps — pour la production et le jeu de Harrison sur les disques de ses camarades.
Nicholas Schaffner, The Beatles Forever — pour le concert pour le Bangladesh et sa réception.
Les sites The Beatles Bible et jpgr.co.uk — pour les dates de séance et les références de catalogue.
Sur ce site, pour prolonger : notre sélection de quinze chansons pour découvrir Ringo Starr en solo, notre anatomie de sa traversée du désert, notre enquête sur le concert pour le Bangladesh, notre reconstitution du procès de 1971, notre portrait d’Allen Klein, notre enquête sur les séances d’All Things Must Pass, notre journal de production de Plastic Ono Band, notre enquête sur Run of the Mill, notre cartographie des collaborations d’après la séparation, notre panorama de la décennie 1970-1980, notre récit des douze jours où les Beatles ont perdu leur batteur, notre dossier sur les trois démissions qui ont précédé la séparation, notre dossier sur l’arrêt des tournées, notre portrait anniversaire de Ringo Starr, et l’ensemble de la biographie des Beatles sur notre dossier principal consacré au groupe.
