LONDON TOWN · 1977–1978 · COMPOSITION, STUDIO, VARIANTES
Morse Moose and the Grey Goose (1978) : studio flottant, suite et orchestre
La pièce qui clôt London Town est l’une des expériences les plus singulières des Wings : un motif de piano électrique bricolé sur le Fair Carol, prolongé à Abbey Road par un épisode marin, puis enrichi d’une orchestration.
Un morceau dont le son précède la chanson
L’histoire de Morse Moose and the Grey Goose inverse le schéma habituel de la composition. Paul McCartney a expliqué que le point de départ était un piano électrique soumis à des traitements qui lui donnaient la sonorité d’un message en morse. La texture rythmique a été conservée avant même qu’existe un texte définitif. Au lieu d’arranger une chanson achevée, les Wings ont laissé une situation sonore générer une forme musicale.
Cette genèse explique le caractère composite de la piste finale. L’auditeur entend un assemblage de séquences contrastées plutôt qu’une chanson pop organisée uniformément autour de couplets et d’un refrain. Le titre lui-même juxtapose les deux épisodes qui finiront par constituer la suite.
18 mai 1977 : naissance sur le Fair Carol
Les relevés détaillés situent le démarrage du motif Morse Moose le 18 mai 1977, sur le bateau Fair Carol ancré dans les îles Vierges américaines. McCartney travaille sur le piano électrique transformé, tandis que Denny Laine intervient au piano. Les deux musiciens cherchent un langage rythmique qui imite une transmission codée.
Le contexte maritime intervient ici comme une réalité d’enregistrement et comme une future source d’images. Il serait néanmoins artificiel de présenter tout le morceau comme une œuvre conçue d’un seul tenant pendant une traversée : le travail initial demeure une improvisation dont la seconde moitié sera imaginée plus tard.
19 et 20 mai : transformer l’improvisation en bande exploitable
La construction se poursuit avec la basse ajoutée par McCartney, les interventions de batterie de Joe English, et les guitares de Denny Laine et Jimmy McCulloch. La batterie donne au motif électronique un corps rythmique plus proche du rock, tandis que les guitares mettent en relief les accents irréguliers.
L’intérêt historique de ces journées tient à la présence de musiciens qui quitteront ensuite Wings. Une photographie ou un générique du trio McCartney–McCartney–Laine, associé à la promotion de 1978, ne peut donc servir de photographie fidèle de toutes les séances de 1977.
29 octobre 1977 : invention du Grey Goose
De retour à Abbey Road, McCartney et Laine reprennent l’ébauche. Paul développe l’épisode Grey Goose, porteur d’un imaginaire maritime plus narratif. Les sources décrivent de nouvelles guitares acoustiques, des bongos, des voix et un essai de cordes au Mellotron finalement écarté de l’état définitif.
L’ajout n’est pas un simple couplet supplémentaire : il transforme la trajectoire de l’œuvre. Une matière presque abstraite débouche sur une narration musicale qui convoque la mer, le danger et la fantaisie. La cohérence est produite moins par une unité de thème que par le déplacement progressif d’un climat.
6 janvier 1978 : l’orchestre apporte une autre échelle
La finition comprend une intervention orchestrale arrangée par Wil Malone, enregistrée le 6 janvier 1978 à AIR Studios. La documentation mentionne Gavyn Wright comme premier violon. Cette nouvelle couche élargit considérablement la palette sonore et éloigne la suite de sa première forme de jam expérimental.
Il importe de distinguer la composition du motif initial, les interventions du groupe et l’écriture orchestrale. Confondre l’arrangeur, les instrumentistes de l’orchestre et les membres des Wings conduirait à un crédit imprécis. Les fiches de session doivent identifier chaque fonction.
Analyse : un collage maîtrisé plutôt qu’un morceau informe
La première section se fonde sur la répétition, les signaux et l’étrangeté d’un timbre. Le passage vers Grey Goose ouvre une temporalité différente : la mélodie et les voix construisent une scène plus vaste, puis l’orchestre accentue la sensation de récit épique. Cette succession crée un contraste de registre particulièrement net à la fin de l’album.
Le caractère ludique n’interdit pas l’ambition formelle. On peut rapprocher ce principe de collage d’autres suites de McCartney, sans en déduire qu’il réemploie ici des bandes des Beatles. Les analogies concernent la méthode de composition ; les enregistrements sont distincts.
Le rôle réel de Denny Laine
La signature McCartney–Laine traduit la participation de Denny à une œuvre dont l’élaboration se déroule en plusieurs phases. Les témoignages d’époque soulignent des improvisations partagées, un dialogue au piano et une contribution aux textures finales. On ne saurait pour autant attribuer chaque passage à l’un ou à l’autre sans source plus fine.
Dans le cadre de l’encyclopédie Wings, ce morceau devient l’un des meilleurs documents pour expliquer ce que « collaborer » signifie concrètement : trouver un bruit, l’organiser, inventer une seconde partie, enregistrer de nouvelles pistes, choisir les éléments à conserver et achever le mix.
Le dernier titre du 33 tours et sa réception
Morse Moose and the Grey Goose ferme le programme originel de London Town, paru officiellement le 31 mars 1978. Ce placement compte autant que la durée : après plusieurs chansons plus traditionnelles, il livre un dernier mouvement qui résume les contradictions et les audaces de la période.
Ce morceau n’a pas une carrière de single autonome comparable à With a Little Luck. Sa réception doit être recherchée dans les critiques de l’album, les observations particulières sur la face B et la relecture historique du catalogue. Aucun classement du LP ne doit être présenté comme celui de la chanson.
Versions, acétates et archives : prudence de collectionneur
Des discographies spécialisées signalent l’existence de mixes de référence et d’acétates associés à la préparation de London Town. Ces documents peuvent être utiles pour étudier le processus d’assemblage, mais ils ne sont pas des éditions commerciales interchangeables avec l’album de 1978.
La notice de collection doit noter, pour chaque exemplaire, l’origine démontrée de la bande, la durée mesurée, le support, la matrice, le mastering et le degré de certitude. Un titre plus long sur une liste pirate ne suffit pas à établir une version officielle inédite.
De la cabine du yacht à AIR Studios : la construction de la suite
La première campagne de Morse Moose and the Grey Goose appartient aux séances de mai 1977 à bord du Fair Carol, équipé du studio mobile Record Plant. Ce premier état est travaillé à nouveau aux studios EMI d’Abbey Road en novembre 1977, puis dans une campagne complémentaire aux studios AIR de Londres du 3 au 14 décembre. La production traverse ainsi plusieurs lieux et ne peut être résumée par la formule « enregistré sur un yacht ».
Le master comporte Paul McCartney au chant, à la basse, aux guitares et aux claviers, Linda aux voix et claviers, Denny Laine aux guitares et piano, Jimmy McCulloch à la guitare électrique et Joe English à la batterie. Les crédits détaillés mentionnent également Gavin Wright au violon. Les techniciens Geoff Emerick, Mark Vigars, Pete Henderson et Steve Churchyard interviennent dans les différentes étapes d’enregistrement. On ne doit pas les traiter comme des participants instrumentaux.
Une architecture de collage musical et de récit maritime
La pièce, cosignée McCartney et Denny Laine, combine des passages rythmiques, des couleurs presque électroniques et une narration absurde autour d’images maritimes. La structure alterne des épisodes plutôt que de reproduire trois fois un couplet et un refrain identiques. Cela explique pourquoi le morceau suscite des lectures opposées : certains y entendent une fantaisie délibérément libre, d’autres une construction trop éclatée.
La musique n’est pourtant pas un simple enchaînement accidentel de bandes. Des retours de motifs et des transitions instrumentales mettent les sections en relation. L’analyse d’un tel morceau exige de comparer le début, les changements de texture et le final plutôt que de lui appliquer d’emblée les critères d’une ballade ordinaire. Le titre sert de conclusion au programme initial de London Town, ce qui ajoute une fonction d’architecture à la suite.
Rough mix et édition de 1978 : deux états de bande
Le master officiel dure environ 6 min 34 s. Les collectionneurs signalent un rough mix dans certaines éditions non officielles, notamment à partir de transferts d’acétates de test, avec une durée voisine mais non forcément identique. Ce type de copie ne doit pas être qualifié de nouvelle composition ou de version live simplement parce qu’il possède une autre égalisation ou une fin plus longue.
L’édition de 1993 relève d’une réédition du catalogue, tandis que les travaux de mixage et d’overdubs appartiennent à 1977. La fiche doit distinguer date d’écriture, étapes d’enregistrement, montage, mixage de travail et supports commerciaux. Le crédit partagé avec Laine est une donnée essentielle pour le catalogue des compositions des Wings.












