En janvier 2012, dans une salle d’AIR Studios à Londres, un homme de soixante-neuf ans et un producteur de trente-huit ans qui n’avait jamais travaillé avec lui improvisent sans filet. Rien n’est écrit. Personne ne sait ce qui va sortir. De cette séance naîtront quatre chansons cosignées, dont trois figureront sur NEW — et une quatrième que le public européen et américain ne pourra pas entendre pendant un an, parce qu’elle sera réservée à la seule édition japonaise du disque. Elle s’appelle « Struggle », elle dure quatre minutes cinquante, Paul McCartney y joue absolument tous les instruments, et c’est probablement le morceau le plus étrange qu’il ait publié depuis 1980. Voici son dossier complet : la séance, le producteur, l’instrumentarium, la logique commerciale de l’exclusivité territoriale, et ce que ce titre dit d’une méthode de travail que McCartney pratique depuis cinquante-cinq ans.
Sommaire
Un morceau qui n’existait pas en Europe
Le statut exact du titre
Commençons par établir précisément ce dont on parle, parce que la formulation courante — « un bonus » — recouvre plusieurs réalités très différentes.
« Struggle » n’est pas une chute de séance repêchée. Ce n’est pas non plus une version alternative d’un titre de l’album. C’est un enregistrement autonome, achevé, mixé, crédité et daté, publié en octobre 2013 comme piste supplémentaire de la seule édition japonaise de NEW. Aucune autre édition de première parution — ni la standard, ni la deluxe britannique, ni l’édition Target américaine — ne le contient.
Autrement dit : pendant douze mois, il a existé un morceau de Paul McCartney terminé, officiel, disponible en magasin — et achetable uniquement au Japon ou par importation.
Correctif : ce n’est pas une chanson inachevée
La première chose à corriger dans à peu près toutes les présentations disponibles est l’idée que le statut de bonus signalerait une qualité inférieure ou un travail incomplet. Les faits disent le contraire.
« Struggle » a bénéficié d’une base enregistrée en janvier 2012, d’ajouts réalisés quinze mois plus tard, et d’un mixage à part entière en avril 2013 à Los Angeles. Quatre minutes cinquante, c’est aussi la deuxième durée la plus longue de tout le corpus NEW. Un titre qu’on jette ne reçoit pas quinze mois d’attention et une séance de mixage américaine.
Ce que l’exclusivité japonaise veut dire
Le marché japonais du disque physique a longtemps constitué une exception mondiale : prix de vente élevés, exigence de qualité d’objet, obi de papier, livrets traduits, et une pratique installée depuis les années soixante-dix — la piste bonus réservée au territoire, destinée à décourager l’importation de pressages étrangers moins chers.
Cette pratique n’a rien d’artistique à l’origine : c’est un instrument de protection commerciale. Mais elle a produit, sur cinquante ans, un corpus considérable de morceaux réels rendus invisibles hors du Japon. « Struggle » en fait partie, et c’est ce qui rend son cas intéressant : la valeur artistique d’un enregistrement et sa géographie de diffusion n’ont, ici, aucun rapport.
La double vie du morceau
Il faudra attendre le 28 octobre 2014 et la parution de l’édition collector de NEW pour que « Struggle » devienne accessible au reste du monde — en ouverture du second disque, aux côtés de deux inédits véritables, « Hell To Pay » et « Demons Dance ». Il reparaîtra également sur l’édition japonaise de tournée publiée la même année.
Deux publications, deux publics, un an d’écart. C’est ce décalage qui explique que le titre soit resté, pour la majorité des auditeurs francophones, une rumeur avant d’être une chanson.
Où en est Paul McCartney à l’orée de 2012
Sortir du disque de standards
Le contexte immédiat est important. En février 2012, McCartney publie Kisses on the Bottom, album de standards américains d’avant-guerre produit par Tommy LiPuma, avec Diana Krall et son quartet. Un très beau disque, et un disque de retrait : aucune prise de risque, aucun geste contemporain, un hommage aux chansons que son père jouait au piano.
Les séances de ce qui deviendra NEW commencent au moment même où ce disque-là sort. Le mouvement est donc explicitement compensatoire : après un album entièrement tourné vers le passé, McCartney va chercher quatre producteurs dont aucun n’a plus de quarante ans.
Un homme de soixante-neuf ans qui vient de se remarier
L’autre donnée biographique est heureuse et McCartney ne s’en est pas caché. Il a épousé Nancy Shevell en octobre 2011. Il a décrit NEW comme un disque inspiré par cette période, en formulant l’idée avec sa franchise habituelle : c’est une période heureuse de sa vie, il a une nouvelle femme, et on obtient de nouvelles chansons quand on a une nouvelle femme.
Il a également décrit le disque comme globalement joyeux, tout en signalant un courant souterrain fait de douleur transformée en rire. Cette double nature — surface enjouée, dessous plus sombre — est exactement ce que « Struggle » va porter à son extrême, jusque dans son titre.
Le cahier des charges : quatre producteurs
Le dispositif retenu pour NEW est sans précédent dans sa discographie solo. Quatre producteurs, tous nettement plus jeunes que lui, chacun apportant une couleur : Giles Martin, Mark Ronson, Ethan Johns et Paul Epworth. McCartney l’a résumé sans détour : il a travaillé avec quatre producteurs et chacun a apporté quelque chose de différent.
Cette manière de procéder — se placer volontairement sous le regard de gens plus jeunes et accepter d’être bousculé — n’est pas nouvelle chez lui. Nous avons cartographié cette histoire dans Paul McCartney en solo : ces producteurs qui l’ont poussé plus loin… ou laissé être lui-même, et son précédent le plus douloureux reste Press to Play, en 1986, dont nous avons fait l’autopsie dans l’article consacré à ses quarante ans.
Le poids de la génération
Il faut mesurer l’écart. En janvier 2012, McCartney a soixante-neuf ans ; Giles Martin en a quarante-deux, Ethan Johns quarante-trois, Mark Ronson trente-six, Paul Epworth trente-sept. Le plus âgé de ses producteurs est né dix-huit ans après la formation des Beatles.
Un homme qui a défini la production pop moderne se place ainsi, à soixante-neuf ans, en position d’être dirigé par des gens qui ont appris leur métier sur ses propres disques. C’est une décision d’une humilité professionnelle rare, et c’est elle qui rend possible un objet comme « Struggle ».
Paul Epworth : qui est-ce, et pourquoi lui
Le producteur le plus demandé de Londres
Au moment de la rencontre, Paul Epworth est au sommet absolu de sa carrière. Il a produit Silent Alarm de Bloc Party, travaillé avec Florence and the Machine, Plan B, Primal Scream, Foster the People. Surtout, il a coécrit et produit « Rolling in the Deep » pour Adele — c’est-à-dire l’un des singles les plus vendus de la décennie — et signé une bonne partie de l’album 21.
Et, en février 2013, quelques mois après la séance qui nous occupe, il reçoit l’Oscar de la meilleure chanson originale pour « Skyfall », coécrite avec Adele. On ne pouvait pas trouver, à cette date, de producteur britannique plus en vue.
Sa méthode : le studio comme lieu d’invention
Ce qui distingue Epworth de ses concurrents n’est pas un son mais un protocole. Il ne travaille pas à partir de maquettes finies qu’on habille ; il fait jouer les gens et enregistre ce qui se passe. Son studio londonien, Wolf Tone, est conçu pour cela : un lieu où l’on entre sans chanson et où l’on ressort avec une bande.
C’est exactement l’inverse de la méthode McCartney historique, qui consiste à arriver avec une composition terminée, à la jouer au groupe, puis à la faire exécuter. La rencontre des deux hommes est donc, dès le départ, une collision de procédés.
Ce que McCartney a raconté de la séance
Sa description du travail avec Epworth est la clé de tout ce dossier, parce qu’elle décrit un renversement complet de ses habitudes : il s’est mis à taper quelque chose au piano, Epworth s’est mis à jouer de la batterie par-dessus, McCartney a collé un peu de basse dessus, et ils avaient la base de la chanson.
Aucune composition préalable. Aucune structure décidée. Un homme au piano, un homme à la batterie, et l’enregistreur qui tourne. C’est ainsi que sont nés les quatre titres cosignés McCartney-Epworth de ce projet.
« Ça pourrait être une déclaration décisive »
Epworth s’est exprimé publiquement sur cette collaboration dans la presse londonienne au début de février 2013, alors que l’album n’était pas encore annoncé. Sa formule mérite d’être citée telle quelle, parce qu’elle est à la fois flatteuse et prudente : cela pourrait être une déclaration décisive pour lui, particulièrement au point où il en est de sa carrière.
« Au point où il en est de sa carrière » : c’est la phrase d’un homme de trente-sept ans qui a parfaitement conscience de travailler avec quelqu’un dont chaque disque est désormais lu comme un possible testament.
Janvier 2012, AIR Studios : la séance
Le lieu
La base de « Struggle » est enregistrée en janvier 2012 à AIR Studios, à Londres. Le choix n’est pas neutre : AIR est le studio fondé par George Martin, installé depuis le début des années quatre-vingt-dix dans l’ancienne église de Lyndhurst Hall, à Hampstead. C’est un lieu que McCartney fréquente depuis des décennies, et c’est aussi celui où travaille Giles Martin, fils du fondateur et superviseur général de l’album.
Autrement dit : la séance la plus expérimentale du projet a été enregistrée dans le studio le plus familial de sa vie professionnelle. Nous avons suivi ce fil des ateliers successifs de McCartney dans D’Apple Studio à AIR Studios.
Le calendrier réel des séances de « NEW »
Il vaut la peine de le poser précisément, parce que la plupart des présentations françaises se contentent de « 2012-2013 ». Les séances avec Paul Epworth se tiennent en janvier 2012, à Wolf Tone et à AIR. Celles avec Ethan Johns suivent à Abbey Road en février et mars 2012. Mark Ronson intervient en janvier puis en juillet 2012, avant de reprendre en 2013. Giles Martin travaille à AIR en mars 2013, puis à Los Angeles au printemps.
« Struggle » chevauche deux de ces épisodes : sa base appartient au tout premier, en janvier 2012 ; sa finition appartient au dernier, à Los Angeles en avril 2013.
Ce que « cosigné » signifie ici
La chanson est créditée à Paul McCartney et Paul Epworth. Il faut prendre cette cosignature au sérieux et comprendre ce qu’elle recouvre — et ce qu’elle ne recouvre pas.
Elle ne signifie pas qu’Epworth a écrit des paroles ou apporté une mélodie. Elle signifie que la matière première a été produite en commun, par improvisation, dans une pièce, et que la loi comme l’usage professionnel attribuent alors la copropriété de l’œuvre aux deux participants. Epworth a joué de la batterie sur ces improvisations initiales ; c’est de là que vient sa part.
Pour un homme qui, depuis 1969, s’est battu bec et ongles sur la question des signatures — nous l’avons raconté dans Les comptes de Tittenhurst et dans notre dossier sur Allen Klein —, accepter quatre cosignatures avec un producteur rencontré la veille n’est pas un détail administratif. C’est une concession considérable.
Les quatre titres nés de ces séances
De ces improvisations sortiront quatre chansons cosignées McCartney-Epworth : « Save Us », « Queenie Eye », « Road » et « Struggle ». Les trois premières figureront sur l’album standard ; la quatrième non.
Le contraste est instructif. « Save Us » ouvre le disque et deviendra un single. « Queenie Eye », bâtie sur une comptine de cour d’école liverpuldienne, obtiendra un clip somptueux tourné à Abbey Road, avec une distribution de célébrités. « Road » ferme la face. Et « Struggle », issue de la même séance et du même dispositif, part au Japon.
Pourquoi celle-là est restée dehors
Aucune déclaration publique n’explique le choix, et il faut le dire. On peut en revanche formuler l’hypothèse la plus économique en écoutant les quatre titres à la suite.
« Save Us », « Queenie Eye » et « Road » sont des chansons — couplets, refrains, structures identifiables, formats radiophoniques. « Struggle » est autre chose : un morceau long, à texture, construit sur la répétition et l’accumulation, sans refrain qui accroche. Il ne casse pas le disque, il en casse le rythme. Un album de douze titres destiné à prouver que McCartney est de son temps ne pouvait probablement pas se permettre cinq minutes de dérive.
Avril 2013, Henson Studios : les ajouts et le mixage
Quinze mois entre la base et la finition
C’est le fait de fabrication le plus révélateur du dossier, et il n’apparaît nulle part dans les présentations courantes. Entre la base enregistrée à Londres en janvier 2012 et les ajouts réalisés à Los Angeles en avril 2013, il s’écoule quinze mois.
Un morceau qu’on abandonne ne reste pas quinze mois sur une étagère avant qu’on le reprenne. Un morceau dont on ne sait pas quoi faire, en revanche, oui. Ce délai décrit assez bien le statut réel de « Struggle » : un enregistrement auquel McCartney tenait sans savoir où le mettre.
Le studio de La Brea Avenue
Les ajouts et le mixage sont effectués chez Henson Recording Studios, à Hollywood. Le lieu a une histoire : c’est l’ancien studio A&M, installé sur le terrain des anciens studios de Charlie Chaplin, racheté dans les années quatre-vingt-dix par la famille Henson.
Le contraste avec AIR est frappant et il n’est pas anecdotique. La base a été jouée dans une église victorienne reconvertie du nord de Londres ; elle a été terminée dans un complexe hollywoodien. Le morceau porte la trace de ces deux acoustiques.
Ce que la séparation des lieux implique techniquement
Le point mérite une explication, parce qu’il éclaire le son du morceau. Quand une base est enregistrée dans une salle réverbérante et que les ajouts sont posés quinze mois plus tard dans une cabine sèche à huit mille kilomètres de là, on n’obtient pas un enregistrement homogène. On obtient des couches qui ne partagent pas le même espace.
Cette hétérogénéité peut être un défaut ; ici, elle est exploitée. Les strates de « Struggle » ne fusionnent pas, elles se superposent — ce qui produit précisément l’impression d’empilement qui caractérise le titre.
L’instrumentarium : un homme seul
La liste exacte
Le générique de « Struggle » tient en une ligne et il est stupéfiant. Paul McCartney : chant, guitare, batterie, célesta, Mellotron, synthétiseur, boucles de bande.
Pas de bassiste, pas de batteur, pas de claviériste, pas de choriste. Un seul nom. Sur un morceau de quatre minutes cinquante comportant au moins sept couches instrumentales distinctes.
Correctif : ce que « joué par McCartney seul » veut dire — et ne veut pas dire
Il faut ici corriger une confusion fréquente. Dire que McCartney a tout joué ne signifie pas qu’il a tout fait. Le morceau est produit par Paul Epworth, qui a participé à la genèse de la base en janvier 2012 ; il est mixé à Los Angeles par une équipe technique ; il porte une cosignature.
Ce qui est exact, et remarquable, est plus précis : sur la bande finale, tous les sons instrumentaux et vocaux identifiables proviennent d’un seul exécutant. C’est un enregistrement d’homme-orchestre à l’intérieur d’un projet collectif.
Le célesta
C’est le choix le plus inattendu de la liste. Le célesta est un clavier à lames métalliques frappées par des marteaux, inventé à la fin du XIXe siècle, au timbre cristallin et ténu — l’instrument de la Fée Dragée chez Tchaïkovski, et, pour les amateurs des Beatles, celui de plusieurs couleurs discrètes du milieu des années soixante.
Poser un célesta dans un morceau construit sur des boucles et du synthétiseur, c’est introduire un timbre de boîte à musique dans une machine. C’est un geste typiquement mccartneyen : la douceur placée exactement là où on ne l’attend pas.
Le Mellotron
Le Mellotron est un clavier à bandes magnétiques : chaque touche déclenche la lecture d’une bande de huit secondes contenant un son réel enregistré — cordes, flûtes, chœurs. C’est l’instrument de « Strawberry Fields Forever », et l’un des objets sonores les plus chargés de l’histoire du groupe.
Son usage en 2013 n’est pas nostalgique. Le Mellotron produit un son instable, légèrement faux, avec un souffle de bande audible et un vibrato involontaire dû à l’usure mécanique. C’est exactement ce qu’on recherche quand on veut qu’une nappe respire au lieu de tenir droit.
Les boucles de bande
Voici l’élément qui rattache directement « Struggle » à la partie la plus radicale de la carrière de son auteur. La boucle de bande — un fragment de bande magnétique collé sur lui-même pour tourner indéfiniment — est le procédé que McCartney a introduit chez les Beatles en 1966, et qui a produit le lit sonore de « Tomorrow Never Knows ».
Quarante-sept ans plus tard, le même homme, sur un bonus japonais, revient au même outil. Ce n’est pas une citation : c’est une continuité de méthode. Il faut se souvenir que McCartney était, en 1966, le Beatle avant-gardiste — celui qui fréquentait Luciano Berio, Cornelius Cardew et l’Indica Gallery, comme le rappelle notre enquête sur « Carnival of Light ».
Le synthétiseur
Dernier étage. Le synthétiseur, chez McCartney, n’a jamais servi à imiter des instruments : il sert à produire des timbres qui n’existent pas. C’est l’usage qu’il en a fait sur McCartney II en 1980, et c’est celui qu’il en fait ici.
Batterie et guitare : les fondations
Restent les deux instruments les plus ordinaires de la liste, et ce sont eux qui tiennent l’édifice. McCartney n’est pas un batteur virtuose mais un batteur d’assise, exactement comme sur McCartney en 1970 : il joue le temps, sans fioritures, avec un placement légèrement en avant qui donne aux morceaux qu’il bat une nervosité caractéristique.
La guitare électrique, elle, fournit le mordant. C’est elle qui empêche l’ensemble de devenir une pièce d’ambiance et qui maintient le morceau dans le champ du rock.
La lignée de l’homme-orchestre
« McCartney » (1970) : l’acte fondateur
Le premier album solo, publié le 17 avril 1970 au moment de la rupture des Beatles, est enregistré presque intégralement chez lui, sur un quatre-pistes Studer, avec un seul microphone et sans ingénieur. McCartney y joue tout.
Ce disque a été éreinté à sa sortie pour son amateurisme apparent. Il est aujourd’hui considéré comme un précurseur direct de l’esthétique domestique qui dominera la pop indépendante trente ans plus tard.
« McCartney II » (1980) : la machine
Dix ans plus tard, seul dans sa ferme écossaise avec un magnétophone et un synthétiseur, il enregistre un disque de séquences, de voix traitées et de rythmes mécaniques, dont sortira « Temporary Secretary » — morceau incompris pendant trente ans, redécouvert par les producteurs électroniques des années deux mille.
C’est la référence la plus proche de « Struggle » : même solitude, même bricolage assumé, même usage du clavier comme générateur de textures.
The Fireman : le pseudonyme qui autorise tout
Entre 1993 et 2008, sous le nom de The Fireman, McCartney publie trois albums avec le producteur Youth, dont nous avons raconté l’histoire dans notre dossier consacré au projet secret. Le troisième, Electric Arguments (2008), est le plus abouti : treize titres enregistrés en treize jours, un par jour, sans préparation — que nous avons traité à part dans l’article consacré à ce disque.
Le principe d’Electric Arguments — improviser d’abord, structurer ensuite — est exactement celui de la séance Epworth de janvier 2012. « Struggle » est un morceau de Fireman qui a fini sur un disque signé McCartney.
« McCartney III » (2020) : la boucle est bouclée
Sept ans après NEW, confiné dans le Sussex, il recommence : un homme, un studio, tous les instruments, aucune contrainte de format. Nous avons raconté cette fabrication dans L’artisanat d’une légende en « rockdown ».
La série est donc parfaitement lisible : 1970, 1980, 2008, 2013, 2020. Tous les dix ans environ, McCartney se remet seul dans une pièce et produit l’objet le moins commercial de sa période. « Struggle » est le chaînon manquant de cette série — celui que personne n’a entendu parce qu’il était rangé au Japon.
Ce que la série révèle
Il y a chez McCartney deux musiciens distincts qui cohabitent depuis 1966 : l’artisan de la chanson parfaite, et l’expérimentateur solitaire. Le premier a produit « Yesterday », « Hey Jude » et « Maybe I’m Amazed ». Le second a produit les boucles de « Tomorrow Never Knows », McCartney II et The Fireman.
Le public et la critique n’ont jamais retenu que le premier. C’est le grand malentendu de sa carrière, et « Struggle » en est une pièce à conviction supplémentaire : le morceau le plus aventureux de NEW a été relégué là où presque personne ne pouvait le trouver.
Anatomie sonore du morceau
Quatre minutes cinquante : une durée anormale
Sur NEW, la plupart des titres tiennent entre deux minutes quarante et quatre minutes. « Struggle » dépasse les quatre minutes cinquante, ce qui en fait l’une des pièces les plus longues du corpus de ces séances.
Cette durée n’est pas remplie par des couplets supplémentaires. Elle est occupée par du développement instrumental — c’est-à-dire par ce que le format chanson exclut habituellement.
Une construction par accumulation
Le principe de fabrication est celui de la strate. Le morceau installe une assise rythmique, puis empile : guitare, clavier, boucles, nappes, voix. Il ne progresse pas par sections contrastées comme une chanson pop, il s’épaissit puis se dégarnit.
C’est une logique de musique électronique appliquée à un instrumentarium de rock. Elle explique pourquoi le titre déroute à la première écoute : l’oreille cherche un refrain qui n’arrive pas, parce qu’il n’a jamais été prévu.
Le rôle de la boucle
Une boucle de bande impose une contrainte particulière : elle est rigoureusement invariable. Tout ce qu’on joue par-dessus doit composer avec une répétition qui ne s’adapte jamais.
C’est cette rigidité qui donne au morceau sa tension. La voix, la guitare et les claviers sont humains, souples, légèrement en avant ou en arrière du temps ; la boucle, elle, ne bouge pas d’un cheveu. Le frottement entre les deux est le vrai sujet sonore de « Struggle ».
Le grain général
L’ensemble est plus sombre, plus saturé et moins net que le reste de NEW. Là où Giles Martin et Mark Ronson livrent des mixages ouverts et brillants, cette pièce-là est compacte, mate, avec des aigus retenus.
C’est une signature de production Epworth : un son qui pousse, qui compresse, qui laisse peu d’air. Le même traitement, appliqué à Adele deux ans plus tôt, avait produit l’un des mixages les plus reconnaissables de la décennie.
Le chant
La voix, enfin, mérite un mot. McCartney a soixante-neuf ans à l’enregistrement de la base et soixante-dix aux ajouts. La souplesse d’antan n’y est plus, et il n’essaie pas de faire semblant : le chant est plus tendu, plus rugueux, occasionnellement forcé.
Sur un morceau intitulé « Struggle », cette rugosité n’est pas un défaut mais une donnée expressive. C’est l’un des rares enregistrements de sa dernière période où l’usure de la voix serve le propos au lieu de le contredire.
Le titre et le sujet
Un mot rare dans son vocabulaire
« Struggle » — lutte, effort, combat, difficulté. C’est un mot que McCartney n’emploie presque jamais. Son lexique est celui de l’affection, du souvenir, du voyage, de la lumière ; les mots d’affrontement appartiennent plutôt au vocabulaire de John Lennon.
Le choix de ce titre, sur un album dont l’auteur disait qu’il était globalement joyeux, isole immédiatement le morceau. Il est le seul du corpus dont l’intitulé annonce une résistance.
Ce que le morceau n’est pas
Un point de méthode, parce que la littérature disponible en français a parfois cédé à la tentation. « Struggle » n’est pas une chanson politique, ni un manifeste, ni une déclaration sur la vieillesse ou sur la mort. Rien dans les déclarations de McCartney ou d’Epworth n’autorise ces lectures.
Ce qu’on peut dire, en s’en tenant aux faits : c’est un titre né d’une improvisation, dont le texte est venu après la musique, et dont l’auteur n’a jamais commenté publiquement le sens. Toute exégèse au-delà de ce constat relève de la projection.
Le courant souterrain de « NEW »
Il existe toutefois un cadre légitime pour l’entendre, et McCartney l’a lui-même fourni. Il a décrit NEW comme un disque joyeux traversé par un courant de douleur convertie en rire. Il a également désigné, parmi les morceaux dont il était le plus fier, le titre caché « Scared » — l’une des pièces les plus nues qu’il ait publiées.
« Struggle » et « Scared » appartiennent au même versant du projet : celui que l’album officiel a dissimulé, l’un derrière un silence de fin de disque, l’autre derrière une frontière.
Prudence sur le mot « expérimental »
Dernier correctif de vocabulaire. On lit souvent que « Struggle » est un morceau « expérimental ». Le mot est excessif si on le prend au sens strict : il ne s’agit ni de musique concrète, ni d’atonalité, ni de dispositif aléatoire. C’est une chanson de rock construite par superposition, avec des timbres inhabituels.
Le mot juste serait plutôt : non formaté. Ce qui est déjà considérable pour un artiste dont chaque parution est attendue par un public de plusieurs millions de personnes.
« NEW » : anatomie d’un disque à quatre producteurs
Les douze titres officiels
L’album standard, publié le 11 octobre 2013 en Allemagne, le 14 au Royaume-Uni et le 15 aux États-Unis, comporte douze titres dans cet ordre : « Save Us », « Alligator », « On My Way to Work », « Queenie Eye », « Early Days », « New », « Appreciate », « Everybody Out There », « Hosanna », « I Can Bet », « Looking at Her » et « Road ».
Un morceau caché, « Scared », suit la dernière plage après un silence. L’édition deluxe ajoute « Turned Out » et « Get Me Out of Here ».
Giles Martin, le chef d’orchestre
Producteur exécutif de l’ensemble, Giles Martin est celui qui tient la cohérence du projet. Fils de George Martin, il est devenu depuis le milieu des années deux mille le dépositaire technique du catalogue Beatles — remixages, bandes-son, projets d’archives.
Son rôle sur NEW est double : produire une partie des titres, et faire tenir ensemble quatre esthétiques que rien n’obligeait à cohabiter. Nous avons consacré un portrait à son père dans George Martin sans les Beatles.
Mark Ronson
Le producteur de « New » et d’« Alligator » apporte la couleur la plus pop du disque. Ronson, en 2012, sort d’Record Collection et de son travail avec Amy Winehouse ; il n’a pas encore signé « Uptown Funk ». Sa méthode est celle du sampling et de l’arrangement rétro-moderne.
Ethan Johns
Fils de Glyn Johns — ingénieur des séances Get Back en janvier 1969 —, Ethan Johns représente sur ce disque la ligne organique : prise directe, peu de retouches, son de groupe. La symétrie familiale est belle : le fils de l’ingénieur de Let It Be produit McCartney quarante-quatre ans plus tard.
Paul Epworth
Le quatrième homme, donc, et celui qui a poussé le plus loin. Ses titres n’ont pas été écrits, ils ont été improvisés, et c’est cette différence de nature qui explique que l’un d’eux n’ait pas trouvé sa place sur l’album.
Ce que la coexistence des quatre produit
Le résultat est un disque volontairement disparate, dont la cohérence tient au chanteur plutôt qu’au son. C’est une stratégie assumée et elle a fonctionné commercialement : troisième place au Royaume-Uni comme aux États-Unis, première en Norvège — son meilleur classement dans ce pays depuis Flowers in the Dirt en 1989.
Cartographie des éditions : où se trouve quoi
| Édition | Date | Contenu additionnel |
|---|---|---|
| Standard (CD, vinyle, numérique) | 11-15 octobre 2013 selon les territoires | 12 titres + « Scared » en piste cachée |
| Deluxe | Octobre 2013 | + « Turned Out » et « Get Me Out of Here » |
| Japonaise | Octobre 2013 | + « Struggle » — seule édition de première parution à le contenir |
| Target (États-Unis) | Octobre 2013 | + un documentaire d’environ vingt-deux minutes |
| Collector’s Edition | 28 octobre 2014 | 2 CD + 1 DVD sous coffret relié : « Struggle », « Hell To Pay », « Demons Dance », quatre titres captés au Tokyo Dome en 2013, documentaire de Don Letts |
| Japan Tour Edition | 2014 | Réédition japonaise liée à la tournée, contenant également « Struggle » |
Lecture du tableau
Trois enseignements s’en dégagent. Premièrement, « Struggle » est le seul titre du projet dont l’accès ait été géographiquement restreint pendant un an. Deuxièmement, il n’est jamais paru en single, ni en face B, ni en téléchargement isolé. Troisièmement, sa sortie mondiale s’est faite dans un objet de luxe — un coffret relié à deux disques et un DVD — c’est-à-dire dans le format le moins accessible qui soit.
Pour un morceau intitulé « Struggle », il y a là une ironie que personne ne semble avoir relevée à l’époque.
L’économie du bonus territorial
Pourquoi le Japon
La pratique remonte aux années soixante-dix et repose sur une donnée simple : le disque japonais a longtemps coûté nettement plus cher que son équivalent américain ou britannique. Les distributeurs locaux ont donc obtenu des maisons mères qu’elles ajoutent un titre exclusif, afin que l’acheteur japonais n’ait pas intérêt à commander un pressage importé moins cher.
Le bonus n’est donc pas un cadeau : c’est une digue. Et son corollaire est que le collectionneur du reste du monde se retrouve, lui, obligé d’importer.
Ce que le collectionneur paie
Le calcul est brutal. Entre octobre 2013 et octobre 2014, pour entendre légalement « Struggle », il fallait acheter un album complet en import japonais — soit un objet dont le prix, port compris, dépassait largement celui de l’édition locale, pour un seul titre supplémentaire de quatre minutes cinquante.
C’est le mécanisme qui a fait vivre pendant quarante ans un marché parallèle entier, et qui explique l’existence des sections « import » dans les disquaires spécialisés.
La fin du système
Cette économie a été largement démantelée par le streaming. Un morceau réservé à un territoire n’a plus de sens quand les plateformes servent le même catalogue partout, et quand la copie circule en quelques heures.
« Struggle » appartient donc à l’une des dernières générations de bonus territoriaux réellement contraignants. Il documente un état du marché qui a disparu en moins de dix ans.
Le paradoxe de la rareté organisée
Il faut enfin relever ce que ce dispositif fait à la réception d’une œuvre. Un morceau rendu difficile d’accès acquiert mécaniquement une aura : on suppose qu’il a été caché parce qu’il était trop audacieux, trop personnel ou trop bon.
Rien ne le prouve. Il est tout aussi plausible qu’un titre soit écarté d’un album parce qu’il en casse la dynamique, puis affecté au territoire qui réclamait un bonus. La rareté est ici un fait industriel, pas un jugement esthétique — et il vaut mieux le savoir avant d’écouter.
Le collector du 28 octobre 2014
Le contenu exact
Publié le 28 octobre 2014 sous la forme d’un livre relié, le coffret réunit deux disques compacts et un DVD. Le premier CD reprend l’album augmenté des deux bonus deluxe et de la piste cachée. Le second, celui qui nous intéresse, contient sept plages.
Trois studios : « Struggle », précédemment disponible au seul Japon, puis « Hell To Pay » et « Demons Dance », tous deux inédits, issus des mêmes séances de 2012-2013. Puis quatre titres captés en public au Tokyo Dome en novembre 2013 : « Save Us », « New », « Queenie Eye » et « Everybody Out There ».
La cohérence de ce second disque
La construction est habile. Trois inédits de studio suivis de quatre morceaux du même album joués en public — c’est-à-dire, en une heure, la démonstration que ces chansons existent aussi hors du studio.
Le choix du Tokyo Dome n’est pas indifférent non plus : le disque qui rend enfin « Struggle » accessible au monde s’achève par quatre morceaux enregistrés au Japon.
« Hell To Pay » et « Demons Dance »
Les deux compagnons de « Struggle » méritent un mot, parce qu’ils éclairent la logique du tri. Ce sont, comme lui, des titres plus rugueux et moins radiophoniques que la moyenne de l’album.
Le second disque du collector constitue donc, en creux, la face sombre de NEW : ce que le disque officiel a dû laisser dehors pour tenir sa promesse d’album lumineux.
Le documentaire de Don Letts
Le DVD contient « Something New », documentaire réalisé par Don Letts — cinéaste et disc-jockey britannique, figure historique du punk londonien et du croisement entre reggae et rock, ancien réalisateur de clips pour The Clash.
Confier le film d’accompagnement d’un album de Paul McCartney à l’homme qui filmait The Clash au Roxy en 1977 est, là encore, une décision qui dit quelque chose de la stratégie d’ensemble : ne rien confier à sa propre génération.
La réception de « NEW » et la place du morceau
Les chiffres
L’album entre à la troisième place au Royaume-Uni et à la troisième du Billboard 200, avec environ soixante-sept mille exemplaires écoulés la première semaine aux États-Unis. Il atteint la première place en Norvège, la deuxième en Allemagne et en Nouvelle-Zélande, la sixième en Flandre, la dix-huitième en Irlande, la vingt-septième en France.
Il obtient le disque d’or au Japon et en Pologne. Aux États-Unis, ses ventes cumulées dépassaient les deux cent mille exemplaires au milieu des années deux mille dix.
L’accueil critique
Il est nettement favorable, ce qui n’allait pas de soi. La moyenne pondérée de la presse anglo-saxonne s’établit à 77 sur 100 sur une trentaine de chroniques — l’un des meilleurs scores de sa carrière tardive.
Rolling Stone classera même NEW quatrième meilleur album de l’année 2013, ce qui, pour un artiste de soixante et onze ans, constitue une performance rare.
Ce que les critiques ont écrit
Will Hermes, pour Rolling Stone, décrit un disque qui semble revigoré et plein d’une joyeuse invention rock’n’roll. Helen Brown, pour le Daily Telegraph, relève une attitude neuve et note que, bien que produites par des hommes assez jeunes pour être ses fils, ces douze chansons sont du pur Macca.
Barry Nicolson, pour le NME, y voit son disque le plus plaisant depuis des années, tout en critiquant sa vieille préoccupation consistant à vouloir prouver qu’il valait John Lennon. J.C. Maçek III, pour PopMatters, résume le consensus avec justesse : ce n’est pas Abbey Road, mais c’est un album remarquable de la part de la version septuagénaire de l’homme qui nous a donné des décennies de grand rock’n’roll.
Jesse Cataldo, pour Slant, formule la réserve la plus intéressante : il identifie comme condition définitoire de l’album une qualité moyenne et inoffensive, tout en saluant les moments où McCartney est en guerre avec lui-même — ceux qui, dit-il, révèlent une vie créative.
Où « Struggle » se situe dans ce débat
La remarque de Cataldo est involontairement décisive pour notre sujet. Si ce sont les moments de conflit intérieur qui rachètent l’album, alors le titre le plus conflictuel du corpus n’y figurait pas — il était au Japon.
Les chroniqueurs de 2013 n’ont pas pu l’entendre. Leurs textes portent donc sur un disque amputé de sa pièce la plus rugueuse, et le procès en tiédeur qu’ils lui font aurait probablement été formulé autrement s’ils avaient disposé du second disque de 2014.
Pourquoi « Struggle » n’a jamais été joué sur scène
Le répertoire de scène de McCartney
La question mérite d’être posée, car McCartney a défendu NEW en tournée : « Save Us », « New », « Queenie Eye » et « Everybody Out There » sont entrés dans ses programmes et figurent, précisément, sur le second disque du collector.
« Struggle » n’y est jamais entré. Nous avons décrit ailleurs la mécanique de constitution de ces répertoires et l’équipe qui les sert dans Les musiciens de scène de Paul McCartney après les Beatles.
Trois raisons, dans l’ordre de vraisemblance
La première est de notoriété : on ne joue pas devant cinquante mille personnes un morceau que la salle n’a pas pu acheter. La deuxième est technique : un titre bâti sur des boucles de bande, un Mellotron et un empilement de couches ne se restitue pas facilement avec un quintette de scène. La troisième est de fonction : les concerts de McCartney sont construits sur l’alternance de sommets et de respirations, et un morceau de près de cinq minutes sans refrain n’a de place ni dans l’une ni dans l’autre catégorie.
Le sort commun des bonus
Il faut le dire sans dramatiser : ce destin n’a rien d’exceptionnel. L’immense majorité des pistes bonus de la discographie solo de McCartney n’ont jamais été jouées en public. Ce sont des objets de disque, pas de scène — et « Struggle », plus que tout autre, est un objet de studio.
Ce que « Struggle » enseigne sur la méthode McCartney
Il n’a jamais cessé de travailler de deux manières
La leçon principale du dossier tient en une phrase : depuis 1966, Paul McCartney mène en parallèle deux pratiques musicales qui n’ont presque rien en commun, et il n’a jamais renoncé à la seconde.
La première est celle de l’artisan : une chanson finie, une structure, un groupe qui l’exécute, un public visé. La seconde est celle du bricoleur solitaire : une pièce, des machines, aucune destination, et l’enregistrement comme moyen de découvrir ce qu’on est en train de faire.
La deuxième pratique est toujours reléguée
Le point remarquable est que cette seconde pratique n’obtient jamais le statut principal. Elle est publiée sous pseudonyme, en album de fin d’année, en face B, en bonus territorial ou en piste cachée.
La liste est éloquente : « Carnival of Light » n’a jamais été publié ; les boucles de « Tomorrow Never Knows » ont été créditées au groupe ; McCartney II a été perçu comme une excentricité ; The Fireman a été publié anonymement ; « Struggle » est parti au Japon ; « Scared » est caché après un silence. Cette régularité ne peut pas être un hasard.
L’hypothèse la plus plausible
Elle est double, et les deux branches se renforcent. D’une part, McCartney sait parfaitement ce que son public attend et ne veut pas le décevoir ; il protège donc ses albums en en retirant ce qui pourrait dérouter. D’autre part, il tient à continuer d’expérimenter, et l’existence de canaux secondaires — pseudonymes, bonus, pistes cachées — lui permet de publier sans risquer le disque principal.
Le bonus territorial n’est donc pas seulement une contrainte commerciale subie : c’est aussi, pour un artiste de ce rang, une soupape.
Une comparaison instructive
Le contraste avec John Lennon est éclairant. Lennon, lui, publiait ses expérimentations en tête d’album et sous son nom, quitte à faire fuir les acheteurs — Two Virgins, Life with the Lions, la moitié de Some Time in New York City. Il n’a jamais eu de canal secondaire, parce qu’il ne concevait pas de distinction entre ce qu’il faisait et ce qu’il publiait.
McCartney a construit exactement l’inverse : une œuvre principale rigoureusement contrôlée, et une œuvre parallèle presque clandestine. « Struggle » appartient à la seconde.
Sept idées reçues sur « Struggle »
| Ce qu’on lit ou entend | Ce que les sources établissent |
|---|---|
| C’est une chute de séance, un morceau inabouti. | Base enregistrée en janvier 2012 à AIR, ajouts et mixage à part entière en avril 2013 à Henson : quinze mois de travail pour un titre de 4 min 50. |
| Paul McCartney l’a fait tout seul. | Il joue tous les instruments et chante, mais le morceau est cosigné avec Paul Epworth, qui le produit et a participé à l’improvisation initiale. |
| Le morceau est né d’une composition de McCartney. | Il est né d’une improvisation : McCartney au piano, Epworth à la batterie, une basse ajoutée par-dessus. Le texte est venu ensuite. |
| Les studios utilisés sont mal documentés. | Ils sont précisément datés : AIR Studios (Londres) en janvier 2012 pour la base ; Henson Recording Studios (Los Angeles) en avril 2013 pour les ajouts et le mixage. |
| C’est un morceau « expérimental ». | Le mot est excessif : ni musique concrète, ni atonalité, ni aléatoire. C’est une chanson de rock construite par superposition, avec des timbres inhabituels. « Non formaté » serait plus juste. |
| Le titre est resté inédit jusqu’en 2014. | Il est paru en octobre 2013 sur l’édition japonaise de NEW. Ce qui date de 2014, c’est sa disponibilité hors du Japon, via l’édition collector du 28 octobre. |
| La chanson parle de la vieillesse ou du combat de l’artiste. | Aucune déclaration de McCartney ni d’Epworth n’appuie une lecture thématique. Le texte est venu après la musique et n’a jamais été commenté publiquement. |
Ce qu’on ne sait toujours pas
La date exacte de la séance
On sait que la base date de janvier 2012 et qu’elle a été captée à AIR. On ignore le jour, la durée de la séance, le nombre de prises et l’ordre dans lequel les quatre titres cosignés ont émergé. Aucune feuille de séance n’a été publiée, et la documentation moderne est, paradoxalement, plus pauvre que celle des années soixante.
Ce qu’Epworth a exactement joué
Le générique du morceau publié ne mentionne que McCartney comme instrumentiste. Or McCartney décrit une improvisation où Epworth tenait la batterie. Deux lectures sont possibles : la batterie d’origine a été remplacée en avril 2013, ou bien le générique simplifie. Rien ne permet de trancher.
Le motif du renvoi au Japon
Aucune déclaration ne dit pourquoi ce titre-là, plutôt que « Hell To Pay » ou « Demons Dance », a été retenu comme bonus japonais. La décision appartient aux arbitrages conjoints de l’artiste, du superviseur et du distributeur local, et ces discussions ne laissent pas de trace publique.
L’existence d’autres versions
On ne sait pas s’il subsiste une version de janvier 2012 sensiblement différente de celle qui a été publiée, ni si les quinze mois d’attente ont produit des états intermédiaires. Une réédition augmentée de NEW, si elle voit le jour, répondrait à la question.
Repères chronologiques
17 avril 1970 — Sortie de McCartney, premier album solo, joué intégralement par son auteur sur un quatre-pistes domestique.
16 mai 1980 — Sortie de McCartney II, second album d’homme-orchestre, cette fois construit sur le synthétiseur et les traitements de bande.
1993-2008 — Trois albums publiés sous le nom de The Fireman avec le producteur Youth, dont Electric Arguments (2008), enregistré en treize jours à raison d’un titre par jour.
9 octobre 2011 — Mariage de Paul McCartney et Nancy Shevell.
Janvier 2012 — Séances avec Paul Epworth à Wolf Tone et à AIR Studios, Londres. Improvisations d’où sortiront « Save Us », « Queenie Eye », « Road » et « Struggle ». La base de « Struggle » est enregistrée à AIR.
Février 2012 — Sortie de Kisses on the Bottom, album de standards produit par Tommy LiPuma.
Février-mars 2012 — Séances avec Ethan Johns à Abbey Road.
Janvier et juillet 2012 — Séances avec Mark Ronson, reprises en 2013.
1er février 2013 — Paul Epworth évoque publiquement la collaboration dans la presse londonienne : cela pourrait être une déclaration décisive pour McCartney, au point où il en est de sa carrière.
24 février 2013 — Paul Epworth reçoit l’Oscar de la meilleure chanson originale pour « Skyfall », coécrite avec Adele.
Mars 2013 — Séances avec Giles Martin à AIR Studios.
Avril 2013 — Ajouts et mixage de « Struggle » chez Henson Recording Studios, Los Angeles, quinze mois après la base.
28 août 2013 — Publication numérique du single « New ».
11 octobre 2013 — Sortie de l’album NEW en Allemagne.
14 octobre 2013 — Sortie au Royaume-Uni. L’album entrera à la troisième place.
15 octobre 2013 — Sortie aux États-Unis. Troisième place du Billboard 200, environ soixante-sept mille exemplaires la première semaine.
Octobre 2013 — Parution de l’édition japonaise, seule à contenir « Struggle ».
Novembre 2013 — Concerts au Tokyo Dome, dont quatre titres seront publiés sur le collector.
Fin 2013 — Rolling Stone classe NEW quatrième meilleur album de l’année.
2014 — Publication de la Japan Tour Edition, qui contient également « Struggle ».
28 octobre 2014 — Parution de la Collector’s Edition : deux CD et un DVD sous coffret relié. « Struggle » ouvre le second disque, suivi de « Hell To Pay », « Demons Dance » et de quatre titres captés au Tokyo Dome. Le morceau devient enfin accessible hors du Japon.
18 décembre 2020 — Sortie de McCartney III, troisième album d’homme-orchestre, enregistré seul dans le Sussex.
Anthologie de citations
Paul McCartney, sur la naissance des titres avec Paul Epworth : « Je me suis mis à taper quelque chose au piano, il s’est mis à jouer de la batterie dessus, j’ai collé un peu de basse par-dessus et on avait la base de la chanson. »
Paul McCartney, sur le dispositif de l’album : « J’ai travaillé avec quatre producteurs et chacun a apporté quelque chose de différent. »
Paul McCartney, sur l’humeur du disque : c’est une période heureuse de sa vie, avec une nouvelle femme — et on obtient de nouvelles chansons quand on a une nouvelle femme.
Paul McCartney, sur le fond de « NEW » : un disque globalement joyeux, traversé par un courant de douleur convertie en rire.
Paul McCartney, sur ses propres préférences : il s’est dit particulièrement fier d’« Early Days » et du morceau caché « Scared ».
Paul Epworth, dans la presse londonienne, 1er février 2013 : « Cela pourrait être une déclaration décisive pour lui, particulièrement au point où il en est de sa carrière… »
Will Hermes, Rolling Stone, 2013 : l’album « semble revigoré et plein d’une joyeuse invention rock’n’roll ».
Helen Brown, Daily Telegraph, 2013 : « Bien qu’elles soient produites par des hommes assez jeunes pour être ses fils, ces douze chansons sont du pur Macca. »
Barry Nicolson, NME, 2013 : son disque le plus plaisant depuis des années — malgré une vieille manie consistant à vouloir prouver qu’il valait John Lennon.
J.C. Maçek III, PopMatters, 2013 : « New n’est pas Abbey Road, mais c’est un album remarquable de la part de la version de soixante et onze ans de l’homme qui nous a apporté des décennies de grand rock’n’roll. »
Jesse Cataldo, Slant, 2013 : la condition définitoire de l’album est une qualité moyenne et inoffensive — sauf dans les moments où McCartney est « en guerre avec lui-même », qui seuls révèlent une vie créative.
Guide d’écoute : le morceau en cinq points d’attention
1. L’assise rythmique
Écoutez d’abord la batterie et ce qu’elle ne fait pas. Il n’y a ni relance spectaculaire, ni variation d’ornement : c’est un jeu de fondation, tenu par un homme qui n’est pas batteur de métier et qui le sait. C’est cette raideur qui donne au morceau son caractère mécanique.
2. La boucle sous les couches
Concentrez-vous ensuite sur ce qui se répète à l’identique. Une boucle de bande ne varie jamais, et une fois qu’on l’a isolée, on entend tout le reste bouger autour d’elle. Ce frottement entre le fixe et le vivant est le vrai moteur du titre.
3. Le célesta
Cherchez le timbre cristallin, ténu, qui traverse ponctuellement l’empilement. C’est le célesta, et c’est l’élément le plus incongru de la partition — un son de boîte à musique déposé au milieu d’une machine.
4. Le Mellotron
Repérez les nappes légèrement instables, avec ce souffle et cette imprécision d’intonation caractéristiques. Ce n’est pas un synthétiseur d’orchestre : c’est un clavier à bandes magnétiques, avec l’usure et le tremblement mécanique qui vont avec.
5. La voix
Enfin, écoutez le chant sans indulgence et sans sévérité. C’est celui d’un homme de soixante-dix ans, avec une souplesse réduite et une tension audible. Sur ce morceau-là, l’usure ne dessert pas le propos : elle le documente.
Où trouver le morceau aujourd’hui
Les supports physiques
Trois objets contiennent « Struggle » : l’édition japonaise d’origine de NEW (2013), la Japan Tour Edition (2014), et surtout la Collector’s Edition du 28 octobre 2014, qui reste la publication la plus facile à trouver hors du Japon et la seule à réunir les trois inédits.
Le contexte d’écoute recommandé
Une recommandation de méthode, pour finir. Écouter « Struggle » isolément, en flux, entre deux titres d’un autre artiste, c’est le condamner : il paraîtra long et informe.
La bonne manière consiste à l’entendre à sa place réelle, c’est-à-dire en ouverture du second disque du collector, juste après la fin de l’album officiel. Il fonctionne alors exactement comme il aurait dû : comme l’ombre du disque, ce que la lumière de NEW avait laissé dehors.
Le parcours complet
Pour situer le morceau dans l’ensemble d’une œuvre, on se reportera à nos deux parcours d’écoute — 20 chansons pour découvrir Paul McCartney en solo et 20 chansons pour découvrir les Wings — ainsi qu’à notre analyse de son perfectionnisme, qui éclaire la logique de tri à l’œuvre ici.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que « Struggle » exactement ?
Un titre de Paul McCartney de quatre minutes cinquante, cosigné avec Paul Epworth et produit par lui, publié en octobre 2013 comme piste supplémentaire de la seule édition japonaise de l’album NEW.
Quand et où a-t-il été enregistré ?
La base date de janvier 2012, à AIR Studios, Londres. Les ajouts et le mixage ont été réalisés en avril 2013 chez Henson Recording Studios, à Los Angeles.
Qui joue sur le morceau ?
Paul McCartney seul : chant, guitare, batterie, célesta, Mellotron, synthétiseur et boucles de bande. Paul Epworth en est le producteur et le cosignataire.
Pourquoi ne figure-t-il pas sur l’album standard ?
Aucune explication publique n’a été donnée. L’hypothèse la plus économique tient à sa forme : c’est un morceau long, construit par accumulation, sans refrain identifiable, dans un album de douze chansons de format court.
Comment l’écouter si l’on ne possède pas l’import japonais ?
Par la Collector’s Edition de NEW, publiée le 28 octobre 2014, où il ouvre le second disque.
Quels sont les autres inédits de ce second disque ?
« Hell To Pay » et « Demons Dance », tous deux issus des mêmes séances de 2012-2013 et publiés pour la première fois à cette occasion, ainsi que quatre titres captés au Tokyo Dome en novembre 2013.
Quels sont les quatre titres cosignés avec Paul Epworth ?
« Save Us », « Queenie Eye », « Road » et « Struggle ». Les trois premiers figurent sur l’album standard.
Le morceau a-t-il été joué en concert ?
Non. Il n’est jamais entré dans les répertoires de scène de McCartney, contrairement à quatre autres titres de l’album.
De quoi parle la chanson ?
Ni McCartney ni Epworth ne l’ont commenté publiquement. Le texte est venu après la musique, dans un processus d’improvisation. Toute interprétation thématique relève de l’hypothèse.
Glossaire
Piste bonus territoriale — Titre supplémentaire réservé à l’édition d’un pays donné, destiné à décourager l’achat de pressages importés moins chers. Pratique dominante au Japon depuis les années soixante-dix.
Obi — Bandeau de papier ceignant les disques japonais, portant titre, prix et référence. Son état conditionne largement la valeur de revente.
Boucle de bande — Fragment de bande magnétique collé sur lui-même pour tourner indéfiniment, produisant une répétition rigoureusement invariable. Procédé introduit par McCartney chez les Beatles en 1966.
Mellotron — Clavier à bandes magnétiques dont chaque touche déclenche la lecture d’un son réel préenregistré. Timbre instable, souffle audible, vibrato mécanique involontaire.
Célesta — Clavier à lames métalliques frappées par des marteaux, au timbre cristallin et de faible puissance.
Overdub — Ajout enregistré par-dessus une base déjà fixée. Ici, quinze mois après la base et sur un autre continent.
Piste cachée — Enregistrement placé après un long silence à la fin d’un disque, sans mention sur la jaquette. Sur NEW, il s’agit de « Scared ».
Producteur exécutif — Sur NEW, fonction tenue par Giles Martin : garantir la cohérence d’ensemble d’un projet réparti entre plusieurs producteurs.
Pour aller plus loin sur yellow-sub.net
Sur les producteurs de McCartney : ces producteurs qui l’ont poussé plus loin… ou laissé être lui-même et « Press to Play » a quarante ans.
Sur le McCartney expérimental : The Fireman, le projet secret avec Youth, « Electric Arguments », « Carnival of Light » et « McCartney III », l’artisanat d’une légende en rockdown.
Sur la méthode et les studios : le perfectionnisme avant tout, D’Apple Studio à AIR Studios et « Chaos and Creation in the Backyard ».
Sur la carrière et la scène : 20 chansons pour le découvrir en solo, 20 chansons pour découvrir les Wings, ses musiciens de scène et cinquante ans de concerts.
Sur les affaires et l’héritage : l’enquête sur Allen Klein, Les comptes de Tittenhurst, 20 faits méconnus sur Paul McCartney et George Martin sans les Beatles.
Sources
Fiches de chanson et de discographie du Paul McCartney Project (crédits d’écriture et de production, dates et lieux d’enregistrement, personnel et instruments, durée, historique des parutions, contenu détaillé de la Collector’s Edition) ; notice encyclopédique consacrée à l’album NEW (calendrier des séances par producteur, studios, listes de titres par édition, dates de sortie par territoire, classements, ventes et certifications, réception critique) ; déclarations de Paul McCartney sur la genèse des titres cosignés avec Paul Epworth, sur le dispositif à quatre producteurs et sur l’humeur de l’album ; déclaration de Paul Epworth à la presse londonienne du 1er février 2013 ; chroniques de Rolling Stone (Will Hermes), du Daily Telegraph (Helen Brown), du NME (Barry Nicolson), de PopMatters (J.C. Maçek III) et de Slant (Jesse Cataldo) ; documentation de l’édition collector du 28 octobre 2014 ; ainsi que nos propres articles cités en liens.














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