George Harrison et Ringo Starr : leur alliance après les Beatles, entre fidélité et liberté
George Harrison admirait profondément la batterie de Ringo Starr. Il l’avait choisi pour certaines séances de ses disques, l’avait retrouvé au Concert for Bangladesh et avait contribué à plusieurs de ses succès en solo. Pourtant, affirmer qu’il refusait de jouer avec tout ancien Beatle sauf Ringo déforme les archives. En octobre 1974, Harrison se disait même prêt à reformer un groupe avec John Lennon, tout en exprimant ses réserves envers Paul McCartney. Des studios de Londres aux Traveling Wilburys, retour sur une fidélité musicale réelle, mais moins exclusive et plus complexe que ne le raconte la légende.
Sommaire
Octobre 1974 : la déclaration qui change le sens de l’histoire
Le 23 octobre 1974, George Harrison se présente devant la presse à Los Angeles, à quelques jours de son retour sur les scènes nord-américaines. La conférence est organisée dans un climat particulier. Quatre années se sont écoulées depuis la séparation des Beatles, le public continue de réclamer une reformation et les rapports financiers entre les anciens partenaires alimentent les articles de presse. Mais Harrison souhaite surtout parler du spectacle qu’il prépare avec Ravi Shankar, de la place qu’il entend donner à la musique indienne et du collectif de musiciens qui l’entoure.
Un journaliste lui demande d’imaginer une reformation des Beatles. La réponse du guitariste n’a rien d’un manifeste définitif. Il plaisante sur les raisons financières susceptibles de pousser quatre hommes richissimes à reprendre la route, puis parle franchement de son expérience du groupe. Sa phrase la plus fréquemment reproduite oppose deux personnes précises : il se dit disposé à jouer à nouveau avec John Lennon, mais ne se voit pas rejoindre un groupe avec Paul McCartney. Il prend soin d’ajouter que son objection n’est pas personnelle, mais musicale. Dans le même échange, il souligne la valeur de Ringo Starr, dont il admire tout particulièrement le backbeat, cette frappe régulière et caractéristique sur les temps forts du rock.
Trois éléments doivent être distingués. Harrison exprime une admiration pour le jeu de Ringo. Il laisse la porte ouverte à une nouvelle collaboration avec Lennon. Et il critique la manière dont McCartney pouvait imposer sa vision musicale. Rien, dans cette séquence, ne permet de conclure que Ringo aurait été l’unique ex-Beatle avec lequel George acceptait de jouer. La formule souvent résumée en anglais par « je rejoindrais un groupe avec Ringo n’importe quand » ne doit pas prendre la place d’une déclaration d’époque vérifiable, ni effacer ce qu’Harrison dit précisément de Lennon.
La temporalité importe. Les propos sont tenus en 1974, pas à la veille de la mort de Lennon en 1980, ni lors de la création des Traveling Wilburys en 1988. Harrison a trente et un ans. Son projet du moment est une tournée exigeante, au répertoire inhabituel, avec une voix fragilisée et un dispositif scénique éloigné de celui des Beatles. Le musicien a encore le souvenir brûlant des conflits de 1969, mais il a aussi enregistré avec plusieurs de ses anciens camarades depuis la séparation. Son jugement exprime une sensibilité artistique à ce moment-là, non une clause contractuelle valable pour les trois décennies suivantes.
Son analyse du jeu de Ringo est autrement plus durable. Il insiste moins sur la virtuosité spectaculaire que sur une façon de faire respirer une chanson. Ringo, dit-il en substance, possède un backbeat exceptionnel et n’aime pas les solos de batterie. Ce détail en dit long : Harrison n’évalue pas seulement une technique, il décrit une éthique de musicien. Être un bon partenaire, pour lui, ne consiste pas à occuper toute la place. C’est savoir ce que la chanson demande, reconnaître le moment où un instrument doit intervenir et celui où il vaut mieux se taire.
Il faut se méfier, néanmoins, d’une opposition trop facile entre le « gentil Ringo » et un « Paul autoritaire ». McCartney a joué un rôle immense dans la construction sonore des Beatles, tandis que Harrison, lui aussi, pouvait défendre avec une grande ténacité ses choix de guitare, ses arrangements ou sa conception d’un disque. La question intéressante est celle du rapport à l’initiative : qui décide de l’arrangement, qui peut dire non, qui a le temps de chercher ? Ces tensions expliquent davantage les choix ultérieurs de George que la simplification en trois portraits psychologiques.
Dans un dossier consacré au Dark Horse Tour de 1974, on mesure à quel point Harrison avait alors choisi de s’éloigner du format habituel de la tournée pop. Ce choix éclaire ses paroles : il ne rejetait pas l’idée de jouer avec des partenaires, il cherchait un groupe dont l’équilibre ne lui donne pas le sentiment de revenir dans un système de rôles figés.
Avant la séparation : deux Beatles qui apprennent à s’écouter
L’arrivée de Ringo et l’invention d’un son commun
Lorsque Ringo Starr rejoint les Beatles en août 1962, George Harrison n’est plus le garçon presque débutant que John Lennon avait recruté quelques années auparavant. Il a connu les longues soirées des clubs de Hambourg, les exigences du public de Liverpool et les changements de formation. Le remplacement de Pete Best intervient alors que le groupe cherche une cohésion professionnelle nouvelle. Ringo apporte une expérience des scènes locales et un jeu immédiatement identifiable, marqué par la pulsation, la stabilité et une certaine retenue.
Dans un quatuor de rock, la guitare principale et la batterie peuvent sembler occuper deux mondes séparés. Pourtant, elles dialoguent constamment. La netteté d’un départ de batterie conditionne l’espace disponible pour une phrase de guitare ; un roulement trop appuyé peut masquer un contrechant ; un déplacement subtil de l’accent peut redonner de l’élan à une mélodie très simple. Harrison le comprend pendant des centaines de répétitions et de concerts. Avec Ringo, il partage une connaissance de la vitesse des chansons, du volume acceptable et de ce qui doit rester audible pour le public.
L’histoire retient surtout la complicité de Lennon et McCartney, qui constituent le grand moteur de composition du groupe. Mais le fonctionnement des Beatles dépend également de la conversation instrumentale entre Harrison et Starr. Dans les premiers enregistrements, les deux musiciens doivent travailler avec une économie de moyens typique de la pop britannique : quelques micros, des prises collectives, une séparation limitée des instruments et peu de possibilités de réparation. Dans ce contexte, la qualité d’un groupe est d’abord celle de quatre personnes qui peuvent jouer ensemble sans se gêner.
Le jeu de Ringo : faire avancer la chanson plutôt que se montrer
La batterie de Starr ne se résume pas à un battement mécanique. Ses entrées peuvent être légèrement différées, ses descentes de toms sont souvent chantantes, ses choix de cymbales servent les changements de structure et ses silences sont aussi reconnaissables que ses frappes. Sa particularité tient au rapport entre le geste et la mélodie. Il ne joue pas constamment comme s’il devait démontrer la même technique sur chaque titre ; il modifie le langage du kit selon le caractère du morceau.
Pour Harrison, dont le travail de guitare évolue vers des lignes plus expressives et moins chargées, ce sens du dosage est capital. Une phrase de slide prend de la force lorsqu’elle semble flotter au-dessus d’un rythme ferme. Un riff nerveux bénéficie d’un batteur qui soutient ses angles au lieu de les arrondir systématiquement. La valeur du jeu de Ringo se mesure à sa capacité de laisser ces caractères exister.
Dans les années 1965 à 1967, les Beatles sortent de l’imitation des modèles américains et expérimentent une écriture de studio de plus en plus originale. Harrison introduit le sitar et poursuit sa recherche harmonique ; Ringo accepte d’habiter des chansons aux métriques et aux ambiances parfois éloignées de son terrain naturel. Leur coopération ne suppose pas que toutes les séances se déroulent sans désaccord. Elle repose sur une expérience commune du travail : un bon disque n’est pas la somme de quatre démonstrations individuelles, mais une forme collective.
Ce point permet de comprendre pourquoi la relation survit à la séparation. George et Ringo n’ont pas besoin de retrouver le nom Beatles pour reconnaître la manière dont l’autre travaille. La confiance est antérieure à la gloire solo, aux procès et aux occasions de réunion. Elle ne suffit pas toujours à provoquer une collaboration ; elle explique en revanche pourquoi chacun sait rapidement ce qu’il peut attendre de l’autre.
Une proximité sans exclusivité
Il serait toutefois abusif d’imaginer que Harrison ne se sentait musicalement chez lui qu’avec Ringo. Dès les années Beatles, ses influences viennent d’un cercle beaucoup plus étendu : Carl Perkins, Bob Dylan, Ravi Shankar, Eric Clapton, Billy Preston et de nombreux musiciens rencontrés hors de son groupe. Harrison s’intéresse aux façons de jouer, aux personnalités et aux traditions musicales. L’amitié avec Ringo constitue un point d’ancrage dans cette ouverture, non une frontière autour d’elle.
L’opposition entre fidélité personnelle et liberté artistique naît justement de là. Harrison estime possible de conserver des liens étroits avec ses anciens partenaires sans reconstruire la structure des Beatles. Son parcours ultérieur montre qu’il peut jouer avec Starr à une date, préférer un autre batteur à la suivante et retrouver Ringo quelques années après, sans que la relation en soit démentie.
1968-1969 : une amitié éprouvée par la crise du groupe
Le départ temporaire de Ringo pendant l’Album blanc
En 1968, les Beatles enregistrent un vaste répertoire dans des conditions de plus en plus tendues. Les individualités s’affirment, les séances deviennent parfois fragmentées et chacun mesure les limites d’un fonctionnement qui a longtemps reposé sur un réflexe collectif. Ringo Starr finit par quitter momentanément les sessions de l’Album blanc. L’épisode est suffisamment documenté pour être raconté sans le réduire à une plaisanterie sur les humeurs de quatre célébrités.
Starr explique, dans des entretiens rétrospectifs, qu’il se sentait extérieur à un groupe dont les trois autres paraissaient soudés. Son étonnement fut de découvrir que chacun pouvait ressentir quelque chose de comparable. Pendant son absence, les autres poursuivent les enregistrements, mais son retour donne lieu à un geste de bienvenue particulièrement resté dans les mémoires : Harrison fait décorer la batterie et le studio de fleurs. L’anecdote, racontée par Ringo lui-même, n’est pas une preuve technique de la supériorité de sa batterie ; elle témoigne d’une attention personnelle au moment où la vie du groupe se fragilise.
La force de ce souvenir tient aussi à son absence de calcul publicitaire. Les musiciens ne savent pas encore comment sera racontée leur séparation. Starr ne peut pas prévoir que les archives sonores et filmées seront examinées pendant des décennies. Une décoration florale ne résout aucune dispute contractuelle, mais elle crée une manière de dire qu’un partenaire a manqué aux autres. Dans une formation où l’amour-propre est constamment sollicité, le geste compte.
« Octopus’s Garden » : Harrison accompagne plutôt qu’il ne s’approprie
Le lien prend une forme musicale particulière au moment où Starr travaille à « Octopus’s Garden ». L’idée initiale remonte à son séjour en Sardaigne, après son départ temporaire du groupe. L’image d’un refuge sous la mer devient une chanson légère et singulière, où l’humour masque peut-être le désir de trouver une place tranquille. Ringo apporte le noyau de son morceau ; George l’aide à résoudre certains passages harmoniques.
Les images filmées des répétitions de janvier 1969 montrent Harrison au côté de Starr, en train de contribuer au développement de la chanson. Ce n’est pas l’histoire d’un compositeur célèbre volant l’idée d’un camarade moins reconnu. C’est un cas d’entraide à l’intérieur d’un groupe dont les relations sont pourtant sous tension. Le crédit final demeure celui de Richard Starkey, nom civil de Ringo. Les archives invitent à comprendre ce qu’est une aide musicale : proposer une solution, améliorer un enchaînement, encourager quelqu’un à achever son idée.
Harrison connaissait mieux que personne la difficulté de faire entendre une composition au sein des Beatles. En soutenant le morceau de Ringo, il adopte un rôle de partenaire plutôt que celui d’un arbitre. Cette qualité sera décisive dans certaines collaborations d’après 1970, lorsque Starr aura besoin de chansons adaptées à sa voix et de producteurs capables de le mettre à l’aise.
Le départ de George en janvier 1969
Il ne faut pas isoler cet épisode de l’autre départ provisoire qui marque les sessions de Get Back. En janvier 1969, Harrison quitte à son tour les répétitions filmées, exaspéré par la dynamique du groupe et par ses propres difficultés à y faire reconnaître son travail. Le contraste entre les deux départs est instructif. Ringo doute de son appartenance au collectif ; George conteste aussi la place qu’il y occupe comme musicien et comme auteur.
Ces questions ne s’effacent pas automatiquement quand les Beatles enregistrent Abbey Road. L’album démontre qu’ils peuvent encore réaliser de la grande musique ensemble, mais l’excellence d’un disque ne suffit pas à restaurer leur mode de décision. « Something » et « Here Comes the Sun » imposent désormais George comme un compositeur de premier plan. En même temps, ce succès rend plus visible l’asymétrie passée entre son répertoire et celui du tandem Lennon-McCartney.
Le dossier de Yellow-Sub sur la reconnaissance tardive de Harrison par George Martin permet d’approfondir cette histoire des hiérarchies. La solidarité avec Ringo n’en est pas la simple conséquence automatique. Elle témoigne d’une autre manière de pratiquer la musique à l’intérieur même des Beatles : aider une chanson à exister, sans nécessairement se placer au centre de son crédit ou de son récit.
1970 : « All Things Must Pass » et la naissance d’une liberté de studio
Les démonstrations de mai, ou l’importance de ne pas confondre les versions
Pour comprendre les relations musicales d’après les Beatles, il faut revenir au printemps 1970. Harrison dispose alors d’un ensemble considérable de chansons, dont certaines ont été ébauchées ou présentées pendant les dernières années du groupe. Son ambition n’est pas de réaliser un petit disque de transition, mais de donner forme à un répertoire longtemps resté en attente. Les séances aboutiront à All Things Must Pass, publié à la fin de novembre 1970, double album de chansons accompagné d’un troisième disque de jams.
Le 26 mai 1970, aux studios EMI d’Abbey Road, Harrison présente une partie de ce matériel. Les archives de séance distinguent les démonstrations solo de celles où le compositeur est rejoint par des amis. Klaus Voormann intervient à la basse et Ringo Starr à la batterie sur certaines prises. Des titres comme « What Is Life » existent ainsi sous une forme préparatoire qui peut réunir les deux anciens Beatles. Les éditions d’archives publiées en 2021 rendent une partie de cette généalogie sonore accessible à l’auditeur contemporain.
Mais un nom inscrit sur la feuille d’une démonstration n’est pas automatiquement celui du musicien qui joue sur le master commercialisé. Cette différence est essentielle dans le cas de « What Is Life ». Les crédits de la version définitive attribuent la batterie à Jim Gordon et Alan White dans les discographies de référence, tandis que Ringo est identifié sur une démonstration précédente. L’affirmation selon laquelle il jouerait sur le succès publié ne peut donc pas être avancée sans distinguer précisément la bande dont on parle.
Le cas révèle un piège courant de la discographie : une chanson n’est pas un objet sonore unique. Elle passe par des répétitions, des essais, des réenregistrements, des prises de base, des overdubs et des mélanges successifs. Un musicien peut être présent à l’origine et absent de l’enregistrement final. Il peut même figurer sur un coffret anniversaire sans avoir joué sur la version que des millions de personnes connaissent. La fidélité artistique ne gagne rien à ce que l’on efface ces nuances.
Un album de compagnons, pas un nouveau groupe fermé
Harrison rassemble autour de lui plusieurs cercles d’amis et de collaborateurs : Eric Clapton et les musiciens liés à Derek and the Dominos, Billy Preston, Klaus Voormann, des membres de Badfinger et d’autres instrumentistes habitués des grandes séances londoniennes. Phil Spector participe à la production, qui adopte par endroits une densité sonore étrangère à la simplicité de nombreuses prises des Beatles. Les guitares et les claviers se multiplient, les chœurs renforcent l’effet de masse, les percussions trouvent une place parfois spectaculaire.
Dans ce contexte, Ringo constitue une présence appréciée, mais non exclusive. Harrison ne cherche pas à recomposer un quatuor miniature autour de sa seule guitare. Le grand nombre de participants répond à une ambition d’arrangement. Certains titres demandent une batterie sèche et efficace, d’autres un ensemble plus épais où la section rythmique se confond avec l’orchestration. Il serait contradictoire d’attribuer tout le caractère de l’album à un seul batteur alors que son esthétique repose précisément sur l’addition de personnalités.
« My Sweet Lord » expose une autre priorité : Harrison veut faire entendre la conviction spirituelle qui anime sa nouvelle écriture. « Isn’t It a Pity » transforme une méditation sur les rapports humains en vaste forme musicale. « Wah-Wah » traduit l’exaspération et le soulagement d’un artiste qui vient de retrouver sa marge de manœuvre. Aucun de ces morceaux ne se comprend complètement si l’on réduit l’album à une revanche contre ses ex-camarades. Le disque exprime surtout le désir de disposer enfin du temps et des moyens nécessaires à sa musique.
Cette indépendance n’interdit pas les souvenirs communs. Au contraire, Harrison s’entoure de musiciens qui savent enregistrer avec lui sans se demander chaque minute s’ils sont en train de refaire les Beatles. Ringo est utile parce qu’il comprend une partie de son langage, tandis que les autres apportent des couleurs que la formation originelle ne pouvait pas toujours fournir. La richesse de la distribution prouve que George n’a jamais posé la présence de Starr comme préalable absolu à son travail.
On peut prolonger l’enquête par l’histoire de la diffusion des premiers succès de George sur Apple, notamment notre étude du 45-tours « My Sweet Lord ». La réussite commerciale du disque change immédiatement le regard porté sur Harrison : il n’est plus uniquement le troisième auteur des Beatles, mais un artiste capable de soutenir à lui seul un projet d’envergure.
1971 : le Concert for Bangladesh, la confiance visible sur une grande scène
Deux concerts, une entreprise collective
Le 1er août 1971, le Madison Square Garden de New York accueille deux spectacles organisés par George Harrison et Ravi Shankar pour sensibiliser le public à la crise humanitaire du Bangladesh. L’événement engage une logistique considérable et réunit des musiciens venus d’horizons différents. Harrison ne se contente pas de chanter les succès de son disque : il rassemble un programme où des individualités majeures acceptent de participer à une œuvre commune.
Ringo Starr est bien présent. Il joue de la batterie au sein d’un ensemble qui compte également Jim Keltner aux percussions et à la batterie, Klaus Voormann à la basse, Billy Preston et Leon Russell aux claviers, et plusieurs guitaristes. Le témoignage de Voormann, longtemps proche des Beatles, confirme ce dispositif à deux batteurs. Là encore, les faits invitent à renoncer à une scène imaginaire où Ringo serait seul à assurer le rythme pendant que George se reposerait exclusivement sur lui.
Le dispositif est au contraire un excellent laboratoire pour comprendre leur complémentarité. Deux batteurs peuvent élargir la pulsation, prolonger un roulement, épaissir les refrains ou créer une sorte de mouvement collectif. Ils exigent cependant de l’écoute : si chacun joue sans tenir compte de l’autre, la musique s’alourdit. L’efficacité repose donc sur le partage du temps et sur des décisions communes, plus que sur une hiérarchie rigide entre vedettes et accompagnateurs.
La présence de Ringo possède aussi une valeur symbolique. Moins de deux ans après la fin des activités régulières des Beatles, deux anciens membres du groupe se retrouvent sur scène devant une foule considérable. Ils ne présentent pas cette apparition comme une reformation. Ils mettent leur notoriété au service d’une cause et acceptent de se fondre dans un plateau où Bob Dylan, Billy Preston et d’autres artistes ont également leur propre espace.
Ringo chante « It Don’t Come Easy »
Starr ne reste pas enfermé derrière ses fûts. Il interprète « It Don’t Come Easy », succès récent auquel Harrison a apporté une contribution décisive. Le morceau fait entrer dans le concert une énergie de single rock immédiatement familière. Il permet surtout au batteur devenu chanteur solo de prendre la parole en son nom. Cette redistribution des rôles est l’un des plus beaux détails de la soirée : George dirige un événement, mais il donne aussi à son ancien camarade la possibilité d’exister au premier plan.
La performance n’est pas celle d’une mécanique parfaite. Comme dans les meilleurs concerts de cette période, les aspérités de la scène demeurent perceptibles. L’intérêt historique n’est pas de rechercher un sans-faute inaccessible, mais de regarder comment des musiciens habitués aux contraintes du studio s’adaptent à l’incertitude d’un spectacle exceptionnel. Harrison doit chanter, jouer, annoncer les invités et maintenir la cohérence du programme. Starr doit participer à la section rythmique et assumer son propre numéro.
Le geste de George révèle une certaine conception de l’amitié musicale. Aider Ringo ne signifie pas faire à sa place. Cela peut consister à lui donner une bonne chanson, à lui aménager un espace dans un concert prestigieux ou à choisir un arrangement qui met en avant son accent vocal plutôt que ses limites. Cette philosophie n’a rien d’exclusif : Harrison peut la pratiquer avec Ringo et l’étendre à d’autres, comme le démontre la place offerte à Billy Preston pendant la même soirée.
Le concert devient ensuite un album et un film, dont l’histoire de diffusion et les difficultés financières dépassent le strict cadre musical. Notre enquête sur les complications fiscales du Concert for Bangladesh rappelle que cette entreprise humanitaire exigeait aussi des compétences administratives que les musiciens ne possédaient pas toujours. Le lien avec Ringo s’inscrit dans cette ambition : la célébrité du groupe est mise au service d’un événement plus large que la carrière de chacun.
La scène ne prouve pas une préférence absolue
Il reste tentant de transformer chaque photographie de George et Ringo ensemble en indice d’un serment artistique. Mais une scène est toujours un assemblage de nécessités : disponibilité des participants, répétitions, faisabilité des arrangements et circonstances humaines. Si Ringo répond présent en août 1971, cela ne signifie pas qu’il sera disponible ou requis lors de toutes les autres entreprises de Harrison. La distinction peut sembler prosaïque ; elle est pourtant indispensable à une histoire musicale qui ne confond pas affection et feuille de service.
« It Don’t Come Easy » : quand George soutient la carrière de Ringo
Une chanson, plusieurs séances et une signature discutée
L’une des preuves les plus convaincantes de la confiance entre Harrison et Starr ne se trouve pas dans la discographie de George, mais dans celle de Ringo. « It Don’t Come Easy » devient en 1971 un succès majeur pour le batteur, alors que les quatre anciens Beatles expérimentent chacun les possibilités d’une carrière indépendante. Le crédit d’auteur porte le nom de Richard Starkey. Pourtant, les récits des séances et les témoignages ultérieurs accordent à Harrison un rôle créatif très important, allant au-delà de la simple présence d’un guitariste invité.
La genèse s’étend sur plusieurs tentatives. Le 18 février 1970, une séance aux studios EMI se déroule sous la direction nominale de George Martin. Harrison intervient concrètement auprès des instrumentistes et participe à la construction du morceau ; Klaus Voormann joue de la basse et Stephen Stills est présent au piano. D’autres versions et des réenregistrements suivent, jusqu’à l’enregistrement exploité pour le single. Ce parcours explique les divergences parfois observées dans les crédits de personnel lorsque des auteurs mélangent la première version, les essais intermédiaires et le master final.
On doit résister à la tentation de déclarer que George a tout écrit et que Ringo n’a fait que chanter. Starr a bien une part dans la naissance du titre, même si plusieurs observateurs et ses propres déclarations ultérieures attribuent une assistance décisive à Harrison. La formulation la plus exacte consiste à distinguer le crédit officiel, qui reste celui de Starkey, et l’aide substantielle de George à l’écriture, à l’arrangement et à la production. L’écart entre ces deux niveaux n’est pas une anomalie isolée : la pop des années 1960 et 1970 regorge de contributions amicales qui n’ont pas toujours été reflétées dans les registres d’édition.
Le timbre de Ringo comme centre de l’arrangement
« It Don’t Come Easy » est construit pour être reconnu rapidement. Un riff de guitare vigoureux annonce la chanson, la batterie ancre le tempo et la ligne de chant avance avec une franchise sans effet de virtuosité. La voix de Starr n’a pas l’extension mélodique de celle de McCartney ni l’incisivité de Lennon ; elle dispose en revanche d’une couleur humaine et légèrement rugueuse qui rend crédible la simplicité du propos. Harrison comprend cet avantage et ne cherche pas à faire interpréter à son ami une chanson qui aurait exigé un autre personnage vocal.
La production enveloppe donc cette voix sans la noyer. Les guitares entretiennent un sentiment de mouvement, les interventions instrumentales occupent les espaces disponibles et le refrain s’imprime grâce au rythme plus qu’à l’acrobatie harmonique. Cet équilibre pourrait sembler naturel une fois le disque achevé. Les différentes tentatives d’enregistrement rappellent qu’il a demandé des décisions et des reprises.
Le succès commercial du 45-tours confirme que Ringo peut exister en dehors du répertoire collectif. La réussite ne lui offre évidemment pas la même autonomie d’auteur que celle de Lennon ou de McCartney ; elle lui donne une identité discographique et un répertoire personnel. Harrison joue ici un rôle de passeur. Il transfère une partie de son savoir-faire de compositeur et de producteur vers un ami qui ne prétend pas devenir le nouveau centre de la pop britannique.
La générosité artistique ne doit pas devenir une légende commode
L’histoire est suffisamment belle pour se passer de l’idée qu’Harrison aurait effacé volontairement son nom de tous les crédits pour des raisons purement fraternelles. Une telle motivation peut être plausible, mais elle demande une attestation. Les pratiques d’édition, les arrangements informels et les souvenirs racontés des années plus tard ne livrent pas toujours un tableau complet des choix faits dans un studio. L’essentiel, lui, est solide : Harrison a énormément contribué à la création et à l’identité sonore du titre.
Ce soutien produit une conséquence moins souvent soulignée. Ringo devient lui aussi un partenaire susceptible d’apporter à George autre chose qu’un coup de main instrumental. Les deux hommes découvrent un rapport de production et d’amitié qui n’exige plus l’existence du groupe Beatles. L’un peut être l’auteur ou le directeur musical, l’autre le chanteur et le batteur, puis les rôles changent lors du disque suivant.
Le succès de « It Don’t Come Easy » prépare ainsi la logique du grand album Ringo de 1973, où plusieurs anciens Beatles contribuent séparément à des chansons sans reconstituer officiellement le quatuor. On retrouve cette histoire dans notre étude du parcours de Ringo dans les classements de 1971 à 1975, qui replace ses disques au sein d’une concurrence particulièrement riche entre les carrières solo.
1973 : « Photograph » et l’album « Ringo », une fraternité qui compose
Quand George et Ringo signent ensemble
Si « It Don’t Come Easy » suscite des discussions à propos des auteurs réels, « Photograph » fournit un cas plus simple. Le single, sorti en 1973, porte les noms de George Harrison et Richard Starkey au crédit d’écriture. Il devient l’un des titres emblématiques de Ringo, avec une mélodie nostalgique et une production qui amplifie son émotion sans l’étouffer. Harrison n’est pas simplement invité à poser une guitare sur un enregistrement déjà constitué : il participe à la conception de la chanson et à son expression.
Le thème du souvenir prend une résonance particulière dans la trajectoire des deux hommes. Depuis la séparation, chaque ancien Beatle découvre que son passé collectif peut devenir à la fois une ressource et une prison. « Photograph » travaille cette tension dans un registre intime. Il ne raconte pas une négociation de contrat ni une querelle de studio, mais la manière dont une image fixe conserve la trace d’une absence. Les arrangements de cordes et la section rythmique lui donnent une dimension ample, tandis que le chant de Starr reste sans affectation.
Les crédits de la séance du 9 mars 1973 signalent Ringo à la batterie, avec Jim Keltner, et Harrison à la guitare acoustique à douze cordes et aux harmonies. Cette coexistence de plusieurs batteurs suffit à rappeler que l’amitié des ex-Beatles ne reposait pas sur une volonté d’exclure les professionnels extérieurs. L’album est produit par Richard Perry, dont la contribution est centrale. Il serait erroné de présenter toutes les réussites de Ringo comme si George en était l’unique architecte.
Un disque que traversent les anciens Beatles
L’album Ringo, publié en 1973, a souvent été décrit comme l’occasion d’un rassemblement des anciens camarades. L’expression est juste à condition de conserver sa précision : il ne s’agit pas d’une séance réunissant les quatre Beatles autour d’une même chanson. Lennon fournit « I’m The Greatest » et participe à son enregistrement avec Starr et Harrison, tandis que McCartney contribue à d’autres titres du disque. La participation de chacun appartient à un ensemble de sessions distinctes.
« I’m The Greatest » mérite une attention particulière. John Lennon y joue du piano et chante des harmonies, George Harrison intervient aux guitares, Klaus Voormann tient la basse et Ringo Starr assure le chant et la batterie. Billy Preston ajoute des claviers. La combinaison est presque celle d’un retour des Beatles, mais le morceau conserve une identité propre, fondée sur l’humour de Lennon et la personnalité de Starr. L’absence de McCartney sur ce titre n’autorise pas à conclure à une hostilité durable de tous les autres à son égard.
Dans le studio de Richard Perry, chacun vient apporter sa contribution à un projet conduit au nom de Ringo. Cette répartition libère les participants de la pression qui entourerait une annonce officielle de reformation. Les musiciens peuvent se retrouver et faire de la musique sans accepter d’avance toutes les obligations d’un groupe : album, promotion, tournée, répartition des droits, pouvoir de décision.
« Sunshine Life for Me » et « You and Me (Babe) »
Harrison ne se limite pas au tube « Photograph ». Il fournit aussi « Sunshine Life for Me (Sail Away Raymond) », qui intègre une couleur folk et country singulière, et participe à l’écriture de « You and Me (Babe) », chanson de clôture de l’album. On perçoit ici sa capacité à ajuster son langage musical au personnage de Ringo : le ton est plus léger et plus collectif que certaines méditations spirituelles de ses propres disques.
La chanson de clôture possède une dimension de remerciement. L’album réunit de nombreux artistes, chacun ayant laissé une marque sans effacer l’interprète principal. Ce modèle annonce, à petite échelle, des collaborations plus tardives où la notoriété individuelle n’empêche pas l’envie de partager le crédit symbolique d’un morceau. Cela ne fait pas de Harrison un artiste dépourvu d’ego, notion trop simple pour décrire un professionnel aussi exigeant. Mais il sait, lorsqu’il le souhaite, construire un espace dans lequel un partenaire peut briller.
L’année 1973 interdit aussi l’interprétation d’une hostilité absolue entre tous les ex-Beatles. Des relations et des gestes de solidarité subsistent malgré les litiges. George peut soutenir Ringo et collaborer avec John sur un titre, pendant que Paul poursuit sa propre trajectoire. Le réseau n’est pas rompu ; il s’est transformé. Il faut l’étudier morceau par morceau plutôt que chercher à lui appliquer un verdict unique sur les amitiés.
La leçon discographique est claire : lorsque Harrison travaille avec Starr, il peut devenir compositeur, producteur, guitariste, choriste ou simple soutien. Cette variété explique mieux la durée de leur relation que l’idée d’un batteur constamment convoqué pour jouer derrière son ancien partenaire.
« Give Me Love » : pourquoi un disque de George peut raconter autre chose que Ringo
La précision des crédits n’est pas un détail pour spécialistes
Le récit selon lequel Starr serait le batteur de la majorité des grands succès de Harrison présente un danger particulier : il pousse à lire rétrospectivement chaque morceau comme une preuve de leur amitié. « Give Me Love (Give Me Peace on Earth) » en offre la correction la plus nette. Le titre, publié en 1973 sur Living in the Material World, repose sur une batterie jouée par Jim Keltner. Les sources consacrées aux séances du 9 octobre 1972 permettent même de suivre la construction de la bande, avec Klaus Voormann à la basse, Nicky Hopkins au piano, Gary Wright à l’harmonium et Harrison à la guitare.
Ce constat n’enlève rien à Ringo, qui contribue par ailleurs à des sessions de l’album. Il rappelle seulement que les crédits sont attachés à des titres et à des prises, pas à une réputation globale. L’erreur est d’autant plus trompeuse que « Give Me Love » constitue l’un des sommets de Harrison comme chanteur, guitariste slide et auteur de chansons spirituelles. Attribuer sans preuve son rythme à Starr revient aussi à effacer la contribution essentielle de Keltner, autre musicien important dans l’univers de George.
La différence de toucher mérite d’être entendue. Sur « Give Me Love », Keltner développe un accompagnement subtil et syncopé, dont les détails s’enroulent autour de la guitare plutôt que de simplement compter les temps. Il a évoqué lui-même, des années plus tard, le travail demandé par cette partie. L’intérêt de cette source directe est de montrer que les arrangements les plus apparemment simples peuvent exiger une mise au point précise. La réussite du morceau ne tient ni à l’identité légendaire d’un instrumentiste ni à la quantité de notes jouées.
Deux batteurs complémentaires, non interchangeables
Starr et Keltner ont des parcours et des signatures différents. Le premier est reconnu pour sa façon de sculpter des motifs immédiatement mémorisables au service d’une chanson. Le second est un musicien de studio extrêmement adaptable, capable de faire varier l’assise d’un morceau à l’aide de nuances de frappe et de déplacements rythmiques. Harrison n’a jamais eu besoin de choisir une fois pour toutes entre deux qualités aussi utiles. Il pouvait même les réunir, comme lors du Concert for Bangladesh.
Il n’existe pas de méthode sérieuse permettant d’attribuer un titre à un batteur par une simple impression d’écoute, indépendamment des données documentaires. Les micros, le mixage, la compression, la salle, le kit et les éventuels overdubs transforment le son. On peut reconnaître certaines habitudes de jeu, mais leur identification ne remplace pas les documents de production. Et quand plusieurs batteurs interviennent, l’écoute devient encore plus complexe.
En expliquant ces différences aux lecteurs, on corrige une idée souvent véhiculée par les récits viraux : la valeur artistique de l’amitié Harrison-Starr serait quantifiable au nombre de grands succès sur lesquels l’un accompagne l’autre. Elle apparaît au contraire dans des projets choisis, dans des gestes d’entraide et dans la capacité à se retrouver après des années, sans interdiction de travailler ailleurs.
Un langage spirituel où la batterie reste humaine
Le titre « Give Me Love » ne demande pas la puissance d’un morceau de hard rock. La batterie y possède la fonction délicate de soutenir une prière sans en faire un hymne pesant. La slide de Harrison s’élève comme une deuxième voix, la basse de Voormann conserve une continuité très souple et les claviers remplissent l’espace avec discrétion. C’est la somme de ces choix qui crée la sensation d’apaisement.
Le lien musical entre George et Keltner ne constitue donc pas une exception gênante à effacer pour protéger une belle anecdote. Il fait partie de l’histoire. Harrison cherchait des partenaires capables de servir ses chansons. Ringo fut l’un des plus précieux ; Keltner en fut un autre. La distinction est au cœur même de ce que Harrison défendait dans son appréciation du backbeat : ce qui compte d’abord est la justesse du geste, pas la célébrité du nom imprimé au dos d’une pochette.
Pour les collectionneurs, notre page sur les éditions internationales du single « Give Me Love » permet de suivre une autre dimension de la carrière du morceau : sa circulation sur Apple Records, indépendamment des questions de personnel de studio.
1974 : le refus de retrouver Paul et le choix réel des musiciens de tournée
La formule sur McCartney, replacée dans son contexte
On revient inévitablement à la conférence de presse du 23 octobre 1974. Harrison y présente Paul McCartney comme un bon bassiste, mais ajoute qu’il le trouve parfois envahissant musicalement. Le qualificatif vise le rapport au jeu et à l’organisation d’un groupe. Il ne permet pas de conclure qu’Harrison nie le talent de Paul, qu’il le déteste ou qu’il refuse toute relation humaine avec lui. De la même façon, se dire prêt à travailler avec John Lennon ne signifie pas qu’un projet concret de nouveau groupe ait été négocié.
Depuis la fin des années 1960, Paul est souvent celui qui apporte une structure très précise aux séances, propose des changements d’arrangement et pousse les autres à reprendre une prise. Cette méthode a produit certains des chefs-d’œuvre des Beatles. Elle a aussi pu devenir difficile à accepter pour un musicien comme Harrison, qui voulait désormais disposer pleinement de ses propres choix artistiques. Le conflit n’oppose pas simplement un génie créatif à un compagnon docile ; il oppose plusieurs manières de fabriquer un disque.
Harrison ne renonce pas à l’exigence. Il sait lui-même imposer une direction lorsqu’il produit un album ou conduit une tournée. La différence est que, passé 1970, il n’a plus envie d’être automatiquement placé dans la position du guitariste chargé d’exécuter une décision prise par d’autres. Sa réserve envers une nouvelle collaboration régulière avec McCartney traduit cette volonté d’autonomie.
Andy Newmark et Willie Weeks, la vraie section rythmique de la tournée
La tournée nord-américaine de 1974 fournit une vérification pratique de la thèse d’une fidélité exclusive. Harrison n’y emmène pas Ringo Starr comme batteur permanent. À la conférence de presse, il explique même avoir rencontré récemment Andy Newmark et Willie Weeks, qui forment la base de sa section rythmique. Newmark assure la batterie, Weeks tient la basse ; Jim Keltner rejoindra aussi le dispositif au cours de la tournée.
Si George avait posé la présence de Starr comme une condition indispensable à sa sécurité sur scène, comment comprendre qu’il entreprenne l’une des tournées les plus importantes de sa carrière sans lui ? La réponse est simple : cette condition n’existait pas. Harrison aimait jouer avec Ringo, mais il travaillait selon les disponibilités, les affinités et les exigences du projet. Sa confiance pouvait se construire avec des musiciens qu’il connaissait depuis peu.
Les programmes de 1974 mêlent chansons personnelles, interventions de Billy Preston et séquences consacrées à Ravi Shankar. L’audace du dispositif provoque des réactions contrastées. Une partie du public vient pour entendre l’ancien Beatle rejouer ses succès ; Harrison propose un spectacle dont les ambitions spirituelles et interculturelles bousculent cette attente. Dans ce contexte, la qualité de l’accompagnement dépend autant de la discipline d’ensemble que de l’identité d’un participant.
L’événement montre aussi qu’Harrison est parfois plus confortable dans la préparation d’un projet que dans son exposition médiatique. Il doit répondre aux attentes contradictoires du public, des journalistes et de sa propre conception artistique. Sa voix est éprouvée, ses choix sont discutés, mais il continue de défendre la présence de la musique indienne et l’idée d’une scène partagée.
John Lennon n’est pas exclu de l’équation
Le passage généralement oublié de la conférence de presse concerne Lennon. Harrison dit qu’il serait prêt à rejoindre un groupe avec lui. L’idée ne se concrétise pas, mais elle rappelle que leur collaboration avait déjà survécu à la séparation. Harrison joue notamment sur l’album Imagine de Lennon, en 1971. Les anciens partenaires peuvent donc renouer musicalement sans que cela impose de reconstruire la marque Beatles.
Il faut éviter d’opposer un Lennon idéal à un McCartney caricatural. Les rapports entre John et George ont eux aussi connu des périodes d’incompréhension, notamment sur la place de la spiritualité ou sur les obligations mutuelles. L’indulgence exprimée en 1974 témoigne d’un moment, non d’une entente sans faille. Et les années suivantes montreront que les chemins de George et de Paul ne sont pas aussi définitivement séparés que le laissent croire certaines anecdotes.
Une biographie précise doit se garder de transformer des phrases d’interview en lois permanentes. Les musiciens parlent sous le coup d’une humeur, d’un conflit ou d’une question insistante. Leur œuvre, leurs collaborations et leurs gestes ultérieurs éclairent ensuite la portée réelle de ces mots. Pour Harrison, les faits de la tournée de 1974 sont aussi instructifs que la déclaration qui la précède.
1980-1981 : « All Those Years Ago » et « Wrack My Brain »
Après la mort de John Lennon, les anciennes frontières se brouillent
Le 8 décembre 1980, l’assassinat de John Lennon bouleverse profondément ses proches et le monde de la musique. Harrison est déjà engagé dans la préparation de l’album Somewhere in England. L’une de ses chansons, « All Those Years Ago », a connu une histoire particulière : initialement envisagée pour Ringo Starr, elle est transformée en hommage à Lennon. Cette métamorphose rappelle que les chansons circulent entre les projets et que leur sens peut changer radicalement à la lumière des événements.
Sur la version publiée en 1981, Starr tient la batterie. Mais l’enregistrement révèle une autre réalité décisive pour notre sujet : Paul McCartney, Linda McCartney et Denny Laine y ajoutent des chœurs. Une chanson de Harrison, adressée à Lennon et construite sur une participation de Ringo, accueille donc également Paul. L’image est aux antipodes d’un monde dans lequel George aurait refusé par principe toute contribution de l’ancien bassiste des Beatles.
Il ne s’agit pas d’une reformation : Lennon n’est plus là et les interventions ont lieu à des moments différents. Pourtant, la chanson possède la force d’une réunion symbolique. Les voix et les instruments viennent de plusieurs trajectoires solo ; ils convergent vers un hommage commun. La douleur produit une occasion de dépasser certaines distances sans faire disparaître les désaccords anciens.
L’écoute met en évidence un équilibre délicat. Les paroles peuvent être jugées directes et très liées aux circonstances, mais l’arrangement conserve une énergie de pop qui empêche le morceau de devenir uniquement une élégie. Le rythme de Starr, la guitare de Harrison et les chœurs rappellent un langage partagé, celui qu’ils ont élaboré durant les années Beatles. Cette familiarité ne signifie pas que le groupe serait redevenu possible ; elle donne simplement au titre une cohérence affective rare.
Harrison écrit et produit « Wrack My Brain » pour Ringo
À la même époque, Harrison travaille pour le disque Stop and Smell the Roses de Starr. Il compose et produit « Wrack My Brain », publié en single en 1981. Le titre traite avec ironie de la difficulté à répondre aux attentes de l’industrie musicale. Ce n’est pas une grande déclaration sentimentale : c’est une chanson nerveuse, relativement brève, conçue pour la personnalité de son interprète.
L’album de Ringo fait appel à plusieurs producteurs et collaborateurs, dont Paul McCartney. Le projet se construit comme un réseau de contributions distinctes plutôt que comme le travail d’un unique mentor. Ce détail permet de dépasser le portrait d’un Starr qui n’aurait été musicalement loyal qu’à George. Ringo reste au contact de plusieurs amis, prend des décisions et sollicite des chansons auprès de talents très différents.
Le rôle de Harrison sur « Wrack My Brain » est néanmoins significatif. Une décennie après « It Don’t Come Easy », il répond toujours à la demande de son ancien partenaire, lui donne du matériel original et s’implique dans la production. Leur entente ne repose pas sur la nostalgie d’un groupe disparu, mais sur des gestes de travail renouvelés. Dans une carrière musicale, cette disponibilité compte souvent plus qu’une déclaration spectaculaire.
Une nouvelle géographie des relations entre les Beatles
Les échanges du début des années 1980 montrent la difficulté de raconter les quatre trajectoires en termes de camps adverses. Ringo enregistre des chansons de plusieurs anciens camarades ; George compose un hommage à Lennon sur lequel Paul chante ; les carrières de chacun répondent à des choix personnels, à des calendriers de studio et à des événements imprévus. À travers ces déplacements, le nom Beatles reste un patrimoine commun, mais il ne détermine plus à lui seul l’identité artistique de chaque participant.
La collaboration Harrison-Starr demeure l’un des fils les plus continus de cette histoire. Elle n’est pourtant ni uniforme ni permanente. Les deux hommes peuvent traverser des périodes sans enregistrement commun, puis se retrouver autour d’une chanson, d’un événement ou d’un projet. Voilà ce que signifie une fidélité durable : non pas exiger la présence constante de l’autre, mais préserver la possibilité de travailler ensemble lorsque les circonstances s’y prêtent.
La preuve la plus forte contre le récit d’une opposition absolue à McCartney se trouve donc paradoxalement dans une chanson où Ringo participe aussi. « All Those Years Ago » réunit des gestes d’affection envers un absent et des contributions de vivants qui n’avaient pas toujours su s’entendre. L’émotion de l’hommage a rendu possible ce que des années de spéculation sur une reformation n’avaient pas obtenu : une coopération sans grand manifeste préalable.
1987 : « Cloud Nine » et « When We Was Fab », une mémoire partagée sans imitation servile
Jeff Lynne et la redécouverte du plaisir de travailler en équipe
À la seconde moitié des années 1980, George Harrison connaît une nouvelle période de visibilité. Son album Cloud Nine, réalisé avec Jeff Lynne, lui permet de renouer avec le succès commercial et avec un son de studio qui associe des influences familières à une production plus contemporaine. La présence de Lynne est importante : Harrison découvre un partenaire qui admire l’héritage des Beatles, mais avec lequel il peut discuter d’égal à égal dans un projet dont il reste la figure principale.
Leur entente ne relève pas d’une absence magique de désaccords. Comme tout travail en studio, elle nécessite des décisions sur les tempos, les arrangements, les harmonies, la manière de chanter et la densité des instruments. La différence est que Harrison peut accepter la contradiction comme une proposition artistique plutôt que comme le rappel d’une ancienne hiérarchie. Lynne devient ainsi l’un des collaborateurs déterminants de la dernière grande phase de sa carrière.
Ringo Starr apparaît sur « When We Was Fab », chanson signée Harrison et Lynne qui évoque avec humour les années Beatles. Sa participation n’est pas un détail de casting : le morceau réfléchit justement à la manière dont le passé devient un récit public. Il convoque des sonorités psychédéliques, des effets de studio et une mise en scène de la mémoire musicale. Dans ce décor, la batterie de Ringo apporte une trace vivante de l’expérience collective plutôt qu’une imitation commandée à un instrumentiste extérieur.
Le clip transforme la nostalgie en théâtre musical
Le film promotionnel de « When We Was Fab », réalisé par Godley & Creme, joue avec les signes de la célébrité : accessoires, apparitions, silhouettes et références visuelles s’accumulent dans une scène volontairement fantaisiste. Ringo y apparaît auprès de George, tandis que d’autres collaborateurs, dont Jeff Lynne, participent à ce petit théâtre. L’humour évite au morceau de devenir une célébration solennelle de la Beatlemania.
La chanson n’est pas une supplique pour retrouver le groupe. Elle considère le passé avec une distance amusée. Les Beatles appartiennent désormais à la mémoire populaire, et Harrison semble comprendre que ce patrimoine peut nourrir des chansons sans dicter les décisions du présent. Faire jouer Ringo sur le titre est une manière d’assumer ce passé ; collaborer avec Lynne, d’en sortir.
Le disque éclaire également l’évolution du rôle de la production. Aux débuts des Beatles, la recherche d’un son de groupe passait surtout par la prise collective, le travail de George Martin et des ingénieurs EMI. En 1987, les possibilités de montage, de superposition et de traitement des instruments ont transformé le métier. La présence d’un ancien partenaire n’implique plus la reconstitution des conditions de 1963 ou de 1969. Harrison peut choisir un alliage de signatures sonores et de technologies nouvelles.
Rejouer ensemble n’est pas se remettre sous contrat
Il faut aussi distinguer le plaisir d’une séance du désir de reformer un groupe permanent. Sur « When We Was Fab », Starr retrouve un vieil ami, joue de la batterie et participe à une œuvre qui regarde en arrière. Aucun de ces gestes ne prouve qu’il souhaite redevenir le batteur d’un groupe conduit par Harrison à plein temps. Il est lui-même chanteur, artiste solo et, bientôt, directeur de ses propres All-Starr Bands.
De son côté, George n’est plus l’homme de 1974. La disparition de Lennon a modifié le sens de toute éventuelle reformation des Beatles. Harrison a connu des périodes de succès et de retrait, a développé son propre studio et a consolidé son rapport à la vie privée. La collaboration avec Ringo apporte une forme de continuité rassurante, mais elle prend désormais place dans une carrière où l’autonomie est acquise.
Le recours à Jeff Lynne annonce la naissance des Traveling Wilburys. Il invite à élargir la question : et si le véritable critère de Harrison n’avait jamais été un nom inscrit sur une ancienne pochette, mais une manière de composer et d’enregistrer ensemble ? Ce déplacement fait apparaître la cohérence de ses choix, du Concert for Bangladesh à ses dernières collaborations : il aime les musiciens qui apportent beaucoup sans transformer chaque séance en lutte pour la première place.
1988 : les Traveling Wilburys, le groupe idéal sans Ringo
Une face B devenue l’origine d’un collectif inattendu
Au printemps 1988, une demande assez ordinaire de maison de disques déclenche une aventure qui semble contredire le récit d’une loyauté exclusive. On demande à George Harrison d’enregistrer une chanson supplémentaire pour accompagner un single tiré de Cloud Nine. Il retrouve Jeff Lynne, puis Tom Petty, Roy Orbison et Bob Dylan. Le résultat, « Handle With Care », dépasse rapidement le statut prévu de face B. Mo Ostin, dirigeant de Warner Bros., racontera combien il lui paraissait dommage de laisser ce morceau dans l’ombre d’un single.
Les cinq musiciens décident finalement d’enregistrer un album. Ils inventent des pseudonymes, acceptent de partager la vedette et créent l’identité délibérément légère des Traveling Wilburys. Le groupe réunit donc Harrison, Lynne, Dylan, Petty et Orbison. Ringo Starr n’en est pas membre. Et cette absence n’empêche en aucune manière George de profiter pleinement de l’expérience.
La contradiction est apparente seulement si l’on prend au pied de la lettre une formule virale. Harrison n’a jamais eu besoin de la présence de Ringo pour être heureux dans un groupe. Ce qu’il apprécie dans les Wilburys, c’est un fonctionnement où chacun peut apporter une chanson, une voix, une idée ou un arrangement sans demander la direction permanente de l’ensemble. L’amitié joue un rôle, mais la confiance se manifeste sous une forme nouvelle, moins liée à son propre passé de Beatle.
Le témoignage de Mo Ostin et la place de Harrison
Mo Ostin décrit le projet comme une heureuse conjonction de circonstances. Il insiste aussi sur le talent de Harrison pour rapprocher des personnalités très connues et faire naître une ambiance détendue. Il ne faudrait pas transformer ce souvenir en preuve que les cinq artistes n’ont jamais discuté ou négocié. La notion d’absence d’ego décrit surtout un idéal de travail et un climat général, non un monde où les intérêts et les caractères humains auraient disparu.
Le rôle de George reste moteur. C’est lui qui participe à la naissance du projet, convainc ses partenaires de poursuivre et aide à préserver la cohérence de l’ensemble. Mais il ne se présente pas comme un chef tout-puissant donnant des instructions à quatre accompagnateurs. Roy Orbison conserve son exceptionnelle identité vocale ; Dylan apporte sa langue et sa façon de chanter ; Petty introduit son naturel rock américain ; Lynne assure une partie essentielle du liant musical et de la production.
L’expérience rappelle, par certains aspects, celle du Concert for Bangladesh : Harrison utilise sa capacité à rassembler des artistes. La différence est de taille. Le concert de 1971 répondait d’abord à une urgence humanitaire, alors que les Wilburys naissent d’un plaisir de studio, d’un morceau écrit collectivement et d’une volonté d’échapper aux codes habituels des carrières solo.
Jim Keltner aux percussions : une autre mise au point nécessaire
Les crédits de « Handle With Care » indiquent notamment Jim Keltner à la batterie, avec Ray Cooper aux percussions. L’absence de Ringo se situe donc jusque dans la section rythmique du titre fondateur. Le résultat est pourtant un morceau immédiatement cohérent, vif et mélodique, dont les interventions successives des chanteurs deviennent la signature. Ce détail n’affaiblit pas la valeur de Starr. Il démontre que Harrison recherchait des partenaires adaptés à un contexte, pas une distribution invariable.
Les Wilburys remettent aussi en question l’idée que toute association de grands musiciens serait fatalement une lutte de pouvoir. Les cinq participants sont célèbres, ont connu des succès considérables et possèdent leurs habitudes. Mais le projet leur permet de se mettre au service d’une identité commune sans y abandonner leurs parcours personnels. C’est peut-être le résultat le plus abouti de l’apprentissage d’Harrison après la séparation des Beatles.
Notre dossier consacré à l’album Traveling Wilburys Vol. 3 de 1990 éclaire la continuation du groupe après la mort de Roy Orbison. Le disque démontre que la solidarité du collectif pouvait survivre à une disparition, même si la formation et son équilibre émotionnel étaient irrémédiablement transformés.
1991 : Harrison reprend la route avec Eric Clapton, sans Ringo Starr
Le Japon et une nouvelle manière de jouer ses chansons
En décembre 1991, George Harrison entreprend une série de douze concerts au Japon avec Eric Clapton et les musiciens de sa formation. C’est son retour majeur sur scène depuis la tournée nord-américaine de 1974. L’événement devient la matière de l’album Live in Japan, publié en 1992. Cette tournée est un second test décisif pour l’idée selon laquelle Harrison aurait exigé Ringo derrière lui pour se sentir en sécurité musicalement.
Le batteur du groupe est Steve Ferrone, accompagné de Ray Cooper aux percussions. Nathan East tient la basse, tandis que Chuck Leavell et Greg Phillinganes travaillent aux claviers. Clapton partage les guitares avec Harrison et Andy Fairweather Low, et plusieurs choristes renforcent le dispositif. La formation est expérimentée, largement issue de l’environnement professionnel de Clapton et parfaitement capable de porter un vaste répertoire.
Ferrone a raconté dans un entretien comment le projet avait pris forme : Harrison se demandait avec quel groupe partir au Japon, et Clapton lui avait proposé de s’appuyer sur ses propres musiciens. Le récit est précieux parce qu’il restitue la dimension pratique du choix. Les plus grands artistes ne prennent pas toutes leurs décisions sur la base d’une théorie psychologique de l’amitié. Ils doivent trouver des personnes libres aux bonnes dates, capables de répéter et de jouer les chansons correctement.
Revisiter « What Is Life » et « Give Me Love » avec d’autres mains
Sur scène, Harrison reprend des chansons des Beatles et de sa carrière solo, dont « What Is Life », « Give Me Love », « My Sweet Lord » et « While My Guitar Gently Weeps ». Chaque titre a déjà une histoire discographique complexe. Les versions de 1991 ajoutent une nouvelle étape : le répertoire passe entre les mains de musiciens qui n’ont pas nécessairement participé aux originaux.
Le cas est particulièrement intéressant pour une comparaison de sections rythmiques. On peut écouter la manière dont Ferrone et East installent la pulsation, la régularité des fins de phrases et les accents des refrains, puis revenir aux masters studio et à leurs interprètes. Cette comparaison fait entendre les transformations dues à l’époque, au concert et aux arrangements. Elle n’autorise pas à conclure que toute différence vient du seul batteur.
Une chanson sur scène dépend de la sonorisation, des tempos choisis, de la place laissée aux solos et du niveau d’énergie exigé pendant deux heures. La batterie répond à tous ces paramètres. Ferrone ne reproduit pas mécaniquement les habitudes de Starr ou de Keltner ; il sert un groupe qu’il connaît bien et s’adapte au chanteur invité. Ce professionnalisme correspond précisément au type de qualité que Harrison admire dans un accompagnateur.
Le bonheur musical ne se mesure pas à la distribution
Il serait excessif d’affirmer que la tournée de 1991 représente un bonheur sans réserve. Les souvenirs des musiciens permettent de saisir un climat, pas de sonder les émotions de George à chaque concert. Mais le fait est incontestable : Harrison accepte de parcourir le Japon en compagnie d’une formation dont Ringo ne fait pas partie, et les concerts sont suffisamment importants dans sa carrière pour donner lieu à un album officiel.
Ce choix rappelle que l’admiration pour Starr et la confiance envers d’autres batteurs ne s’excluent pas. La musique ne fonctionne pas comme une compétition à élimination directe dans laquelle choisir Ferrone reviendrait à désavouer Ringo. Harrison peut souhaiter retrouver le toucher d’un ami sur un disque particulier et avoir besoin, pour une tournée, d’une équipe déjà rodée à la scène.
Le précédent de 1974 et le retour de 1991 encadrent ainsi une large période. Dans les deux cas, Harrison choisit des musiciens extérieurs aux Beatles pour assurer son répertoire. Entre ces deux expériences, il enregistre pourtant à plusieurs reprises avec Starr. L’histoire est cohérente dès lors qu’on distingue fidélité personnelle, préférence esthétique et nécessité professionnelle.
Le témoignage de Ferrone révèle enfin une forme de modestie collective : un guitariste aussi célèbre que Harrison accepte d’entrer dans un ensemble déjà constitué, où chacun connaît son rôle. Ce n’est pas le modèle d’un musicien incapable de collaborer sans son ancien batteur. C’est celui d’un artiste qui a appris à choisir des environnements où il peut se concentrer sur la guitare et le chant.
1994-1996 : « Anthology », les trois Beatles survivants se retrouvent
Une réunion réelle, même si elle ne reconstitue pas le groupe
L’histoire des relations entre George Harrison, Paul McCartney et Ringo Starr ne s’arrête pas à une déclaration de 1974. Au milieu des années 1990, les trois musiciens survivants travaillent ensemble dans le cadre du projet The Beatles Anthology. Avec l’accord de Yoko Ono, ils utilisent des démonstrations domestiques de John Lennon pour créer de nouveaux enregistrements collectifs. « Free as a Bird » paraît en 1995, suivi de « Real Love » en 1996.
Ce projet n’efface pas les différends du passé. Il possède même une complexité émotionnelle particulière : il s’agit de jouer autour de la voix d’un ami disparu, sur une bande réalisée longtemps auparavant et qui n’avait pas été conçue comme un enregistrement des Beatles. Pourtant, George participe aux séances avec Paul et Ringo. Cela suffit à réfuter toute présentation de son refus de McCartney comme une interdiction définitive.
Le travail de Jeff Lynne contribue à donner une unité sonore à ces éléments séparés dans le temps. Le producteur connaît déjà Harrison grâce à Cloud Nine et aux Wilburys. Son rôle est déterminant pour associer les gestes présents de trois anciens Beatles à une voix d’archive. Le résultat n’est ni un enregistrement des années 1960 ni une création entièrement contemporaine : c’est un objet musical hybride, fondé sur des dialogues entre époques.
La place singulière de Ringo dans la reconstruction du son
Pour Ringo, ces séances présentent un défi spécifique. Il ne s’agit pas seulement de poser une batterie sur une chanson nouvelle ; il doit participer à la fabrication d’un disque qui sera présenté comme celui des Beatles, tout en sachant que la rencontre des quatre musiciens en studio est impossible. Son style devient alors l’un des éléments susceptibles de rendre la réunion crédible à l’oreille.
Mais la batterie seule ne suffit pas à produire cette identité. La basse et la voix de Paul, les guitares et les interventions de George, les arrangements et surtout l’enregistrement de Lennon sont tous nécessaires. Le mythe de l’unique musicien indispensable se heurte ici à une réalité de composition collective : la singularité des Beatles tient précisément au fait qu’aucun membre ne peut être remplacé sans transformer la nature du résultat.
La version filmée et la restauration de « Free as a Bird » ont permis à plusieurs générations d’auditeurs d’observer cette rencontre de mémoire et de musique. Le clip, réalisé par Joe Pytka, rassemble des références visuelles à toute la carrière du groupe. Il ne faut pas le traiter comme un documentaire tourné pendant les séances : c’est un film de fiction musicale, destiné à nourrir l’imaginaire du public.
Que reste-t-il du rejet de McCartney vingt ans plus tôt ?
Le plus intéressant n’est pas d’affirmer que George a brusquement changé d’avis ou que Paul s’est entièrement transformé. Nous ne disposons pas d’une mesure objective de leurs caractères à chaque date. Nous savons en revanche qu’ils ont trouvé une raison commune de travailler ensemble. La présence de Lennon, par l’intermédiaire des bandes, donne une dimension historique au projet ; la disparition de leur ancienne hiérarchie de studio permet aussi d’envisager la collaboration autrement.
Les séances d’Anthology ne signifient pas que Harrison souhaite repartir pour une tournée des Beatles ou enregistrer un album complet de chansons nouvelles avec McCartney. Elles montrent qu’il distingue, dans la pratique, une coopération ponctuelle de la reconstitution d’un engagement de groupe permanent. Une phrase prononcée en 1974 peut donc coexister avec un projet réalisé vingt ans plus tard, sans qu’il soit nécessaire de qualifier l’une ou l’autre d’insincère.
Pour comprendre le contexte de cette période, notre article sur « Friends to Go » et le souvenir de George chez Paul McCartney offre un prolongement. On y voit comment l’influence entre les deux hommes subsiste bien au-delà des prises de position publiques, jusque dans la manière dont Paul perçoit certaines de ses propres chansons.
Après George : « Never Without You » et « Now and Then », une fidélité qui change de forme
2001-2003 : l’hommage de Ringo à son ami disparu
George Harrison meurt le 29 novembre 2001. Le deuil marque profondément Ringo Starr, qui lui consacre « Never Without You » sur l’album Ringo Rama, paru en 2003. La chanson, écrite avec Mark Hudson et Gary Nicholson, n’a rien d’un simple exercice de nostalgie commerciale. Elle replace l’amitié entre les deux hommes dans un paysage désormais bouleversé : Ringo ne pourra plus téléphoner à George pour lui demander une chanson ou le retrouver à Friar Park.
Eric Clapton joue de la guitare sur cet hommage. Le choix n’est pas anodin : il appartient au cercle affectif et musical de Harrison depuis la fin des années 1960. Starr a expliqué avoir souhaité cette participation en raison des liens très forts qui unissaient les deux guitaristes. Le résultat devient une manière de faire entendre, dans un nouveau disque, une partie de la communauté que George avait rassemblée autour de lui.
En 2003, Starr évoque publiquement la proximité qui s’était maintenue entre eux après la séparation des Beatles. Ce témoignage tardif est précieux pour l’histoire des relations humaines, tout en restant distinct des crédits discographiques. Il confirme que la fréquence des rencontres et la force de l’amitié n’ont pas nécessairement pour conséquence la présence sur tous les albums. Une relation peut être centrale dans une vie sans se traduire par une succession ininterrompue de séances.
Le morceau fait également entendre ce que signifie rendre hommage à un guitariste dont le toucher était si identifiable. La slide de Harrison était devenue l’un des signes les plus personnels de sa musique. En invitant Clapton, Ringo recherche une présence capable d’évoquer cette voix instrumentale sans tenter une imitation de laboratoire. Le geste répond à la même logique que les rencontres passées : réunir des partenaires ayant une histoire partagée et laisser leur talent parler.
2023 : une dernière chanson des Beatles qui traverse les générations
Le 2 novembre 2023 paraît « Now and Then », achevant un projet commencé à partir d’une démonstration de Lennon des années 1970. Paul McCartney et Ringo Starr ont enregistré de nouvelles parties en 2022 ; le disque utilise aussi des éléments de guitare enregistrés par Harrison lors des tentatives des années 1990. Les techniques modernes de séparation des sources sonores ont rendu possible une version qui n’avait pas pu aboutir à l’époque.
Ce disque n’est évidemment pas une séance où George et Ringo se retrouvent après 2001. Il rassemble des contributions effectuées à des décennies différentes. Ce décalage est précisément son intérêt historique : l’enregistrement devient un témoignage d’une collaboration interrompue puis reprise par les survivants. Il faut expliquer cette fabrication plutôt que présenter le résultat comme la résurrection imaginaire d’un groupe.
Le projet rappelle aussi l’importance de ne pas attribuer indistinctement tous les sons aux quatre membres. La fabrication de « Now and Then » associe des matériaux d’archive, des instruments contemporains, des interventions de production et des arrangements orchestraux. Pour les spécialistes, la question des prises, des dates et des techniques de restauration compte autant que le symbole émotionnel de cette dernière publication.
Une amitié plus large que ses disques
Revenir de 2023 à 1962 permet de mesurer le trajet parcouru. Le jeune guitariste de Liverpool et le batteur arrivé d’un autre groupe sont devenus des auteurs de carrières indépendantes, puis des figures historiques dont les enregistrements peuvent être assemblés au-delà même de leur vie. Leur fidélité ne se comprend plus comme l’histoire d’une paire de musiciens qui auraient toujours travaillé ensemble ; elle prend la forme d’une mémoire partagée, transmise par des disques, des films et des témoignages.
Les rassemblements autour de l’œuvre de Harrison après sa mort prolongent cette idée. Ils ne suppriment pas les blessures anciennes, mais ils réinscrivent sa musique dans un réseau de personnes qui ont appris de lui ou travaillé à ses côtés. Ringo est l’un des témoins les plus légitimes de cette continuité. Sa présence est celle d’un ami qui a connu le musicien avant la gloire solo et l’a retrouvé dans les moments où la musique comptait davantage que les stratégies d’image.
Le souvenir de George n’appartient toutefois pas à un seul ancien Beatle. Paul, les collaborateurs des Wilburys, Eric Clapton, la famille Harrison et de nombreux instrumentistes participent à la transmission de cet héritage. La vérité historique est ici plus généreuse que le récit d’une loyauté exclusive : elle laisse place à plusieurs amitiés, à plusieurs formes de travail et à la diversité des personnes qui ont contribué à cette musique.
Peut-on vraiment reconnaître Ringo à l’oreille ? Une méthode pour écouter les enregistrements
La signature du batteur et les limites de l’oreille
Une question revient régulièrement chez les amateurs de rock : peut-on distinguer, dès les premières mesures, Ringo Starr de Jim Keltner, Jim Gordon ou Steve Ferrone ? Certains motifs de batterie donnent effectivement des indications. Starr possède une manière très personnelle de placer les roulements, de faire travailler les toms et de transformer les accents d’une chanson en un motif presque mélodique. Le caractère reconnaissable de son jeu est attesté par de nombreux partenaires. Mais une identification fondée uniquement sur le son doit toujours rester une hypothèse jusqu’à la consultation des crédits et des documents de séance.
Le premier obstacle est technique. Un enregistrement du début des années 1960 et une production de 1987 ne présentent pas les mêmes microphones, consoles, bandes, traitements dynamiques ni modes de mixage. Le son de la caisse claire dépend de la peau, du réglage, du local, du niveau de compression et des autres instruments. Une batterie qui paraît énorme peut avoir été jouée avec retenue ; un motif très léger peut avoir demandé une grande précision physique. L’oreille capte un résultat enregistré, pas directement le geste nu d’un musicien.
Le deuxième obstacle tient à l’arrangement. Sur un morceau où les guitares et les percussions multiplient les attaques, une partie de batterie semble parfois plus dense qu’elle ne l’est réellement. Les overdubs et les doubles batteries modifient la sensation de pulsation. À l’inverse, un jeu très élaboré peut paraître presque invisible lorsqu’il se fond exactement dans la chanson. Harrison, dont les productions ont souvent superposé plusieurs textures, offre un cas d’école pour cette prudence.
Quatre écoutes pour comprendre les différences
On peut commencer avec une chanson des Beatles où la batterie de Starr est bien établie, puis écouter « When We Was Fab », auquel il participe en 1987. Le rapprochement permet d’entendre des éléments de continuité, tout en tenant compte des changements de studio et d’arrangement. Il serait vain de chercher un timbre identique à vingt ans de distance : le musicien, les instruments et la production ont changé.
Il faut ensuite passer à « Give Me Love ». La batterie de Keltner y accompagne la guitare acoustique et les phrases de slide avec une délicatesse très spécifique. L’intérêt consiste moins à déclarer un vainqueur qu’à comprendre pourquoi Harrison a choisi ce jeu pour une chanson de prière. La présence de Keltner est un fait documenté ; son efficacité s’entend dans les interactions avec la guitare et le piano.
« Handle With Care » propose une troisième expérience. Keltner y soutient un groupe de cinq chanteurs et auteurs très distincts. Le rôle de la batterie est de maintenir une continuité malgré les changements de timbre vocal et d’intention. Le morceau ne cherche pas à exhiber le batteur. La réussite du collectif dépend justement de cette stabilité, qui laisse à chaque personnalité quelques secondes pour imposer son caractère.
Enfin, une version de « What Is Life » sur Live in Japan permet d’entendre Steve Ferrone dans un environnement de scène, sur un titre dont les premières versions de 1970 ont une histoire différente. La comparaison révèle ce que le concert transforme : tempo, place des guitares, attaques de basse, durée des transitions et énergie globale. Elle aide à comprendre la fonction d’un batteur, mais ne saurait servir à reconstituer les crédits de 1970 à partir d’une version de 1991.
Écouter une relation plutôt que chercher une signature secrète
La musique de Harrison gagne à être étudiée comme une conversation. Comment la batterie répond-elle à une phrase de slide ? Où la basse laisse-t-elle de l’espace au chant ? Pourquoi un batteur choisit-il de ne pas jouer pendant une transition ? Quel effet produit le retour du rythme après une suspension ? Ces questions rendent les enregistrements plus riches que la recherche d’un nom caché derrière chaque frappe.
La personnalité de Ringo apparaît souvent dans ce type de dialogue. Son sens du rythme n’est pas indépendant de la chanson : il s’élabore avec elle. Harrison aime cette qualité, comme il l’affirme en 1974. Mais elle n’est pas réservée à Starr. D’autres batteurs savent faire respirer un morceau avec des moyens différents, et George les a sollicités pendant toute sa carrière.
Cette approche évite aussi un piège de la critique musicale. Comparer des interprètes ne signifie pas les classer en permanence. Le meilleur batteur pour une chanson n’est pas nécessairement celui qui impressionne le plus dans une démonstration isolée. Une partie excellente est celle qui donne à un ensemble la cohérence recherchée. La carrière de Harrison, de la pop concise des Beatles aux grands effectifs de All Things Must Pass, en fournit d’innombrables illustrations.
Ce que la fidélité de George Harrison signifiait réellement
Ni soumission à un groupe, ni rejet de toute autorité
À travers cette chronologie, un portrait cohérent se dessine. George Harrison n’a pas cessé d’aimer la dynamique d’un groupe après les Beatles. Il a cessé d’accepter que son rôle y soit défini d’avance. Sa carrière solo lui donne la possibilité de choisir les chansons, les arrangements et les personnes. Cette liberté n’implique pas qu’il souhaite jouer seul. Au contraire, ses plus belles aventures reposent souvent sur des échanges : avec Ravi Shankar, Billy Preston, Eric Clapton, Ringo Starr, Jeff Lynne et les autres Wilburys.
La différence entre les relations est essentielle. Avec Starr, Harrison partage des années de formation, des scènes, un vocabulaire rythmique et une histoire personnelle. Avec Lennon, il conserve le souvenir d’une complicité créative mêlée de tensions. Avec McCartney, le rapport est traversé par un immense respect pour le musicien et par la difficulté de vivre sous une direction musicale qu’il juge parfois trop présente. Aucune de ces relations ne se laisse résumer à un oui ou à un non permanent.
Le souvenir du conflit des Beatles peut facilement fausser la lecture. On projette des positions de 1969 sur une séance de 1981, puis une phrase de 1974 sur un groupe de 1988. Cette méthode produit des histoires nettes, presque théâtrales, mais elle déforme la chronologie. Les artistes changent, les circonstances évoluent et les raisons de se retrouver ne sont pas identiques d’une année à l’autre.
La confiance n’est pas un passe-droit discographique
La longévité de l’amitié Harrison-Starr ne permet pas d’ajouter Ringo à tous les crédits de George. Elle ne permet pas davantage de soustraire les noms de Jim Keltner, Jim Gordon, Alan White, Andy Newmark ou Steve Ferrone des projets auxquels ils ont participé. Un récit historique juste doit restituer la place de chacun. Les erreurs de distribution ne sont pas anodines : elles transforment les choix musicaux d’Harrison et effacent des contributions réelles.
Le fait que Starr ait joué sur des démonstrations de « What Is Life » en 1970 et non sur le master couramment diffusé montre combien cette précision peut être décisive. Le fait que Keltner joue sur « Give Me Love » et sur « Handle With Care » révèle une continuité différente : Harrison a su construire des relations de confiance avec plusieurs batteurs. Ces deux histoires ne se contredisent pas. Elles complètent le portrait d’un artiste pour lequel la familiarité est précieuse, mais pas obligatoire.
Il faut également rendre justice à Starr comme créateur. Son métier ne s’est pas borné à satisfaire les demandes de George. Il a enregistré ses propres albums, travaillé avec des producteurs variés et construit, à partir de 1989, ses All-Starr Bands, modèle fondé lui aussi sur la réunion de musiciens reconnus. Cet itinéraire mérite d’être regardé à travers son autonomie plutôt que comme une série de services rendus à un ancien Beatle. Notre dossier sur les années difficiles de la carrière solo de Ringo permet de suivre les défis qu’il a affrontés après son premier grand succès.
La vraie leçon des Wilburys
On comprend mieux, dans cette perspective, pourquoi les Traveling Wilburys ont tant compté pour Harrison. Ils représentent la liberté de travailler avec des amis sans ressusciter un ordre ancien. Le groupe ne demande pas à George de redevenir le troisième compositeur des Beatles, pas plus qu’il n’exige de Dylan qu’il abandonne son identité ou d’Orbison qu’il se plie à une esthétique étrangère. Chacun peut contribuer à la qualité de l’ensemble.
Ringo n’est pas présent dans la formation officielle, mais certaines des qualités que Harrison apprécie chez lui réapparaissent sous d’autres formes : disponibilité, humour, écoute et capacité à faire exister la chanson au-delà de la notoriété individuelle. Ce lien est une analogie critique, pas un témoignage prouvant que George aurait conçu les Wilburys comme un hommage à son ancien batteur. La distinction entre interprétation et fait doit rester visible.
Au bout du compte, la fidélité ne ressemble pas à une clause exigeant la présence d’une personne unique. Elle s’entend dans la constance d’une affection, dans le plaisir de retravailler ensemble et dans la liberté laissée à l’autre de mener sa propre vie musicale. C’est précisément cette liberté qui donne à l’amitié entre George Harrison et Ringo Starr sa profondeur. Ils n’avaient plus besoin de rester dans le même groupe pour demeurer proches ; ils pouvaient se retrouver parce qu’ils le voulaient, non parce qu’une ancienne obligation les y contraignait.
La formule virale promet une histoire facile : après les Beatles, George n’aurait accepté qu’un seul compagnon. Les archives racontent mieux. Il chérissait Ringo, admirait sa batterie, voulait pouvoir jouer avec Lennon, s’opposait parfois aux méthodes de McCartney, puis collaborait avec chacun selon les circonstances. La musique de Harrison est celle d’un homme qui a longtemps cherché sa place dans un groupe et qui, une fois libre, a choisi de la partager à sa manière.
Questions fréquentes
George Harrison a-t-il réellement déclaré qu’il ne jouerait qu’avec Ringo Starr ?
Non. La formule résume abusivement ses préférences. Lors d’une conférence de presse à Los Angeles le 23 octobre 1974, Harrison admire le backbeat de Ringo et précise qu’il accepterait de rejoindre un groupe avec John Lennon. Il se montre en revanche opposé à l’idée de retrouver Paul McCartney au sein d’une formation régulière, pour des raisons qu’il qualifie alors de musicales. Le document n’établit donc pas une exclusivité en faveur de Ringo.
Pourquoi George Harrison aimait-il particulièrement la batterie de Ringo ?
Il appréciait sa pulsation, la capacité à soutenir une chanson et son peu de goût pour les solos de batterie. Cet avis reflète une conception du rock où l’intelligence de l’accompagnement compte autant que la démonstration technique. Leur longue expérience au sein des Beatles explique aussi la confiance née de centaines de scènes et de séances communes.
Ringo Starr joue-t-il de la batterie sur « What Is Life » ?
Il participe à des démonstrations de la chanson enregistrées en mai 1970, avec Klaus Voormann. En revanche, les crédits généralement retenus pour la version de l’album All Things Must Pass désignent d’autres batteurs, notamment Jim Gordon et Alan White. La réponse dépend donc de la version étudiée. Confondre une maquette avec le master commercialisé conduit à une attribution inexacte.
Qui tient la batterie sur « Give Me Love (Give Me Peace on Earth) » ?
C’est Jim Keltner qui joue sur la version publiée en 1973. Les données de séance le placent aux côtés de Klaus Voormann, Nicky Hopkins et Gary Wright. Ringo a contribué à l’univers de Living in the Material World, mais cela ne permet pas de lui attribuer cette chanson. La différence illustre l’importance de lire les crédits titre par titre.
Ringo Starr accompagnait-il George Harrison pendant ses tournées ?
Ringo a joué au Concert for Bangladesh en 1971, aux côtés notamment de Jim Keltner. Il n’était pas le batteur permanent de la tournée nord-américaine de Harrison en 1974, où Andy Newmark assurait la section rythmique, ni de la tournée japonaise de 1991 avec Eric Clapton, où Steve Ferrone tenait la batterie. La proximité des deux anciens Beatles n’imposait pas leur présence commune à chaque concert.
George Harrison a-t-il participé aux albums solo de Ringo ?
Oui. Il a apporté une contribution majeure à « It Don’t Come Easy », a coécrit « Photograph » avec Starr, participé à l’album Ringo en 1973 et signé « Wrack My Brain » en 1981. Selon les morceaux, il intervient comme auteur, guitariste, arrangeur ou producteur. Cette diversité de rôles donne une mesure plus juste de leur collaboration que le seul relevé des parties de batterie.
Pourquoi Ringo ne faisait-il pas partie des Traveling Wilburys ?
La formation officielle est née en 1988 autour de George Harrison, Jeff Lynne, Bob Dylan, Tom Petty et Roy Orbison, à la suite de l’enregistrement de « Handle With Care ». Rien ne permet d’en déduire un conflit entre George et Ringo. Le projet s’est constitué par une rencontre particulière de cinq amis, auxquels s’ajoutaient des musiciens de studio tels que Jim Keltner. Le groupe illustre la capacité de Harrison à collaborer au-delà de ses anciens partenaires.
George Harrison et Paul McCartney ont-ils rejoué ensemble après 1974 ?
Oui. Paul participe aux chœurs de « All Those Years Ago », hommage à Lennon publié par Harrison en 1981, avec Ringo à la batterie. Les deux hommes se retrouvent également dans les séances du projet Anthology au milieu des années 1990. Cela ne signifie pas que toutes leurs divergences ont disparu, mais cela contredit l’idée d’un refus définitif de travailler ensemble.
Quelle chanson Ringo a-t-il consacrée à George après sa mort ?
« Never Without You », publiée en 2003 sur Ringo Rama, est un hommage de Starr à Harrison, mort en novembre 2001. Eric Clapton joue de la guitare sur l’enregistrement. La chanson traduit la dimension affective d’une relation qui ne se limitait pas au travail de studio et qui s’était maintenue pendant plus de trente années après la séparation des Beatles.












