Il y a quelque chose de profondément touchant à imaginer Paul McCartney non pas en monument pop figé dans le marbre, mais en grand-père curieux, penché sur une playlist bricolée avec son petit-fils Arthur. Dans une récente confidence publiée sur son site officiel, l’ancien Beatle raconte qu’il lui arrive de composer des sélections pour faire danser les gens, et même d’en partager une avec Arthur, où ses vieux favoris de rock’n’roll croisent des titres plus récents. Rien de spectaculaire en apparence, sinon que, chez McCartney, les petits gestes domestiques finissent toujours par raconter autre chose : une manière d’habiter le temps, de transmettre sans donner de leçon, de faire dialoguer Donovan, les Kinks, Daft Punk, Tame Impala ou Dominic Fike dans le même salon imaginaire. Cette playlist secrète, dont Paul ne livre que quelques indices, devient alors un autoportrait discret : celui d’un homme qui n’a jamais cessé d’écouter, de relier les générations et de croire qu’une chanson peut encore faire danser les vivants avec leurs souvenirs. À l’heure où se profile The Boys of Dungeon Lane, retour annoncé vers Liverpool et les origines, cette anecdote familiale prend des airs de manifeste miniature.
On raconte souvent les Beatles comme une forteresse imprenable : quatre garçons, quatre visages, quatre génies et, autour d’eux, rien qui compte vraiment. C’est une belle histoire, sans doute, mais une histoire trop simple. Car si Lennon, McCartney, Harrison et Starr ont bien bâti l’œuvre la plus sidérante de la pop moderne, ils ne l’ont jamais fait dans le vide. Autour d’eux gravitaient des présences qui, sans contester leur suprématie, ont parfois déplacé le cours des choses d’un simple geste, d’une idée, d’un climat retrouvé au bon moment. Billy Preston redonne de l’air à un groupe qui s’étouffe pendant les sessions de Get Back. Donovan glisse entre les mains de Lennon et McCartney une nouvelle manière de faire chanter la guitare acoustique. Mal Evans, colosse fidèle de l’ombre, appartient à cette catégorie rare d’hommes dont la proximité finit par entrer jusque dans la texture des chansons. Brian Jones, enfin, rappelle que la rivalité pop des sixties fut aussi une affaire d’échanges, de curiosités croisées et de frontières bien moins étanches qu’on ne l’a raconté. En s’intéressant à ces figures, on ne diminue pas les Beatles : on comprend au contraire plus finement comment leur grandeur a pris forme.
On a longtemps raconté Paul McCartney comme un prodige de la mélodie populaire, un architecte du refrain capable d’aligner les évidences avec une facilité presque insultante. C’est vrai, bien sûr, mais c’est encore trop peu. Car derrière le souverain des chansons que tout le monde croit connaître se cache une oreille bien plus vaste, curieuse de toutes les formes capables de faire chanter l’émotion. La playlist publiée en 2004 à l’occasion d’Uncut, alors que McCartney retrouvait le centre du jeu jusque sur la scène de Glastonbury, en apporte une preuve fascinante. Entre Brian Wilson, George Harrison, Nat King Cole ou Donovan, un choix retient l’attention plus que tous les autres : le Nocturne n° 2 en mi bémol majeur de Chopin dans l’interprétation de Maria João Pires. Rien d’un caprice distingué ici, ni d’un vernis culturel tardif. Ce morceau dit au contraire quelque chose d’essentiel sur Paul : son goût pour la grâce sans emphase, pour la beauté qui touche sans forcer, pour les lignes mélodiques qui semblent avoir toujours existé. En regardant de près cette sélection, c’est tout un autoportrait musical qui apparaît, et peut-être la meilleure façon de comprendre ce que McCartney cherche depuis toujours dans la musique.
En 1968, Mary Hopkin n’est encore qu’une voix galloise impeccable, débarquée d’une télévision de variétés où elle n’a rien d’une future star. Et puis il y a Twiggy, un mot glissé à Paul McCartney, un coup de fil à l’accent de Liverpool, et la voilà happée par l’épicentre Beatles au moment même où Apple Records se rêve en utopie. Avec « Those Were The Days », McCartney lui offre un décor plus qu’un hit : une nostalgie mise en scène qui conquiert la planète. Reste à transformer l’éclair en album. Publié en février 1969, Post Card ressemble à une lettre envoyée depuis le chaos charmant d’Apple : folk brumeuse (Donovan), pop américaine tendre (Nilsson), standards d’avant-rock, et même une boussole en gallois pour rappeler d’où vient Mary. Dans ce patchwork, on entend le McCartney producteur-curateur, mais aussi la résistance douce d’une artiste qui refuse le cabotinage. De la Post Office Tower aux studios londoniens, retour sur un disque à part, mi-écrin, mi-malentendu, qui dit encore en 2026 comment la pop pouvait fabriquer du futur avec du passé.
Février 1968. Les Beatles débarquent à Rishikesh avec l’idée folle de s’effacer : couper le vacarme de la Beatlemania, ranger les drogues, respirer, méditer, redevenir quatre hommes avant d’être un logo. Au bord du Gange, dans l’ashram du Maharishi, le silence devrait réparer — mais il se transforme vite en scène mondiale. Routine de mantras, insectes, bungalows, soirées à la guitare : la retraite prend des allures de laboratoire, et l’inspiration jaillit à un rythme fiévreux. Dans ces huttes de béton, Lennon, McCartney, Harrison et Starr écrivent à nu, stockent des chansons comme on remplit des valises : “Dear Prudence”, “Blackbird”, l’ébauche d’un White Album déjà éclaté. Et puis l’orage : rumeurs, soupçons, argent, entourage toxique. Ringo s’éclipse, Paul décroche, John et George claquent la porte — et Lennon rentre avec une colère qui deviendra “Sexy Sadie”. Que s’est-il vraiment passé à Rishikesh ? Comment une quête de paix a-t-elle accouché d’un chaos créatif, d’un tournant culturel, et d’un lieu devenu pèlerinage pop ? Plongée dans le mythe, ses fissures, et la moisson de chansons qui en est sortie.
Deux jours avant la sortie britannique du White Album, Paul McCartney reçoit Radio Luxembourg chez lui, au 7 Cavendish Avenue. Les Beatles, eux, sont déjà dispersés : fatigue, bulles personnelles, cicatrices de studio. Alors Paul parle pour quatre. Il blague, il esquive, il “dédramatise” – et, mine de rien, il laisse filer des phrases qui disent tout de 1968 : l’envie de rejouer comme un groupe, la lassitude du baroque post-Sgt. Pepper, le plaisir de passer d’un pastiche soviétique à une berceuse, d’un merle enregistré à un hurlement de guitare. Dans cet entretien mené par Tony Macurthur, McCartney vend la dispersion comme une liberté, transforme les tensions en “variété”, et protège l’intime derrière le rire. On l’entend avocat de Lennon sur Happiness Is A Warm Gun, artisan du minimalisme sur Blackbird, compétiteur bruyant sur Helter Skelter, nostalgique du music-hall sur Honey Pie. Ce n’est pas un simple promo-track : c’est un autoportrait involontaire, celui d’un homme qui tient la corde du mythe pendant que le groupe commence à se défaire.
On connaît l’anecdote, souvent racontée comme une petite pique : Donovan aurait trouvé Paul McCartney « impossible ». Sauf que, dans sa bouche, le mot dit exactement l’inverse. Impossible, non pas par clash, mais par excès de carburant : chaque idée de l’un relançait l’autre, jusqu’à transformer la chanson en feu d’artifice sans atterrissage. Le décor est celui de 1968-1969, quand l’univers Beatles se fissure en public tout en produisant ses plus beaux éclats. Rishikesh d’abord, où une technique de fingerpicking circule comme un secret de camp d’été et nourrit le retour à l’acoustique du White Album. Puis Londres et Apple Records, utopie généreuse vite encombrée de réunions, où McCartney se réfugie dans la production de Post Card, le premier album de Mary Hopkin. Donovan y gravite, apporte des chansons, une guitare, une présence. Entre souvenirs, coulisses et bootlegs qui surprennent la légende en train de respirer, cette histoire raconte une vérité rare sur la création : parfois, deux mélodistes trop réactifs s’adorent, s’allument, et n’arrivent plus à finir. Un court-circuit lumineux, et une fenêtre idéale sur le Paul le plus joueur, le plus pressé, le plus humain.
Mary Hopkin, chanteuse galloise à la voix cristalline, devient une star mondiale à 18 ans grâce à Paul McCartney et au label Apple Records. Révélée par « Those Were The Days », elle connaît une ascension fulgurante avant de se retirer du show-business pour préserver son intégrité artistique. Son parcours, entre succès et discrétion, illustre un choix rare : préférer la liberté personnelle à la célébrité.
En 2004, Paul McCartney place « The Way » de Glenn Aitken parmi ses morceaux préférés dans une compilation pour Uncut. Ce choix, moqué par certains, révèle en réalité une fidélité à une forme de chanson simple, mélodique et sincère. Derrière la polémique sur le prétendu mauvais goût de Macca, se cache une leçon d’écoute curieuse et bienveillante.
Composée à Rishikesh en 1968, « Dear Prudence » est l’un des trésors du White Album. Inspirée par Prudence Farrow, elle mêle spiritualité, fingerpicking et montée émotionnelle. Enregistrée à Trident Studios sans Ringo, elle incarne l’art Beatles de l’élévation intime.












