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7 septembre 2018 : il y a huit ans, Paul McCartney entrait en gare avec « Egypt Station »

Il y a des artistes qui, arrivés à un certain âge, vivent dans leur propre musée. Ils rejouent les classiques, entretiennent le patrimoine, ouvrent les vitrines de temps à autre pour en sortir une rareté et acceptent avec plus ou moins de bonne grâce que leur présent soit désormais systématiquement comparé à leur passé. Paul McCartney aurait pu devenir cet homme-là depuis longtemps. Il en avait même parfaitement le droit. Quand on a écrit « Yesterday », « Eleanor Rigby », « Penny Lane », « Hey Jude », « Let It Be », « Maybe I’m Amazed », « Band On The Run » et quelques dizaines d’autres chansons entrées dans la mémoire collective, personne ne vient sérieusement vous réclamer un nouvel album à 76 ans.

Sauf que McCartney n’a jamais vraiment compris le principe de retraite artistique.

Le 7 septembre 2018, il y a exactement huit ans aujourd’hui, il publiait Egypt Station, son premier album entièrement constitué de nouvelles chansons depuis NEW, paru cinq ans auparavant. Un disque long, généreux, imparfait à certains endroits, brillant à d’autres, parfois déconcertant, volontiers nostalgique mais jamais momifié. Surtout, un disque qui racontait quelque chose d’assez fascinant sur son auteur : à 76 ans, après près de six décennies passées à écrire des chansons, Paul McCartney éprouvait encore le besoin de chercher.

Chercher une mélodie. Chercher un son. Chercher une formule. Chercher un producteur capable de lui dire non. Chercher le moyen de transformer une vieille peinture en concept d’album. Chercher comment faire tenir dans le même disque une ballade de piano inquiète, un rocker libidineux, un hymne contre le harcèlement, une chanson d’amour adressée à une guitare, une fantaisie brésilienne, un titre ouvertement pop produit avec Ryan Tedder et deux longues compositions à tiroirs qui réveillaient chez lui le vieux démon de Abbey Road.

Ce qui est peut-être la meilleure définition d’Egypt Station.

Un disque de voyage écrit par un homme qui n’a jamais cessé de bouger.

Sommaire

En 2018, Paul McCartney n’a plus rien à prouver. C’est précisément le problème

Au début de l’année 2018, la situation de Paul McCartney est pour le moins singulière. Sa carrière n’a évidemment plus besoin d’être validée par personne, mais lui continue de fonctionner comme si chaque nouvelle chanson devait encore gagner sa place.

C’est une caractéristique fondamentale de McCartney. Derrière l’image du musicien naturellement doué pour qui les mélodies tomberaient du ciel comme les pommes d’un arbre, il existe un travailleur presque compulsif. Quelqu’un qui compose, enregistre, reprend, abandonne, recommence. La facilité mélodique est réelle, évidemment. Mais elle masque une inquiétude permanente : celle de ne pas se répéter.

Depuis le début des années 2000, sa discographie en fournit d’ailleurs une démonstration spectaculaire. Chaos And Creation In The Backyard, produit par Nigel Godrich en 2005, l’a poussé vers une forme d’introspection sévère et dépouillée. Memory Almost Full a renoué avec une pop plus éclatée. Sous l’identité de The Fireman, Electric Arguments l’a emmené vers des textures plus expérimentales. Kisses On The Bottom l’a replongé dans les standards qui avaient bercé son enfance. NEW, en 2013, l’a confronté à une génération différente de producteurs avec l’idée assumée de ne surtout pas fabriquer un disque de vétéran.

Puis il y a eu Kanye West.

La collaboration peut aujourd’hui sembler presque irréelle, mais elle résumait parfaitement le fonctionnement de McCartney à cette période. Là où n’importe quel artiste de sa génération aurait considéré que le monde devait venir à lui, Paul acceptait encore de se placer dans une situation inconfortable, de travailler selon les méthodes d’un musicien de quarante ans son cadet, d’attendre, d’improviser, de voir ce qui se passerait. « Only One », « FourFiveSeconds » avec Rihanna, puis « All Day » avaient rappelé à toute une génération que McCartney n’était pas uniquement le monsieur des Beatles que leurs parents écoutaient.

Mais en 2018, l’enjeu est différent.

Il ne s’agit plus de venir faire un tour dans la pop contemporaine. Il faut fabriquer un nouvel album de Paul McCartney.

Et c’est beaucoup plus compliqué.

Parce que chaque album de McCartney transporte avec lui cinquante ans de références. Posez une basse mélodique et on entend les Beatles. Enregistrez une guitare acoustique très proche et on pense à McCartney. Assemblez trois fragments de chansons et Abbey Road surgit immédiatement dans la conversation. Sortez un piano droit et l’ombre de « Lady Madonna » n’est jamais très loin. Ajoutez un orchestre et George Martin apparaît derrière la console comme le fantôme bienveillant de la maison.

Il fallait donc réussir ce paradoxe : faire du McCartney sans fabriquer un pastiche de McCartney.

C’est là qu’entre en scène Greg Kurstin.

Greg Kurstin, ou l’art délicat de produire un Beatle

Produire Paul McCartney n’est pas un métier normal.

Comment explique-t-on à l’un des compositeurs de « A Day In The Life » qu’un pont est trop long ? Comment lui suggère-t-on de refaire une prise de basse ? Comment lui annonce-t-on que la chanson qu’il vient de jouer serait meilleure avec quatre mesures en moins ? Toute l’histoire de la production discographique repose sur une forme d’autorité du producteur, mais que devient cette autorité lorsque le type assis de l’autre côté de la console a participé à l’invention d’une bonne partie du vocabulaire que vous utilisez ?

Greg Kurstin avait toutefois le profil idéal.

Multi-instrumentiste, mélodiste, obsessionnel de studio, Kurstin avait travaillé avec Adele, Beck ou les Foo Fighters. Il appartenait au monde de la pop moderne sans être prisonnier de ses automatismes. Surtout, c’était un homme suffisamment passionné par l’histoire du disque pour comprendre exactement à qui il avait affaire sans transformer chaque séance en visite guidée du Beatles Museum.

Les sessions d’Egypt Station se déroulent sur une longue période et dans différents lieux : Henson Recording Studios à Los Angeles, le studio personnel de McCartney dans le Sussex, Abbey Road, ainsi que d’autres studios utilisés en fonction des morceaux et des arrangements. La fabrication est étalée, parfois artisanale, parfois luxueuse. McCartney enregistre énormément. Il joue du piano, de la basse, des guitares acoustiques et électriques, de la batterie, des claviers, des percussions. Autrement dit : exactement ce qu’il fait depuis McCartney en 1970 lorsqu’on le laisse seul suffisamment longtemps dans une pièce contenant des instruments.

Kurstin apporte autre chose : un regard extérieur.

Il expliquera combien il était étrange, au début, de faire des suggestions à McCartney. Certaines idées étaient accueillies dans le silence. Paul semblait les ignorer, continuait de travailler puis pouvait revenir dessus deux jours plus tard. Derrière la plaisanterie se trouve une information essentielle : McCartney cherchait réellement un producteur, pas un admirateur chargé d’appuyer sur « record ».

C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles Egypt Station fonctionne aussi bien dans ses meilleurs moments. Kurstin ne cherche pas à moderniser McCartney de force. Il organise son chaos.

Et du chaos, il y en a.

Cimbalom, Mellotron, cellules de cordes, percussions, synthétiseurs, cuivres, chœurs, guitares inversées, piano préparé, effets électroniques : l’album peut devenir extrêmement chargé. Pourtant, il conserve souvent une étonnante lisibilité. Même lorsque les arrangements se multiplient, la chanson reste généralement au centre.

Une exception spectaculaire viendra troubler cet équilibre : « Fuh You », confié à Ryan Tedder.

Nous y reviendrons.

« Egypt Station » : une peinture de 1988 transformée en gare imaginaire

L’idée d’Egypt Station n’existait pas au début des séances.

C’est important, parce qu’il serait tentant de considérer le disque comme un concept album construit méthodiquement autour d’une gare imaginaire. Ce n’est pas vraiment le cas. McCartney possède d’abord des chansons. Le concept vient ensuite leur offrir un cadre.

Le titre provient d’une peinture réalisée par Paul McCartney en 1988, trente ans avant la sortie du disque. L’œuvre utilise tout un vocabulaire graphique nourri de références à l’Égypte ancienne : formes stylisées, végétation, symboles, couleurs, silhouettes. McCartney expliquera notamment s’être inspiré de représentations égyptiennes des arbres et des fleurs. Lorsque la peinture est choisie pour devenir le cœur visuel du projet, le designer Gary Card et Ferry Gouw développent autour d’elle tout l’univers graphique de l’album.

Mais ce qui intéresse surtout McCartney, ce sont les mots.

Egypt Station.

La juxtaposition lui plaît.

Il dira :

« J’aimais les mots “Egypt Station”. Cela me rappelait les vrais albums que nous faisions autrefois. Egypt Station commence dans une gare, sur le premier morceau, puis chaque chanson devient comme une nouvelle station. Cela nous a donné une idée pour relier les morceaux entre eux. J’imagine cet endroit comme un lieu de rêve d’où émane la musique. »

Tout est là.

McCartney ne cherche pas à raconter une histoire avec des personnages récurrents et un scénario à la Tommy. Egypt Station est un concept album au sens atmosphérique du terme. Une manière de réhabiliter l’idée de l’album comme voyage, à une époque où l’écoute en streaming encourage de plus en plus la consommation chanson par chanson.

Cela explique l’existence de « Opening Station » et « Station II », deux petites pièces sonores chargées d’assurer la circulation. Des bruits, des voix, une ambiance presque cinématographique, puis un chœur qui apparaît comme si les portes d’un terminal imaginaire venaient de s’ouvrir.

McCartney pense en images.

Il a toujours pensé en images.

« Penny Lane » est un travelling. « Eleanor Rigby » fonctionne comme un court-métrage. « Band On The Run » change de décor toutes les deux minutes. Même les albums conceptuels des Beatles l’étaient souvent beaucoup moins dans leur narration que dans leur capacité à créer un monde.

Egypt Station reprend cette vieille méthode : inventer un lieu pour autoriser toutes les destinations.

Première gare : l’angoisse.

« I Don’t Know » : quand le type qui sait tout avoue qu’il ne sait plus

Après les quelques dizaines de secondes atmosphériques d’« Opening Station », un piano apparaît.

Quelques accords hésitants.

Puis cette voix.

La voix de Paul McCartney en 2018 n’est évidemment plus celle de 1966. Voilà une évidence qui a pourtant obsédé une partie des commentaires sur ses disques tardifs. Elle est plus rugueuse, moins flexible, parfois fragile. Les aigus demandent davantage d’effort. Les consonnes se cassent un peu. Les respirations s’entendent.

Sur « I Don’t Know », tout cela devient une force.

McCartney a expliqué avoir écrit la chanson pendant une période difficile, sans drame particulier, mais avec cette impression familière que tout vous échappe et que vous ne comprenez plus très bien ce que vous faites de travers. Pour lui, la composition a toujours possédé une fonction presque thérapeutique. On prend une guitare ou un piano, on transforme le problème en accords, et lorsque la chanson est terminée quelque chose s’est déplacé.

C’est exactement ce que l’on entend.

« I Don’t Know » n’est pas une chanson spectaculaire. Elle ne cherche pas la formule historique. Elle progresse lentement, accompagnée par ce piano profond auquel viennent se greffer basse, batterie, textures orchestrales et notamment le timbre inhabituel du cimbalom. Kurstin refuse le minimalisme absolu mais maintient les arrangements dans une sorte de brouillard élégant.

Surtout, McCartney se montre vulnérable.

On a souvent caricaturé l’opposition Lennon-McCartney comme celle du torturé face à l’optimiste. Lennon souffrirait, McCartney sourirait. Une lecture commode et largement fausse. Depuis « I’m Looking Through You » jusqu’à « For No One », depuis « You Never Give Me Your Money » jusqu’à « Dear Friend », « Waterfalls », « The Pound Is Sinking » ou « Riding To Vanity Fair », le catalogue de McCartney est rempli d’inquiétude, de doute, de ressentiment et de mélancolie.

Simplement, il les habille souvent de très belles mélodies.

C’est précisément ce qui rend « I Don’t Know » aussi efficace.

La mélodie console tandis que le texte doute.

Ce contraste est du McCartney pur jus.

Lorsqu’il présente Egypt Station, il choisit d’ailleurs de faire découvrir cette chanson en même temps que « Come On To Me », réunies en double face A le 20 juin 2018. Deux morceaux situés aux extrémités de son spectre : l’un rentré en lui-même, l’autre en train d’essayer de draguer quelqu’un à l’autre bout de la pièce.

Le voyage pouvait commencer.

« Come On To Me » : le vieux rocker refuse de devenir respectable

Il faudrait peut-être commencer par rappeler une chose qui gêne parfois lorsqu’on parle de Paul McCartney : ce garçon n’a jamais été particulièrement sage.

Le costume bien repassé, le sourire diplomatique, les mélodies de « Yesterday » et la longévité familiale de Wings ont construit une image de gendre idéal qui résiste remarquablement aux faits. McCartney vient quand même d’un groupe qui jouait huit heures par nuit dans les clubs de Hambourg, avalait des stimulants pour tenir debout et terrorisait occasionnellement les propriétaires de salles. Dans les Beatles, derrière les ballades, il y avait Little Richard. Toujours.

« Come On To Me » remet simplement Little Richard dans la pièce.

Le morceau repose sur une scène ridiculement élémentaire : deux personnes se voient, s’observent et comprennent qu’une conversation plus privée ne serait peut-être pas une mauvaise idée. Pas besoin de métaphysique. McCartney construit autour de cette pulsion un morceau massif, répétitif, presque primitif.

La batterie cogne, les guitares répondent, l’harmonica surgit, le piano épaissit le refrain. Abe Laboriel Jr., Rusty Anderson, Brian Ray et Paul “Wix” Wickens, c’est-à-dire le groupe de scène de McCartney, apportent à l’enregistrement une énergie collective qui tranche avec les chansons où Paul joue presque tout lui-même.

À 76 ans, il chante donc une chanson de désir sans éprouver le besoin de demander pardon.

Et cela provoque forcément quelques commentaires.

Tant mieux.

McCartney a toujours eu quelque chose d’assez réjouissant dans son refus de se comporter comme on attend qu’un ancien Beatle se comporte. Le personnage public peut être extrêmement contrôlé, mais le musicien conserve un goût profond pour la trivialité, le double sens, la gaudriole et les plaisanteries d’écolier.

« Come On To Me » est aussi une remarquable machine de scène. Avant même la sortie de l’album, McCartney la teste en public. Elle devient rapidement l’un des morceaux d’Egypt Station les plus présents dans ses concerts, précisément parce qu’elle ne demande aucune explication : le riff démarre et la chanson fait son travail.

Un bon rocker.

Pas davantage.

Mais chez McCartney, savoir écrire un bon rocker après avoir passé cinquante-cinq ans à en écrire est déjà une petite performance.

« Happy With You » : regarder derrière soi sans devenir nostalgique

« Happy With You » est beaucoup plus intéressante qu’elle n’en a l’air.

À la première écoute, c’est presque une chanson pastorale. Guitare acoustique, mélodie paisible, instrumentation légère. Le McCartney de la ferme. Celui de Ram, de Wild Life, de l’Écosse, des bottes couvertes de boue, du type qui regarde les animaux dans un champ et trouve immédiatement une suite d’accords.

Mais le texte raconte autre chose.

McCartney observe l’homme qu’il était. Il se souvient d’une époque où il passait beaucoup de temps à fumer, à boire, à perdre ses journées, à rentrer tard, à vivre dans une agitation plus ou moins permanente. Il ne renie pas ce passé. Il constate simplement qu’il n’en éprouve plus le besoin.

Ce qui pourrait donner une chanson de vieux monsieur raisonnable devient au contraire une méditation assez touchante sur la possibilité de changer.

Il y a derrière « Happy With You » une idée extrêmement simple : le bonheur n’est pas spectaculaire.

Ce sont des oiseaux, un ruisseau, des animaux, une promenade, une personne avec laquelle on se sent bien. McCartney, qui a connu une quantité de situations extraordinaires qu’aucun être humain ne devrait normalement vivre en une seule existence, revient aux choses minuscules.

C’est aussi l’un des endroits où son âge enrichit directement la chanson.

Un McCartney de 25 ans ne pourrait pas écrire « Happy With You ». Pas sincèrement. Il manque encore le recul. Celui de 76 ans peut regarder le jeune homme des Beatles, le hippie de la fin des années 60, le père de famille des Wings, la superstar mondiale, le veuf, l’homme remarié, et comprendre que le calme est peut-être devenu une forme de victoire.

Greg Kurstin traite la chanson avec intelligence. Peu d’effets démonstratifs. Une compression qui rappelle les vieux usages d’Abbey Road, quelques détails de piano et de percussions, mais rien qui vienne écraser l’acoustique.

Le studio est là.

Il ne se montre pas.

Chez McCartney, c’est souvent bon signe.

« Who Cares » : trois minutes de rock contre ceux qui écrasent les autres

Puis viennent les guitares.

« Who Cares » est l’une des chansons les plus directes du disque, construite sur un riff lourd et un message impossible à mal comprendre : que fait-on lorsque quelqu’un tente de vous humilier, de vous rabaisser, de vous harceler ?

McCartney répond avec un morceau de rock.

Il aurait pu produire une ballade charitable et sentencieuse. Il préfère les amplis.

La chanson est particulièrement intéressante parce qu’elle réunit deux aspects du personnage souvent considérés comme incompatibles : son idéalisme presque incurable et son amour du rock le plus élémentaire. Il ne théorise pas la cruauté sociale. Il cherche à donner à celui qui la subit une chanson suffisamment simple pour pouvoir être hurlée.

Quelques mois plus tard, « Who Cares » prendra une dimension supplémentaire avec un court-métrage musical mettant en scène Emma Stone. Le projet sera associé à une campagne de sensibilisation au harcèlement. McCartney expliquera espérer que des jeunes victimes puissent y trouver suffisamment de force pour comprendre que cette situation peut être traversée.

Il y a évidemment quelque chose de très McCartney dans cet optimisme.

Mais il faut se méfier de la tentation de le confondre avec de la naïveté.

Paul a passé l’essentiel de sa vie adulte sous observation. Les Beatles ont été adorés à un degré pathologique, mais également attaqués, caricaturés, jugés, moqués. Après la séparation du groupe, McCartney a connu pendant des années un discours critique extrêmement violent à son égard. Trop léger. Trop bourgeois. Responsable de la rupture. Pas assez politique. Trop commercial. Wings ? Une plaisanterie.

Puis les décennies ont tourné et une bonne partie des albums méprisés sont devenus des classiques.

Quand McCartney chante qu’il ne faut pas accorder trop de pouvoir à ceux qui vous rabaissent, il n’aborde donc pas un sujet totalement abstrait.

Le riff de « Who Cares » n’est peut-être pas celui de « Helter Skelter ».

Mais le principe est le même.

Montez l’ampli.

« Fuh You » : trois minutes qui ont suffi à déclencher la police du bon goût

Et puis arrive « Fuh You ».

Voilà probablement le morceau d’Egypt Station qui a suscité le plus de discussions au moment de la sortie. Pas nécessairement parce qu’il était le meilleur. Certainement pas parce qu’il était le pire. Simplement parce qu’un Paul McCartney de 76 ans utilisant un jeu de mots transparent pour faire sonner « for you » comme une obscénité constitue apparemment un événement culturel.

La chanson est produite par Ryan Tedder, avec Zach Skelton à la programmation. C’est la grande exception du disque, majoritairement placé entre les mains de Greg Kurstin.

Et cela s’entend immédiatement.

Production brillante, compression moderne, rythme conçu pour la radio, chœurs massifs, effets numériques : « Fuh You » regarde délibérément vers la pop de 2018. McCartney explique que la chanson s’est construite directement en studio, morceau par morceau, au fil d’une séance où lui et Tedder lançaient des idées.

Le résultat divise.

D’un côté, il y a ceux qui trouvent assez formidable qu’un Beatle septuagénaire s’amuse à fabriquer un single volontairement vulgaire avec l’un des producteurs les plus commerciaux de son époque. De l’autre, ceux qui y voient précisément tout ce que McCartney ne devrait pas faire : courir derrière un son contemporain qui vieillira plus vite que ses mélodies.

Les deux camps ont un peu raison.

« Fuh You » est sans doute l’un des titres d’Egypt Station dont la production porte le plus clairement sa date de naissance. Là où « I Don’t Know » pourrait presque appartenir à plusieurs décennies différentes, « Fuh You » est un disque de 2018.

Mais ce serait une erreur de considérer sa présence comme un accident marketing.

McCartney aime cela.

Il aime aller voir comment les autres travaillent. Il aime mettre les mains dans une technologie différente. Il aime surtout provoquer légèrement ceux qui voudraient le voir préserver sa dignité de monument national britannique.

Ce garçon a 76 ans et vient de faire une chanson dont le refrain ressemble à une mauvaise blague de vestiaire.

Voilà.

C’est Paul McCartney.

On peut passer à la station suivante.

« Confidante » : la plus vieille histoire d’amour du disque est une guitare

Avec « Confidante », l’album revient brusquement à quelque chose de beaucoup plus intime.

L’histoire est magnifique parce qu’elle tient presque du cartoon.

Un jour, McCartney est chez lui. Il aperçoit dans un coin sa vieille Martin acoustique. Elle est là, posée, un peu abandonnée. Il réalise qu’autrefois il aurait passé la soirée à la jouer. Lorsqu’il était adolescent, lorsqu’il commençait à composer, une guitare n’était pas seulement un instrument : c’était un compagnon.

Alors il lui écrit une chanson d’excuse.

« Confidante » est une déclaration d’amour à une guitare.

L’idée serait ridicule si elle n’était pas absolument juste.

Pour un compositeur, l’instrument sur lequel les chansons naissent finit par absorber une partie de la vie. On lui confie les accords avant de les faire entendre à quelqu’un. On répète une phrase trente fois. On joue quand on est heureux. On joue surtout quand on ne l’est pas.

McCartney se rappelle les endroits où il se cachait pour jouer, notamment sous les escaliers. La guitare devient cette amie silencieuse à laquelle on peut raconter quelque chose sans qu’elle vous réponde.

La chanson fonctionne également parce que, sortie de son contexte, elle peut être comprise comme une chanson adressée à une personne. McCartney adore ces ambiguïtés. Ses meilleurs textes ne sont pas nécessairement ceux où il explique tout, mais ceux où une image suffisamment claire permet plusieurs lectures.

Musicalement, « Confidante » fait partie des moments où Egypt Station cesse de vouloir impressionner.

Et le disque respire.

Acoustique, basse, piano, voix. Peu de décor. Rien à prouver.

Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette chanson écrite par un homme qui possède probablement plus de raisons que n’importe qui d’autre de considérer la guitare comme un objet sacré, mais qui choisit de lui parler comme à une vieille copine qu’il aurait un peu négligée.

Pas de musée.

Pas de relique.

Juste du bois, des cordes et une vie entière passée ensemble.

« People Want Peace » : l’idéalisme selon McCartney

S’il existe un thème dont Paul McCartney n’a jamais vraiment essayé de se débarrasser, c’est celui-là.

La paix.

On pourrait presque sourire. Après Lennon et « Give Peace A Chance », après les slogans de la fin des années 60, après des décennies de bonnes intentions souvent récupérées par l’industrie culturelle, que peut encore ajouter une chanson intitulée « People Want Peace » ?

Pas grand-chose.

Et ce n’est pas forcément grave.

McCartney ne cherche pas ici à écrire une analyse géopolitique. La chanson trouve notamment ses racines dans le souvenir d’un déplacement effectué autour de son concert en Israël en 2008, lorsqu’il avait tenu à rencontrer également des Palestiniens et à visiter une école de musique.

Ce qui l’intéresse est la banalité du désir.

Les gouvernements s’affrontent. Les idéologies s’opposent. Les frontières deviennent des obsessions. Mais dans la vie quotidienne, explique en substance McCartney, une immense majorité d’individus aspire surtout à vivre sans violence.

Le texte ne va pas beaucoup plus loin.

Les arrangements, eux, donnent à la chanson cette ampleur euphorique que McCartney sait fabriquer presque instinctivement. Guitares acoustiques et électriques, piano, basse, batterie, claviers, chœurs, violoncelle : le titre grandit jusqu’à devenir un petit hymne.

Est-ce un peu naïf ?

Oui.

Est-ce complètement assumé ?

Évidemment.

McCartney possède cette qualité devenue presque suspecte dans la culture rock : il n’a pas honte de l’espoir.

Là où Lennon savait transformer le pacifisme en slogan radical, Paul cherche souvent la communauté. Il veut le refrain que tout le monde peut reprendre.

Ce n’est pas la même méthode.

Mais ce n’est pas nécessairement moins sincère.

« Hand In Hand » : le piano du père et la fragilité du temps

« Hand In Hand » commence sur un piano qui possède sa propre histoire : celui de Jim McCartney, le père de Paul.

Ce détail suffit presque à entendre autrement la chanson.

Parce que chez McCartney, les objets transportent souvent le temps. Un piano n’est jamais seulement un piano. Il peut contenir Liverpool, l’enfance, les chansons apprises en famille, les accords montrés par un père musicien amateur, toute cette culture pré-rock qui réapparaîtra ensuite régulièrement dans son œuvre.

Un soir, assis devant cet instrument, Paul trouve les premiers accords de « Hand In Hand ».

La chanson qui suit est une déclaration d’amour adulte.

Pas une passion adolescente. Pas la combustion de « Maybe I’m Amazed ». Quelque chose de plus calme, de plus vulnérable. Avancer ensemble en sachant parfaitement que la durée n’est pas infinie.

À 76 ans, un simple « pour toujours » ne signifie plus exactement la même chose qu’à 24.

C’est l’un des grands sujets souterrains d’Egypt Station : le temps.

Pas la mort frontalement. McCartney n’est pas encore dans cette logique. Mais le temps qui a passé, les excès que l’on regarde derrière soi, la guitare que l’on n’a plus le temps de jouer, les conseils d’un père disparu depuis longtemps, les relations que l’on veut préserver, les dominos qui tombent.

L’album est rempli d’objets du passé mais refuse la nostalgie comme destination.

Dans « Hand In Hand », cet équilibre devient particulièrement beau.

Des bois et des cordes viennent colorer la chanson sans en détruire la fragilité. Le duduk apporte une nuance presque orientale qui s’intègre naturellement au paysage d’Egypt Station. Là encore, le concept de voyage joue son rôle : une nouvelle gare, une nouvelle couleur.

Mais au centre reste ce piano familial.

Et un homme vieillissant qui demande simplement à quelqu’un de continuer la route avec lui.

« Dominoes » : tout tombe, et pourtant rien n’est fini

« Dominoes » est peut-être l’un des trésors les moins immédiatement visibles de l’album.

McCartney a raconté que l’idée était née de ce genre de petit événement humain capable de vous gâcher momentanément une journée : une tension, une dispute, quelque chose d’ordinaire. On prend ensuite une guitare pour faire retomber la pression et un morceau apparaît.

À partir de là vient l’image des dominos.

Une pièce tombe.

Puis une autre.

Puis tout le reste.

Image parfaite de ces moments où un geste minuscule déclenche une série de conséquences disproportionnées. Une phrase entraîne une réponse, la réponse une dispute, la dispute autre chose, et soudain toute une architecture émotionnelle est par terre.

Mais « Dominoes » n’est pas pessimiste.

C’est même exactement l’inverse.

Les pièces tombent et la vie continue.

McCartney possède depuis toujours cette faculté étrange de loger des pensées assez graves à l’intérieur de chansons qui ne semblent jamais complètement sombres. La musique maintient une sortie de secours.

« Dominoes » est construite comme une longue dérive pop. Guitares, basse ronde, couches de voix, détails sonores. La chanson prend son temps, dépasse les cinq minutes sans devenir emphatique et retrouve par moments cette légèreté de Wings où le studio donne l’impression d’être un terrain de jeu.

On entend aussi quelque chose d’essentiel dans la basse de McCartney.

À 76 ans, ce toucher est toujours là.

Il ne joue jamais simplement la fondamentale lorsque trois notes peuvent raconter une histoire supplémentaire. La basse marche, répond à la voix, dessine une seconde mélodie. C’est probablement l’un de ses héritages les plus massifs et parfois les moins commentés : McCartney n’a pas seulement composé une quantité extravagante de standards, il a participé à redéfinir le rôle mélodique de la basse dans la pop.

Sur Egypt Station, elle reste un personnage.

Même lorsque le décor change, on reconnaît immédiatement la manière de marcher.

« Back In Brazil » : McCartney en touriste sonore

Il faut avoir un certain niveau d’obsession musicale pour passer une journée de repos en tournée à écrire une chanson dans sa chambre d’hôtel.

Paul McCartney appelle cela une journée normale.

« Back In Brazil » naît à São Paulo en 2017, pendant une étape de la tournée One On One. Paul dispose d’un piano dans sa chambre, regarde la ville et commence à jouer. Un riff apparaît, puis une petite histoire imaginaire mettant en scène deux jeunes Brésiliens.

Voilà pour le scénario.

Ensuite commence le jeu.

Parce que McCartney ne veut évidemment pas écrire une véritable chanson brésilienne au sens musicologique du terme. Ce n’est ni Jobim ni João Gilberto. C’est Paul McCartney qui fantasme le Brésil depuis son propre vocabulaire, mélange rythmes dansants, harmonies pop, Wurlitzer, percussions, flûtes, cordes et sons collectés.

Ce genre d’appropriation intuitive d’un paysage sonore fait partie de sa méthode depuis toujours. Les Beatles n’ont jamais joué du raga indien comme des musiciens classiques indiens, pas plus qu’ils n’ont joué le music-hall comme un orchestre de 1925. Ils absorbent une couleur et la transforment.

« Back In Brazil » fonctionne de la même façon.

Le morceau est bizarre.

Et c’est sa qualité principale.

Les percussions sautillent, le refrain semble provenir d’un univers légèrement parallèle, les arrangements orchestraux côtoient des textures électroniques. McCartney joue encore une quantité absurde d’instruments.

Il y a également dans cette chanson quelque chose qui résume très bien la logique d’Egypt Station : le disque peut passer sans aucune honte d’une déclaration d’amour fragile à une carte postale tropicale.

Nouvelle gare.

On descend.

On regarde autour de soi.

Puis le train repart.

« Do It Now » : trois mots de Jim McCartney revenus du fond de l’enfance

Chaque famille possède ses phrases.

Des formules répétées tellement souvent qu’elles finissent par devenir une bande-son intérieure. Des décennies après la disparition de celui qui les prononçait, elles reviennent parfois avec son intonation exacte.

Chez les McCartney, l’une d’elles était : Do it now.

Fais-le maintenant.

Jim McCartney disait cela à son fils chaque fois que Paul annonçait qu’il ferait quelque chose plus tard. Pas demain. Pas tout à l’heure. Maintenant. Il réduisait même parfois l’expression à ses initiales : D.I.N.

Paul garde cette formule quelque part dans sa tête pendant des années.

Puis elle devient une chanson.

« Do It Now » pourrait facilement tomber dans la maxime de calendrier. Carpe diem pour milliardaire septuagénaire. Mais McCartney contourne le piège en transformant le conseil paternel en invitation au voyage.

Pars maintenant.

Tant que tu vois encore clairement la route.

Tant que c’est possible.

Le morceau s’intègre parfaitement à l’imaginaire ferroviaire d’Egypt Station, même si l’idée existait indépendamment du concept. Comme souvent sur l’album, le cadre inventé après coup finit par faire apparaître des correspondances étonnantes.

La chanson possède également quelque chose de presque beatlesien dans ses harmonies, sans chercher à copier les Beatles. C’est une nuance importante. McCartney n’a pas besoin d’imiter cette musique : ses réflexes harmoniques en font partie.

Il peut changer d’accord d’une manière particulière, poser une harmonie vocale, faire entrer un piano, et cinquante ans d’histoire se réveillent sans qu’il soit nécessaire d’en rajouter.

« Do It Now » est une chanson de transmission.

Jim disait à Paul de ne pas remettre au lendemain.

À 76 ans, Paul transmet le conseil.

Et le disque continue.

« Caesar Rock » : le laboratoire du professeur McCartney

Il existe un McCartney méticuleux, celui qui peut passer un temps considérable sur un arrangement, et un autre beaucoup plus intéressant à observer : le McCartney qui commence sans savoir où il va.

« Caesar Rock » appartient à la deuxième catégorie.

Dans son studio du Sussex, avec l’ingénieur Steve Orchard, Paul commence simplement à fabriquer quelque chose. Une boucle, un rythme, un instrument, puis un autre. Le titre avance par accumulation.

McCartney travaille de cette manière depuis les années 60.

On oublie parfois que derrière la perfection formelle de certaines chansons existe un expérimentateur extrêmement instinctif. L’homme de « Yesterday » est aussi celui de « Temporary Secretary ». Celui de « Here, There And Everywhere » fabrique des bandes à l’envers. Celui de « My Love » peut passer une soirée à créer un groove sans savoir s’il donnera un jour une chanson.

« Caesar Rock » relève de cette tradition du laboratoire.

Le morceau est funky, un peu tordu, rempli de petites anomalies. Des guitares passent à l’envers, les claviers grognent, la batterie rebondit. McCartney semble davantage intéressé par le son que par l’idée de produire un nouveau standard.

Et puis il y a cette expression absurde qui apparaît à la fin : « matching teeth ».

Elle lui plaît tellement qu’Egypt Station a failli s’appeler Matching Teeth.

Ce détail est merveilleux.

Imaginez toute la campagne : Paul McCartney – Matching Teeth.

Le monument national britannique choisissant un titre qui ressemble à une publicité inquiétante pour un dentiste.

Finalement, la vieille peinture égyptienne l’emportera.

On ne saura jamais ce que l’Histoire a perdu.

« Despite Repeated Warnings » : le capitaine conduit le bateau vers la catastrophe

Voilà le grand morceau politique du disque.

Et l’un des plus ambitieux musicalement.

« Despite Repeated Warnings » repose sur une métaphore simple : un capitaine reçoit avertissement après avertissement mais refuse de changer de route. Ceux qui l’entourent voient venir le désastre. Lui persiste.

McCartney a été clair sur l’origine de la chanson : le déni du changement climatique.

Le morceau avait été écrit avant le Brexit, contrairement à ce que certains auditeurs avaient imaginé. Mais en 2018, difficile de ne pas entendre également dans ce capitaine obtus l’écho de dirigeants politiques convaincus que l’expertise est une faiblesse et que répéter une erreur suffisamment fort finit par la transformer en vérité. Le contexte de la présidence Trump renforce inévitablement cette lecture, même si la cible première désignée par McCartney reste le climatoscepticisme.

Musicalement, Paul ressort une forme qu’il adore : la chanson à épisodes.

Il y a chez lui un plaisir presque enfantin à assembler des sections qui pourraient appartenir à plusieurs chansons. « A Day In The Life », « Uncle Albert/Admiral Halsey », « Band On The Run », « Live And Let Die » : McCartney aime les morceaux qui ouvrent une porte toutes les quarante secondes.

« Despite Repeated Warnings » reprend cette logique.

La tension monte progressivement. Les rythmes changent. Les thèmes se succèdent. Le morceau passe de la narration à une section plus martiale puis s’ouvre encore, comme si plusieurs wagons étaient accrochés les uns aux autres en pleine course.

Évidemment, la comparaison avec la face B d’Abbey Road n’a pas tardé.

Elle est à la fois pertinente et trompeuse.

Pertinente parce que le principe du collage fait évidemment partie de son langage depuis les Beatles.

Trompeuse parce qu’un musicien n’imite pas nécessairement sa jeunesse lorsqu’il continue d’utiliser une technique qu’il a lui-même contribué à inventer.

McCartney assemble des fragments.

C’est ce qu’il fait.

Le plus intéressant est peut-être qu’à 76 ans, il conserve suffisamment d’ambition pour placer à la fin d’un album grand public une composition de près de sept minutes sur le déni climatique.

La retraite attendra encore un peu.

« Station II » et « Hunt You Down/Naked/C-Link » : terminus Abbey Road

Après « Despite Repeated Warnings », « Station II » réintroduit brièvement l’ambiance de la gare.

Le voyage touche à sa fin.

Et McCartney décide évidemment de terminer par une suite.

« Hunt You Down/Naked/C-Link » rassemble trois sections distinctes dans un ensemble d’un peu plus de six minutes. Là encore, impossible de ne pas penser au McCartney de Abbey Road, cet architecte qui adorait récupérer des morceaux incomplets et leur inventer une maison commune.

« Hunt You Down » commence comme un rocker nerveux, presque un vieux morceau de garage nourri de blues. Le groupe s’installe, les guitares répondent, la batterie pousse. McCartney retrouve la pulsion du début du disque.

Puis tout change.

« Naked » ralentit le mouvement et introduit une fragilité plus étrange. Le personnage semble exposé, désorienté, incapable de comprendre exactement où la vie l’emmène. Nous revoilà presque au point de départ : le doute de « I Don’t Know », mais arrivé de l’autre côté du voyage.

Enfin surgit « C-Link », conclusion instrumentale dominée par la guitare.

McCartney avait depuis longtemps envie de faire dialoguer un jeu de guitare blues avec de longues harmonies orchestrales tenues. Le morceau devient donc moins une chanson qu’une expérience sonore, un dernier paysage avant l’arrivée.

Et Paul joue la guitare.

C’est un détail qui mérite d’être rappelé : Paul McCartney est un excellent guitariste.

La présence de George Harrison dans les Beatles puis celle de guitaristes solistes très identifiés au sein de Wings ont parfois masqué cette évidence. Pourtant, certains solos parmi les plus mémorables de son catalogue ont été joués par Paul. Sa manière est moins identifiable que sa basse, mais elle possède une agressivité et une spontanéité très particulières.

« C-Link » remet cette dimension en avant.

Le voyage se termine donc sans immense finale vocal.

Une guitare s’éloigne.

Puis plus rien.

Terminus.

Un homme-orchestre entouré de musiciens capables de disparaître

La fiche technique d’Egypt Station donne presque le vertige.

Paul joue partout.

Voix principales et chœurs, guitare acoustique, guitare électrique, basse, piano, claviers, batterie, percussions, harmonica, bandes, diverses bizarreries de studio : le principe est connu, mais il demeure assez absurde lorsque l’on mesure la durée de sa carrière.

Autour de lui, Greg Kurstin assure la production, l’ingénierie sur de nombreuses séances, des claviers, guitares, percussions, arrangements et diverses couleurs instrumentales. Abe Laboriel Jr., Rusty Anderson, Brian Ray et Paul “Wix” Wickens, compagnons de route depuis des années, apparaissent sur plusieurs titres et offrent au disque une dimension de groupe particulièrement efficace lorsqu’il faut faire du rock.

Mais Egypt Station va beaucoup plus loin.

Rob Millett apporte le cimbalom qui donne à plusieurs titres une texture inhabituelle. Pedro Eustache intervient aux flûtes et au duduk. Des violoncelles, trompettes, ensembles orchestraux et chœurs apparaissent au fil du parcours. Greg Phillinganes joue du piano. Des musiciens venus de mondes très différents passent par les séances.

Puis il y a Mark “Spike” Stent au mixage, dont le travail contribue à faire tenir ensemble cet empilement de méthodes et d’époques.

Car c’est le véritable défi du disque.

Comment faire cohabiter un Paul qui enregistre presque seul comme en 1970, son groupe de tournée, un producteur nourri de pop classique, une séance ultra-contemporaine avec Ryan Tedder, des cordes, des instruments orientaux, une chanson inspirée du Brésil et des medleys à l’ancienne ?

La réponse est peut-être précisément le concept d’Egypt Station.

Chaque chanson est une station.

Donc les contradictions deviennent le programme.

La voix de 2018 : moins parfaite, plus humaine

Il faut parler de la voix.

Parce qu’on ne peut pas réellement comprendre les albums tardifs de McCartney en faisant semblant qu’il chante encore comme sur « Oh! Darling ».

En 2018, les traces du temps sont évidentes.

La voix est plus fine, plus granuleuse, parfois instable. Sur scène, certaines chansons deviennent difficiles. McCartney refuse pourtant de descendre systématiquement les tonalités ou de contourner ses propres morceaux, ce qui produit des soirées brillantes et d’autres plus compliquées.

En studio, la question est différente.

Egypt Station utilise l’âge de la voix au lieu de le cacher complètement.

Sur « I Don’t Know », la fragilité devient émotionnelle. Sur « Happy With You », elle donne au texte une crédibilité autobiographique. Sur « Hand In Hand », elle apporte une tendresse qu’une voix trop parfaite aurait presque rendue artificielle.

Bien sûr, la production intervient. Les voix sont travaillées, doublées, soutenues. On est dans un disque pop majeur, pas dans un enregistrement documentaire.

Mais McCartney ne cherche pas à devenir numériquement le chanteur de 1969.

C’est une différence essentielle avec une partie des productions tardives d’artistes historiques où la technologie finit par effacer tout signe de vie.

Le cas de « Fuh You », volontairement plus transformé, montre justement par contraste combien les autres morceaux préfèrent laisser passer la matière de la voix.

Et cette matière raconte quelque chose.

Paul McCartney vieillit.

Le disque ne l’empêche pas.

Il compose avec.

Liverpool, Abbey Road, LIPA, Cavern : pour promouvoir le présent, McCartney convoque son passé

La campagne de lancement d’Egypt Station est remarquable parce qu’elle transforme toute l’histoire de McCartney en décor pour des chansons nouvelles.

L’opération commence véritablement à Liverpool.

En juin 2018, le passage de McCartney dans le Carpool Karaoke de James Corden devient un phénomène mondial. La séquence repose évidemment sur l’émotion patrimoniale : Penny Lane, la maison d’enfance, les souvenirs, les Beatles. Mais elle se termine aussi dans un pub où McCartney joue et présente du nouveau matériel.

Très habile.

Il ne rejette jamais son passé.

Il s’en sert pour ramener les gens vers son présent.

En juillet, le dispositif devient encore plus spectaculaire.

Le 23 juillet, McCartney joue un concert intime dans le Studio 2 d’Abbey Road, le lieu où une partie considérable de son histoire a été enregistrée. Deux jours plus tard, il est à la LIPA, le Liverpool Institute for Performing Arts, pour une conversation avec Jarvis Cocker suivie d’un set. Le 26 juillet, il retourne au Cavern Club.

Le vrai Cavern des Beatles a évidemment disparu depuis longtemps, mais peu importe : le symbole fonctionne.

McCartney joue dans une salle minuscule et étouffante à quelques mètres du lieu où sa légende a commencé, alors qu’un nouvel album attend encore de sortir.

Le geste pourrait être purement nostalgique.

Il ne l’est pas totalement parce que McCartney glisse « Come On To Me », « Confidante », « Fuh You » et d’autres morceaux récents au milieu du patrimoine.

C’est la différence entre un artiste qui visite son passé et un artiste qui y habite.

Paul entre, ouvre les fenêtres et apporte des chansons nouvelles.

7 septembre 2018 : Grand Central Station, évidemment

Pour sortir un disque appelé Egypt Station, il fallait une gare.

McCartney en choisit une petite : Grand Central Terminal à New York.

Le 7 septembre 2018, jour même de la parution de l’album, il donne un concert dans le Vanderbilt Hall de Grand Central, diffusé en ligne dans le cadre d’un événement YouTube Originals.

Difficile de pousser le concept plus loin.

La veille, il est passé chez Jimmy Fallon et a joué « Come On To Me ». Quelques jours auparavant, Howard Stern l’a reçu. Toute la machine promotionnelle américaine fonctionne à plein régime.

Mais Grand Central reste l’image parfaite.

À 76 ans, Paul McCartney publie un album construit autour d’une gare imaginaire et fête sa sortie dans l’une des gares les plus célèbres du monde.

Cela pourrait sentir le coup marketing à dix kilomètres.

Sauf que le concert est bon.

Et c’est là que McCartney gagne presque toujours.

Une fois la scénographie retirée, il reste un groupe.

Avec Abe Laboriel Jr., Rusty Anderson, Brian Ray et Wix Wickens, McCartney dispose alors depuis plus de quinze ans de la formation la plus stable de toute sa carrière. Plus stable que les Beatles. Plus stable que n’importe quelle incarnation de Wings.

Le public venu voir une légende découvre donc également un groupe de rock parfaitement huilé capable de passer de « A Hard Day’s Night » à une chanson sortie le matin même.

Egypt Station n’est pas seulement lancé comme un disque. Il devient un événement.

Et quelques jours plus tard arrive une surprise que peu de gens avaient réellement anticipée.

Le numéro un.

Numéro un aux États-Unis, trente-six ans après « Tug Of War »

Lorsque les chiffres américains tombent, Egypt Station entre directement à la première place du Billboard 200.

153 000 unités équivalentes sur sa première semaine, dont environ 147 000 ventes traditionnelles.

Pour McCartney, le symbole est immense.

Il n’avait plus occupé la première place du classement américain avec un album depuis Tug Of War en 1982.

Trente-six ans.

Plus impressionnant encore, Egypt Station devient son premier album solo à débuter directement numéro un aux États-Unis.

La nuance est savoureuse.

McCartney avait été numéro un avec les Beatles dans les années 60, numéro un avec Wings dans les années 70, numéro un en solo dans les années 80, et voici qu’à l’époque du streaming, au milieu d’Eminem, Drake, Travis Scott, Ariana Grande et toute l’industrie contemporaine, un homme de 76 ans débarque en tête avec un album de près d’une heure contenant un cimbalom, un medley et une chanson adressée à une guitare.

Cela ne signifie évidemment pas que McCartney a soudainement dominé le streaming des adolescents américains.

La réalité commerciale est plus prosaïque. Sa base de fans achète encore massivement des disques physiques, et la campagne de lancement est remarquablement organisée.

Mais précisément.

Dans une industrie où l’artiste vétéran est souvent relégué à une niche patrimoniale, Egypt Station transforme encore une sortie de McCartney en événement national.

Au Royaume-Uni, l’album entre à la troisième place, derrière Kamikaze d’Eminem et l’increvable bande originale de The Greatest Showman. Il prend en revanche la tête du classement britannique des albums physiques.

Les chiffres racontent donc quelque chose de très simple.

Le public n’achète pas uniquement les Beatles.

Il achète encore Paul McCartney.

En 2018.

La critique : entre admiration, indulgence et éternel problème McCartney

La réception critique d’Egypt Station est globalement très favorable.

Plusieurs grands magazines lui attribuent quatre étoiles. Certains vont jusqu’à parler de l’une de ses collections les plus cohérentes depuis longtemps. « I Don’t Know », « Happy With You », « Dominoes » et les longues pièces finales reviennent régulièrement parmi les réussites citées.

Mais les réserves sont intéressantes.

Parce qu’elles reprennent un vieux débat qui accompagne McCartney depuis cinquante ans.

Lorsqu’il est grave, certains regrettent sa légèreté.

Lorsqu’il est léger, certains regrettent qu’il ne soit pas plus grave.

Lorsqu’il produit un album classique, on lui reproche de regarder en arrière.

Lorsqu’il travaille avec Ryan Tedder, on lui reproche de vouloir être contemporain.

Le cas de « Fuh You » cristallise évidemment cette tension.

Pour une partie de la critique, la chanson ressemble à un effort trop visible pour participer au monde pop du moment. Pour d’autres, c’est précisément cette absence de dignité figée qui rend McCartney attachant.

Les deux lectures peuvent coexister.

Egypt Station n’est pas un album parfait.

Il est trop long.

Certaines chansons auraient gagné à être resserrées. Quelques arrangements sont plus chargés qu’ils ne devraient l’être. « People Want Peace » peut sembler trop démonstratif. « Fuh You » divise toujours. Le concept de gare demeure assez lâche et disparaît complètement pendant de longues séquences.

Mais ce sont aussi les défauts d’un disque vivant.

McCartney n’a pas essayé de produire douze chansons élégantes de trois minutes destinées à satisfaire les gardiens de son héritage.

Il a rempli le train.

Quitte à laisser quelques valises dans le couloir.

« Egypt Station » face à « NEW » : deux manières différentes de rester contemporain

Comparer Egypt Station à NEW permet de mesurer l’évolution de McCartney pendant les cinq années qui séparent les deux disques.

NEW regardait davantage vers l’extérieur.

Quatre producteurs principaux, dont Mark Ronson, Paul Epworth, Ethan Johns et Giles Martin. Une volonté visible de confronter la méthode McCartney à plusieurs esthétiques contemporaines. Le disque était plus compact, plus immédiatement moderne dans son intention.

Egypt Station est paradoxalement plus personnel.

Bien qu’il contienne une collaboration avec Ryan Tedder, l’essentiel repose sur le dialogue avec Greg Kurstin. Cette continuité donne au disque un espace différent.

On entend davantage McCartney se promener dans son propre cerveau.

Le vieux music-hall n’est jamais très loin. La pop psychédélique non plus. Les souvenirs de Wings réapparaissent, puis une boîte à rythmes intervient, puis un orchestre, puis une guitare blues.

Au lieu de demander : « Comment Paul McCartney peut-il sonner en 2018 ? », le disque pose plutôt la question : « À quoi ressemble Paul McCartney en 2018 lorsqu’on le laisse utiliser tous ses jouets ? »

La réponse est plus désordonnée.

Elle est également plus fascinante.

Explorer’s Edition : lorsque le voyage refuse de s’arrêter

Comme souvent avec McCartney, la sortie de l’album ne constitue pas la fin de l’histoire.

En 2019 paraît Egypt Station – Explorer’s Edition, version augmentée du disque construite comme la continuation du voyage.

Le deuxième volet réunit plusieurs morceaux écartés ou publiés autour de l’album, ainsi que des enregistrements live provenant des différents « arrêts » promotionnels.

On y retrouve notamment « Get Started » et « Nothing For Free », déjà disponibles comme bonus sur certaines éditions, mais aussi « Frank Sinatra’s Party », « Sixty Second Street », une version longue de « Who Cares », le single « Get Enough » et des performances captées à Abbey Road, au Cavern, à la LIPA ou à Grand Central.

« Get Enough » mérite à lui seul une parenthèse.

Produit avec Ryan Tedder et Zach Skelton, le morceau utilise ostensiblement l’Auto-Tune sur la voix de McCartney. Là encore, une partie des fans hurle au sacrilège.

L’expérience est pourtant parfaitement cohérente avec le personnage.

Paul McCartney n’a jamais considéré le studio comme un tribunal chargé de certifier l’authenticité d’un chanteur. Depuis les Beatles, il manipule les bandes, accélère les voix, les ralentit, les double, les filtre, les retourne.

L’Auto-Tune n’est qu’un autre bouton.

On peut détester le résultat.

Mais lui interdire d’appuyer dessus au nom du respect dû aux Beatles serait assez comique lorsqu’on se souvient de tout ce que les Beatles ont fait aux bandes d’Abbey Road.

La Traveller’s Edition : quand le coffret devient réellement une valise

Puis vient Egypt Station – Traveller’s Edition.

Et cette fois, le concept explose joyeusement.

Le coffret prend la forme d’une valise de voyage, remplie de disques, cassette, reproductions de documents, cartes, billets, autocollants de bagages, lithographies, fac-similés de paroles manuscrites, journal de voyage, jeu de cartes et même puzzle.

Le collectionneur de McCartney est une créature dont la souffrance financière a été très soigneusement étudiée.

Mais derrière l’aspect évidemment commercial de l’objet, la Traveller’s Edition révèle à quel point Egypt Station avait été pensé comme un univers graphique complet.

Le disque avait commencé avec une peinture vieille de trente ans.

Il se termine dans une valise.

La boucle est parfaite.

« Freshen Up » : les nouvelles chansons affrontent le répertoire impossible

Dix jours après la sortie d’Egypt Station, McCartney démarre la tournée Freshen Up à Québec.

C’est là que commence le véritable test des nouveaux morceaux.

Parce qu’un titre récent de Paul McCartney doit affronter une concurrence légèrement injuste.

Imaginez être « Come On To Me » et découvrir que, dans la setlist, vous jouez contre « Let It Be ».

Bon courage.

Le problème existe depuis Wings. Même au milieu des années 70, McCartney devait déjà décider quelle place laisser aux Beatles. Cinquante ans plus tard, son répertoire est devenu presque absurde.

Pourtant, plusieurs titres d’Egypt Station s’installent.

« Come On To Me » fonctionne immédiatement. « Who Cares » possède suffisamment de muscle. « Fuh You » devient efficace en concert. « Confidante » trouve sa place dans des contextes plus intimes.

Le Freshen Up Tour se poursuit en 2018 puis en 2019 en Amérique, en Europe, au Japon et ailleurs, avant que son prolongement prévu en 2020 ne soit stoppé par la pandémie.

Là encore, l’album joue son rôle.

Il ne remplace évidemment pas le patrimoine.

Il empêche le spectacle de devenir entièrement patrimonial.

Nuance capitale.

Un disque charnière avant « McCartney III »

Avec le recul de huit années, Egypt Station occupe aujourd’hui une place particulièrement intéressante dans la dernière partie de la discographie de Paul McCartney.

Deux ans après sa sortie, le confinement de 2020 donnera naissance à McCartney III.

Le contraste est passionnant.

Egypt Station est un disque de mouvement : studios multiples, producteurs, musiciens invités, orchestres, promotion internationale, concerts, gares, avions, hôtels, tournée.

McCartney III sera au contraire un disque d’isolement.

Paul seul dans son studio, passant d’un instrument à l’autre, renouant explicitement avec la méthode de McCartney et McCartney II.

Entre les deux se produit donc un basculement historique que personne ne pouvait évidemment anticiper en septembre 2018.

Egypt Station est le dernier grand album de McCartney conçu dans le monde d’avant la pandémie, avec toute la circulation que cela implique.

On voyage à Los Angeles.

On revient dans le Sussex.

On réserve Abbey Road.

On enregistre ailleurs.

On part au Brésil.

On donne un concert à New York.

On lance une tournée au Canada.

Le disque respire cette mobilité.

Même son concept repose sur le déplacement.

Deux ans plus tard, tout le monde restera chez soi.

Et Paul fera un disque.

Encore.

Huit ans après, que reste-t-il réellement d’« Egypt Station » ?

La question est toujours cruelle avec les albums d’artistes historiques.

Une fois passée la campagne promotionnelle, une fois les éditions collector rangées sur les étagères, une fois la tournée terminée, est-ce que les chansons restent ?

Pour Egypt Station, la réponse est oui.

Pas toutes avec la même force.

Mais oui.

« I Don’t Know » demeure l’une des ballades tardives les plus touchantes de McCartney. Sa vulnérabilité a très bien vieilli.

« Happy With You » apparaît peut-être encore meilleure aujourd’hui qu’en 2018, parce que son absence d’effet la protège du temps.

« Confidante » possède cette beauté très particulière des chansons dont l’idée semble d’abord anecdotique avant de devenir universelle.

« Dominoes » mérite toujours davantage d’attention qu’elle n’en reçoit.

« Despite Repeated Warnings » conserve son ambition et, malheureusement, son sujet n’a rien perdu de son actualité.

La suite finale reste une démonstration réjouissante de cette incapacité qu’a McCartney à terminer simplement lorsqu’il peut construire trois portes de sortie.

Même « Fuh You », qui a probablement le plus vieilli en termes de production, demeure intéressante comme photographie d’un moment : celui où Paul McCartney voulait encore savoir ce qui se passait dans les studios de pop contemporaine.

C’est peut-être cela qui distingue vraiment Egypt Station d’un bon album patrimonial.

Le disque contient des risques.

Certains fonctionnent.

D’autres moins.

Mais ils existent.

Le grand malentendu McCartney : la facilité comme résultat d’un travail permanent

On revient toujours à cette impression.

La facilité.

Paul McCartney donne l’impression que tout est facile.

Une mélodie ? Voilà.

Une basse ? Voilà.

Un refrain ? Voilà.

Un piano ? Il y en a un dans la chambre d’hôtel, autant écrire « Back In Brazil ».

Une guitare traîne dans un coin ? Écrivons-lui « Confidante ».

Papa disait « Do it now » ? Très bien, cela fera une chanson.

C’est presque agaçant.

Mais Egypt Station permet de comprendre ce qui se cache derrière cette apparente facilité : une disponibilité permanente à la musique.

McCartney regarde le monde comme un réservoir de chansons.

Une phrase devient un titre.

Un tableau devient un concept.

Une dispute devient des dominos.

Une gare devient un album.

Une journée libre devient un morceau.

Une angoisse devient une ballade.

À force, la frontière entre vivre et composer devient difficile à identifier.

Et c’est probablement la raison pour laquelle il continue.

Pas parce qu’il lui faudrait un nouveau numéro un.

Pas parce que quelqu’un attend un nouvel album de Paul McCartney pour payer son loyer.

Mais parce que faire des chansons semble être la manière dont cet homme organise le monde.

« Les albums-albums » : ce que McCartney essayait réellement de sauver

Il faut revenir à cette expression utilisée par Paul pour présenter Egypt Station : les « album albums ».

Les vrais albums.

Cette formulation pourrait sembler relever du vieux musicien déplorant que les jeunes ne sachent plus écouter un disque dans l’ordre.

Ce serait trop simple.

McCartney a toujours accepté les nouvelles manières de diffuser la musique. Il sort des singles numériques, utilise les plateformes, travaille avec des artistes contemporains, organise des campagnes virales. Ce n’est pas un puriste du vinyle enfermé dans une cave.

Ce qu’il cherche à préserver est autre chose.

L’idée qu’un album puisse créer un temps propre.

On entre quelque part.

On reste cinquante minutes.

On ressort ailleurs.

Sgt. Pepper faisait cela. Abbey Road faisait cela. Band On The Run faisait cela. Chaos And Creation In The Backyard le faisait également, sans concept explicite.

Avec Egypt Station, McCartney invente donc une gare pour rappeler au public que les chansons peuvent encore être écoutées comme les étapes d’une même traversée.

Le concept est fragile.

Mais l’intention est belle.

Et rétrospectivement, elle donne au disque une cohérence que sa diversité musicale aurait pu lui faire perdre.

Le 7 septembre 2018, Paul McCartney avait encore un train à prendre

Il existe une photographie mentale parfaite d’Egypt Station.

Paul McCartney dans une gare.

Pas le jeune homme de vingt ans qui part de Liverpool pour Hambourg avec une guitare et aucune idée de ce qui va lui arriver.

Pas le Beatle qui fuit des centaines de fans sur un quai.

Pas le chef de Wings traversant les années 70 avec sa famille, ses amplis et un groupe qui change de personnel tous les six mois.

Le McCartney de 2018.

76 ans.

Une histoire de la musique populaire entière derrière lui.

Et pourtant encore un billet dans la poche.

C’est peut-être pour cela qu’Egypt Station demeure un album si attachant huit ans après sa sortie. Il ne prétend jamais que le passé n’existe pas. Ce serait ridicule. Le passé est partout. Abbey Road, Liverpool, Jim McCartney, les vieilles guitares, les techniques de studio, le goût des medleys, les harmonies, toute l’histoire affleure.

Mais le disque refuse que ce passé soit le terminus.

McCartney le transforme en bagage.

Puis il monte dans le train.

Il y a des moments magnifiques pendant le trajet. Quelques tunnels. Deux ou trois gares dont on aurait pu se passer. Une chanson pop trop brillante. Un détour brésilien. Une guitare abandonnée dans un coin qui reçoit enfin des excuses. Un capitaine qui refuse d’écouter les avertissements. Des dominos qui tombent. Un père disparu qui répète encore : fais-le maintenant.

Et au bout, une guitare blues.

Puis le silence.

Le 7 septembre 2018, Paul McCartney publiait Egypt Station et obtenait quelques jours plus tard son premier numéro un américain depuis trente-six ans.

La statistique est spectaculaire.

Elle n’est pourtant pas le plus impressionnant.

Le plus impressionnant, c’est qu’après les Beatles, après Wings, après les stades, après les séparations, les deuils, les retours, les rééditions, les chefs-d’œuvre, les disques mineurs, les triomphes et les erreurs, Paul McCartney avait encore suffisamment faim pour vouloir savoir ce qu’il y avait à la station suivante.

Huit ans plus tard, c’est probablement la chose la plus importante que raconte encore Egypt Station.

Le train n’était pas arrivé.

Il ne l’est toujours pas.

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