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Les Beatles et Tolkien : l’histoire vraie du Seigneur des anneaux que Lennon rêvait de tourner en 1968

Par Clive Helday
Beatles et Seigneur des anneaux : le film fantôme de 1968

Au début de 1968, quelque part entre un ashram de l’Himalaya et les bureaux londoniens d’Apple, quatre musiciens de Liverpool se sont pris à rêver d’un film où ils joueraient des hobbits, des magiciens et une créature affamée qui parle d’elle-même à la troisième personne. Le projet d’adapter Le Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien avec les Beatles n’a jamais dépassé le stade des conversations. Il revient pourtant sur les réseaux sociaux tous les six mois, souvent enjolivé : Stanley Kubrick « attaché » à la réalisation, United Artists « sérieusement » engagé, Tolkien opposant un refus « catégorique », et les Beatles présentés comme des disciples de la Terre du Milieu.

Un post anglophone intitulé « Unlikely Beatles Influences: J.R.R. Tolkien » en offre ces jours-ci une version particulièrement lyrique. Nous l’avons pris au mot. Que sait-on vraiment de ce film fantôme ? Qui a eu l’idée, qui a lu les livres, qui a dit non, et pourquoi ? Que reste-t-il du lien entre l’univers de Tolkien et celui des Beatles, une fois écartées les formules trop belles pour être vraies ? De Rishikesh à Covent Garden, de Kubrick à Peter Jackson, voici l’enquête complète, avec ce qui est documenté, ce qui relève du souvenir tardif et ce qui tient de la pure légende.

Un post viral, une histoire à moitié vraie

Le texte qui circule commence par une précaution honnête : les Beatles n’ont jamais rencontré Tolkien. C’est exact, et c’est à peu près la dernière affirmation qui ne demande aucune nuance. La suite enchaîne des propositions séduisantes. L’essor du groupe, au début des années 1960, aurait coïncidé avec un « renouveau britannique » du Seigneur des anneaux. John Lennon aurait admiré l’inventivité linguistique de Tolkien, George Harrison se serait reconnu dans ses thèmes de renoncement et de paix intérieure. Sgt. Pepper et la Terre du Milieu partageraient le même usage du merveilleux comme miroir de la condition humaine. Puis vient le morceau de bravoure : en 1968, United Artists aurait « sérieusement envisagé » une adaptation avec les quatre Beatles, Stanley Kubrick « attaché » au projet, Lennon en Gollum, McCartney en Frodon, Harrison en Gandalf, Ringo en Sam. Tolkien aurait « rejeté l’idée d’emblée ».

Le post se termine par une question adressée aux lecteurs : la froideur clinique de Kubrick et l’énergie chaotique de Lennon en Gollum auraient-elles produit un désastre psychédélique ou une révolution du cinéma fantastique, des décennies avant Peter Jackson ? La question est amusante. Elle repose cependant sur des prémisses qu’il faut examiner une à une, car l’histoire réelle est à la fois plus modeste et plus intéressante que sa version virale.

Plus modeste, parce que le projet n’a jamais été un film « en préparation » au sens où l’entend l’industrie : aucun scénario connu, aucun contrat signé avec un réalisateur, aucune distribution officielle. Plus intéressante, parce que les traces qui subsistent racontent une série de rencontres improbables : un producteur qui part pour l’Inde avec trois gros volumes dans sa valise, un cinéaste qui vient de terminer 2001, l’Odyssée de l’espace et qui ne veut pas entendre parler de hobbits, un studio américain en pleine négociation avec un professeur d’Oxford qui se méfie d’Hollywood, et, cinquante ans plus tard, un réalisateur néo-zélandais qui « interroge » Paul McCartney sur le sujet pendant qu’il monte le documentaire Get Back.

Trois niveaux de preuve à distinguer

Pour démêler l’affaire, il faut d’abord trier les témoignages selon leur origine. Le premier niveau, le plus solide, est celui des faits contractuels et chronologiques : le contrat de trois films liant les Beatles à United Artists, les dates du séjour à Rishikesh, la vente des droits cinématographiques du Seigneur des anneaux à ce même studio en 1969, les scénarios commandés ensuite. Ces éléments sont documentés par des sources multiples et ne prêtent guère à controverse.

Le deuxième niveau est celui des témoins directs, mais tardifs. Denis O’Dell, le producteur qui dirigeait Apple Films, a raconté sa version dans un livre de souvenirs publié en 2002, At the Apple’s Core. Paul McCartney en a parlé à Peter Jackson, qui l’a répété à la presse en 2002 puis en 2021. Leon Vitali, collaborateur de longue date de Stanley Kubrick, a évoqué en 2018 une visite des Beatles dans les bureaux du cinéaste. Ces récits sont précieux, mais ils ont été formulés des décennies après les faits, souvent par personne interposée, et ils ne concordent pas toujours.

Le troisième niveau est celui des embellissements : les reprises successives d’articles en ligne qui transforment un « aurait été approché » en « était attaché », un « selon Peter Jackson » en certitude, une hypothèse sur les goûts littéraires de Lennon en fait établi. Le post viral appartient pour l’essentiel à cette dernière catégorie. Il n’invente pas tout ; il lisse tout.

Ce que l’on peut affirmer d’emblée

Résumons, avant d’entrer dans le détail. Il est établi qu’au début de 1968, l’entourage des Beatles a envisagé Le Seigneur des anneaux comme sujet possible de leur troisième long métrage pour United Artists. Il est établi que Denis O’Dell a cherché un réalisateur et que le nom de Stanley Kubrick a circulé, le cinéaste déclinant l’offre. Il est très probable que John Lennon ait été le plus enthousiaste des quatre. La répartition des rôles, en revanche, varie selon les témoins, et la version la plus célèbre (Lennon en Gollum) provient de Peter Jackson, qui la tient de McCartney. Quant au refus de Tolkien, il est affirmé par Jackson, mais aucune lettre de l’écrivain, à notre connaissance, ne mentionne les Beatles : les spécialistes de ses adaptations rappellent que les récits divergent, entre un auteur qui aurait menacé de rompre les négociations et un groupe qui se serait tout simplement lassé.

Nous avons d’ailleurs déjà évoqué sur Yellow-Sub.net les projets cinématographiques improbables des Beatles, du Seigneur des anneaux à Disney. Ce dossier va plus loin : il replace l’épisode dans la culture de 1967-1968, reconstitue la chronologie à partir des sources disponibles, et répond, pour finir, à la question du post. Car elle mérite mieux qu’un sondage : un Seigneur des anneaux des Beatles aurait-il pu exister, et à quoi aurait-il ressemblé ?

Pour le comprendre, il faut commencer par un détour. Avant d’être un projet de film, Tolkien était, au milieu des années 1960, un phénomène d’édition et un mot de passe de la contre-culture. C’est de là que viennent les livres qui ont fini dans une valise à destination de l’Inde.

Tolkien dans les années 1960 : du professeur d’Oxford au mot de passe des campus

Lorsque les Beatles enregistrent « Love Me Do » en 1962, Le Seigneur des anneaux n’est pas une nouveauté. Le premier volume, La Communauté de l’anneau, a paru chez l’éditeur londonien Allen & Unwin en 1954, les deux suivants en 1954 et 1955. L’auteur, John Ronald Reuel Tolkien, né en 1892 à Bloemfontein, est un philologue respecté, spécialiste du vieil anglais, qui a enseigné à Oxford de 1925 à sa retraite en 1959. Son Hobbit, publié en 1937, est un classique de la littérature pour la jeunesse. Sa grande trilogie, en revanche, a d’abord trouvé un public fidèle mais limité : critiques divisés, lecteurs passionnés, ventes honorables plutôt que triomphales.

Le post viral évoque un « renouveau britannique » du livre au début des années 1960, coïncidant avec l’ascension des Beatles. Cette chronologie ne correspond pas à ce que retiennent les historiens de l’édition. L’explosion de Tolkien est d’abord américaine, elle date du milieu de la décennie, et elle naît d’un accident juridique.

1965 : le livre de poche pirate qui a tout changé

En 1965, l’éditeur américain Ace Books découvre une faille dans le droit d’auteur. L’édition américaine reliée de Houghton Mifflin avait été réalisée en partie avec des feuilles imprimées au Royaume-Uni, ce qui, selon l’interprétation d’Ace, laissait le texte sans protection valable aux États-Unis. Ace publie donc, sans autorisation ni contrat, la première édition de poche du Seigneur des anneaux, vendue 75 cents le volume, avec des couvertures de Jack Gaughan. Plus de 100 000 exemplaires partent rapidement, selon les chiffres repris par le wiki spécialisé Tolkien Gateway.

Tolkien réagit avec l’énergie d’un homme qui découvre qu’on le dépouille. Il révise le texte, ajoute un index, retravaille les appendices et rédige une nouvelle préface, de manière à ce qu’une édition autorisée puisse revendiquer une protection nouvelle. Dans sa correspondance publiée, une lettre du 21 juillet 1965 adressée à une lectrice américaine, Nan C. Scott, qui menait campagne contre l’édition pirate, le remercie de son soutien et indique que des négociations sont en cours avec Ballantine Books pour une édition de poche autorisée. Celle-ci paraît la même année. Ace finit par retirer son édition et par verser des droits à l’auteur.

Le paradoxe est cruel pour Tolkien : le piratage et la contre-offensive qu’il provoque font de son livre un objet de masse. Deux éditions de poche concurrentes, une polémique relayée par la presse, des étudiants qui choisissent leur camp en achetant la version « légitime » : Le Seigneur des anneaux devient en quelques mois le livre qu’il faut avoir lu sur les campus américains.

« Frodo Lives! » : la Terre du Milieu entre dans la contre-culture

Le slogan « Frodo Lives! » (« Frodon est vivant ! ») apparaît sur des badges, des autocollants, des tee-shirts et des murs. Il devient un signe de reconnaissance entre lecteurs, une manière de proclamer son appartenance à une génération qui préfère la Comté aux banlieues pavillonnaires et les forêts des Ents aux complexes militaro-industriels. En 1967, un single intitulé « Frodo Lives » paraît même sous le nom d’un groupe baptisé The Magic Ring, chez Smash Records. Le phénomène n’a rien d’organisé : il s’agit d’une appropriation spontanée, joyeuse, parfois approximative, d’un livre écrit par un catholique conservateur né sous le règne de Victoria.

Car Tolkien n’apprécie guère ce succès-là. Il est rapporté qu’il qualifiait ce culte naissant de « deplorable cultus », son « culte déplorable », selon une formule reprise notamment par le magazine Time en 2002. Il s’agace des appels nocturnes de lecteurs américains oubliant le décalage horaire, au point de faire retirer son numéro de l’annuaire, comme il l’explique dans une lettre à son fils Michael en janvier 1972. Tolkien voit d’un œil perplexe des jeunes gens lire dans son récit une allégorie de la bombe atomique ou un manifeste écologiste, lui qui a toujours affirmé détester l’allégorie au profit de ce qu’il appelait l’« applicabilité », la liberté laissée au lecteur.

Ce malentendu fécond est essentiel pour comprendre ce qui se joue en 1968. Quand l’entourage des Beatles songe à Tolkien, il ne pense pas à un professeur d’Oxford spécialiste de Beowulf. Il pense au livre culte des étudiants californiens, à un univers que la jeunesse s’est approprié et qui semble parfaitement compatible avec l’esprit de 1967. Tolkien, lui, voit la même chose, et c’est précisément ce qui l’inquiète.

Londres, 1967 : un club nommé Middle Earth

La vague atteint l’Angleterre par le biais du rock underground. À Londres, après la fermeture du célèbre UFO Club, un nouveau lieu ouvre dans une grande cave du 43 King Street, à Covent Garden, d’abord sous le nom d’Electric Garden, puis sous celui, plus explicite, de Middle Earth. Le club accueille en 1967 et 1968 la fine fleur du psychédélisme britannique : Soft Machine, Pink Floyd, The Move, Pretty Things, Arthur Brown, Fairport Convention, Tomorrow. Le disc-jockey John Peel y officie le samedi. Après la fermeture des locaux de King Street en 1968, l’enseigne migre vers la Roundhouse de Chalk Farm, où se produisent notamment The Doors et Jefferson Airplane en septembre 1968.

Parmi les habitués de Middle Earth figure un duo qui pousse l’imaginaire tolkienien plus loin que quiconque : Tyrannosaurus Rex, formé par Marc Bolan et Steve Peregrin Took, ce dernier ayant emprunté son pseudonyme à la famille de Pippin dans Le Seigneur des anneaux. Un concert du duo au club, le 23 septembre 1967, a d’ailleurs été publié en 2000. Bolan, que nous avons présenté dans notre portrait de Marc Bolan parmi les amis des Beatles, chante alors des elfes, des mages et des royaumes féeriques avec une voix chevrotante qui fait le bonheur de John Peel.

D’autres suivront. En 1968, l’acteur Leonard Nimoy, le Spock de Star Trek, enregistre « The Ballad of Bilbo Baggins ». En 1969, Led Zeppelin glisse le Mordor et Gollum dans « Ramble On », avant d’enregistrer « The Battle of Evermore » en 1971. Le rock progressif des années 1970 fera de la Terre du Milieu un réservoir de titres et de pochettes. Mais en 1967-1968, la référence est encore neuve, et elle signale une appartenance : celle de l’underground, des clubs enfumés et des light shows.

Où se situent les Beatles dans ce paysage ?

C’est ici que le post viral force le trait. Rien, dans les chansons des Beatles, ne renvoie explicitement à Tolkien. Pas un hobbit, pas un anneau, pas une allusion à la Comté. Les références littéraires du groupe sont ailleurs : Lewis Carroll pour Lennon, le music-hall et la littérature populaire pour McCartney, les textes spirituels indiens pour Harrison. Quand Lennon écrit « I Am the Walrus » en 1967, il pense au « Morse et le Charpentier » d’Alice, comme il l’a expliqué plus tard. Quand le groupe invente le fictif orchestre du sergent Pepper, il s’agit d’un pastiche de fanfare édouardienne, non d’un monde imaginaire.

Les Beatles évoluent pourtant dans le même bain culturel que les lecteurs de Tolkien. Ils fréquentent l’underground londonien, financent ou côtoient ses institutions, s’intéressent à ce qui passionne la jeunesse. Il est donc parfaitement plausible que Le Seigneur des anneaux leur ait été familier en 1967, au moins de réputation. La question est de savoir quand ils l’ont réellement lu. Selon Peter Jackson, qui tient l’information de Paul McCartney, la réponse se trouve en Inde, au printemps 1968. Mais pour comprendre pourquoi quelqu’un a pris la peine de leur envoyer ces livres, il faut d’abord parler d’argent, de contrats et d’un film que les Beatles devaient encore à un studio américain.

La dette envers United Artists : un troisième film introuvable

Pour comprendre pourquoi Tolkien a pu atterrir sur le bureau des Beatles, il faut remonter à 1963. Cette année-là, Brian Epstein négocie avec United Artists un accord portant sur trois longs métrages. Le studio américain y voit surtout un moyen d’exploiter les droits de la bande originale ; personne n’imagine encore que le premier film deviendra l’un des modèles du cinéma musical. A Hard Day’s Night, réalisé par Richard Lester et sorti en juillet 1964, est un triomphe critique et commercial. Help!, du même Lester, suit en 1965, en couleurs et avec des décors exotiques, des Bahamas aux Alpes autrichiennes.

Reste le troisième. Et c’est là que l’histoire se complique, car les Beatles, entre 1965 et 1968, ne parviennent pas à s’entendre sur un sujet. Ils ont changé. Le groupe qui tournait les gags de Help! en riant sous l’effet de la marijuana est devenu un groupe de studio, qui a cessé de donner des concerts en août 1966 et qui ne veut plus jouer les quatre garçons dans le vent. Un troisième film « à la Lester » leur semble inconcevable. Un film plus ambitieux suppose un sujet, un scénariste, un réalisateur, et un accord à quatre sur chacun de ces points.

Westerns, mousquetaires et une pièce de Joe Orton

Plusieurs pistes sont explorées. La plus souvent citée est A Talent for Loving, adaptation d’un roman western humoristique de Richard Condon, l’auteur d’Un crime dans la tête. On parle aussi d’une variation sur Les Trois Mousquetaires, l’idée d’un quatuor de héros se prêtant naturellement à un groupe de quatre musiciens. En 1967, l’entourage du groupe commande même un scénario au dramaturge Joe Orton, enfant terrible du théâtre londonien. Son texte, intitulé Up Against It, mélange anarchisme, travestissement et satire politique. Il est poliment retourné à son auteur. Orton est assassiné par son compagnon en août 1967, et le script deviendra une curiosité littéraire.

Aucune de ces pistes n’aboutit. À la fin du mois d’août 1967, la mort de Brian Epstein prive le groupe de celui qui gérait les engagements contractuels. Les Beatles se lancent alors dans Magical Mystery Tour, un téléfilm qu’ils produisent eux-mêmes et que la BBC diffuse le lendemain de Noël 1967, avec un accueil critique désastreux. Ce n’est pas un film United Artists, et il ne règle rien.

Yellow Submarine : solution ou faux-fuyant ?

En parallèle avance un projet que les Beatles regardent d’abord de loin : le dessin animé Yellow Submarine, produit par King Features et réalisé par George Dunning, avec la direction artistique de l’illustrateur allemand Heinz Edelmann. Les musiciens fournissent quelques chansons, mais ne prêtent même pas leur voix à leurs personnages. Leur seule apparition en chair et en os se limite à une courte séquence finale, tournée le 25 janvier 1968, quelques semaines avant leur départ pour l’Inde. Le film sort à Londres le 17 juillet 1968, au London Pavilion, en présence des quatre Beatles.

Le dessin animé a-t-il soldé la dette envers United Artists ? Les sources divergent, et la question est au cœur de notre affaire. Selon une première lecture, l’animation était justement vue comme un moyen confortable d’honorer l’engagement, et le caméo final aurait été tourné en partie pour satisfaire l’obligation contractuelle d’apparaître à l’écran. Selon une autre lecture, celle que retiennent plusieurs historiens des adaptations de Tolkien, il devient clair au cours de 1967 que Yellow Submarine ne comptera pas comme le troisième film, ce qui pousse Denis O’Dell à chercher un nouveau sujet. Le documentaire Let It Be, distribué par United Artists en mai 1970, est souvent présenté comme celui qui a finalement rempli le contrat, mais là encore les historiens ne sont pas unanimes : certains estiment qu’il n’était pas lié à l’accord initial.

Ce flou n’est pas qu’un détail juridique. Il explique pourquoi, au tournant de 1967 et 1968, quelqu’un dans l’entourage des Beatles cherche activement un projet de long métrage capable d’intéresser à la fois les quatre musiciens et le studio. Ce quelqu’un s’appelle Denis O’Dell.

Denis O’Dell, l’homme qui cherchait un film

Né à Londres le 2 mai 1923, mort à Almería, en Espagne, le 30 décembre 2021, à 98 ans, Denis O’Dell est l’un des producteurs les plus discrets et les plus importants de l’histoire des Beatles au cinéma. Il est crédité comme producteur sur A Hard Day’s Night (d’autres sources le présentent comme producteur associé, le film étant d’abord celui de Walter Shenson), puis comme producteur associé de Magical Mystery Tour. Il produit How I Won the War de Richard Lester, le film de guerre satirique dans lequel John Lennon tient un second rôle, tourné en grande partie en Espagne en 1966, épisode que nous avons raconté dans notre enquête sur John Lennon à Almería et la naissance de « Strawberry Fields Forever ». Il produira encore The Magic Christian, avec Ringo Starr et Peter Sellers, sorti fin 1969.

Lorsque les Beatles créent Apple Corps, O’Dell devient l’un de ses directeurs et prend la tête de la branche cinéma, Apple Films, dont nous retraçons l’histoire dans notre page consacrée à Apple Films et aux ambitions audiovisuelles d’Apple Corps. Les Beatles lui adressent même un clin d’œil dans « You Know My Name (Look Up the Number) », la face B loufoque de « Let It Be », où est annoncé un certain « Denis O’Bell ». C’est également lui qui, en janvier 1969, suggérera de filmer en 16 mm les répétitions du groupe pour un documentaire télévisé : l’idée qui donnera naissance au film Let It Be puis, un demi-siècle plus tard, à la série Get Back de Peter Jackson.

Fin 1967, O’Dell se trouve donc dans une position délicate : il doit proposer aux Beatles un projet ambitieux, compatible avec leurs envies du moment, susceptible de convaincre United Artists, et suffisamment original pour ne pas ressembler à une redite de Help!. Son idée, selon ses propres souvenirs, est de faire jouer aux quatre musiciens les quatre hobbits de la Compagnie de l’anneau, dans une sorte de grand spectacle musical et multimédia. Elle a un mérite évident : elle correspond exactement à l’air du temps. Elle a un défaut tout aussi évident : il faut convaincre quatre personnes qui ne sont plus d’accord sur grand-chose, puis un écrivain qui n’aime pas le cinéma.

Rishikesh, février 1968 : trois volumes dans une valise

Le 11 février 1968, les Beatles passent une dernière journée à Abbey Road avant leur grand départ. Une équipe filme la séance pour le clip de leur prochain single, « Lady Madonna », mais le groupe en profite pour enregistrer une chanson nouvelle de John Lennon, « Hey Bulldog », qui finira dans la bande originale de Yellow Submarine. Les images de ce jour-là, montées plus tard en clip officiel, montrent quatre musiciens soudés, drôles, visiblement heureux de jouer ensemble. C’est l’un des derniers instantanés d’un groupe encore à l’unisson avant le voyage qui allait tout changer.

https://www.youtube.com/watch?v=M4vbJQ-MrKo
« Hey Bulldog », clip officiel monté à partir des images tournées à Abbey Road le 11 février 1968, quelques jours avant le départ des Beatles pour l’Inde (chaîne officielle TheBeatlesVEVO).

Quatre jours plus tard, le 15 février, John Lennon et sa femme Cynthia, George Harrison, Pattie Boyd et sa sœur Jenny atterrissent à Delhi. Paul McCartney, sa compagne Jane Asher, Ringo Starr et sa femme Maureen les rejoignent le 19 février. Le lendemain, tout ce petit monde gagne Rishikesh, au pied de l’Himalaya, où le Maharishi Mahesh Yogi dirige un cours de méditation transcendantale prévu pour durer jusqu’au 25 avril. Les Beatles arrivent alors que la session a commencé depuis trois semaines. Ils y retrouvent l’actrice Mia Farrow et sa sœur Prudence, Mike Love des Beach Boys, le flûtiste Paul Horn et le chanteur écossais Donovan.

Le séjour est connu pour sa fécondité musicale : une grande partie des chansons de l’Album blanc y est écrite, à la guitare acoustique, au rythme des méditations et des conversations sur les terrasses de l’ashram. Nous l’avons raconté en détail dans notre dossier sur l’Album blanc et les quatorze titres de George Martin et dans notre enquête sur « Long, Long, Long » de George Harrison. Ce que l’on sait moins, c’est qu’au milieu de ce séjour, un visiteur londonien débarque avec un projet de cinéma.

Denis O’Dell en visite à l’ashram

Plusieurs sources indiquent que Denis O’Dell, le patron d’Apple Films, rejoint brièvement les Beatles en Inde. Selon le récit qu’il a livré par la suite, il emporte dans ses bagages les trois volumes du Seigneur des anneaux, avec l’idée de les faire lire au groupe. Peter Jackson, qui a recueilli la version de Paul McCartney, la résume ainsi dans un entretien accordé à la BBC en novembre 2021 : « John, Paul and George each got one Lord of The Rings book to read in India. And they got excited about it. » (« John, Paul et George ont chacun reçu un volume du Seigneur des anneaux à lire en Inde. Et ils se sont enthousiasmés. »)

Le détail est savoureux : trois volumes, trois Beatles. Jackson lui-même suppose que le producteur a distribué un livre à chacun parce qu’il y en avait trois. Il est tentant d’y ajouter une explication chronologique : Ringo Starr quitte Rishikesh le 1er mars, après une dizaine de jours seulement, peu convaincu par la nourriture épicée et inquiet pour ses enfants restés en Angleterre. Si O’Dell est arrivé après son départ, le batteur n’a tout simplement pas pu recevoir de volume. Mais il s’agit d’une conjecture : nous ne connaissons pas la date exacte de la visite du producteur, et Jackson précise que Ringo « ne se souvient pas de grand-chose » de cette histoire.

Un autre nom revient dans certaines reconstitutions : celui de Donovan, qui aurait encouragé ses camarades à lire Tolkien. Le chanteur de « Mellow Yellow » est alors l’un des musiciens britanniques les plus proches de l’imaginaire féerique, et son influence à Rishikesh est bien documentée sur le plan musical, puisqu’il y enseigne à Lennon la technique de jeu en picking qui irriguera « Dear Prudence » et « Julia ». Selon les souvenirs de Denis O’Dell relayés par le wiki spécialisé Tolkien Gateway, Donovan aurait même souhaité participer au film, dans le rôle de Merry, le quatrième hobbit. Le mannequin Twiggy aurait été envisagée pour incarner la reine elfe Galadriel. Ces précisions ne reposent que sur la mémoire d’un seul témoin, publiée plus de trente ans après les faits.

La distribution : trois versions pour un même casting

Arrive la question qui fait le succès du post viral : qui aurait joué qui ? La version la plus répandue, celle que relaie le texte anglais, attribue à John Lennon le rôle de Gollum, à Paul McCartney celui de Frodon, à George Harrison celui de Gandalf et à Ringo Starr celui de Sam. Elle provient de Peter Jackson, qui l’a rapportée en mars 2002 au quotidien néo-zélandais The Evening Post, d’après une conversation avec McCartney. L’agence Reuters et CNN en ont fait une dépêche le 28 mars 2002 : Lennon y est présenté comme le moteur du projet, désireux d’incarner la créature décharnée et obsédée par l’anneau.

Mais ce n’est pas la seule version. Selon les souvenirs de Denis O’Dell, Lennon avait d’abord des vues sur Gandalf, le magicien. George Harrison, de son côté, se souvenait que Lennon voulait jouer Frodon. Et l’idée initiale d’O’Dell, telle qu’il l’a racontée, consistait à confier aux quatre Beatles les quatre hobbits, Frodon, Sam, Merry et Pippin, ce qui n’est guère compatible avec un Harrison en Gandalf et un Lennon en Gollum. Interrogé à nouveau en 2021, Peter Jackson reste prudent : McCartney, dit-il, n’a pas pu confirmer précisément la répartition, mais il pense que c’était bien le cas. « Apparemment », résume-t-il.

Il faut donc se rendre à l’évidence : le casting célèbre n’est pas une liste arrêtée, mais le souvenir le plus vivace d’une discussion entre amis. Il a pour lui une forme de vérité psychologique, ce qui explique sa longévité. Lennon, l’esprit le plus acide et le plus imprévisible des quatre, en Gollum, créature à la double personnalité ; McCartney, le plus diplomate et le plus « héroïque » en apparence, en Frodon ; Harrison, le plus tourné vers la spiritualité, en magicien sage ; Ringo, le plus chaleureux, en fidèle jardinier. C’est si juste qu’on croirait une distribution imaginée après coup par un fan. C’est peut-être, en partie, ce qu’elle est devenue.

Le départ de l’Inde et la fin de l’élan

Le séjour se délite rapidement. McCartney et Jane Asher repartent à la fin du mois de mars, Paul ayant des affaires à régler à Londres. Lennon et Harrison quittent l’ashram brusquement le 12 avril, sur fond de rumeurs concernant le comportement du Maharishi, rumeurs qui n’ont jamais été établies mais qui inspireront à Lennon « Sexy Sadie ». À leur retour, les Beatles plongent dans la création d’Apple, l’enregistrement de leurs démos à Esher, puis dans l’été tendu des séances de l’Album blanc.

Dans cette agitation, un film de trois heures adapté de Tolkien n’a guère de place. Mais au printemps 1968, l’idée est encore vivante, et Denis O’Dell s’emploie à lui trouver ce qui lui manque le plus : un réalisateur. Il vise haut, très haut. Le premier nom qu’il couche sur sa liste vient de réinventer la science-fiction au cinéma.

Kubrick, Lean, Antonioni : la chasse au réalisateur

Le post viral affirme que Stanley Kubrick était « attaché » au projet. Dans le vocabulaire d’Hollywood, le mot a un sens précis : un réalisateur attaché a donné son accord de principe, souvent par contrat, et son nom sert à financer le film. Rien de tel ne s’est produit. Ce qui est documenté, c’est que Stanley Kubrick a été sollicité, qu’il a rencontré au moins une partie des Beatles ou de leur entourage, et qu’il a refusé. La nuance n’est pas mince : elle sépare un film en préparation d’un rêve de producteur.

Le cinéaste de l’année

Au printemps 1968, Kubrick est l’homme dont tout le monde parle. 2001, l’Odyssée de l’espace sort aux États-Unis début avril et en Grande-Bretagne en mai. Le film déroute une partie de la critique, fascine la jeunesse et devient rapidement une expérience de cinéma à vivre, de préférence dans un état d’esprit élargi. Américain installé en Angleterre depuis le tournage de Lolita au début des années 1960, Kubrick travaille alors dans la région de Londres, à deux pas du monde des Beatles. Il a déjà prouvé, avec Docteur Folamour en 1964, qu’il savait mêler la satire la plus noire à une précision visuelle maniaque, et, avec 2001, qu’il pouvait faire exister à l’écran un univers que l’on croyait impossible à filmer.

Pour Denis O’Dell, la logique est imparable : qui mieux que l’auteur de 2001 pour transposer la Terre du Milieu ? Le producteur, selon les récits qui s’appuient sur ses souvenirs, approche donc Kubrick. Celui-ci aurait décliné à deux reprises, avant de lui expliquer que les livres étaient tout simplement « unfilmable », impossibles à porter à l’écran. Certaines versions précisent qu’il ne les avait pas lus au départ, d’autres qu’il s’y est plongé à la demande de sa fille. Les deux récits ne s’excluent pas, mais ils montrent combien les détails ont pu se brouiller avec le temps.

Une visite dans le bureau de Kubrick

Le témoignage le plus souvent cité aujourd’hui est celui de Leon Vitali, acteur devenu l’assistant personnel et l’homme de confiance de Kubrick. Dans un entretien accordé au quotidien britannique Metro en 2018, repris notamment par le site Cinemablend, il raconte : « They came to Stanley’s office to talk about it » (« Ils sont venus au bureau de Stanley pour en parler »). Et il désigne le moteur de l’affaire : « The person behind that was Lennon. John Lennon. He was crazy about that story. » (« La personne derrière tout ça, c’était Lennon. John Lennon. Il était fou de cette histoire. »)

Ce témoignage a une limite qu’il faut signaler : Leon Vitali n’a commencé à travailler avec Kubrick qu’au milieu des années 1970, à partir du tournage de Barry Lyndon, où il interprète Lord Bullingdon. En 1968, il n’était pas dans l’entourage du cinéaste. Il rapporte donc ce que Kubrick ou ses proches lui ont raconté, ce qui en fait un témoin de seconde main, précieux mais non oculaire. Son récit converge néanmoins avec celui de Peter Jackson sur un point important : c’est John Lennon qui portait le projet.

Le site britannique Film Stories, qui a reconstitué l’épisode en 2020, mentionne de son côté un déjeuner au cours duquel McCartney aurait perçu chez Kubrick un « vague intérêt », tandis que Lennon l’aurait trouvé « très négatif ». Là encore, l’anecdote circule sans source primaire clairement identifiée. Elle a toutefois le mérite de la cohérence psychologique : le cinéaste le plus perfectionniste de sa génération face à un musicien enthousiaste qui imagine déjà sa transformation en Gollum, la rencontre avait peu de chances de déboucher sur une collaboration.

Pourquoi Kubrick ne pouvait pas dire oui

Même sans connaître les termes exacts de son refus, on peut en deviner les raisons. Kubrick sort de quatre années de travail exténuant sur 2001, un film dont la production a dépassé tous les calendriers. Il prépare déjà son projet suivant, une biographie monumentale de Napoléon qui ne verra jamais le jour, avant de se rabattre sur Orange mécanique, sorti fin 1971. Il ne travaille que sur des sujets dont il contrôle chaque aspect, du scénario au montage, et il n’a jamais réalisé de comédie musicale. L’idée de diriger quatre pop stars dans un récit de plus de mille pages, avec des chansons à intégrer et un studio à satisfaire, avait tout pour le faire fuir.

Il faut aussi rappeler l’état de la technique. En 1968, il n’existe aucune image de synthèse. Les effets spéciaux de 2001 reposent sur des maquettes, des projections frontales et des trucages optiques d’une sophistication inouïe, mais ils servent un film presque sans personnages non humains. Faire exister des hobbits de taille réduite à côté d’humains, une créature comme Gollum, des batailles avec des milliers de figurants, des Ents, un Balrog : tout cela aurait exigé des moyens que même Kubrick n’aurait pu réunir. Quand le cinéaste parle de livre « infilmable », il parle d’abord en technicien.

David Lean, Antonioni et un projet d’animation

Kubrick n’est pas le seul nom évoqué. Toujours selon les reconstitutions fondées sur les souvenirs d’O’Dell, David Lean, le réalisateur de Lawrence d’Arabie et du Docteur Jivago, aurait été approché et aurait trouvé l’idée « intéressante ». Mais il était alors absorbé par la préparation de La Fille de Ryan, tourné en Irlande en 1969 et sorti en 1970. Le choix de Lean ne manquait pas d’ironie : son frère cadet, le journaliste Edward Tangye Lean, avait fondé à Oxford, au début des années 1930, un cercle étudiant baptisé les Inklings, dont le nom fut ensuite repris par le célèbre groupe de discussion réunissant Tolkien et C.S. Lewis.

Le nom de Michelangelo Antonioni est également cité. Le cinéaste italien venait de tourner à Londres Blow-Up (1966), portrait glacé du Swinging London, et préparait Zabriskie Point, son film américain sur la contre-culture. Qu’il ait été réellement intéressé par des hobbits reste à démontrer ; aucune trace de son côté ne semble avoir été publiée.

Enfin, une piste plus inattendue concerne Heinz Edelmann, le directeur artistique de Yellow Submarine. Selon plusieurs sources, il aurait proposé à United Artists une version animée du Seigneur des anneaux, proposition rejetée. L’idée était pourtant cohérente : l’animation résolvait d’un coup les problèmes de taille des hobbits, des créatures fantastiques et des décors grandioses. Une décennie plus tard, c’est exactement le choix que fera Ralph Bakshi.

Un projet sans pilote

Au total, le bilan est sans appel : au printemps et à l’été 1968, le projet n’a ni réalisateur, ni scénario, ni calendrier. Il a un producteur motivé, un Beatle enthousiaste, deux ou trois autres intéressés, et un studio qui écoute. C’est beaucoup pour une conversation, très peu pour un film. Et il lui manque surtout l’élément sans lequel rien n’est possible : les droits du livre. Or ceux-ci ne sont pas à vendre au premier venu. Ils appartiennent encore, en 1968, à un professeur à la retraite qui se méfie profondément du cinéma et qui négocie depuis des mois avec un studio américain, le même qui a les Beatles sous contrat.

Tolkien a-t-il vraiment dit non aux Beatles ?

C’est la chute de l’histoire telle qu’on la raconte : Tolkien, protecteur de son œuvre, aurait opposé un refus net et définitif à l’idée de voir les Beatles incarner ses hobbits. Le post viral écrit qu’il « a rejeté l’idée d’emblée ». La formule est séduisante, car elle oppose deux mondes : le vieux professeur d’Oxford, pipe à la bouche, et les quatre idoles de la pop. Elle mérite pourtant d’être examinée à la lumière de ce que l’on sait des droits cinématographiques du Seigneur des anneaux à la fin des années 1960.

Un auteur échaudé par Hollywood

La méfiance de Tolkien envers le cinéma n’a rien d’une légende. Dès les années 1930, sa correspondance avec son éditeur laisse percer une franche aversion pour les productions de Walt Disney. Surtout, l’écrivain a déjà vécu une première expérience décevante. En 1956-1957, l’agent américain Forrest J. Ackerman, figure du fandom de science-fiction, lui présente un projet de film d’animation fondé sur un traitement rédigé par un scénariste amateur, Morton Grady Zimmerman. Tolkien juge que les images promettent, mais il déteste le texte, qui malmène les noms, les personnages et l’esprit du récit. Il rédige, en 1958, un long commentaire critique point par point, aujourd’hui publié dans le recueil de ses lettres. Dans une lettre de septembre 1957 à son fils Christopher, il résume sa position par une alternative restée célèbre : soit des conditions financières très avantageuses, soit un droit de veto absolu sur les modifications. Le projet Ackerman n’aboutit pas.

Au début des années 1960, les droits du Hobbit sont brièvement concédés à un producteur américain, William L. Snyder, qui réalise en 1967 un court métrage d’animation à peine montré. Pour Le Seigneur des anneaux, les choses deviennent sérieuses en 1967, lorsque les producteurs Gabriel Katzka et Ira Bernie entament des négociations avec Tolkien pour adapter la trilogie au nom de United Artists. Le dramaturge Peter Shaffer, futur auteur d’Amadeus, est même chargé d’un traitement d’environ trois heures, qui ne sera pas retenu.

Tolkien est lucide sur la difficulté de l’entreprise. En 1968, selon les spécialistes de ses adaptations, il estimait qu’il serait plus facile de porter à l’écran l’Odyssée d’Homère que son propre roman. Le mot, qui rejoint le jugement prêté à Kubrick, résume l’opinion générale de l’époque.

Le même studio des deux côtés de la table

C’est ici que la chronologie éclaire l’affaire d’un jour nouveau. Au moment où l’entourage des Beatles imagine son film, United Artists est à la fois le studio qui a le groupe sous contrat et celui qui négocie les droits du Seigneur des anneaux avec Tolkien. Il ne s’agit donc pas, comme le suggère parfois la légende, d’un groupe pop allant frapper à la porte d’un écrivain pour lui demander la permission. La question se pose plutôt ainsi : dans la négociation en cours avec UA, la perspective de voir les Beatles dans les rôles principaux a-t-elle pesé, et Tolkien a-t-il fait savoir qu’il s’y opposait ?

La réponse de Peter Jackson est affirmative. En mars 2002, il déclarait au Evening Post de Wellington, selon la dépêche de Reuters reprise par CNN : « It was something John was driving and J.R.R. Tolkien still had the film rights at that stage but he didn’t like the idea of the Beatles doing it. So he killed it. » (« C’est John qui poussait le projet, et J.R.R. Tolkien détenait encore les droits à ce moment-là, mais l’idée des Beatles ne lui plaisait pas. Alors il l’a tuée. ») En novembre 2021, à la BBC, il reformulait : « Ultimately, they couldn’t get the rights from Tolkien, because he didn’t like the idea of a pop group doing his story. So it got nixed by him. » (« Finalement, ils n’ont pas pu obtenir les droits de Tolkien, parce qu’il n’aimait pas l’idée qu’un groupe pop joue son histoire. Il a donc mis son veto. »)

Ces déclarations sont fréquemment présentées comme une preuve. Elles en sont une, mais d’une nature particulière : Jackson rapporte ce que McCartney lui a dit, et McCartney rapportait ce qu’il avait compris à l’époque, ou ce qu’on lui avait expliqué. À notre connaissance, aucune lettre de Tolkien publiée ne mentionne les Beatles, et aucun document de United Artists cité par les historiens ne fait état d’un refus formel de l’écrivain. Les spécialistes restent donc prudents. Le Companion to J.R.R. Tolkien dirigé par Stuart D. Lee (2020), cité par Tolkien Gateway, souligne que les récits divergent : selon certains, Tolkien aurait menacé de rompre les négociations si les Beatles étaient impliqués ; selon d’autres, le groupe aurait tout simplement perdu son intérêt pour le projet.

1969 : la vente des droits

Ce qui est certain, c’est l’issue de la négociation. En 1969, Tolkien cède à United Artists les droits cinématographiques du Seigneur des anneaux et du Hobbit, pour une somme généralement évaluée à 250 000 dollars, soit un peu plus de 100 000 livres de l’époque, assortie d’un intéressement de 7,5 % sur les recettes, déduction faite de certains frais. On a souvent écrit que l’écrivain avait vendu à bas prix pour régler une facture fiscale ; la somme n’avait pourtant rien de dérisoire en 1969, et la clause d’intéressement allait, des décennies plus tard, nourrir de longs contentieux entre les héritiers et les studios.

Ce détail a une conséquence importante pour notre enquête : après la vente, Tolkien n’a plus son mot à dire sur la distribution des rôles. S’il a pesé contre les Beatles, c’est donc avant la signature, dans le cadre de la négociation. Une fois les droits acquis, United Artists est libre de ses choix. Et c’est précisément ce qui se passe.

John Boorman et le retour inattendu des Beatles

En 1969, le cinéaste britannique John Boorman, remarqué pour Le Point de non-retour (1967), vient proposer à David Picker, l’un des dirigeants de United Artists, un film sur la légende arthurienne. Picker lui propose à la place Le Seigneur des anneaux, en un seul film de trois heures. Le projet est annoncé en 1970, avec Gabriel Katzka à la production. Boorman et son coscénariste Rospo Pallenberg écrivent un script très libre, qui n’existe qu’à l’état de premier jet et que Boorman lui-même qualifiera plus tard de presque impossible à tourner. Il ne sera jamais produit ; Boorman recyclera une partie de ses idées dans Excalibur (1981).

Or, selon les historiens des adaptations de Tolkien, c’est à ce moment-là que l’idée de confier des rôles aux Beatles revient sur la table, à l’initiative de David Picker lui-même, jusqu’à ce que la séparation du groupe devienne publique au printemps 1970. Si ce récit est exact, il nuance fortement la légende du veto : l’obstacle final au Seigneur des anneaux des Beatles n’aurait pas été Tolkien, mais la fin des Beatles.

Le verdict

Que retenir ? Il est plausible que Tolkien ait vu d’un mauvais œil l’idée d’un film porté par un groupe pop, compte tenu de sa méfiance envers Hollywood et de son agacement face à la récupération hippie de son œuvre. Il est possible qu’il l’ait fait savoir pendant la négociation avec United Artists. Mais l’idée d’un refus « immédiat » opposé aux Beatles en personne ne repose que sur un témoignage indirect, et la suite de l’histoire montre que le projet a survécu, sous une autre forme, à la vente des droits. Le post viral a donc raison sur le fond, Tolkien n’aimait pas le cinéma et encore moins la pop culture, mais il a tort sur la forme : ce n’est pas un écrivain qui a claqué la porte au nez de quatre musiciens, c’est un projet qui n’a jamais trouvé son moment.

Lennon, Harrison et la fantasy : ce que le post prête aux Beatles

Une fois le dossier du film examiné, reste l’autre partie du texte viral : l’idée que Tolkien aurait été une influence profonde, presque fondatrice, sur les Beatles, et singulièrement sur John Lennon et George Harrison. C’est la partie la plus fragile de la démonstration. Non qu’elle soit absurde : les rapprochements proposés ont leur charme et parfois leur pertinence. Mais ils relèvent de l’interprétation, et le post les présente comme des faits. Reprenons-les un à un.

John Lennon, lecteur de Carroll plus que de Tolkien

Le post affirme que Lennon admirait l’inventivité de Tolkien en matière de langue et de mythe. Nous n’avons trouvé aucune déclaration de Lennon sur Tolkien, ni dans ses entretiens les plus connus, ni dans les témoignages de ses proches cités par les sources consultées. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que Lennon s’est enthousiasmé pour le projet de film en 1968 : Peter Jackson et Leon Vitali s’accordent pour le désigner comme le moteur de l’idée. Mental Floss, en 2013, évoquait un Lennon « réputé » grand admirateur du livre, en s’appuyant sur un article du magazine People. L’enthousiasme est donc plausible ; l’admiration savante pour le philologue reste une extrapolation.

Les modèles littéraires de Lennon sont connus et abondamment documentés. Enfant, il dévore les aventures de Just William de Richmal Crompton et surtout les livres de Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir, dont il dira qu’ils ont façonné son goût du non-sens. Ses deux recueils, In His Own Write (1964) et A Spaniard in the Works (1965), jouent sur les mots-valises, les calembours et les déformations phonétiques, dans une veine qui doit beaucoup à Carroll, à Edward Lear et à l’humour radiophonique des Goons. Quand il écrit « I Am the Walrus », il pense au poème « Le Morse et le Charpentier ». Quand il écrit « Lucy in the Sky with Diamonds », il convoque des images de bateaux sur une rivière et de ciels de marmelade qui doivent davantage à Alice qu’à la Comté.

Il existe pourtant un point de contact réel, qui tient moins à l’influence qu’à la sensibilité. Tolkien inventait des langues avant d’inventer des histoires ; Lennon déformait la sienne pour en faire jaillir des sens inattendus. Tous deux partageaient une conviction : les mots ne sont pas de simples outils, ils ont une texture, une musique, une épaisseur historique. Mais le philologue construisait des grammaires cohérentes, quand le musicien cultivait le chaos joyeux. Rapprocher les deux est un exercice stimulant, à condition de ne pas transformer une affinité en filiation.

George Harrison : l’Inde avant la Terre du Milieu

Le post présente George Harrison comme le Beatle le plus sensible aux thèmes tolkieniens du renoncement, de la paix intérieure et de l’illusion du pouvoir. Le rapprochement thématique est défendable : le fardeau de Frodon, qui doit détruire un objet dont le pouvoir corrompt quiconque le possède, peut se lire comme une parabole du détachement. Mais la source de la spiritualité d’Harrison est parfaitement identifiée, et elle n’est pas anglaise.

Harrison découvre le sitar sur le tournage de Help! en 1965, rencontre Ravi Shankar en 1966, séjourne en Inde à l’automne de la même année et s’immerge dans les textes de la tradition hindoue, de la Bhagavad-Gîtâ aux écrits de Vivekananda. « Within You Without You », en 1967, met en musique cette philosophie de l’illusion et de l’unité. « The Inner Light », face B de « Lady Madonna » en 1968, adapte un passage du Tao-tö-king de Lao-tseu, découvert dans une anthologie traduite par le sanskritiste Juan Mascaró. Plus tard, « Living in the Material World » ou « All Things Must Pass » prolongeront cette méditation sur l’impermanence. Rien, dans cette trajectoire, ne passe par Tolkien.

Si l’on veut absolument relier Harrison à la Terre du Milieu, mieux vaut regarder du côté du cinéma. En 1978, il fonde avec Denis O’Brien la société HandMade Films pour sauver La Vie de Brian des Monty Python, aventure racontée dans notre dossier sur George Harrison et les Monty Python. HandMade produit ensuite Bandits, bandits (Time Bandits, 1981) de Terry Gilliam, conte fantastique peuplé de nains voleurs, d’ogres et d’un Être suprême en costume trois-pièces, pour lequel Harrison écrit « Dream Away ». C’est sans doute ce qui se rapproche le plus, dans la carrière d’un Beatle, d’une épopée de fantasy. Le lien avec Tolkien reste indirect, mais il est réel : le goût du merveilleux comme vecteur d’une réflexion sur le pouvoir et l’absurde.

Sgt. Pepper n’est pas la Terre du Milieu

Le post compare l’univers de Sgt. Pepper à celui de Tolkien : deux mondes où la fantasy servirait de miroir à la vérité humaine. La comparaison repose sur une confusion fréquente. L’album de 1967 n’invente pas un monde imaginaire ; il invente un groupe imaginaire. L’idée, venue de Paul McCartney fin 1966, consiste à se cacher derrière les identités d’une fanfare édouardienne fictive pour se libérer de l’image des Beatles. La pochette de Peter Blake et Jann Haworth réunit des personnalités bien réelles, de Marlene Dietrich à Karl Marx. On y croise Lewis Carroll, d’ailleurs, mais pas Tolkien.

Le royaume enchanté de Pepperland, avec ses Blue Meanies, ses gants volants et son sous-marin jaune, appartient au film d’animation de 1968, écrit par une équipe de scénaristes parmi lesquels figure le futur romancier Erich Segal, et dessiné sous la direction d’Heinz Edelmann. Les Beatles n’y ont participé que de loin. Si l’on cherche un « univers fantastique Beatles », c’est là qu’il se trouve, et il doit davantage au pop art, à l’art nouveau et à la culture psychédélique qu’aux sagas nordiques chères à Tolkien.

Une communauté de quatre : la seule vraie parenté ?

Reste l’argument le plus poétique du post : la Compagnie de l’anneau, liée par l’amitié, l’humour et la quête, ressemblerait au parcours des Beatles, quatre jeunes gens partis de Liverpool pour une aventure qui allait changer le monde. Ici, il faut reconnaître une part de justesse. Le récit que les Beatles ont construit sur eux-mêmes a bien quelque chose d’une épopée. Dès 1961, dans le journal Mersey Beat, John Lennon racontait avec un sérieux parodique l’origine du nom du groupe : un homme serait apparu sur une tarte enflammée pour leur annoncer qu’ils seraient désormais « Beatles avec un A ». Hambourg, la Cavern, l’Amérique, l’Inde : la trajectoire du groupe a été racontée, par eux-mêmes et par leurs biographes, comme un voyage initiatique.

Mais la parenté s’arrête au schéma narratif, que l’on retrouverait aussi bien chez Dumas, chez Homère ou dans n’importe quel récit de bande. Les quatre hobbits partent pour détruire un pouvoir ; les quatre Beatles l’ont conquis, puis s’en sont lassés. Si l’on tenait vraiment à une lecture tolkienienne de leur histoire, ce serait peut-être celle-ci : un succès planétaire qui agit comme un anneau, qui isole, qui use, et dont on ne se libère qu’en se séparant. C’est une belle métaphore. Ce n’est pas une influence.

De Ralph Bakshi à Peter Jackson : la boucle se referme

Après l’échec du script de John Boorman, les droits du Seigneur des anneaux dorment quelques années dans les tiroirs de United Artists. Tolkien meurt le 2 septembre 1973, sans avoir vu la moindre adaptation de sa trilogie. En 1976, le producteur Saul Zaentz, qui vient de remporter l’Oscar du meilleur film avec Vol au-dessus d’un nid de coucou, acquiert l’essentiel des droits d’adaptation auprès du studio. Il les conservera, via sa société, pendant des décennies.

La première adaptation commerciale d’une œuvre de Tolkien est un téléfilm d’animation américain, The Hobbit, produit par Rankin/Bass et diffusé en 1977. L’année suivante, Ralph Bakshi, le réalisateur provocateur de Fritz le chat, signe un Seigneur des anneaux animé, sorti en 1978, qui mêle dessin traditionnel et rotoscopie, procédé consistant à redessiner des prises de vues réelles. Le film couvre à peu près la première moitié du récit ; la suite prévue ne sera jamais tournée. On retrouve là l’intuition qu’avait eue Heinz Edelmann une décennie plus tôt : en l’absence d’effets numériques, l’animation reste la seule manière de faire exister la Terre du Milieu sur un écran.

Il faudra attendre la fin des années 1990 et les progrès de l’image de synthèse pour qu’un cinéaste ose l’adaptation en prises de vues réelles. Ce cinéaste est néo-zélandais, il s’appelle Peter Jackson, et ses trois films, produits par New Line Cinema, sortent en décembre 2001, 2002 et 2003. Le dernier, Le Retour du roi, remporte onze Oscars, dont celui du meilleur film. Le livre « infilmable » de Kubrick est devenu l’une des sagas les plus rentables de l’histoire du cinéma.

Une conversation avec Paul McCartney

C’est au moment de ce triomphe que l’histoire des Beatles refait surface. Au printemps 2002, Peter Jackson croise Paul McCartney, lors de la cérémonie des Oscars selon la dépêche de Reuters reprise par CNN, lors d’une avant-première selon d’autres récits. L’ancien Beatle lui raconte que le groupe avait songé, en 1968, à adapter le même livre. Jackson s’en amuse publiquement et regrette surtout la musique perdue : « There probably would’ve been some good songs coming off the album » (« Il y aurait sans doute eu de bonnes chansons sur l’album »). En 2014, cité par le site Deadline puis par Mental Floss, il insistait encore : « It’s the songs I feel badly about » (« Ce sont les chansons que je regrette »).

L’ironie de l’histoire ne s’arrête pas là. Quelques années plus tard, Apple Corps confie à Jackson les quelque soixante heures d’images et les dizaines d’heures de son enregistrées en janvier 1969 pour le film Let It Be, sur une idée, rappelons-le, de Denis O’Dell. Il en tire The Beatles: Get Back, série documentaire diffusée sur Disney+ les 25, 26 et 27 novembre 2021. C’est à l’occasion de sa promotion que Jackson revient, longuement, sur le projet de 1968. Il explique à la BBC qu’il a « interrogé » McCartney à ce sujet, que Ringo Starr ne s’en souvient guère, et rapporte la réponse de Paul, d’une élégance toute britannique : « Well I’m glad we didn’t do it, because you got to do yours and I liked your film. » (« Eh bien, je suis content que nous ne l’ayons pas fait, parce que vous avez pu faire le vôtre et j’ai aimé votre film. »)

Jackson, lui, garde un regret de mélomane : un film des Beatles en 1968, dit-il, ce seraient « quatorze ou quinze chansons des Beatles » supplémentaires, qui auraient été « assez incroyables à écouter ». Depuis, le réalisateur est devenu l’un des gardiens de la mémoire filmée du groupe : il a réalisé le clip de « Now and Then » en 2023, raconté dans notre récit de la sortie de la dernière chanson des Beatles, et ses projets autour de l’assistant Mal Evans sont évoqués dans notre article sur Peter Jackson, les Beatles et Mal. Le cinéaste qui a finalement porté la Terre du Milieu à l’écran est aussi celui qui a rendu aux Beatles de 1969 leur visage le plus vivant. Rarement une boucle aura été aussi parfaitement bouclée.

Et si le film avait existé ? Réponse à la question du post

Le post viral se termine par une question : la froideur de Kubrick et l’énergie chaotique de Lennon en Gollum auraient-elles donné un désastre psychédélique ou une révolution du genre, des décennies avant Jackson ? Jouons le jeu, mais avec les cartes réelles de 1968.

Première carte : Kubrick n’aurait pas réalisé ce film. Il l’a refusé, il préparait Napoléon, et rien dans sa carrière ne suggère qu’il aurait accepté de partager le contrôle d’un projet avec quatre pop stars et un studio. Le duo Kubrick-Lennon appartient à la pure uchronie. Si le film s’était fait, il aurait plus probablement été confié à un réalisateur familier du groupe, peut-être issu de l’écurie de Richard Lester, ou bien pris la forme d’un film d’animation dans la lignée de Yellow Submarine, ce qu’avait proposé Heinz Edelmann.

Deuxième carte : le calendrier. Après Rishikesh, les Beatles entrent dans la période la plus conflictuelle de leur histoire. Ringo Starr quitte provisoirement le groupe en août 1968, pendant les séances de l’Album blanc. Les répétitions de janvier 1969 à Twickenham tournent à la crise, et George Harrison s’en va à son tour pendant quelques jours. Imaginer ces quatre musiciens enchaîner des mois de tournage costumé, dans la boue et sous les prothèses, relève de l’héroïsme hobbit. Le projet aurait très probablement connu le sort de Magical Mystery Tour : une idée brillante, une exécution précipitée, une réception mitigée.

Troisième carte : la musique. C’est là que le regret de Peter Jackson prend tout son sens. En 1968, les Beatles disposent d’un stock de chansons inouï : les compositions de Rishikesh débordent tellement que l’Album blanc devient double, et que plusieurs titres, dont « Not Guilty » d’Harrison ou « Child of Nature » de Lennon, futur « Jealous Guy », restent sur le carreau. Il n’est pas absurde d’imaginer qu’une partie de ce matériau aurait pu servir une bande originale. Mais toute liste serait une invention : aucune source n’indique qu’une seule chanson ait été écrite pour le projet.

Notre réponse est donc nuancée. Un Seigneur des anneaux des Beatles en 1968 n’aurait pas révolutionné le cinéma fantastique : ni la technique ni la situation du groupe ne le permettaient. Il aurait sans doute été un objet curieux, inégal, daté, aussi fascinant pour les fans qu’embarrassant pour les puristes de Tolkien. Mais il aurait peut-être laissé une poignée de chansons supplémentaires, et c’est la seule perte vraiment regrettable de cette histoire.

Ce que l’affaire dit des Beatles en 1968

Au-delà de l’anecdote, ce film fantôme raconte quelque chose d’essentiel sur le groupe au tournant de 1968. Les Beatles sont alors des artistes à qui tout semble permis. Ils viennent de créer leur propre entreprise, ils financent des projets d’artistes inconnus, ils voyagent en Inde, ils envisagent de faire du cinéma avec les plus grands réalisateurs du monde. Personne, à cette date, ne trouve absurde l’idée qu’un groupe pop puisse approcher Stanley Kubrick ou David Lean. Cette ambition sans limite est aussi celle d’Apple, avec ses promesses de boutique, de label, d’école et de studio de cinéma.

Mais l’affaire révèle aussi les limites de cet élan. Un projet aussi lourd suppose une unité de vue, une direction ferme et une patience que le groupe n’a plus. Brian Epstein est mort. Les quatre musiciens n’ont plus de manager capable de transformer une envie en contrat. Denis O’Dell, malgré son expérience, ne peut à lui seul porter un film que personne ne pilote vraiment. L’enthousiasme de Lennon, si vif au printemps 1968, se déplacera bientôt vers d’autres passions, au premier rang desquelles sa relation avec Yoko Ono et ses expériences d’avant-garde.

Enfin, l’affaire rappelle combien la mémoire des Beatles est faite de récits superposés. Entre le souvenir d’un producteur publié trente-quatre ans après les faits, celui d’un Beatle transmis par un réalisateur, celui d’un assistant de Kubrick qui n’était pas encore là, et des articles en ligne qui se recopient d’année en année, la vérité se dissout facilement dans le plaisir de la belle histoire. Le post « Unlikely Beatles Influences » est un exemple parfait de ce mécanisme : il ne ment pas vraiment, il arrondit les angles, il ajoute un adjectif ici, une certitude là, et finit par raconter une autre histoire.

Celle que nous avons reconstituée est moins spectaculaire, mais elle a l’avantage d’être vraie. Les Beatles n’ont pas été les disciples de Tolkien. Ils ont été, pendant quelques semaines de 1968, des lecteurs enthousiastes du livre que lisait toute leur génération, et ils ont rêvé d’en faire un film. Ils ne l’ont pas fait. Le professeur d’Oxford n’y était sans doute pas favorable, Kubrick n’en voulait pas, et le groupe lui-même avait d’autres batailles à mener. Il a fallu attendre un enfant de la Nouvelle-Zélande, né en 1961, pour réaliser ce rêve, et pour rendre ensuite aux Beatles, dans Get Back, l’hommage d’un fan à ses héros. Frodon est vivant, disaient les badges de 1967. Les Beatles aussi, à leur manière.

Pour prolonger la lecture

Pour (re)lire le roman qui a fait rêver Lennon à Rishikesh, les éditions françaises du Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien sont disponibles sur Amazon. Et pour retrouver les Beatles de janvier 1969 tels que Peter Jackson les a restaurés, le livre officiel The Beatles: Get Back, publié en 2021 en accompagnement de la série, réunit photographies et transcriptions des conversations du groupe.

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Questions fréquentes

Les Beatles ont-ils vraiment voulu tourner Le Seigneur des anneaux ?

Oui. Au début de 1968, Denis O’Dell, patron d’Apple Films, a proposé aux Beatles d’adapter la trilogie de Tolkien pour honorer leur contrat de trois films avec United Artists. Paul McCartney l’a confirmé à Peter Jackson, qui en a parlé publiquement en 2002 et en 2021. Le projet n’a toutefois jamais dépassé le stade des discussions.

Stanley Kubrick devait-il réaliser le film ?

Non. Kubrick a été sollicité, mais il a décliné, en jugeant le livre impossible à filmer. Il n’a jamais été « attaché » au projet au sens contractuel. David Lean et Michelangelo Antonioni auraient également été approchés.

Quels rôles auraient joué les quatre Beatles ?

La version la plus connue, rapportée par Peter Jackson d’après McCartney, attribue Gollum à John Lennon, Frodon à Paul McCartney, Gandalf à George Harrison et Sam à Ringo Starr. D’autres témoignages divergent : selon Denis O’Dell, Lennon visait Gandalf ; selon Harrison, il voulait Frodon.

Tolkien a-t-il refusé que les Beatles adaptent son livre ?

Peter Jackson l’affirme, d’après McCartney. Mais aucune lettre de Tolkien connue ne mentionne les Beatles, et les spécialistes soulignent que les récits divergent : refus de l’auteur pendant les négociations avec United Artists, ou simple désintérêt du groupe.

Quand Tolkien a-t-il vendu les droits cinématographiques ?

En 1969, à United Artists, pour environ 250 000 dollars et un intéressement de 7,5 % sur les recettes. Le studio a ensuite commandé un scénario à John Boorman, jamais tourné, avant de céder l’essentiel des droits à Saul Zaentz en 1976.

Où les Beatles ont-ils découvert les livres de Tolkien ?

Selon Peter Jackson, Denis O’Dell a apporté les trois volumes aux Beatles pendant leur séjour à Rishikesh, en Inde, au printemps 1968 : John, Paul et George en auraient reçu chacun un.

Tolkien a-t-il influencé les chansons des Beatles ?

Rien ne le démontre. Aucune chanson des Beatles ne fait explicitement référence à la Terre du Milieu. Les influences littéraires de Lennon renvoient surtout à Lewis Carroll, et la spiritualité de George Harrison puise dans la pensée indienne.

Quel lien entre Peter Jackson et les Beatles ?

Après sa trilogie du Seigneur des anneaux (2001-2003), Peter Jackson a réalisé la série documentaire The Beatles: Get Back (2021) à partir des images tournées en janvier 1969, puis le clip de « Now and Then » en 2023.

Sources

  • Reuters / CNN, « Beatles plan for Rings film », 28 mars 2002 : edition.cnn.com
  • RNZ (d’après BBC News), « Peter Jackson on how Tolkien stopped a Beatles LOTR film », 25 novembre 2021 : rnz.co.nz
  • Joe Goggins, « Peter Jackson sheds new light on The Beatles’ failed The Lord of the Rings adaptation », Rolling Stone UK, 26 novembre 2021 : rollingstone.co.uk
  • Martin Kielty, « Peter Jackson « In Two Minds » on Beatles’ Lord of the Rings Bid », Ultimate Classic Rock, 26 novembre 2021 : ultimateclassicrock.com
  • Alex Westthorp, « When Lord Of The Rings nearly starred The Beatles », Film Stories, 25 novembre 2020 : filmstories.co.uk
  • Philip Sledge, « The Beatles’ Attempted Lord Of The Rings Adaptation », Cinemablend, 5 mars 2023 (citant l’entretien de Leon Vitali à Metro, 2018) : cinemablend.com
  • Stacy Conradt, « The Lord of the Rings—Starring The Beatles? », Mental Floss, 9 juin 2015 : mentalfloss.com
  • Aidan Moher, « Did Tolkien put a stop to a Lord of the Rings film by Stanley Kubrick & The Beatles? », A Dribble of Ink, 28 mars 2013 : aidanmoher.com
  • Tolkien Gateway, « The Beatles », « United Artists », « Ace Books » et « Letter 273 » (consultés le 3 novembre 2026) : tolkiengateway.net
  • Wikipédia (en), « Middle-earth in film », « Denis O’Dell », « The Beatles in India », « Yellow Submarine (film) », « Middle Earth (club) », « Tolkien fandom » (consultés le 3 novembre 2026) : en.wikipedia.org
  • Denis O’Dell, At the Apple’s Core: The Beatles from the Inside, Londres, Peter Owen, 2002 (cité d’après les sources ci-dessus).
  • Stuart D. Lee (dir.), A Companion to J. R. R. Tolkien, Wiley-Blackwell, 2020 (cité d’après Tolkien Gateway).

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