Tatia Starkey, petite-fille de Ringo Starr, expose « Invert » : quand le corps devient pinceau
Pendant longtemps, le nom de Tatia Starkey a surtout été accompagné d’une précision presque impossible à éviter : elle est la petite-fille de Ringo Starr. Fille de Zak Starkey, batteur passé notamment par The Who et Oasis, elle appartient à une famille où la musique semble se transmettre avec une remarquable obstination d’une génération à l’autre.
Mais à 41 ans, Tatia Starkey tente aujourd’hui quelque chose de différent : faire regarder son travail avant son arbre généalogique.
Avec Invert, présenté à la galerie Kaizen Fine Art de Bagshot, dans le Surrey, jusqu’au 10 octobre 2026, elle signe sa première véritable exposition personnelle. Et plutôt que de prolonger simplement la tradition musicale familiale, elle dévoile une pratique artistique très physique dans laquelle son propre corps devient un outil de peinture.
Acrylique, empreintes corporelles, mouvements, textures et couleurs composent un ensemble abstrait né autant d’une recherche plastique que d’une période de reconstruction personnelle.
« Cela ressemble vraiment à une aventure en solo », résume-t-elle.
Le mot est particulièrement bien choisi.
Sommaire
Tatia Starkey veut enfin créer seule
Être la petite-fille d’un Beatle ouvre certaines portes. Cela peut aussi rendre singulièrement difficile le simple fait d’entrer dans une pièce sans que le nom de son grand-père n’y pénètre quelques secondes avant vous.
Tatia Starkey connaît cette situation depuis sa naissance.
Elle est née le 7 septembre 1985, fille de Zak Starkey et Sarah Menikides. Sa venue au monde avait d’ailleurs constitué un petit événement dans l’histoire familiale des Beatles : Ringo Starr devenait alors le premier des quatre Beatles à être grand-père.
Quarante et un ans plus tard, cette filiation demeure évidemment un formidable marqueur médiatique. Elle ne résume pourtant plus vraiment le parcours de Tatia.
Car avant la peinture, il y eut la musique.
Et avant de devenir peintre, Tatia Starkey a passé une partie importante de sa vie à chercher sa propre place dans ce territoire familial particulièrement encombré.
Une Starkey qui a choisi la basse plutôt que la batterie
Une scène d’enfance avec « Help! » qui a laissé des traces
Dans la famille Starkey, la batterie ressemble presque à un chromosome supplémentaire.
Ringo Starr a évidemment écrit une partie de l’histoire de l’instrument avec les Beatles. Son fils Zak Starkey s’est ensuite imposé comme un batteur reconnu indépendamment de son père, notamment aux côtés de The Who, d’Oasis et de nombreux autres musiciens.
Tatia aurait donc pu s’installer derrière les fûts.
Elle a préféré prendre ses distances.
Dans un entretien récent accordé à Tatler, elle raconte notamment un souvenir d’école assez révélateur. Enfant, alors qu’elle apprenait la batterie, elle participa avec d’autres élèves à une interprétation de Help! des Beatles. Placée derrière la batterie, sous le regard amusé des enseignants et des religieuses de son établissement, elle vécut apparemment l’expérience avec suffisamment d’embarras pour ne plus vouloir jouer de batterie en public.
Elle se tourna vers d’autres instruments, notamment la basse.
Ce petit épisode possède aujourd’hui quelque chose de presque symbolique : Tatia Starkey n’a jamais véritablement refusé l’héritage familial. Elle a plutôt cherché un autre endroit depuis lequel le prolonger.
Belakiss, Veronica Avant et une véritable carrière musicale
Sous le nom de scène Veronica Avant, Tatia devient notamment bassiste et chanteuse de Belakiss, groupe londonien qu’elle contribue à créer.
Le projet évolue dans un univers rock teinté de psychédélisme et d’indie britannique. Tatia développe alors un parcours qui ne se limite pas à son patronyme : elle écrit, joue, enregistre et monte sur scène.
Son nom apparaît également dans les crédits de Lola Colt, tandis que son parcours croise My Vitriol. Sa biographie actuelle publiée par Kaizen Fine Art la présente toujours comme bassiste de My Vitriol et indique qu’elle écrit et enregistre également sa propre musique sous le nom de Vada Paint.
Plus récemment, elle a aussi été associée au projet ONEFIFTEEN, conduit par Joseph Pancucci, ancien bassiste de Fat White Family.
Autrement dit, Invert n’est pas l’irruption soudaine d’une descendante des Beatles cherchant une nouvelle activité. La création fait depuis longtemps partie de sa vie.
Ce qui change, c’est le médium.
« Invert » : lorsque le corps remplace le pinceau
Tatia Starkey indique avoir véritablement commencé à peindre en 2023.
Sa technique s’éloigne rapidement de la peinture traditionnelle. Elle travaille essentiellement à l’acrylique et utilise directement certaines parties de son corps pour déposer, étirer, imprimer ou déplacer la matière sur la toile.
Elle décrit elle-même sa méthode comme une sorte d’approche « méthodique à la Jackson Pollock ».
La comparaison permet de comprendre l’importance du geste, mais elle ne suffit pas totalement à définir son travail.
Chez Tatia Starkey, le corps n’est pas seulement celui de l’artiste qui manie un outil. Le corps devient l’outil.
La peau laisse des empreintes. Les volumes produisent des formes. Certaines zones permettent des contacts larges, d’autres des marques plus précises. À mesure que l’œuvre progresse, l’artiste alterne ainsi contrôle et abandon.
La galerie Kaizen décrit une peinture instinctive, dans laquelle le mouvement physique sert à traduire une émotion avant même que celle-ci ne soit formulée intellectuellement.
C’est l’une des clés de Invert.
Une peinture née d’une période de rupture
Retrouver une identité créative
La naissance de cette pratique possède aussi une dimension beaucoup plus personnelle.
Tatia Starkey a raconté que sa peinture s’était développée après la fin d’une relation de plusieurs années avec un musicien avec lequel elle partageait également plusieurs activités créatives.
Lorsque cette relation s’est terminée, elle explique avoir eu le sentiment qu’une partie du monde artistique qu’ils avaient construit ensemble disparaissait avec elle.
Elle traverse alors plusieurs années de remise en question et de thérapie.
Puis une image ancienne lui revient en mémoire : celle d’un couple enlacé directement sur une toile.
Elle prend de la peinture, du papier et commence à utiliser son propre corps.
Le geste devient progressivement une forme d’expression autonome.
La peinture lui permet de travailler sans groupe, sans partenaire musical, sans répartition des rôles et, surtout, sans avoir besoin de faire entrer immédiatement quelqu’un d’autre dans le processus de création.
C’est précisément ce qui donne à son exposition actuelle une importance particulière dans son parcours.
Pour une musicienne habituée à construire au sein de formations, la toile devient un espace où elle décide seule du commencement, du mouvement et du moment où l’œuvre est terminée.
Pourquoi l’exposition s’appelle-t-elle « Invert » ?
Le titre Invert possède plusieurs niveaux de lecture.
À l’origine, le terme renvoie notamment à l’idée d’inversion photographique : retourner les couleurs d’une image, comme on le ferait avec un négatif.
Mais cette définition technique a progressivement acquis chez Tatia Starkey un sens plus intime.
L’inversion devient celle d’un monde que l’on peut ressentir comme retourné, mais aussi celle d’une identité qu’il faut parfois reconstruire lorsque les repères habituels disparaissent.
Son travail interroge également la représentation du corps, les rôles attribués aux femmes et la manière dont celles-ci peuvent reprendre possession de leur propre image.
Dans ses œuvres photographiques, la figure humaine peut ainsi être transformée, déformée ou retravaillée jusqu’à devenir presque métamorphique.
Dans ses peintures, le corps disparaît visuellement mais demeure pourtant partout : il n’est plus représenté sur la toile, il est ce qui a produit la toile.
C’est probablement l’aspect le plus intéressant de sa démarche.
Amour, absence et émotions : ce que Tatia Starkey cherche à mettre sur la toile
Interrogée par BBC Radio Surrey, Tatia Starkey a expliqué chercher à sortir ce qu’elle porte intérieurement afin de le transmettre au spectateur.
Elle évoque notamment l’envie de partager « le sentiment d’amour, le manque d’amour » ainsi que les différents sommets émotionnels d’une existence.
L’abstraction lui permet justement de ne pas enfermer ces sensations dans une histoire trop précise.
Les spectateurs peuvent donc interpréter les formes sans nécessairement connaître la biographie de l’artiste.
Cette liberté d’interprétation semble importante pour elle. Tatia ne cherche pas seulement à raconter ce qui lui est arrivé : elle voudrait que la personne placée devant la toile puisse y retrouver quelque chose d’elle-même.
C’est aussi une manière assez efficace d’échapper au piège qui accompagne son nom.
Une toile abstraite ne porte pas automatiquement écrit « petite-fille de Ringo Starr » dans un coin.
Il faut la regarder.
Le nom de Ringo Starr a-t-il aidé Tatia Starkey ? La galerie ne l’esquive pas
C’est probablement l’aspect le plus intéressant du discours tenu autour de l’exposition : Kaizen Fine Art ne prétend pas que le nom Starkey n’a joué aucun rôle.
Le propriétaire de la galerie, James Thompson, l’admet très franchement.
Sollicité régulièrement par des artistes souhaitant être exposés, il reconnaît que le fait que Tatia soit la petite-fille de Ringo Starr a aidé à attirer son attention. Une personnalité possédant déjà une histoire ou une notoriété peut naturellement intéresser les collectionneurs.
Mais l’anecdote devient plus intéressante encore lorsqu’il raconte avoir, dans un premier temps, opposé un refus assez net au projet.
C’est seulement après avoir examiné plus attentivement les œuvres qu’il change d’avis.
Il décrit désormais Tatia Starkey comme une artiste expressive et très créative, dont le travail diffère sensiblement de ce que sa galerie avait présenté jusqu’ici.
Le nom Starr a donc peut-être permis d’entrebâiller la porte.
Selon Thompson, ce sont ensuite les tableaux qui l’ont convaincu de l’ouvrir.
Ringo Starr aime les tableaux de sa petite-fille
Il existe évidemment un juge familial dont l’avis comptait probablement plus que les autres.
Ringo Starr possède lui-même plusieurs œuvres réalisées par Tatia.
Elle raconte qu’un jour son grand-père l’a prise à part pour lui dire combien il appréciait son travail : « J’aime vraiment ces œuvres. J’aime ton art. »
La scène est touchante, mais elle possède aussi une certaine logique artistique.
Car les amateurs des Beatles qui ne suivent que la carrière musicale de Ringo oublient parfois qu’il pratique lui aussi depuis longtemps les arts visuels.
De Ringo à Tatia : la peinture, autre tradition de la famille Starkey
Ringo Starr s’intéresse à la peinture depuis plusieurs décennies.
Il a travaillé avec l’acrylique et l’huile avant de se tourner largement vers la création numérique à la fin des années 1990, notamment lorsqu’il cherchait une occupation pendant les longues périodes passées dans les hôtels en tournée.
Sa première exposition importante, My Faces, remonte à 2005.
Depuis, Ringo a continué à produire des œuvres graphiques et numériques, puis à expérimenter avec le spin art, technique consistant à projeter de la peinture sur une toile mise en rotation.
En 2025, une nouvelle exposition organisée à Las Vegas présentait même pour la première fois plusieurs de ses peintures originales aux côtés de ses œuvres numériques et éditions limitées, les revenus artistiques étant destinés à la Lotus Foundation.
Difficile dès lors de ne pas remarquer un parallèle avec Tatia.
Chez Ringo comme chez sa petite-fille, une partie du plaisir réside dans le fait de provoquer une situation dont le résultat ne peut jamais être totalement prévu.
La rotation chez l’un.
Le mouvement du corps chez l’autre.
Deux manières différentes de laisser la matière produire quelque chose que le geste initial ne contrôlait pas entièrement.
Tatia s’amuse toutefois du fait que son grand-père ne lui demande pas nécessairement beaucoup de détails sur la fabrication des tableaux utilisant son corps.
Après tout, rappelle-t-elle en substance, cela reste son grand-père.
« Invert », une exposition pour exister hors du clan Starkey
C’est sans doute là que se situe le véritable sujet de cette exposition.
Tatia Starkey ne cherche pas à effacer Ringo Starr de son histoire. Elle ne cherche pas davantage à se présenter comme quelqu’un qui aurait réussi à vivre totalement à l’écart des Beatles.
Une telle posture serait artificielle.
Son histoire familiale fait partie d’elle.
Son père est Zak Starkey. Son grand-père est Ringo Starr. Elle a grandi au contact de musiciens et développé elle-même une carrière dans cet univers.
Mais Invert pose une question légèrement différente : que reste-t-il lorsque Tatia Starkey se retrouve seule devant une toile ?
Pas de groupe.
Pas de comparaison entre batteurs.
Pas de chanson des Beatles à reprendre.
Pas même véritablement de pinceau.
Seulement le corps, la couleur et la surface.
Lorsqu’elle explique qu’il serait agréable de réussir quelque chose « seule, sans groupe autour de moi ou sans famille », la phrase révèle sans doute davantage que n’importe quel discours sur la technique.
Cette exposition ne constitue pas une rupture avec l’héritage Starkey.
Elle constitue une tentative pour ajouter quelque chose à cet héritage.
Où voir l’exposition « Invert » de Tatia Starkey ?
Dans quelle galerie Tatia Starkey expose-t-elle ?
L’exposition Invert est présentée à Kaizen Fine Art, galerie située au 41 High Street à Bagshot, dans le Surrey, au sud-ouest de Londres.
Jusqu’à quelle date l’exposition est-elle ouverte ?
Les œuvres de Tatia Starkey sont exposées jusqu’au 10 octobre 2026. Une soirée officielle consacrée à l’artiste a été organisée le 1er octobre 2026.
Quelle technique utilise Tatia Starkey ?
Tatia Starkey réalise notamment des peintures abstraites à l’acrylique en utilisant son propre corps comme instrument d’impression et de déplacement de la peinture. Elle développe cette technique depuis 2023.
Tatia Starkey est-elle toujours musicienne ?
Oui. Avant son travail pictural, elle s’est notamment fait connaître comme bassiste et chanteuse de Belakiss sous le nom de Veronica Avant. Elle est également associée à My Vitriol, a enregistré avec Lola Colt et poursuit plusieurs activités musicales.
Une nouvelle branche de l’arbre Beatles
L’histoire des Beatles ne s’est évidemment pas arrêtée en 1970. Elle s’est prolongée dans quatre carrières solo, dans des milliers d’enregistrements et de collaborations, mais aussi dans les générations qui ont suivi.
Chez les Starkey, cette transmission est particulièrement visible.
Ringo a eu Zak.
Zak est devenu l’un des batteurs britanniques les plus réputés de sa génération.
Tatia a choisi la basse, puis d’autres formes de création.
Et aujourd’hui, alors que son nom aurait pu suffire à attirer momentanément les projecteurs, elle tente précisément de démontrer qu’un patronyme célèbre ne constitue pas une œuvre.
Invert vaut donc moins comme nouvelle curiosité de la galaxie Beatles que comme étape dans une histoire d’émancipation artistique.
Ringo Starr reste évidemment quelque part dans le tableau.
Mais, cette fois, la signature est celle de Tatia Starkey.












