Ringo Starr à l’écran · 1975
Lisztomania (1975) : Ringo Starr en pape dans le délire musical de Ken Russell
Lisztomania (1975). Une étude historique détaillée de la participation de Ringo Starr, de l’origine de cette production à sa postérité.

Fiche technique
- Réalisation et scénario : Ken Russell
- Ringo Starr : Le Pape
- Franz Liszt : Roger Daltrey
- Richard Wagner : Paul Nicholas
- Musique : Rick Wakeman, d’après Liszt et Wagner
- Genre : Fantaisie biographique et comédie musicale
- Année : 1975
Le rock rencontre le romantisme du XIXe siècle
Dans la filmographie de Ringo Starr, Lisztomania apparaît comme un objet particulièrement inclassable. Ken Russell, cinéaste britannique réputé pour son style excessif et son goût des sujets musicaux, imagine une vie de Franz Liszt transformée en fantaisie rock. Plutôt que de reconstituer fidèlement les salons européens du XIXe siècle, il mêle costumes historiques, symboles religieux, imagerie sexuelle et anachronismes spectaculaires. Le compositeur devient une sorte de superstar poursuivie par des admirateurs, tandis que les conflits artistiques se changent en scènes délirantes.
C’est dans cet univers que Ringo intervient en souverain pontife. Le contraste est saisissant : l’ancien Beatle, familier des comédies et des expérimentations psychédéliques, prend place dans une œuvre où le sérieux historique n’est jamais la règle. Il ne faut donc pas lire son rôle comme un portrait réaliste d’un pape particulier, mais comme une figure satirique dans un monde d’images volontairement provocantes.
Ken Russell : le réalisateur pour qui la musique est une affaire de visions
Avant Lisztomania, Ken Russell s’est déjà distingué par plusieurs productions consacrées aux compositeurs et par son adaptation spectaculaire de l’opéra rock Tommy. Son cinéma transforme les biographies en expériences sensorielles. Les émotions, les contradictions religieuses et les rivalités artistiques prennent des formes visuelles souvent extravagantes. La vie d’un musicien n’est pas racontée comme une succession de dates, mais comme un conflit de désirs et de fantasmes.
Le British Film Institute souligne cette qualité propre à son œuvre. Russell n’a pas pour objectif premier de proposer un cours d’histoire de la musique. Sa méthode cherche plutôt à représenter les passions de ses personnages, quitte à choquer. La présence de Ringo s’inscrit logiquement dans ce dispositif : son apparition surprend et contribue à associer des univers éloignés, celui de la musique classique romantique et celui du rock britannique.
Roger Daltrey devient Franz Liszt
Le choix de Roger Daltrey, chanteur des Who, pour interpréter Franz Liszt résume le projet du réalisateur. Liszt est présenté comme une idole de masse, une vedette dont le pouvoir de séduction et le succès public annoncent ceux des stars contemporaines. Cette comparaison n’est pas dépourvue d’intelligence : le terme même de « lisztomanie » renvoie à l’enthousiasme extraordinaire suscité par les concerts du pianiste au XIXe siècle.
Mais le film pousse l’analogie jusqu’au grotesque. Daltrey ne joue pas un compositeur enfermé dans les conventions d’une biographie traditionnelle ; il incarne une figure de spectacle débordée par sa renommée. Pour les amateurs des Beatles, la présence conjointe de Daltrey et Ringo illustre les circulations permanentes entre les grands musiciens britanniques des années 1960 et 1970, dans un cinéma qui cherche à exploiter leur présence autant que leurs aptitudes dramatiques.
Ringo Starr en pape : une apparition mémorable
Ringo apparaît sous les attributs du Pape, figure utilisée dans le récit comme symbole d’autorité religieuse. Son accent et sa personnalité reconnaissable accentuent le décalage entre la gravité du costume et le caractère irrévérencieux de la mise en scène. L’apparition relève pleinement de la fiction satirique. Il ne s’agit ni d’un témoignage sur les convictions religieuses de Ringo, ni d’une reconstitution fidèle d’un épisode précis de la vie de Liszt.
Ce rôle possède une valeur historique particulière parce qu’il compte parmi les transformations les plus radicales de son image d’acteur. Après Larry the Dwarf dans 200 Motels et Merlin dans Son of Dracula, Ringo accepte de devenir une icône presque abstraite, au service d’un film où les personnages fonctionnent parfois davantage comme des symboles que comme des individus réalistes.
Cette capacité à se laisser transformer constitue une constante méconnue de sa filmographie. Ringo ne s’est pas limité aux apparitions de musicien souriant. Il a régulièrement accepté les costumes absurdes et les projets où son prestige pouvait être tourné en dérision.
Richard Wagner, l’histoire et la caricature
L’une des dimensions les plus frappantes de Lisztomania réside dans la manière dont Russell traite Richard Wagner, interprété par Paul Nicholas. Le compositeur devient une figure de cauchemar et de violence, participant à un récit saturé de métaphores politiques et sexuelles. La fidélité historique n’est pas la priorité : Russell évoque des idées, des conflits et des héritages en utilisant des images qui relèvent parfois de la pure provocation.
Une fiche encyclopédique doit insister sur cette liberté. Les spectateurs qui désirent comprendre les relations documentées entre Liszt et Wagner devront consulter des travaux musicologiques plutôt que prendre le scénario au pied de la lettre. L’intérêt du film repose ailleurs : dans la transformation d’une histoire culturelle en spectacle de rock et d’images. Ringo est un élément de cette construction, non un témoin du XIXe siècle.
Rick Wakeman et l’invention d’une bande originale
La musique est confiée à Rick Wakeman, alors associé au rock progressif et connu pour ses travaux avec Yes. Il réinvente des matériaux issus de Liszt et Wagner dans des arrangements mêlant claviers, synthétiseurs et énergie rock. La collaboration avec Russell produit une bande sonore elle-même singulière, à la frontière de l’adaptation, de la composition et du commentaire ironique.
Il convient de distinguer l’album de Rick Wakeman du film entier et de ses différentes versions. Le musicien a exprimé des réserves sur certains choix de publication de la bande originale, et des éditions ultérieures proposent une approche différente de son travail. La fiche discographique devra donc examiner les références et les contenus avant de prétendre identifier une version définitive. Ringo n’est pas l’auteur de cette musique du seul fait de sa participation au film.
Provocation, réception et statut d’œuvre culte
Lisztomania divise durablement. Ses images sexuelles et religieuses, ses ruptures de ton et son absence de fidélité biographique peuvent provoquer le rejet. D’autres spectateurs y reconnaissent un prolongement cohérent de l’imaginaire de Ken Russell. Le BFI souligne la place singulière du film parmi ses productions musicales : Russell pousse ici très loin son goût de la démesure.
La réception doit être étudiée sans la simplifier en opposition entre public choqué et artistes visionnaires. Le film peut être inventif dans ses images et maladroit dans certains choix narratifs. Cette ambivalence fait partie de son intérêt. Ringo apporte une apparition secondaire mais significative, précisément parce qu’elle résume la capacité du cinéma de Russell à rassembler des célébrités et des symboles qui n’auraient normalement jamais dû se rencontrer.
La place de Lisztomania dans la carrière de Ringo
Pour Ringo, Lisztomania confirme un itinéraire d’acteur imprévisible. Peu de musiciens ayant acquis une renommée aussi immense au sein d’un groupe auraient accepté de jouer un pape dans une fantaisie musicale aussi provocante. Ce choix n’implique pas que Ringo partage toutes les idées du réalisateur. Il révèle plutôt son intérêt pour des projets où le jeu de cinéma devient un terrain de liberté.
L’œuvre restera probablement moins accessible que A Hard Day’s Night ou Caveman, mais elle mérite une place de choix dans l’encyclopédie. Elle documente les échanges entre rock, musique classique et cinéma expérimental dans la Grande-Bretagne des années 1970.
Un projet né du rapprochement entre cinéma classique et rock
La genèse de Lisztomania apparaît plus clairement dans la rétrospective de Turner Classic Movies publiée par R. Emmet Sweeney en juin 2021. Le film s’inscrit dans un projet de Ken Russell et du producteur David Puttnam : transposer au cinéma la vie de plusieurs compositeurs, après Mahler (1974). Le succès de Tommy, également réalisé par Russell avec Roger Daltrey, contribue à réorienter la nouvelle œuvre vers une forme d’opéra rock. La présence de Ringo Starr doit être comprise dans cette logique : le réalisateur ne se contente pas de raconter la carrière de Franz Liszt ; il invite des figures de la musique populaire contemporaine à interpréter sa fantaisie historique.
Le tournage se déroule notamment aux studios Shepperton, en Angleterre. Turner Classic Movies rapporte que Daltrey comparait alors volontiers Liszt à Mick Jagger, image volontairement anachronique qui traduit le programme du film. Russell met en scène une célébrité musicale du XIXe siècle selon les codes de la starification du XXe siècle : désir, scandale, exhibition et relation tumultueuse avec un public fasciné.
Pourquoi confier au batteur des Beatles le rôle du pape ?
Le choix de Ringo Starr dans le rôle du souverain pontife ne doit pas être lu comme une tentative de reconstitution biographique. Chez Russell, les figures historiques sont transformées en emblèmes spectaculaires. La présence d’un ancien Beatle dans un costume religieux produit un choc de registres : l’institution la plus solennelle rencontre l’un des visages les plus familiers de la pop britannique. Selon la description de Turner Classic Movies, le pape apparaît même avec des bottes de cow-boy, détail qui indique sans ambiguïté le caractère caricatural de la séquence.
Cette apparition prolonge les travestissements de Ringo dans 200 Motels et son goût pour des personnages que leur étrangeté rend immédiatement reconnaissables. Il faut toutefois distinguer rôle bref et rôle central : Ringo figure parmi les invités du film, tandis que Roger Daltrey en porte la narration. Cette hiérarchie est confirmée par la publicité pour la bande originale publiée dans le New Musical Express le 22 novembre 1975, où Ringo est présenté comme artiste invité.
Rick Wakeman et le disque : deux œuvres à distinguer
La musique de Lisztomania repose sur les arrangements de Rick Wakeman, qui transforme le répertoire de Liszt et Wagner à travers les synthétiseurs et le langage du rock progressif. Wakeman apparaît lui-même à l’écran sous les traits de Thor. Le disque commercialisé chez A&M en octobre 1975 est un objet discographique identifiable, mais il n’est pas une preuve que toutes les apparitions des acteurs se traduisent par des contributions vocales ou instrumentales. Le nom de Ringo sur l’affiche du film ne doit donc pas être ajouté par automatisme à la liste des musiciens de l’album.
Une publicité d’époque conservée dans le numéro du 22 novembre 1975 du New Musical Express identifie clairement Roger Daltrey et Rick Wakeman comme les interprètes musicaux mis en avant. Elle distingue les vedettes principales du film et les apparitions invitées de Ringo Starr et de Wakeman. Ce document constitue une source utile pour restituer la manière dont la production vendait le film à un public de lecteurs de presse rock, peu après sa sortie.
Une œuvre controversée, aujourd’hui revisitée
La réception de Lisztomania ne se résume pas à son caractère provocateur. Turner Classic Movies souligne son échec commercial initial, qui contribue à interrompre la série de biographies de compositeurs envisagée par Russell et Puttnam, mais aussi sa réévaluation progressive par des spectateurs sensibles à sa liberté visuelle. La Cineteca Milano continue de le présenter comme une fantaisie rock irrévérencieuse fondée sur la rivalité imaginaire entre Liszt et Wagner. Cette coexistence entre accueil difficile et survie dans les programmations cinéphiles est un trait important de la postérité du film.
Pour la carrière de Ringo, la portée historique de Lisztomania vient donc moins de la durée de sa présence à l’écran que de son association à une expérience singulière : faire jouer une vedette issue de la Beatlemania dans un film qui représente la célébrité musicale de Liszt comme une forme ancienne de folie collective.
Sources complémentaires vérifiées
- Turner Classic Movies, R. Emmet Sweeney, « Lisztomania (1975) », 13 juin 2021.
- New Musical Express, 22 novembre 1975, publicité d’époque pour la bande originale Lisztomania, A&M Records.
- Cineteca Milano, fiche de programmation du film Lisztomania.
Sources et références
- BFI, étude consacrée aux films musicaux de Ken Russell
- BFI Player, présentation et distribution de Lisztomania
- Rick Wakeman, édition spéciale de la bande originale












