« Say Say Say » a 43 ans : quand Paul McCartney et Michael Jackson inventaient le duo pop parfait
Le 3 octobre 1983, les disquaires voient arriver un 45-tours dont la seule affiche suffit à mesurer l’événement : Paul McCartney et Michael Jackson réunis sur « Say Say Say ». Deux générations de la musique populaire se rencontrent alors au sommet. D’un côté, l’ancien Beatle, déjà entré depuis longtemps dans l’histoire mais toujours capable de placer un disque au sommet des classements. De l’autre, Michael Jackson, qui vient de franchir avec Thriller une frontière encore inconnue dans l’industrie du disque et s’impose, à seulement 25 ans, comme la nouvelle figure centrale de la pop mondiale. Quarante-trois ans après sa sortie, « Say Say Say » pourrait n’être regardé que comme l’un de ces duos de prestige dont raffolent les maisons de disques. Ce serait pourtant méconnaître son histoire.
Car la chanson n’a pas été fabriquée dans l’urgence pour profiter du succès de Thriller. Elle est beaucoup plus ancienne. Lorsque « Say Say Say » est imaginée puis enregistrée pour la première fois, Michael Jackson n’a pas encore publié « Billie Jean », « Beat It » ou « Thriller », et personne ne peut prévoir l’ampleur que prendra son ascension. Le morceau appartient d’abord à une autre histoire : celle de la rencontre entre un Paul McCartney qui cherche, au début des années 1980, à redéfinir sa carrière après Wings et un Michael Jackson déjà immensément célèbre mais encore désireux d’apprendre, d’expérimenter et d’élargir son territoire artistique.
C’est également une histoire qui, avec le recul, possède une dimension presque mélancolique. Au moment où ils travaillent ensemble, McCartney et Jackson sont sincèrement proches. Ils écrivent, plaisantent, enregistrent et passent du temps en famille. Quelques années plus tard, l’achat par Michael Jackson du catalogue ATV, qui comprend une grande partie des droits d’édition des chansons Lennon-McCartney, refroidira profondément leurs rapports. « Say Say Say » appartient donc à cette courte période où leurs deux univers se croisent sans arrière-pensée apparente, avant que les affaires ne viennent brouiller une relation née autour de la musique.
Sommaire
Bien avant « Thriller », McCartney pense déjà à Michael Jackson
Les liens entre les deux hommes remontent plus loin que « Say Say Say ». Dès la seconde moitié des années 1970, Paul McCartney s’intéresse au jeune chanteur américain. Il compose notamment « Girlfriend » en pensant à Michael Jackson, même s’il l’enregistre finalement lui-même avec Wings pour l’album London Town, publié en 1978. L’histoire prend un tour amusant lorsque Quincy Jones choisit ensuite la chanson pour Off the Wall, sans nécessairement savoir qu’elle avait précisément été conçue à l’origine avec Jackson en tête. Michael en livre ainsi sa propre version sur son album de 1979.
Ce premier croisement prépare le terrain. À la fin de 1980, Michael Jackson prend directement contact avec McCartney. Le contexte est dramatique : John Lennon vient d’être assassiné le 8 décembre à New York et Paul traverse une période profondément bouleversée, tant personnellement qu’artistiquement. Wings vit ses derniers mois, tandis que McCartney envisage de reprendre sa carrière sur de nouvelles bases et de travailler à nouveau avec George Martin. Jackson, de son côté, sort du triomphe d’Off the Wall, mais n’est pas encore devenu le phénomène mondial que Thriller fera exploser deux ans plus tard.
McCartney racontera plus tard que Jackson l’avait appelé durant la période des fêtes et lui avait lancé, presque ingénument : « Tu veux qu’on fasse des tubes ? » La formule ressemble aujourd’hui à une prophétie involontaire. Entre « The Girl Is Mine » et « Say Say Say », les deux hommes feront effectivement exactement cela.
1981 : Michael Jackson chez les McCartney
Au cours de l’année 1981, Michael Jackson se rend en Angleterre et séjourne auprès de Paul et Linda McCartney. Le cadre est loin du sommet hollywoodien auquel son nom sera bientôt associé. Les deux artistes travaillent ensemble de manière relativement informelle, échangent des idées et composent. Parmi les morceaux nés ou développés durant cette période figurent « Say Say Say » et « The Man », qui seront tous deux publiés plus tard sur Pipes of Peace.
McCartney expliquera que l’idée initiale de « Say Say Say » venait de lui, mais que la chanson avait véritablement été achevée avec Jackson. Cette précision est importante : Michael n’est pas un simple interprète venu ajouter sa voix à une composition de McCartney. Son crédit d’auteur reflète une véritable collaboration. Dès la première phase du projet, la chanson repose sur ce dialogue entre deux personnalités musicales très différentes, l’une issue de la tradition britannique de l’écriture mélodique, l’autre nourrie de soul, de Motown, de funk et d’une compréhension extrêmement instinctive du rythme.
Les premières versions sont encore rudimentaires. McCartney accompagne les voix à la guitare acoustique, tandis que Paul et Michael cherchent leurs parties vocales et affinent la structure. Mais le morceau va prendre une autre dimension lorsque Jackson repart aux États-Unis avec cette matière première.
Michael Jackson ne se contente pas de chanter : il construit le morceau
C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants et les moins souvent racontés de « Say Say Say ». De retour à Los Angeles, Jackson décide de pousser beaucoup plus loin l’idée développée avec McCartney. Il sollicite notamment le claviériste Bill Wolfer, déjà proche de son univers musical, afin de transformer la démo en véritable arrangement. Ce qui devait initialement être une sorte de maquette destinée à montrer à Paul la direction envisagée devient progressivement le squelette du futur disque.
Wolfer met en place une première base à partir de claviers, de synthétiseurs et d’éléments rythmiques. Jackson fait ensuite intervenir plusieurs musiciens de premier plan : le bassiste Nathan Watts, familier de Stevie Wonder, le batteur Ricky Lawson, ainsi que le guitariste David Williams, dont le jeu rythmique sera également entendu sur plusieurs grands enregistrements de Michael Jackson. L’objectif n’est plus simplement de démontrer une idée, mais de trouver le groove précis que Jackson entend intérieurement.
Cette étape nuance fortement une lecture trop simpliste du morceau comme une production essentiellement « mccartneyienne » supervisée par George Martin. Certes, Martin demeure le producteur officiel et joue un rôle essentiel dans la mise en forme finale. Mais une grande partie de la couleur rythmique du morceau est née du travail conduit autour de Jackson aux États-Unis. Michael n’est donc pas seulement la seconde voix du disque : il agit aussi comme un véritable architecte de l’arrangement.
Dans son autobiographie Moonwalk, Jackson reviendra avec fierté sur sa collaboration avec McCartney et insistera sur le fait qu’il n’était pas un élève passif face à l’ancien Beatle. Il écrit notamment, à propos de leur travail commun : « Paul n’a jamais eu à me porter en studio. » La phrase révèle beaucoup de son état d’esprit. À cette époque, Michael cherche à prouver qu’il peut prendre lui-même des décisions artistiques, sans être constamment placé sous l’autorité d’un producteur comme Quincy Jones.
George Martin et Geoff Emerick : l’ombre des Beatles, sans nostalgie
Le projet retrouve ensuite Paul McCartney et George Martin, que l’ancien Beatle a rappelé pour produire Tug of War puis Pipes of Peace. Leur réunion est symboliquement forte : depuis la séparation des Beatles, McCartney n’avait pas véritablement confié à Martin la production complète d’un album. Au début des années 1980, cette collaboration permet à Paul de renouer avec une exigence orchestrale et sonore familière tout en évitant de regarder systématiquement dans le rétroviseur.
George Martin comprend rapidement que Michael Jackson possède une façon de travailler très différente de celle de McCartney. Paul peut s’installer devant une basse, un piano, une guitare ou même une batterie pour concrétiser immédiatement une idée. Michael, lui, n’est pas un instrumentiste du même type. Sa force réside dans sa conception mentale du son, dans sa perception du rythme et dans sa faculté à transmettre précisément ce qu’il imagine. Martin dira de lui qu’il « savait ce qu’il voulait musicalement » et qu’il possédait des idées très arrêtées sur les arrangements.
À leurs côtés, un autre nom renvoie directement à l’histoire des Beatles : Geoff Emerick, ingénieur du son de séances aussi historiques que celles de Revolver ou Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Sa présence pourrait laisser penser que McCartney cherche à retrouver une esthétique ancienne. « Say Say Say » prouve exactement l’inverse. Malgré Martin et Emerick, le morceau ne tente jamais de sonner comme les Beatles. Toute sa production est tournée vers la pop et le rhythm and blues du début des années 1980.
Un morceau situé exactement entre McCartney et Jackson
La réussite sonore de « Say Say Say » repose sur cet équilibre. La chanson possède une efficacité mélodique typiquement mccartneyienne, mais son assise rythmique appartient beaucoup plus clairement à la musique noire américaine contemporaine. Nathan Watts délivre une basse mobile sans jamais surcharger l’arrangement, Ricky Lawson installe une pulsation souple mais précise, David Williams découpe ses interventions de guitare avec cette économie qui deviendra l’une des signatures de nombreuses productions funk et pop de l’époque.
Les claviers et synthétiseurs de Bill Wolfer apportent la modernité nécessaire sans noyer le morceau dans les sonorités électroniques. Une section de cuivres, dans laquelle figurent notamment Jerry Hey, Ernie Watts, Gary Grant et Gary Herbig, ponctue l’ensemble. Mais l’une des trouvailles les plus immédiatement reconnaissables demeure l’harmonica de Chris « Hammer » Smith, qui apporte une touche presque archaïque, un parfum de blues et de rhythm and blues qui empêche la production de se figer dans l’esthétique synthétique du début des années 1980.
Ce mélange contribue énormément à la longévité du morceau. « Say Say Say » est incontestablement un disque de 1983, mais il ne dépend pas d’un seul gimmick technologique qui le daterait irrémédiablement. Son efficacité repose d’abord sur une section rythmique humaine, deux voix exceptionnelles et une mélodie conçue pour être mémorisée immédiatement.
Un texte simple, presque élémentaire, transformé par le rythme
Sur le papier, les paroles de « Say Say Say » n’ont rien de particulièrement sophistiqué. Il s’agit essentiellement d’une plainte amoureuse. Le narrateur supplie l’être aimé de cesser de jouer avec ses sentiments, attend près du téléphone, doute et réclame une preuve d’amour. Dans une ballade lente, l’ensemble aurait facilement pu basculer dans le mélodrame.
Mais McCartney et Jackson font exactement le contraire. Ils installent ce texte plaintif sur une musique lumineuse et dansante. Cette tension entre détresse sentimentale et mouvement euphorique appartient à une longue tradition de la soul et de la Motown, où les paroles les plus douloureuses peuvent être portées par les arrangements les plus irrésistibles.
L’écriture repose en outre sur une utilisation particulièrement efficace de la répétition. « Say, say, say », « take, take, take », « go, go, go », « pray, pray, pray » : les mots sont courts, directs et deviennent presque des éléments de percussion. Ce minimalisme apparent est l’une des grandes forces du refrain. Il ne cherche pas à raconter beaucoup ; il cherche à s’imprimer dans l’oreille.
Deux voix qui se répondent au lieu de se concurrencer
Le véritable centre du disque reste pourtant la rencontre vocale. Beaucoup de duos de prestige reposent sur une construction assez mécanique : chaque vedette obtient son couplet avant que les deux voix ne soient réunies pour le refrain. « Say Say Say » paraît beaucoup plus organique. McCartney et Jackson se répondent, se coupent, se relancent et donnent constamment l’impression d’une conversation.
Leurs timbres sont suffisamment différents pour être immédiatement identifiables. McCartney possède cette rondeur légèrement rocailleuse qui lui permet de passer sans effort de la douceur à la puissance. Jackson apporte une tension plus nerveuse, des attaques plus tranchantes et cette fragilité presque fébrile qui deviendra l’une de ses grandes signatures vocales. Aucun des deux ne cherche pourtant à transformer la chanson en concours de virtuosité.
C’est probablement là que réside l’une des raisons de la réussite du morceau. Lorsque deux stars d’une telle importance partagent un micro, la tentation serait grande de vouloir déterminer laquelle domine. « Say Say Say » rend cette question presque inutile. La chanson fonctionne précisément parce qu’aucune voix ne prend durablement le dessus.
Pourquoi « The Girl Is Mine » est sortie avant « Say Say Say »
La chronologie prête encore souvent à confusion. Le public entend McCartney et Jackson ensemble pour la première fois en 1982 avec « The Girl Is Mine », premier single extrait de Thriller. On pourrait donc penser que « Say Say Say » constitue une réponse au succès de ce duo. C’est faux : son enregistrement avait commencé auparavant.
« The Girl Is Mine » appartient à un projet différent. Michael Jackson travaille alors avec Quincy Jones sur Thriller et invite McCartney à chanter une composition qui met en scène deux hommes se disputant la même femme. La production est plus douce, presque théâtrale, avec de nombreux échanges parlés. « Say Say Say », déjà en gestation, est beaucoup plus physique et rythmique.
Entre les deux enregistrements, le statut de Jackson change de dimension. Lorsque « Say Say Say » arrive dans les magasins le 3 octobre 1983, Thriller est devenu un phénomène international. « Billie Jean » et « Beat It » ont dominé les classements, MTV a largement contribué à transformer son image et la prestation de « Billie Jean » lors de l’émission Motown 25, avec son désormais célèbre moonwalk, a fait basculer Michael dans une autre catégorie de célébrité.
Paul McCartney n’a donc pas enregistré « Say Say Say » avec le Michael Jackson de 1983. Il l’a enregistrée avec celui de 1981. C’est une nuance essentielle.
3 octobre 1983 : un single pratiquement impossible à ignorer
Lorsque Parlophone et Columbia/Epic lancent « Say Say Say », la réunion des deux noms constitue naturellement un événement mondial. Le single sert de locomotive au futur album Pipes of Peace, qui paraît quelques semaines plus tard, le 31 octobre 1983. La face B, « Ode to a Koala Bear », est une chanson de McCartney qui contribuera elle aussi à rendre le 45-tours particulièrement recherché par les collectionneurs.
Aux États-Unis, l’accueil commercial est spectaculaire. « Say Say Say » entre directement à la 26e place du Billboard Hot 100, progression exceptionnelle pour l’époque, puis grimpe régulièrement jusqu’à atteindre le numéro un le 10 décembre 1983. Le morceau y demeure pendant six semaines, couvrant ainsi toute la période de Noël et le début de janvier 1984.
Cette performance possède encore aujourd’hui une portée particulière pour McCartney. Malgré tous les succès qui suivront, « Say Say Say » reste, en 2026, son dernier numéro un au Billboard Hot 100 comme interprète principal. Pour un musicien qui avait régné sur les classements avec les Beatles puis Wings, le chiffre constitue une borne historique assez remarquable.
Au Royaume-Uni, le morceau ne monte pas jusqu’à la première place mais atteint le numéro deux de l’Official Singles Chart et demeure quinze semaines dans le classement. Ailleurs, les résultats sont également considérables : « Say Say Say » s’installe dans les premières places de nombreux marchés internationaux et confirme que son succès ne repose pas uniquement sur la domination américaine de Jackson.
Un clip qui transforme Paul et Michael en « Mac and Jack »
Le film promotionnel joue lui aussi un rôle important dans la popularité du titre. Tourné en Californie sous la direction de Bob Giraldi, déjà responsable de « Beat It », il dépasse largement le simple principe du clip musical traditionnel. Giraldi conçoit une petite comédie située dans un univers de western où McCartney et Jackson incarnent deux bonimenteurs ambulants surnommés Mac et Jack.
Les deux compères vendent une prétendue potion miracle, organisent des spectacles, amusent les foules et semblent au premier abord se comporter comme de parfaits escrocs. Le scénario révèle ensuite qu’une partie de l’argent récolté est destinée à un orphelinat. Linda McCartney apparaît dans le film, tout comme La Toya Jackson, sœur de Michael.
Le tournage donne également lieu à une situation dont Bob Giraldi se souviendra avec amusement : McCartney aurait été particulièrement inquiet à l’idée de devoir danser à côté de Michael Jackson. L’anecdote est savoureuse. Paul n’a évidemment rien à démontrer comme compositeur, instrumentiste ou chanteur, mais il sait parfaitement que la danse est alors le territoire absolu de son partenaire.
Ce clip participe à une évolution majeure du début des années 1980. Sous l’impulsion de MTV et d’artistes comme Jackson, la vidéo musicale cesse progressivement d’être un simple outil promotionnel. Elle devient une œuvre narrative autonome, disposant de décors, de costumes, de personnages et d’un véritable scénario. « Say Say Say » s’inscrit pleinement dans cette mutation.
Un ranch appelé à devenir célèbre sous un autre nom
Le tournage contient même une curieuse préfiguration de l’histoire future de Michael Jackson. Pendant leur séjour dans la vallée de Santa Ynez, les McCartney découvrent notamment le Sycamore Valley Ranch. Michael Jackson connaît ainsi cette propriété plusieurs années avant de l’acquérir personnellement.
En 1988, il l’achètera et la transformera profondément. Le Sycamore Valley Ranch deviendra alors Neverland, l’un des lieux les plus célèbres associés à la vie de Jackson. La coïncidence donne aujourd’hui au clip de « Say Say Say » une dimension supplémentaire : cette collaboration avec McCartney se trouve indirectement liée aux prémices d’un domaine qui deviendra indissociable du mythe puis des controverses entourant Michael.
Un tube gigantesque dans un album accueilli plus froidement
Le destin de « Say Say Say » contraste avec celui de Pipes of Peace. Un an plus tôt, Tug of War avait été salué comme l’un des grands retours en forme de McCartney. Produit par George Martin, marqué par la disparition récente de John Lennon et porté notamment par « Ebony and Ivory » avec Stevie Wonder, l’album avait rencontré à la fois le succès public et une réception critique généralement favorable.
Pipes of Peace bénéficie d’un accueil beaucoup plus mitigé. Certains observateurs y voient une prolongation moins inspirée des recettes de Tug of War. Plusieurs morceaux sont d’ailleurs issus de la même période de sessions. Mais même parmi les critiques réservés à l’égard de l’album, « Say Say Say » s’impose comme l’évidence commerciale.
Ce succès a parfois conduit à présenter la chanson comme un produit particulièrement calculé. L’accusation résiste pourtant mal à la chronologie. Lorsque McCartney et Jackson commencent à travailler sur le titre, Thriller n’existe pas encore dans l’espace public. Personne ne peut savoir que Michael deviendra dans les mois suivants l’artiste dominant de la planète pop. La chanson est certes parfaitement construite pour fonctionner à la radio, mais elle ne naît pas d’une stratégie opportuniste élaborée après le triomphe de Jackson.
L’amitié, les droits d’édition et la leçon que McCartney regrettera
C’est probablement l’épisode le plus célèbre — et le plus souvent caricaturé — de leur relation. Durant leur période de proximité, Paul McCartney parle à Michael Jackson de music publishing, c’est-à-dire de l’édition musicale et de la valeur économique attachée à la propriété ou au contrôle des droits sur les compositions.
McCartney connaît parfaitement le sujet. Malgré son statut d’auteur des chansons des Beatles avec John Lennon, il ne contrôle plus depuis longtemps la société qui détient une partie essentielle des droits d’édition du catalogue Lennon-McCartney. Avec MPL Communications, Paul a donc constitué de son côté un important portefeuille de chansons appartenant à d’autres auteurs. Il explique à Jackson qu’investir dans l’édition peut être extrêmement rentable.
Michael prend manifestement la leçon au sérieux. Dans Moonwalk, il raconte lui-même avoir été impressionné par le catalogue possédé par McCartney et avoir compris à cette occasion l’intérêt stratégique de l’édition musicale.
Quelques années plus tard, l’élève va réaliser l’un des achats les plus célèbres de l’histoire du secteur.
1985 : Michael Jackson achète ATV Music
En 1985, ATV Music est mis en vente. Son catalogue comprend plusieurs milliers de compositions, dont environ 251 chansons de Lennon et McCartney enregistrées par les Beatles. Après une longue négociation, Michael Jackson acquiert finalement la société pour 47,5 millions de dollars.
Cet épisode a donné naissance à une légende tenace selon laquelle Jackson aurait « acheté les chansons des Beatles à Paul McCartney ». La réalité juridique est plus précise. Jackson n’achète évidemment pas la qualité d’auteur de McCartney ou de Lennon et ne devient pas le compositeur de « Yesterday », « Hey Jude » ou « Let It Be ». Il prend le contrôle des droits d’édition détenus par ATV, c’est-à-dire d’une part majeure de l’exploitation commerciale de ces œuvres.
Pour McCartney, l’affaire reste néanmoins douloureuse, d’autant plus qu’il avait lui-même expliqué à Michael l’importance de ce type d’investissement. Paul tentera à plusieurs reprises d’évoquer avec lui la situation des chansons des Beatles. Jackson considèrera pour sa part qu’il a réalisé une opération commerciale parfaitement légitime.
Il est cependant excessif de parler d’une spectaculaire dispute ayant brutalement mis fin à leur relation. McCartney expliquera plus tard qu’ils se sont surtout éloignés. Les échanges deviennent moins naturels, les collaborations cessent et la complicité du début des années 1980 ne reviendra jamais vraiment.
Le témoignage de Michael Jackson : travailler avec McCartney « d’égal à égal »
Ce qui est particulièrement intéressant, lorsqu’on relit Moonwalk, c’est que Jackson ne présente jamais McCartney comme une star intimidante dont il aurait accepté docilement les conseils. Il décrit au contraire leurs séances comme une expérience d’affirmation personnelle. Travailler sans Quincy Jones l’oblige à assumer davantage ses choix et lui donne le sentiment de pouvoir dialoguer avec l’un des auteurs les plus célèbres du XXe siècle sur un pied d’égalité.
Sa remarque selon laquelle « Paul n’a jamais eu à me porter en studio » prend dès lors tout son sens. Jackson revendique implicitement sa contribution à « Say Say Say ». Il sait que son nom, en 1981, n’a pas encore le poids historique de celui d’un Beatle, mais il sait aussi ce qu’il apporte au morceau : le groove, les idées d’arrangement, le phrasé et une approche de la musique noire américaine dans laquelle McCartney vient volontairement se glisser.
Cette collaboration intervient d’ailleurs dans une période capitale de l’évolution de Jackson. Entre Off the Wall et Thriller, il cherche à comprendre comment acquérir davantage de contrôle sur sa musique, son image et ses affaires. « Say Say Say » constitue l’un des laboratoires de cette émancipation.
2009 : après la mort de Jackson, McCartney choisit les souvenirs heureux
Lorsque Michael Jackson meurt brutalement le 25 juin 2009, Paul McCartney pourrait facilement rappeler l’histoire des droits des Beatles, devenue depuis longtemps un sujet médiatique. Il choisit au contraire de mettre en avant l’homme qu’il avait connu au début des années 1980.
Il décrit Michael comme un artiste doté d’un « immense talent » et évoque une personnalité qu’il avait connue comme douce et attachante. Quelques jours plus tard, il publie un texte plus détaillé dans lequel il revient sur leur première véritable collaboration, les journées passées ensemble, leurs plaisanteries et les moments vécus avec Linda et les enfants McCartney.
Paul reconnaît que leurs routes se sont éloignées, mais insiste sur la qualité de ses souvenirs. Cette réaction est importante pour comprendre leur relation au-delà du récit simpliste selon lequel l’affaire ATV aurait effacé tout ce qui l’avait précédée. Elle l’a profondément compliquée, sans pour autant supprimer le respect artistique ni les souvenirs de la période où ils travaillaient ensemble.
2015 : une autre version cachée dans les bandes
Plus de trente ans après la sortie originale, « Say Say Say » réserve encore une surprise. Lors de la préparation de la réédition de Pipes of Peace dans la collection Paul McCartney Archive Collection, les bandes multipistes sont réexaminées et révèlent l’existence de prises vocales alternatives.
McCartney se souvient que lui et Jackson avaient enregistré différents essais, en échangeant notamment certaines parties. L’ingénieur Steve Orchard récupère ces éléments et les combine avec une version longue issue du travail de John « Jellybean » Benitez, célèbre remixeur new-yorkais des années 1980. Mark « Spike » Stent finalise ensuite un nouveau mix.
Le résultat, publié en 2015, fonctionne presque comme une fenêtre ouverte sur les séances originales. Michael chante désormais des passages attribués à Paul dans la version connue du public, tandis que certaines lignes inédites réapparaissent. Ce n’est pas simplement un remix destiné à moderniser le morceau : c’est une relecture documentaire qui permet de comprendre à quel point la répartition vocale avait été expérimentée avant d’aboutir au master de 1983.
Une chanson qui continue de circuler
La postérité de « Say Say Say » ne se limite pas aux rééditions de McCartney. En 2023, le producteur norvégien Kygo propose à son tour une nouvelle version du morceau, preuve que son architecture supporte remarquablement bien les changements de production. Le remix transforme l’environnement sonore mais conserve l’essentiel : les voix de Paul et Michael, la structure immédiatement identifiable et cette succession de motifs mélodiques qui rendent le titre reconnaissable dès les premières secondes.
Cette capacité à traverser les décennies explique en partie pourquoi « Say Say Say » continue d’apparaître régulièrement dans les compilations, les playlists et les rétrospectives consacrées aux deux artistes. Le disque appartient profondément aux années 1980 mais ne se réduit pas à leur esthétique.
Plus qu’une addition de deux célébrités
Quarante-trois ans après sa parution, « Say Say Say » reste parfois présenté avec une formule simpliste : la rencontre entre un Beatle et le futur King of Pop. Elle est exacte, mais elle dit finalement assez peu du disque. Sa véritable singularité tient au moment précis où cette rencontre s’est produite.
McCartney n’est plus depuis longtemps l’un des quatre Beatles, mais il cherche encore à déterminer ce que peut être une grande carrière pop après les Beatles et après Wings. Jackson est déjà une star internationale, mais il n’est pas encore la figure presque irréelle qu’il deviendra après Thriller. Aucun des deux ne sait exactement ce que les deux années suivantes vont changer dans leur vie.
C’est dans cet intervalle que « Say Say Say » est créé.
On y entend un Paul McCartney suffisamment sûr de lui pour pénétrer dans le monde rythmique d’un artiste beaucoup plus jeune sans tenter de le transformer en accompagnateur. On y entend un Michael Jackson suffisamment ambitieux pour considérer qu’il peut écrire, arranger et chanter d’égal à égal avec l’un de ses héros. George Martin, Geoff Emerick et une formidable équipe de musiciens relient ensuite ces deux univers sans que l’un absorbe l’autre.
Le paradoxe est presque parfait. Quelques années plus tard, l’argent, les droits d’édition et le catalogue des Beatles compliqueront profondément leur relation. Mais rien de tout cela n’est encore perceptible dans « Say Say Say ». Ce que le disque conserve, quarante-trois ans plus tard, c’est précisément l’instant qui précède cette histoire.
Deux artistes se découvrent, se défient gentiment, échangent leurs idées et cherchent surtout à fabriquer la meilleure chanson possible.
Et pendant quatre minutes, aucun des deux n’est l’ancien Beatle ni le futur roi de la pop.
Ils sont simplement Paul et Michael.
Repères chronologiques
1978 — Paul McCartney publie « Girlfriend » avec Wings sur London Town, chanson qu’il avait initialement écrite en pensant à Michael Jackson.
1979 — Michael Jackson enregistre à son tour « Girlfriend » sur Off the Wall.
Décembre 1980 — Jackson contacte McCartney et lui propose de travailler avec lui.
1981 — McCartney et Jackson composent et enregistrent les premières versions de « Say Say Say » et « The Man ». Michael développe ensuite l’arrangement aux États-Unis avec Bill Wolfer et plusieurs musiciens de session.
1982 — Les séances se poursuivent. « The Girl Is Mine », enregistré pour Thriller, devient le premier duo McCartney-Jackson publié.
3 octobre 1983 — Sortie de « Say Say Say ».
Octobre 1983 — Bob Giraldi tourne en Californie le film promotionnel mettant en scène « Mac and Jack ».
31 octobre 1983 — Sortie de l’album Pipes of Peace.
10 décembre 1983 — « Say Say Say » atteint la première place du Billboard Hot 100.
Décembre 1983-janvier 1984 — Le single demeure six semaines numéro un aux États-Unis.
1985 — Michael Jackson acquiert ATV Music pour 47,5 millions de dollars, obtenant notamment le contrôle éditorial d’environ 251 compositions Lennon-McCartney.
1988 — Jackson achète le Sycamore Valley Ranch et le transforme en Neverland.
25 juin 2009 — Mort de Michael Jackson. McCartney lui rend hommage et évoque avec affection leurs années de collaboration.
2015 — Une nouvelle version de « Say Say Say », utilisant notamment des prises vocales alternatives, paraît dans le cadre de la réédition de Pipes of Peace.
2023 — Kygo publie une nouvelle adaptation du morceau.
3 octobre 2026 — « Say Say Say » fête ses 43 ans.












