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Mary McCartney, la fille de Paul et Linda : comment le bébé de la pochette McCartney a porté l’héritage de sa mère

Par Clive Helday
Mary McCartney : la fille de Paul et Linda, photographe

Elle a fait son entrée dans l’histoire du rock avant de savoir marcher, nichée dans la veste de son père, au dos d’un album qui annonçait au monde la fin des Beatles. Mary McCartney, née le 28 août 1969, est le premier enfant biologique de Paul et de Linda McCartney. Photographe, autrice de livres de cuisine végétarienne, militante de Meat Free Monday et, depuis 2022, réalisatrice d’un documentaire sur les studios d’Abbey Road, elle a construit sa vie d’adulte dans l’ombre portée d’une mère emportée par un cancer du sein en avril 1998, à 56 ans.

Les fans aiment raconter cette trajectoire comme une parabole : la fille endeuillée qui ramasse l’appareil photo de sa mère et reprend le flambeau. L’histoire est belle, et en grande partie vraie. Mais la chronologie réelle est plus intéressante que la légende. Mary photographiait déjà professionnellement avant la mort de Linda, la marque de plats végétariens familiale a changé de propriétaire sans elle, et la campagne Meat Free Monday n’est née que onze ans après le deuil. Ce portrait reprend les faits, date par date, pour comprendre comment une enfant de la pochette est devenue une gardienne de mémoire qui a fini par trouver sa propre voix.

Un bébé dans la veste de Paul, une pochette pour solde de tout compte

Il suffit de retourner la pochette de McCartney, le premier album solo de Paul paru le 17 avril 1970, pour la rencontrer. Un homme barbu, cheveux longs, regard un peu las, se tient en plein air. Dans l’ouverture de sa veste, une toute petite tête dépasse. Le bébé, c’est Mary. Le cliché n’a rien de posé ni de glamour : il ressemble à une photo de famille prise entre deux corvées à la ferme, et c’est exactement ce qu’il est.

Selon la chronologie établie par le site de référence The Paul McCartney Project, la photo a été prise par Linda en Écosse, à la ferme du couple, à la fin de l’année 1969. Certaines notices la datent de 1970, mais la mise au point des pochettes ayant eu lieu en mars 1970, la date de l’automne 1969 est la plus cohérente. Ce qui est en revanche certain, c’est le crédit inscrit au dos du disque : les photos, comme les harmonies vocales, sont signées Linda.

David Puttnam et « la seule pochette du lot »

L’histoire de la sélection mérite d’être racontée. Paul et Linda avaient envoyé entre trente et quarante tirages à David Puttnam, alors publicitaire et futur producteur de cinéma oscarisé (Les Chariots de feu). Sa réaction, rapportée par The Paul McCartney Project, tient en une phrase : il n’y avait, selon lui, « qu’une seule pochette dans tout ce lot ». Il désignait le portrait au bébé. L’image a d’ailleurs failli faire la face avant de l’album. Au cours de la fabrication, elle a été inversée avec la photo des cerises éparpillées sur une table, prise à Antigua en décembre 1969, qui est devenue le recto. La production de l’emballage a été supervisée par l’artiste Gordon House, déjà impliqué dans les pochettes de Sgt. Pepper et de l’Album blanc, et par le graphiste Roger Huggett. Le dépliant intérieur rassemble vingt et une photographies de Linda, prises entre la fin de 1968 et mars 1970.

Le contexte rend la photo plus forte encore. Au printemps 1970, l’album arrive en pleine tempête : le communiqué de presse qui l’accompagne est interprété comme l’annonce du départ de Paul des Beatles. Au milieu de cette rupture publique, le verso du disque propose une image désarmante : un père, un bébé, un paysage. Sans un mot, la pochette dit où se trouve désormais le centre de gravité de Paul McCartney. Mary, à quelques mois, en devient le symbole involontaire.

Une naissance à St John’s Wood

Mary Anna McCartney est née le jeudi 28 août 1969, vers 1 h 30 du matin selon le magazine The Beatles Book, à l’Avenue Clinic, au 12 Avenue Road, à deux pas de la maison familiale de Cavendish Avenue, dans le quartier de St John’s Wood. Elle pesait un peu moins de trois kilos. Paul a assisté à l’accouchement, ce qui n’allait pas de soi dans l’Angleterre de 1969, et a confié au Daily Mirror que c’était une expérience « nouvelle et merveilleuse ». Une douzaine d’heures après la naissance, il a lui-même réalisé le premier portrait de famille avec un appareil muni d’un retardateur, publié par le même journal début septembre.

Le moment est singulier dans la chronologie des Beatles. Six jours plus tôt, le 22 août 1969, le groupe posait pour ses toutes dernières photos ensemble à Tittenhurst Park, la propriété de John Lennon. Le 26 septembre, Abbey Road sortait en Angleterre. Mary est donc née dans l’intervalle exact qui sépare la dernière séance photo du dernier album enregistré des Beatles. Il ne faut pas y lire un présage, mais la coïncidence dit bien dans quelle saison de la vie de son père elle est arrivée.

Paul n’a pas laissé passer l’événement sans musique. D’après The Paul McCartney Project, il a commencé à la clinique une chanson inspirée par une reproduction de Picasso accrochée au mur, « When the Wind Is Blowing », enregistrée ensuite en décembre 1969 sous le titre provisoire « Rupert ». Le morceau ne deviendra pas un classique, mais il témoigne d’une habitude que l’on retrouvera toute la carrière du musicien : la vie domestique comme matière première.

Mary, un prénom qui portait déjà un deuil

C’est l’élément que les récits de fans oublient le plus souvent, alors qu’il donne à toute l’histoire une profondeur vertigineuse. Mary porte le prénom de sa grand-mère paternelle, Mary Patricia McCartney, née Mohin. Infirmière de formation, elle exerçait comme sage-femme à domicile dans le Liverpool de l’après-guerre. Le 31 octobre 1956, elle est morte d’une embolie, complication d’une opération pour un cancer du sein. Paul avait 14 ans.

Ce deuil fondateur a laissé des traces partout dans l’œuvre du Beatle. Il a rapproché Paul de John Lennon, qui perdra lui aussi sa mère, Julia, en juillet 1958. Et il a donné naissance, par un rêve rapporté maintes fois par McCartney, à la « Mother Mary » de « Let It Be ». Les fans y voient souvent une figure religieuse ; Paul a toujours expliqué qu’il pensait à sa propre mère, apparue en songe pendant une période difficile de la fin des Beatles.

Donner ce prénom à sa première fille, en 1969, revenait donc à faire revivre une absence. Personne ne pouvait alors imaginer que l’histoire allait se répéter avec une cruelle symétrie : vingt-neuf ans plus tard, Mary perdrait à son tour sa mère, emportée par la même maladie. Le parallèle est assez frappant pour qu’on le formule avec prudence. Il ne s’agit pas d’une malédiction familiale, mais d’une réalité statistique et médicale, celle du cancer le plus fréquent chez les femmes britanniques. Il n’empêche : Paul McCartney a vu mourir de ce cancer la mère qui lui avait donné le prénom Mary, puis la femme avec qui il avait donné ce prénom à sa fille.

Une place précise dans la fratrie

On lit parfois que Mary est l’aînée des enfants McCartney. C’est inexact, et la nuance compte. Linda avait déjà une fille, Heather, née Heather Louise See le 31 décembre 1962 de son premier mariage avec Joseph Melville See. Paul l’a officiellement adoptée. Mary est donc la deuxième enfant de Linda et la première née du couple. Suivront Stella, le 13 septembre 1971, future créatrice de mode, puis James, le 12 septembre 1977, futur musicien. Beaucoup plus tard, en 2003, naîtra Beatrice, fille de Paul et de sa deuxième épouse, Heather Mills.

Dans cette fratrie, Mary occupe une position de charnière : assez proche de Heather pour partager l’enfance nomade des tournées de Wings, assez proche de Stella pour devenir, à l’âge adulte, son alliée naturelle dans les combats familiaux. C’est cette place, à la fois discrète et centrale, qui explique en partie le rôle qu’elle jouera après 1998.

Une chanson, des chœurs et une comptine

Il existe enfin une trace sonore de la petite Mary dans la discographie paternelle, même si elle relève davantage du clin d’œil que de la carrière. En 1972, Wings publie « Mary Had a Little Lamb », adaptation de la célèbre comptine anglo-saxonne, enregistrée selon The Paul McCartney Project le 27 mars 1972. Paul a expliqué l’avoir écrite pour sa fille, qui adorait entendre son prénom dans la chanson. Le single, sorti la même année que l’explosif « Give Ireland Back to the Irish », a été souvent moqué par la critique. Il a pourtant atteint le top 10 britannique, et il reste un document touchant sur la manière dont Paul mêlait sans complexe sa vie de famille et sa vie de rockeur. La base de données du même site crédite par ailleurs Mary de quelques chœurs, notamment sur les sessions de « Hiroshima Sky Is Always Blue » en janvier 1995, un morceau enregistré en famille avec Yoko Ono et son fils Sean.

Pour juger sur pièce, voici la version remastérisée en 2018 de « Mary Had a Little Lamb », mise en ligne sur la chaîne officielle de Wings :

https://www.youtube.com/watch?v=Cg0KTpUelWk
« Mary Had a Little Lamb » (Wings, 1972), remaster 2018.

Grandir chez les McCartney : fermes, tournées et chambres noires

Pour comprendre la femme que Mary McCartney est devenue, il faut d’abord se débarrasser d’une image d’Épinal : celle de l’enfant de star élevée entre les limousines et les palaces. Les témoignages disponibles, à commencer par les siens, dessinent une enfance plus rustique, plus nomade et surtout plus collective. Paul et Linda ont fait un choix rare dans le rock des années 1970 : emmener leurs enfants partout, y compris là où, a priori, des enfants n’avaient rien à faire.

Le refuge écossais

Le premier décor, c’est l’Écosse. Paul avait acheté en 1966 une ferme isolée près de Campbeltown, dans la péninsule de Kintyre, à l’extrême ouest du pays. Après la fin des Beatles, la propriété devient un abri. C’est là que Linda photographie Paul avec Mary dans sa veste, là que la famille vit des semaines entières loin de Londres, de la presse et des avocats qui se disputent alors les dépouilles d’Apple. Le lien avec la région sera durable : en 1977, « Mull of Kintyre », hymne à cette côte venteuse, deviendra le plus gros succès de Wings au Royaume-Uni. Et c’est à Campbeltown qu’un jardin du souvenir, orné d’une statue en bronze de Linda par la sculptrice Jane Robbins, sera inauguré en novembre 2002.

Pour une petite fille, cette vie a quelque chose d’un roman d’aventures : des chevaux, des moutons, des bottes en caoutchouc, des parents qui jouent de la musique le soir et un père qui bricole son propre studio. Les photographies de Linda prises à cette époque, montrées des décennies plus tard dans ses rétrospectives, montrent des enfants débraillés, des repas improvisés, des fous rires dans la boue. Rien de très « rock star », et c’est précisément ce qui frappe.

L’école de Wings

Le deuxième décor, c’est la route. En 1971, Paul fonde Wings avec Linda aux claviers et aux harmonies. Lors des premières tournées, la famille voyage ensemble. La tournée européenne de 1972 se fait en partie à bord d’un bus à impériale reconverti, avec les enfants à bord. Plus tard, pendant Wings Over America en 1976, la tournée immortalisée par « Rock Show » et ses concerts géants, les petites McCartney suivent encore leurs parents d’une ville à l’autre. Cette façon de concilier vie de famille et carrière a beaucoup fait jaser à l’époque. Pour les filles, elle représentait simplement la normalité.

Mary n’a jamais caché qu’elle a grandi dans les coulisses. Dans le communiqué annonçant son documentaire sur Abbey Road, en janvier 2021, elle confiait que certains de ses tout premiers souvenirs d’enfance venaient du temps passé dans ces studios. Le studio n’était pas pour elle un temple, mais un lieu de travail parental, avec ses couloirs, sa cantine et ses longues heures d’attente. Ce rapport familier, presque domestique, au monde de la musique, on le retrouvera intact cinquante ans plus tard dans sa manière de filmer.

Une maison où tout le monde photographie

Le troisième décor, peut-être le plus déterminant, c’est la chambre noire. Dans un entretien accordé en janvier 2020 à l’écrivain et journaliste italien Alain Elkann, Mary situe avec précision le moment où elle est « tombée amoureuse » de la photographie : elle avait environ cinq ou six ans, et sa mère l’avait emmenée dans son laboratoire de Soho, où Linda avait tiré devant elle une petite épreuve au format 20 x 25 centimètres. La magie de l’image qui apparaît dans le bain de révélateur a fait le reste.

Dans un long entretien publié par le magazine britannique Mission, elle ajoute une remarque qui en dit long sur l’atmosphère de la maison : si elle a mis du temps à envisager la photographie comme un métier, c’est en partie parce que tout le monde, dans sa famille, savait prendre des photos, au point qu’elle supposait que c’était le cas de tout le monde. Chez les McCartney, l’appareil photo était un ustensile de la vie quotidienne, au même titre qu’une guitare ou une casserole.

Il faut mesurer ce que cela signifie. La mère de Mary n’était pas une amatrice éclairée qui immortalisait les vacances : elle était l’une des photographes les plus reconnues de sa génération dans le domaine musical, avec des images publiées dans la presse internationale. Grandir à côté d’elle, c’était absorber sans s’en rendre compte une manière de regarder : la patience, l’attention aux gestes, le refus du flash. On y reviendra.

Le végétarisme comme culture familiale

Le quatrième pilier de cette enfance, c’est l’assiette. Selon la biographie de Linda, le couple décide de devenir végétarien en 1975. Paul a souvent raconté l’origine de cette conversion : un déjeuner d’agneau à la ferme, et sous la fenêtre, des agneaux qui gambadent dans le pré. Le contraste aurait suffi. L’anecdote a été répétée tant de fois qu’elle relève désormais du récit familial plus que de la chronique datée, mais elle rend bien compte du ressort émotionnel, et non idéologique, de la décision.

Les enfants sont élevés végétariens. À l’époque, le choix est marginal, voire suspect, dans un Royaume-Uni où le rôti du dimanche fait figure d’institution nationale. Linda s’emploie à démontrer qu’on peut bien manger sans viande, et c’est ce qui la conduira à publier en 1989 Linda McCartney’s Home Cooking, coécrit avec Peter Cox, puis à lancer en 1991 une gamme de plats surgelés à son nom. Quand Mary deviendra elle-même autrice culinaire, elle ne fera que prolonger une conversation commencée à la table familiale quand elle avait six ans.

Dans l’entretien avec Alain Elkann, elle résume la continuité en une phrase simple : tout le monde est végétarien dans la famille, y compris ses propres enfants. La transmission s’est faite sur trois générations, sans rupture.

Une normalité revendiquée

Paul et Linda ont souvent insisté sur leur souhait d’offrir à leurs enfants une vie aussi ordinaire que possible, notamment en les inscrivant dans des écoles publiques plutôt que dans les pensionnats huppés fréquentés par les enfants de la haute société britannique. Ce choix éducatif a souvent été cité par Stella pour expliquer son caractère frondeur. Pour Mary, il s’est traduit par une forme de discrétion tenace : contrairement à sa sœur cadette, devenue très tôt une figure médiatique de la mode, elle s’est longtemps tenue en retrait des projecteurs.

Cette réserve se lit encore dans sa manière de parler de son travail. Dans l’entretien de 2020, interrogée sur ses enfants, elle explique qu’elle doit être très vigilante avec eux sur la question des réseaux sociaux. Une enfant qui a connu une notoriété involontaire dès le berceau sait mieux que personne ce que coûte l’exposition. Le bébé de la pochette n’a jamais choisi de se retrouver au dos de millions de disques ; l’adulte a choisi, en connaissance de cause, de protéger les siens.

C’est sur ce socle, fait de grands espaces, de musique en famille, de chambres noires et de légumes, que vont se jouer les années décisives : celles où Mary trouve sa voie, puis celles où elle doit affronter la disparition de la femme qui la lui avait montrée.

Linda Eastman, la photographe avant l’épouse : l’héritage que Mary allait porter

Le texte de fan qui a inspiré cet article résume l’enjeu d’une formule juste : Linda n’était pas seulement une mère, elle était une pionnière de la photographie rock et le visage d’un mouvement végétarien. Pour mesurer le poids que Mary a dû soulever, il faut rappeler qui était Linda avant de devenir « la femme de Paul », étiquette réductrice qui l’a poursuivie toute sa vie.

Une New-Yorkaise marquée par le drame

Linda Louise Eastman naît le 24 septembre 1941 à Scarsdale, dans la banlieue aisée de New York. Son père, Lee Eastman, est un avocat spécialisé dans le droit du spectacle et de l’art ; son frère John deviendra plus tard l’avocat et le conseiller de Paul McCartney. La jeunesse de Linda bascule le 1er mars 1962 : sa mère, Louise, meurt dans l’accident du vol 1 d’American Airlines, qui s’abîme dans la baie de Jamaica peu après son décollage de New York. Linda a vingt ans.

Comme Paul, elle a donc perdu sa mère jeune et brutalement. Ce point commun, rarement souligné, éclaire la manière dont le couple a ensuite fait de la famille un rempart. Il éclaire aussi, a posteriori, la place de Mary : fille de deux orphelins de mère, elle allait elle-même perdre la sienne avant trente ans.

Après des études à Vermont puis à l’université de l’Arizona, où elle découvre la photographie de nature, Linda se marie en juin 1962 avec Joseph Melville See Jr., dont elle a Heather à la fin de la même année. Le couple divorce en 1965. Linda revient à New York, mère célibataire, et trouve un emploi de réceptionniste et d’assistante éditoriale au magazine Town & Country.

Le yacht des Stones et la couverture de Rolling Stone

Le basculement vient d’une invitation de presse. Le magazine reçoit une proposition de photographier les Rolling Stones lors d’une réception sur un yacht amarré à New York. Linda se porte volontaire, et elle est finalement la seule photographe autorisée à monter à bord. Elle racontera avoir dû, ce jour-là, « faire confiance à ses impressions ». Les images circulent, et une carrière démarre.

En quelques mois, Linda devient la photographe officieuse du Fillmore East, la salle new-yorkaise de Bill Graham. Défilent devant son objectif Jimi Hendrix, Janis Joplin, Aretha Franklin, les Doors, les Who, Bob Dylan, Simon & Garfunkel, Neil Young. Le 11 mai 1968, son portrait d’Eric Clapton fait la couverture de Rolling Stone : c’est la première fois qu’une femme signe la une du magazine. Elle établira plus tard un autre record singulier : le 31 janvier 1974, elle apparaît en couverture aux côtés de Paul sur une photo qu’elle a elle-même prise, devenant à la fois sujet et autrice de la une.

Ce qui distingue Linda de beaucoup de photographes de l’époque, c’est sa proximité avec les musiciens. Elle ne travaille pas en force, ne monte pas de dispositifs lourds, ne dirige pas ses modèles. Elle se fond dans le décor, attend, saisit. C’est cette approche que Mary résumera des années plus tard : sa mère préférait autant que possible la lumière disponible, quitte à « pousser » ses films au développement plutôt que d’éclairer artificiellement la scène. Selon le même entretien au magazine Mission, Linda se réclamait de Dorothea Lange et des photographes documentaires des années 1940, ceux qui avaient appris à regarder la réalité sans l’embellir.

Le 15 mai 1967, au Bag O’Nails

La rencontre avec Paul McCartney a lieu à Londres, le 15 mai 1967, au Bag O’Nails, un club de Soho où se retrouvent les musiciens. Quatre jours plus tard, Linda photographie les Beatles lors de la réception de presse organisée chez Brian Epstein pour le lancement de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Ses images de ce jour-là, où les quatre musiciens apparaissent détendus et rieurs, comptent parmi les plus connues de cette période du groupe. Le couple se marie le 12 mars 1969 à la mairie de Marylebone, à Londres. Mary naît cinq mois et demi plus tard.

Le reste est mieux connu : l’apprentissage du clavier, l’album Ram en duo en 1971, l’aventure Wings jusqu’au début des années 1980, puis les tournées mondiales de Paul jusqu’au New World Tour de 1993. Sur scène, Linda essuie des sarcasmes cruels de la presse musicale, qui lui reproche de ne pas être une virtuose. Elle tient bon. Photographe, musicienne malgré elle, militante, mère de quatre enfants, elle construit une identité multiple que ses détracteurs refusent obstinément de voir.

Un héritage en trois volets

Quand Linda meurt en 1998, elle laisse donc derrière elle trois héritages distincts. Le premier est photographique : des dizaines de milliers d’images, une archive exposée dans plus de cinquante galeries et au Victoria and Albert Museum de Londres, des livres comme Linda McCartney’s Sixties: Portrait of an Era, paru en 1992. Le deuxième est culinaire et militant : des livres de recettes, une marque de produits végétariens présente dans les supermarchés britanniques, un engagement public pour la cause animale auprès d’organisations comme PETA, Friends of the Earth ou la League Against Cruel Sports. Le troisième est intime : une famille soudée autour d’elle, une manière de vivre.

Le récit des fans voudrait que Mary ait repris ces trois volets d’un seul geste, au lendemain du deuil. La réalité est plus fine. Sur le plan photographique, Mary avait commencé avant 1998, et c’est justement sa mère qui l’avait mise sur la voie. Sur le plan militant, l’engagement public de Mary prendra véritablement forme plus d’une décennie plus tard. Quant à la marque alimentaire, elle allait suivre une trajectoire commerciale qui n’a pas grand-chose à voir avec un passage de témoin familial. Ce sont ces trois fils qu’il faut maintenant démêler, en commençant par le plus douloureux : les années de la maladie.

1995-1998 : la maladie, Tucson et une famille qui fait bloc

L’année 1995 est une année charnière pour Mary McCartney, et pour une raison qui n’a rien à voir avec le deuil. Selon la National Portrait Gallery de Londres, c’est cette année-là qu’elle devient photographe professionnelle. Elle a vingt-cinq ans. Mais 1995 est aussi l’année où sa mère apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Les deux histoires, la naissance d’une carrière et le début d’une agonie, vont se dérouler en parallèle pendant près de trois ans.

Le diagnostic et les dix-huit mois

Le cancer de Linda est diagnostiqué en 1995. Il se propage ensuite au foie. Paul a plus tard expliqué que les médecins avaient estimé à environ dix-huit mois l’espérance de vie de sa femme. Pendant cette période, la famille fait ce qu’elle a toujours fait : elle se resserre. Linda continue de travailler, de photographier, de cuisiner, d’enregistrer. Cette même année, dès la fin janvier, la famille avait d’ailleurs participé à une session singulière dans le studio de Paul : l’enregistrement de « Hiroshima Sky Is Always Blue » avec Yoko Ono et son fils Sean Lennon, pour un projet commémorant le cinquantième anniversaire du bombardement atomique. Les bases de données attribuent à Mary des chœurs sur ce morceau, qui demeure l’un des rares témoignages d’une collaboration musicale entre les familles McCartney et Lennon après la séparation des Beatles.

En 1995 toujours, Linda publie Linda’s Kitchen, un nouveau livre de recettes qui sera nommé l’année suivante pour un prix de la James Beard Foundation. Elle travaille aussi sur des chansons qu’elle a écrites au fil des décennies, et que Paul rassemblera après sa mort sur l’album posthume Wide Prairie, paru à la fin de 1998.

Le 17 avril 1998, dans le désert de l’Arizona

Linda McCartney meurt le 17 avril 1998, à 56 ans, dans le ranch familial de Tanque Verde, près de Tucson, en Arizona, là même où elle avait étudié la photographie une trentaine d’années plus tôt. Toute la famille est à son chevet. Elle est incinérée à Tucson et ses cendres sont dispersées dans la ferme familiale du Sussex. Le hasard du calendrier veut qu’elle soit morte vingt-huit ans jour pour jour après la sortie de l’album McCartney, celui dont la pochette montrait Mary dans la veste de Paul.

Le choc est immense, et il se lit dans les mots de Paul. Lors de la cérémonie organisée à la mémoire de Linda à l’église St Martin-in-the-Fields, à Trafalgar Square, devant quelque 700 personnes parmi lesquelles George Harrison, Ringo Starr, Elton John, David Gilmour ou Peter Gabriel, il prononce une phrase qui a fait le tour du monde : « Elle était ma petite amie. J’ai perdu ma petite amie. » Une seconde cérémonie se tient environ deux mois plus tard à la Riverside Church de Manhattan.

Mary, elle, a vingt-huit ans. Elle n’a jamais beaucoup parlé publiquement de ces semaines. Lorsque le journaliste Alain Elkann lui demande, en janvier 2020, si la disparition de sa mère a été un drame, elle répond sobrement que ce fut « un grand drame », et même « un grand traumatisme pour nous tous, parce qu’elle était au cœur de la famille ». La formule est simple, presque pudique. Elle dit pourtant l’essentiel : Linda n’était pas seulement aimée, elle était le centre de gravité autour duquel tout s’organisait.

Septembre 1998 : un mariage au milieu du deuil

C’est l’un des faits les plus parlants de cette période, et pourtant l’un des moins commentés. Le 26 septembre 1998, un peu plus de cinq mois après la mort de sa mère, Mary épouse Alistair Donald, producteur et réalisateur de télévision. Le couple aura deux fils avant de divorcer en 2007. Il est impossible, faute de témoignage direct de Mary sur ce point, de savoir dans quelle mesure le mariage avait été préparé avant la mort de Linda. Mais la chronologie suffit à dire quelque chose de la manière dont la famille a choisi d’affronter la perte : en continuant à vivre, à célébrer et à construire.

Ce choix n’avait rien d’évident sous le regard de la presse britannique, qui a scruté chaque apparition des McCartney pendant ces mois-là. Pour Mary, il signifiait aussi passer en quelques mois du statut de fille endeuillée à celui de jeune épouse, puis de mère. Dans un entretien ultérieur, elle explique que la photographie, pour elle, est avant tout une affaire de souvenirs, une façon de « capturer des souvenirs ». La phrase prend un relief particulier quand on la replace dans cette période où les souvenirs de sa mère et les premiers souvenirs de ses propres enfants se sont télescopés.

Wingspan : interroger le père, raconter la mère

Le premier grand projet que Mary mène après la mort de Linda est un documentaire, et il est directement hérité de sa mère. Dans l’entretien avec Alain Elkann, elle raconte que c’est avant la mort de Linda que ses parents leur avaient demandé, à elle et à son mari d’alors, de réaliser un film sur Wings et sur cette période de leur vie. Elle a travaillé avec son père et l’a interviewé, mais, précise-t-elle, sa mère est morte avant que le projet ne commence vraiment, si bien qu’elle n’a pas pu y participer.

Le film s’intitule Wingspan. Réalisé par Alistair Donald et coproduit par Paul, Alistair et Mary pour la société MPL Communications, il est diffusé le 11 mai 2001 aux États-Unis sur ABC, puis le 20 mai 2001 au Royaume-Uni sur Channel 4. Sa structure est remarquable : il est construit autour d’un long entretien entre Paul et sa fille. Mary, hors champ ou à ses côtés, pose les questions ; Paul raconte les années Wings, les débuts hésitants, les tournées en famille, les succès, la prison au Japon en 1980, puis la fin du groupe. L’accompagnement discographique, une compilation double intitulée Wingspan: Hits and History (lien affilié Amazon), sort à la même période. Vingt-cinq ans plus tard, le documentaire Man on the Run de Morgan Neville reviendra sur la même période avec un autre regard.

Regardé aujourd’hui, Wingspan se lit comme un travail de deuil déguisé en documentaire musical. Linda est partout à l’image, dans les archives familiales et les images de scène, mais elle n’est plus là pour commenter. C’est sa fille qui interroge son mari sur leur vie commune. Paul, à l’époque, présentait le film en expliquant à ABC News que le grand intérêt de cette histoire était sa forte dimension humaine. Pour Mary, c’est aussi la première fois qu’elle se place publiquement en position de narratrice de l’histoire familiale, rôle qu’elle reprendra vingt ans plus tard avec Abbey Road.

Une mémoire qui s’organise

Autour de la famille, les hommages se multiplient dans les années qui suivent. En avril 1999, un « Concert for Linda » est donné au Royal Albert Hall à l’initiative de Chrissie Hynde et de la scénariste Carla Lane. En janvier 2000, Paul fait don de plus de deux millions de dollars à la recherche contre le cancer, au Memorial Sloan-Kettering de New York et au centre anticancéreux de l’université de l’Arizona. La même année, le Linda McCartney Centre, une unité de soins en cancérologie, ouvre ses portes au Royal Liverpool University Hospital.

Des années plus tard, dans l’entretien au magazine Mission, Mary évoque ce centre avec une émotion contenue, saluant l’atmosphère chaleureuse et bienveillante qu’elle y a ressentie. C’est l’un des rares moments où elle parle, même indirectement, de la maladie qui a emporté sa mère. Le reste du temps, elle a choisi de répondre à la perte autrement : par le travail, et en particulier par les images.

L’œil de Mary : des planches-contacts de Linda aux coulisses du Royal Ballet

C’est ici que le récit des fans et la réalité divergent le plus nettement. Le texte qui circule sur les réseaux affirme que c’est « dans les années qui ont suivi la mort de Linda » que Mary a affûté son talent de photographe. Ce n’est pas faux, mais c’est incomplet au point de déformer l’histoire. La vocation de Mary ne naît pas du deuil. Elle naît d’une collaboration avec sa mère vivante.

Un premier métier : chercher des images

Après l’école, Mary ne se lance pas directement derrière l’objectif. Elle trouve un emploi dans la recherche iconographique, ce métier de l’ombre qui consiste à dénicher, sélectionner et négocier les photographies destinées aux livres et aux magazines. Elle l’a résumé auprès de CNN en expliquant qu’à la sortie de ses études, elle avait décroché un poste d’éditrice photo. Dans l’entretien au magazine Mission, elle insiste : elle avait déjà une vingtaine d’années quand elle a commencé à photographier sérieusement.

Ce détour n’est pas anodin. Passer des journées à regarder les images des autres, à comparer des tirages, à comprendre pourquoi une photo fonctionne et une autre non, constitue une formation du regard aussi solide qu’une école d’art. Beaucoup de grands photographes ont commencé ainsi, par le tri plutôt que par la prise de vue.

Les planches-contacts de Linda, ou la naissance d’un journal

Le déclic vient de Linda. Dans l’entretien publié par Mission, Mary raconte que sa mère lui a demandé de plonger dans ses archives, d’examiner toutes ses planches-contacts et de l’aider à faire un tri. Ces feuilles, sur lesquelles sont imprimées en miniature toutes les vues d’un film, révèlent le processus de travail d’un photographe : les hésitations, les essais, la photo ratée juste avant la bonne. Mary les trouve « assez inspirantes ». Au point, dit-elle, de prendre à son tour un appareil et de s’en servir, au départ, comme d’une sorte de journal intime.

La National Portrait Gallery, dans le texte qui accompagnait son exposition de 2010, confirme cette genèse : la pratique photographique de Mary a commencé lorsqu’elle assistait sa mère. Elle suit ensuite un court stage de photographie à Londres pour maîtriser les bases techniques. Elle évoque avec un haussement d’épaules l’apprentissage des vitesses d’obturation et des ouvertures, puis, simplement, la suite : elle a continué.

On mesure là l’écart entre la légende et les faits. Mary ne ramasse pas l’appareil de sa mère tombé au sol ; elle apprend à regarder à travers les images de Linda, avec Linda, plusieurs années avant sa mort. Lorsque le deuil survient en 1998, elle est déjà photographe professionnelle depuis trois ans. Ce qui change après 1998, ce n’est pas le début d’une vocation, c’est le poids qu’elle prend : continuer à photographier devient aussi une manière de rester en dialogue avec une absente.

La lumière disponible, une grammaire héritée

Le texte des fans a raison sur un point essentiel : Mary a gardé de sa mère le goût de la lumière naturelle. Elle l’a dit en termes très clairs au magazine Mission : sa mère aimait utiliser autant que possible la lumière disponible, et elle aime faire de même. Linda préférait pousser ses films au développement plutôt que d’installer des éclairages. Ce choix technique a une conséquence esthétique : un grain plus marqué, des ombres plus profondes, une impression d’instant volé plutôt que de mise en scène.

Mary y ajoute une exigence narrative. Dans le même entretien, elle explique que ses images doivent raconter une histoire, qu’elle aime les photos qui donnent « un peu le sentiment de la vie », et que si une image lui semblait trop produite ou trop facile à regarder, elle préférait l’écarter. Elle dit aussi apprécier les photos floues ou imparfaites qui laissent au spectateur la place d’y projeter ses propres souvenirs. Interrogée par Alain Elkann en 2020, elle résume sa méthode : observer ce qui est réel devant elle, puis trouver un moyen de le saisir comme un vrai moment.

Ses influences déclarées, citées par CNN, sont révélatrices : Ralph Gibson, photographe américain qui fut un temps son mentor, Diane Arbus, Garry Winogrand, le Japonais Daido Moriyama et l’artiste britannique Tracey Emin. Autrement dit, une famille de regards qui privilégie l’intime, le cru, le déséquilibre, à rebours du glamour léché des magazines de mode. Une interview au Telegraph parue en octobre 2010 notait aussi qu’elle s’était longtemps servie de l’appareil photo comme d’un écran derrière lequel se cacher, remarque qui éclaire sa préférence pour les coulisses plutôt que pour la scène.

Off Pointe : six mois avec les danseurs du Royal Ballet

Le projet qui fait connaître Mary McCartney comme photographe à part entière naît d’une rencontre de hasard. Elle raconte à CNN avoir croisé un danseur du Royal Ballet lors d’une soirée à Soho. De fil en aiguille, elle obtient en 2004 un accès sans restriction à la compagnie pendant six mois. Elle photographie les danseurs du corps de ballet dans les coulisses du Royal Opera House, dans les loges, chez eux, mais aussi lors de leurs sorties nocturnes dans Londres.

Le résultat, intitulé Off Pointe, est l’antithèse des photos officielles de ballet. Pas de tutus immaculés en pleine envolée sous les projecteurs, mais des corps fatigués, des danseurs qui sourient, se reposent, rient, fument, mangent des chips ou consultent leur téléphone. Mary travaille uniquement avec son appareil et la lumière ambiante, en noir et blanc. Elle explique ne pas avoir prévu de passer autant de temps dans les loges, mais avoir été happée par l’atmosphère : les danseurs, dit-elle, forment littéralement une famille.

On ne peut s’empêcher d’y voir un écho direct au travail de Linda dans les coulisses du Fillmore East trente-cinq ans plus tôt : même goût pour l’envers du décor, même refus du flash, même attention à des artistes saisis en dehors de leur performance. Mais le sujet a changé. Là où Linda photographiait le rock, l’univers de son époque, Mary choisit la danse classique, un monde de discipline et de souffrance physique qui n’appartient qu’à elle. C’est exactement ce que le texte des fans appelle « honorer le médium de sa mère en l’appliquant à sa propre génération ».

La série est exposée au Royal Opera House dès 2004. Quinze ans plus tard, en 2019, elle connaît une seconde vie spectaculaire : à l’occasion de la foire Photo London, douze images d’Off Pointe sont reproduites en très grand format sur la structure du pavillon installé dans la cour de Somerset House, l’année où la manifestation met à l’honneur les femmes photographes.

From Where I Stand : la consécration de la National Portrait Gallery

En 2010, la National Portrait Gallery de Londres consacre à Mary McCartney une exposition intitulée From Where I Stand, présentée du 4 octobre 2010 au 2 mai 2011, parallèlement à une sélection montrée à la galerie Michael Hoppen. Un livre du même titre paraît chez Thames & Hudson. Pour une photographe dont le nom de famille suscite inévitablement le soupçon de favoritisme, l’entrée dans la collection de la plus prestigieuse institution britannique du portrait constitue une validation importante.

Le titre de l’exposition, « d’où je me tiens », sonne comme une déclaration d’indépendance. Il ne s’agit pas de regarder le monde depuis la place de sa mère, mais depuis la sienne. Le site officiel de la photographe et la notice de la National Portrait Gallery décrivent son travail avec les mêmes mots : la recherche de moments rares d’intimité non surveillée, chargés d’émotion, chez ses sujets.

Parmi ces sujets figurent de nombreuses personnalités : l’artiste Sam Taylor-Wood, les acteurs Ralph Fiennes et Jude Law, sa sœur Stella, mais aussi, au fil des années, Lou Reed, Eric Clapton, Helen Mirren, Kate Moss, Rihanna ou Tilda Swinton. Le nom de Clapton n’est pas un détail : c’est son portrait par Linda qui avait fait d’elle la première femme à signer une couverture de Rolling Stone en 1968. Que la fille photographie à son tour le guitariste, des décennies plus tard, illustre mieux qu’un long discours la continuité entre les deux œuvres.

Les livres s’enchaînent ensuite : Monochrome & Colour (2014), Twelfth Night 15.12.13 (2016), consacré à une représentation de La Nuit des rois de Shakespeare avec une préface de l’acteur Mark Rylance, The White Horse (Rizzoli, 2018), et Paris Nude (2019). Chacun explore un territoire différent, mais tous reviennent à la même obsession : saisir ce qui se passe juste avant ou juste après la représentation, quand les masques tombent.

Mère et fille sur les mêmes murs : Mother Daughter, la Reine et Undone

Pendant une quinzaine d’années après la mort de Linda, Mary construit son œuvre à côté de celle de sa mère, sans jamais les confronter directement. En 2015, elle franchit le pas. Ce qui aurait pu être un exercice périlleux, voire un piège, devient au contraire l’un des gestes les plus forts de sa carrière.

Gagosian, New York, novembre 2015

Du 20 novembre 2015 au 30 janvier 2016, la galerie Gagosian de New York, sur Madison Avenue, présente Linda McCartney and Mary McCartney: Mother Daughter. C’est la première fois que les œuvres des deux femmes sont montrées ensemble. L’exposition couvre trois décennies de photographies et réunit des images d’Aretha Franklin, de Jimi Hendrix, de Mick Jagger, de Brian Jones, mais aussi de Kate Moss ou de Rihanna.

Le dispositif est audacieux. Selon le texte de présentation de la galerie, l’accrochage refuse délibérément de distinguer les œuvres de Linda de celles de Mary : il propose leur vision du monde « comme une seule ». Le visiteur peut ainsi passer d’une icône des années 1960 à une star des années 2010 sans savoir immédiatement laquelle des deux femmes tenait l’appareil. Le pari est osé, car il expose Mary à la comparaison directe avec une photographe dont l’œuvre est désormais historique. Il est aussi profondément cohérent avec ce qu’elle raconte de son apprentissage : on ne peut séparer complètement un regard de celui qui l’a formé.

Mary a résumé l’intention de l’exposition dans une phrase reprise par la galerie : sa mère a façonné sa vision du monde et l’a encouragée à embrasser la spontanéité et à saisir ce qui n’est pas forcé. Pour préparer le projet, explique-t-elle à Alain Elkann, elle a travaillé avec son père, qui détient l’archive de Linda. Le travail de mémoire est donc, là encore, une affaire de famille : le père conserve, la fille sélectionne et met en regard.

L’exposition voyage ensuite. Elle est présentée en 2018 au Fotografiska de Stockholm, le grand musée suédois consacré à la photographie. La formule « Mother Daughter » résume à elle seule la thèse que les fans aiment raconter : Mary ne fuit pas l’ombre de sa mère, elle y entre volontairement, mais à visage découvert, en signant ses propres images.

Juillet 2015 : la Reine à son bureau

Quelques mois plus tôt, Mary McCartney avait reçu une commande d’un tout autre ordre. En juillet 2015, avant le départ estival de la souveraine pour Balmoral, elle photographie la reine Elizabeth II à Buckingham Palace. Le portrait est diffusé par le palais début septembre 2015, à l’occasion d’un événement historique : le 9 septembre, la Reine dépasse la durée de règne de son arrière-arrière-grand-mère Victoria et devient le monarque britannique ayant régné le plus longtemps.

L’image elle-même est fidèle à l’esthétique de Mary. Pas de couronne, pas de manteau d’apparat, pas de trône. Selon le magazine HELLO!, la Reine apparaît assise à son bureau dans son salon d’audience privé, devant l’une de ses fameuses « boîtes rouges » contenant les documents officiels, vêtue d’une robe à fleurs et de son collier de perles, ses lunettes à la main. Une souveraine au travail, saisie dans sa routine quotidienne. Le photographe royal Arthur Edwards y voyait un message limpide : la Reine allait continuer à travailler normalement.

Dans une déclaration au magazine People, Mary a expliqué qu’ayant grandi sous le règne d’Elizabeth II, c’était un frisson de la rencontrer et « un très grand privilège » de la photographier en cette occasion historique, qualifiant la souveraine de pionnière et de « phare pour les femmes ». Pour la fille d’un Beatle décoré par la même reine cinquante ans plus tôt, puisque les quatre musiciens avaient reçu le MBE en 1965, la boucle est assez savoureuse.

La commande royale marque aussi une forme de reconnaissance institutionnelle qui dépasse la notoriété familiale. On ne confie pas le portrait officiel d’un jalon historique du règne à une photographe sur la seule foi de son nom. Mary y applique sa méthode : lumière naturelle, absence de pose spectaculaire, recherche de l’instant ordinaire chez une personne extraordinaire.

Undone à Toronto : le regard « légèrement voyeur »

En novembre 2017, la galerie Izzy de Toronto présente Undone, une exposition de Mary McCartney. La radio publique canadienne CBC, qui la reçoit dans son émission culturelle Q le 9 novembre, titre son sujet sur la photographie « légèrement voyeuse, légèrement personnelle » de Mary. L’expression est juste. Les images exposées, parmi lesquelles des scènes de coulisses londoniennes de 2014, des portraits de Kate Moss ou des paysages de forêt dans la brume, oscillent entre l’intimité consentie et l’instant dérobé.

C’est peut-être là que se situe la vraie différence entre la mère et la fille. Linda photographiait des musiciens qui étaient souvent ses amis, dans un milieu où elle évoluait de plain-pied. Mary photographie des célébrités, des danseurs, des modèles, dans une époque saturée d’images où l’intimité est devenue une denrée rare et surveillée. Son travail consiste à arracher quelques secondes d’abandon à des gens dont le métier est justement de contrôler leur image. Le texte des fans parle d’une « vision légèrement différente » ; c’est même un contexte complètement différent, qui exige d’autres ruses.

Glasgow, 2019 : curatrice de l’œuvre de sa mère

En 2019, Mary franchit une autre étape dans la gestion de l’héritage photographique de Linda. La Linda McCartney Retrospective, présentée pour la première fois au Royaume-Uni à la Kelvingrove Art Gallery and Museum de Glasgow, du 5 juillet 2019 au 12 janvier 2020, est conçue par Paul, Mary et Stella. Elle avait auparavant été montrée à Vienne, à Montpellier, au Pavillon Populaire, et à Séoul.

Le choix de l’Écosse n’est pas fortuit. Paul expliquait que Linda aurait été fière de voir cette exposition dans un pays qu’elle aimait tant et où elle avait passé tant de jours heureux. Stella, de son côté, résumait l’enjeu en une phrase : à travers ces images, le public rencontre la vraie mère qu’elle a connue. On pourrait ajouter que les enfants McCartney y rencontraient aussi une part d’eux-mêmes, puisque beaucoup des photographies exposées les montrent enfants, dans les fermes écossaises et anglaises, sous l’objectif de leur mère.

Pour Mary, l’exercice est d’une nature particulière. Elle n’est plus seulement la fille qui expose à côté de sa mère, comme chez Gagosian ; elle devient la gardienne qui choisit ce que le monde verra de Linda. C’est sans doute dans ce rôle de sélection, discret et décisif, que l’expression « porter le flambeau » prend son sens le plus concret.

De la marque Linda à Meat Free Monday : ce que Mary a vraiment repris

Le deuxième grand axe du récit des fans concerne le militantisme. Le texte affirme qu’après la mort de Linda, on craignait que la marque végétarienne familiale et les combats pour la cause animale ne s’essoufflent, et que Mary, avec Stella, est devenue la force motrice qui les a maintenus en vie. L’intention est généreuse ; la chronologie, elle, oblige à nuancer fortement.

Linda McCartney Foods, une marque qui a vécu sa propre vie

La gamme Linda McCartney Foods est lancée en 1991. Il s’agit au départ de plats surgelés végétariens, nuggets, tourtes, lasagnes ou burgers sans viande, fabriqués par l’entreprise de surgelés Ross Young’s, à base de protéines végétales texturées. La marque s’étend en Europe dès 1992, puis aux États-Unis en 1994. En mars 1996, elle est intégrée à la division plats cuisinés du groupe United Biscuits.

Après la mort de Linda, la marque ne passe pas entre les mains de ses filles. En décembre 1999, elle est vendue au géant américain H. J. Heinz. En 2006, selon la presse économique britannique de l’époque, elle est cédée au groupe Hain Celestial, spécialiste des produits naturels, qui en reste propriétaire. Autrement dit, la survie commerciale de la marque doit beaucoup plus à la logique de l’agroalimentaire qu’à une reprise familiale.

Cela ne veut pas dire que la famille s’en est désintéressée. Le site officiel de Mary McCartney précise qu’elle agit comme consultante pour Linda McCartney Foods et la présente comme engagée depuis plus de vingt-cinq ans sur les questions d’alimentation durable. La marque continue d’utiliser le nom et l’image de Linda, et la famille veille sur cette identité. Mais parler de « force motrice » relève de l’exagération : Mary est une gardienne de l’esprit de la marque, pas son patronne.

Un épisode méconnu illustre d’ailleurs la vitalité de la marque juste après la disparition de Linda : de 1998 à 2000 environ, elle sponsorise une équipe cycliste professionnelle, l’équipe Linda McCartney, qui devient la première formation britannique à participer au Tour d’Italie, en 2000. Un clin d’œil inattendu de la cause végétarienne au monde du sport de haut niveau.

Meat Free Monday, onze ans après

Le véritable engagement militant de Mary prend forme le 15 juin 2009. Ce jour-là, Paul McCartney et ses filles Mary et Stella lancent au Royaume-Uni la campagne Meat Free Monday, qui invite chacun à renoncer à la viande au moins un jour par semaine pour des raisons environnementales, sanitaires et éthiques. Le site de la campagne la présente comme une initiative à but non lucratif lancée par Paul, Mary et Stella.

Il faut souligner le changement d’argumentaire par rapport à l’époque de Linda. Dans les années 1970 et 1980, le végétarisme des McCartney reposait d’abord sur la compassion envers les animaux. En 2009, la campagne met en avant le climat : la production de viande est un facteur important d’émissions de gaz à effet de serre. Paul, sur le site de la campagne, explique le choix du lundi par une comparaison avec la salle de sport : beaucoup de gens y vont le lundi après un week-end chargé, et Meat Free Monday serait un peu la même chose, avec l’avantage supplémentaire de protéger la planète.

Mary devient l’ambassadrice mondiale de la campagne, et selon The Paul McCartney Project, elle porte aussi les couleurs de Green Monday, une initiative apparentée. La formule est modeste, presque pragmatique : il ne s’agit plus de convertir le monde au végétarisme intégral, mais de convaincre le plus grand nombre de réduire sa consommation. C’est l’héritage de Linda adapté au XXIe siècle : moins militant dans le ton, plus large dans l’audience.

En 2011, la campagne publie un livre de recettes, The Meat Free Monday Cookbook, qui propose un menu pour chaque lundi de l’année, avec une préface signée par Paul, Stella et Mary.

Une autrice culinaire à part entière

Mary publie ensuite ses propres livres de cuisine. Food: Vegetarian Home Cooking paraît en 2012 chez Chatto & Windus, suivi de At My Table: Vegetarian Feasts for Family and Friends, publié selon les sources en 2014 ou en 2015. Le magazine Mission présente ces deux livres comme le prolongement direct de Meat Free Monday : une manière de montrer, recette après recette, qu’un repas sans viande peut se partager en famille sans rien sacrifier au plaisir.

Interrogée par Alain Elkann, elle définit son approche : elle adore cuisiner végétarien et aime montrer aux gens des manières faciles, sans chichis, de le faire. On retrouve là l’esprit des livres de Linda, qui voulaient démontrer qu’une cuisine sans viande pouvait être familiale, généreuse et accessible, pas une ascèse réservée aux initiés.

En 2021, la boucle se referme avec Linda McCartney’s Family Kitchen, un livre dans lequel Paul, Stella et Mary actualisent les recettes de Linda en une collection de plus de quatre-vingt-dix plats d’origine végétale. Le sous-titre, qui promet de « sauver la planète et nourrir l’âme », résume la double ambition familiale. Cette fois, c’est littéralement la voix de Linda que la famille fait résonner, par ses propres recettes, plus de vingt ans après sa mort. Le livre décroche d’ailleurs, dès l’année de sa sortie, une nomination dans un palmarès consacré aux livres de cuisine végétale.

En 2023, Mary publie chez Taschen Feeding Creativity, un livre d’une autre nature : soixante recettes végétales imaginées pour des personnalités et des artistes, accompagnées de ses photographies. Le projet fusionne ses deux métiers, la cuisine et le portrait, dans un même objet.

À la télévision : Mary McCartney Serves It Up

Le militantisme culinaire de Mary passe aussi par la télévision. En février 2021, en pleine pandémie, la plateforme Discovery+ lance Mary McCartney Serves It Up, une émission de cuisine végétale dans laquelle elle reçoit des invités et partage ses recettes. Deux autres saisons suivent, en novembre 2021 puis en novembre 2022. En 2022, l’émission vaut à Mary une nomination aux Daytime Emmy Awards dans la catégorie des meilleurs programmes culinaires.

On est loin de la photographe discrète qui se cachait derrière son appareil. À la cinquantaine, Mary McCartney accepte de passer devant la caméra. Ce n’est pas anodin pour quelqu’un qui a grandi en regardant sa mère subir les moqueries de la presse chaque fois qu’elle s’exposait. Le contexte a changé, bien sûr : en 2021, le végétarisme n’est plus une excentricité, mais une tendance de fond. Les combats de Linda, raillés en leur temps, sont devenus des évidences pour une partie du public.

Ce que le texte des fans enjolive, et ce qu’il dit de juste

Faisons le point. Le texte qui a inspiré cet article affirme que Mary n’a pas pris le relais de l’activisme de sa mère par sombre devoir, mais pour faire résonner sa voix. Sur ce point, difficile de le contredire : de Meat Free Monday aux recettes de Linda republiées, tout dans l’action de Mary vise à prolonger cette voix. Le récit, en revanche, compresse le temps. Entre la mort de Linda et le lancement de Meat Free Monday, il s’écoule onze ans. Entre ce deuil et le premier livre de cuisine de Mary, quatorze. Le relais n’a pas été une course de vitesse au lendemain des funérailles, mais une maturation lente.

C’est peut-être là que le récit des fans manque l’essentiel. Mary n’a pas « repris » l’héritage de Linda comme on reprend une entreprise en catastrophe. Elle l’a absorbé, laissé reposer, puis réinterprété à sa façon, avec les outils et le vocabulaire de son époque. La maturation dont parle le texte original est bien réelle. Elle a simplement pris plus de temps, et c’est sans doute ce qui la rend crédible.

Pour prolonger : les livres de Mary McCartney

Trois ouvrages permettent de mesurer le chemin parcouru, de la photographie à la cuisine familiale : le recueil From Where I Stand (Thames & Hudson, 2010), qui accompagnait l’exposition de la National Portrait Gallery ; Linda McCartney’s Family Kitchen (2021), où Paul, Stella et Mary revisitent les recettes de Linda ; et Feeding Creativity (Taschen, 2023).

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If These Walls Could Sing : la fille de la maison raconte Abbey Road

Le texte des fans voit dans le documentaire If These Walls Could Sing l’aboutissement de la maturation de Mary McCartney. On peut lui donner raison, à condition de regarder le film pour ce qu’il est : non pas un hommage de plus aux Beatles, mais une tentative de raconter un lieu à travers les émotions qu’il suscite. Et, en filigrane, de raconter une enfance.

De l’annonce de 2021 à la première de Telluride

Le projet est annoncé le 12 janvier 2021 par Mercury Studios, en partenariat avec les studios d’Abbey Road. Le producteur en est John Battsek, figure reconnue du documentaire britannique, via sa société Ventureland. Le communiqué souligne qu’il s’agit du premier long métrage documentaire consacré aux studios, qui n’avaient jamais ouvert ainsi leurs portes à une équipe de cinéma. Mary y explique que certains de ses tout premiers souvenirs d’enfance viennent du temps passé à Abbey Road, et qu’elle souhaitait depuis longtemps raconter l’histoire de ce lieu historique.

Isabel Garvey, alors directrice générale d’Abbey Road, glisse dans le même communiqué une confidence qui donne son titre au film : elle a perdu le compte, dit-elle, du nombre de fois où elle a entendu quelqu’un s’exclamer dans les couloirs « si ces murs pouvaient chanter ». La formule, popularisée par une expression anglaise bien connue sur les murs qui parlent, devient le fil rouge du projet.

Le film, intitulé en France Derrière les murs des studios Abbey Road, est présenté en avant-première mondiale au festival de Telluride, dans le Colorado, le 3 septembre 2022, au Sheridan Opera House. Peu après, Disney annonce en assurer la distribution sous son label de documentaires originaux. Le film devient la pièce maîtresse des célébrations du quatre-vingt-dixième anniversaire des studios, inaugurés en novembre 1931 sous le nom d’EMI Studios.

Le 12 décembre 2022, une projection de gala est organisée dans le Studio One d’Abbey Road, la plus grande salle du complexe, devant plus de 250 invités. Paul McCartney et Ringo Starr sont là, tout comme Elton John. Le film arrive ensuite sur Disney+ aux États-Unis le 16 décembre 2022, sur Hulu le 23 décembre, puis au Royaume-Uni le 6 janvier 2023. Il dure 89 minutes, avec une musique originale de Toby Pitman.

Une distribution vertigineuse

La liste des intervenants donne une idée de l’entregent de la réalisatrice, mais aussi de l’aura du lieu. On y croise Paul McCartney et Ringo Starr, évidemment, mais aussi Elton John, Jimmy Page, Kate Bush, Noel et Liam Gallagher, Roger Waters, David Gilmour et Nick Mason pour Pink Floyd, Cliff Richard, Shirley Bassey, le compositeur John Williams, qui a enregistré à Abbey Road plusieurs partitions de la saga Star Wars, George Lucas, la chanteuse Celeste, le violoncelliste Sheku Kanneh-Mason, Nile Rodgers ou encore Giles Martin, fils de George Martin et gardien sonore du catalogue des Beatles.

On y entend aussi des voix moins célèbres, comme celle de Lester Smith, gardien des microphones du studio depuis plus d’un demi-siècle. Ce choix est révélateur. Comme dans Off Pointe, où elle photographiait le corps de ballet plutôt que les étoiles, Mary s’intéresse aux gens qui font tourner la maison autant qu’à ceux qui en font la gloire.

L’émotion plutôt que la chronologie

Mary a été très claire sur ses intentions. Dans un entretien à Vanity Fair publié le 2 septembre 2022, à la veille de Telluride, elle explique vouloir faire de son documentaire une expérience émotionnelle, plutôt que de passer en revue tous les jalons historiques. Ce qu’elle cherchait dans les interviews, précise-t-elle, c’était de creuser ce que les musiciens ressentent réellement à l’égard d’Abbey Road.

Ce parti pris explique à la fois les qualités et les limites du film relevées par la critique. Le site Rotten Tomatoes recensait 95 % d’avis favorables parmi les critiques. Dans The Guardian, Peter Bradshaw lui accordait quatre étoiles sur cinq et parlait d’une plaisante « visite privée ». The Daily Telegraph saluait une liste d’intervenants « stupéfiante ». Le Financial Times se montrait plus réservé, jugeant le film « charmant », mais pas « très révélateur ». Les connaisseurs de l’histoire du studio n’y apprendront pas grand-chose de neuf sur les techniques d’enregistrement ou les sessions célèbres. Ce n’est pas le propos.

Le propos, c’est le regard de quelqu’un qui a grandi dans ces couloirs. Les studios d’Abbey Road ont annoncé le film comme la « lettre d’amour personnelle » de Mary à ce lieu. Pour les fans des Beatles, il y a quelque chose de bouleversant à voir l’enfant qui traînait dans les studios pendant que ses parents y travaillaient revenir, cinquante ans plus tard, avec sa propre équipe et ses propres questions. Elle n’y est plus la fille de Paul ; elle y est la réalisatrice qui interroge son père, comme elle l’avait fait vingt ans plus tôt pour Wingspan, mais cette fois sur un terrain qu’elle a choisi.

La présence absente de Linda

Il serait faux de dire que If These Walls Could Sing est un film sur Linda. Ce n’en est pas un. Mais l’ombre de la mère plane sur le projet d’une manière discrète. C’est Linda qui avait entraîné Mary, enfant, dans le sillage des sessions de Wings, et c’est à travers ces souvenirs qu’est né le désir de raconter le lieu. Le film procède aussi de la même philosophie que la photographie de Linda : se placer au plus près des musiciens, capter l’affect plutôt que la performance, refuser l’artifice.

Le texte des fans écrit que Mary « revendique sa propre place » dans le terrain de jeu musical le plus célèbre de sa famille. C’est la formule la plus juste de tout ce texte. Avec ce film, Mary McCartney cesse d’être celle qui conserve, trie et expose l’héritage des autres, pour devenir celle qui raconte. La différence est essentielle : la gardienne devient autrice.

Ce que révèle vraiment le parcours de Mary McCartney

Au terme de cette enquête, que reste-t-il du récit qui circule chez les fans ? L’essentiel, en réalité, mais remis à l’endroit. Le texte original propose une histoire en trois actes : une fille perd sa mère, reprend son appareil photo, reprend son combat, puis trouve sa voix. Les faits racontent une histoire plus étalée, et plus riche.

Une chronologie remise d’aplomb

La photographie de Mary ne naît pas du deuil, mais d’un travail commun avec sa mère sur ses planches-contacts, au début des années 1990, et d’une carrière professionnelle commencée en 1995. Le deuil de 1998 n’interrompt pas cette trajectoire ; il lui donne un poids nouveau. Les grandes étapes de la reconnaissance arrivent ensuite, lentement : Off Pointe en 2004, la National Portrait Gallery en 2010, la Reine et Gagosian en 2015.

Le militantisme suit la même courbe. La marque de Linda poursuit une vie commerciale indépendante, de Heinz à Hain Celestial, avec Mary dans un rôle de conseil. L’engagement public, lui, prend la forme de Meat Free Monday en 2009, puis des livres de cuisine à partir de 2012, de l’émission télévisée en 2021 et du livre de recettes familial la même année. Quant au cinéma, il commence en réalité dès 2001 avec Wingspan, bien avant If These Walls Could Sing.

Le pilier plutôt que la flamme

Le texte des fans conclut que Mary a grandi non pas en tournant le dos à l’héritage McCartney, mais en devenant un pilier qui le soutient. C’est une belle image, et elle est juste. On pourrait la compléter : Mary McCartney n’a pas seulement porté l’héritage de sa mère, elle l’a aussi trié, exposé, réinterprété et, parfois, discrètement corrigé. Elle a choisi ce que le public verrait de Linda en tant que photographe, ce qu’il retiendrait de sa cuisine, et le ton sur lequel on parlerait désormais de végétarisme.

Il y a enfin cette symétrie qui traverse toute son histoire, du prénom hérité d’une grand-mère morte du cancer au deuil d’une mère emportée par la même maladie. Paul McCartney a transformé la perte de sa mère en chansons. Mary a transformé la perte de la sienne en images, en recettes et en récits. Le texte des fans parle d’une femme « toujours en quête de lumière naturelle ». Si l’on s’en tient aux faits, l’expression n’est pas une métaphore : c’est littéralement la leçon que Linda a donnée à sa fille, un jour, dans une chambre noire de Soho.

Questions fréquentes

Qui est Mary McCartney ?

Mary Anna McCartney, née le 28 août 1969 à Londres, est la fille de Paul et Linda McCartney et leur premier enfant biologique. Photographe professionnelle depuis 1995, elle est aussi autrice de livres de cuisine végétarienne, ambassadrice de la campagne Meat Free Monday et réalisatrice du documentaire If These Walls Could Sing (2022).

Est-ce bien Mary au dos de l’album McCartney de 1970 ?

Oui. Le bébé qui dépasse de la veste de Paul au dos de McCartney, paru le 17 avril 1970, est Mary. La photo a été prise par Linda McCartney en Écosse, à la ferme du couple, à la fin de 1969.

D’où vient le prénom de Mary McCartney ?

Elle porte le prénom de sa grand-mère paternelle, Mary Patricia McCartney (née Mohin), infirmière et sage-femme, morte le 31 octobre 1956 des suites d’une opération pour un cancer du sein, quand Paul avait 14 ans.

Quel âge avait Mary à la mort de sa mère Linda ?

Elle avait 28 ans. Linda McCartney est morte d’un cancer du sein le 17 avril 1998, à 56 ans, au ranch familial près de Tucson, en Arizona. Mary s’est mariée cinq mois plus tard, le 26 septembre 1998, avec Alistair Donald.

Mary McCartney est-elle devenue photographe après la mort de Linda ?

Non. Elle a commencé en aidant sa mère à trier ses planches-contacts et est devenue photographe professionnelle en 1995, trois ans avant la mort de Linda. Le deuil a donné un sens nouveau à son travail, mais il n’en est pas l’origine.

Qu’est-ce que Meat Free Monday ?

C’est une campagne à but non lucratif lancée le 15 juin 2009 par Paul, Mary et Stella McCartney. Elle invite à ne pas manger de viande au moins un jour par semaine, principalement pour réduire l’impact environnemental de l’alimentation.

Mary McCartney dirige-t-elle la marque Linda McCartney Foods ?

Non. La marque, lancée en 1991, a été vendue à Heinz en décembre 1999, puis au groupe Hain Celestial en 2006. Mary intervient comme consultante, selon son site officiel.

Où voir If These Walls Could Sing ?

Le documentaire de Mary McCartney sur les studios d’Abbey Road est distribué par Disney+. Présenté au festival de Telluride le 3 septembre 2022, il est sorti en ligne le 16 décembre 2022 aux États-Unis et le 6 janvier 2023 au Royaume-Uni et en France. Il dure 89 minutes.

Mary McCartney a-t-elle photographié la reine Elizabeth II ?

Oui. En juillet 2015, elle a photographié la Reine à son bureau de Buckingham Palace. Le portrait a été diffusé début septembre 2015, quand Elizabeth II est devenue le monarque britannique au plus long règne.

Sources

  • The Paul McCartney Project, « Birth of Mary McCartney », s.d. : the-paulmccartney-project.com (consulté le 3 novembre 2026)
  • The Paul McCartney Project, « Designing the packaging for McCartney », s.d. : the-paulmccartney-project.com (consulté le 3 novembre 2026)
  • The Paul McCartney Project, « Mary McCartney », s.d. : the-paulmccartney-project.com (consulté le 3 novembre 2026)
  • The Paul McCartney Project, « If These Walls Could Sing premiered at Abbey Road », décembre 2022 : the-paulmccartney-project.com (consulté le 3 novembre 2026)
  • Wikipedia, « Mary McCartney », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
  • Wikipedia, « Linda McCartney », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
  • Wikipedia, « Linda McCartney Foods », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
  • Wikipedia, « Paul McCartney », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
  • Wikipedia, « Wingspan (film) », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
  • Wikipedia, « If These Walls Could Sing », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
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