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Yesterday : Genèse, enregistrement et postérité du chef-d’œuvre solitaire de Paul McCartney

Il existe, dans l’histoire de la musique populaire, une poignée de chansons si profondément absorbées par la culture commune qu’on en oublie qu’elles ont eu, un jour, un auteur, une date, une séance d’enregistrement précise, un studio, des musiciens de session dont on a longtemps ignoré jusqu’au nom. « Yesterday » appartient à cette catégorie restreinte. Deux minutes et quelques secondes, une guitare acoustique, une voix, quatre instruments à cordes : rien, en apparence, ne prédestinait ce format dépouillé à devenir l’une des œuvres les plus rejouées, les plus reprises et les plus diffusées de toute l’histoire de l’enregistrement sonore.

Parue à l’été 1965 sur l’album « Help! », cinquième disque studio des Beatles, « Yesterday » s’impose comme une anomalie au sein d’une discographie encore largement dominée par l’énergie collective du groupe et l’esthétique du beat britannique. Elle est signée du seul Paul McCartney, alors âgé de vingt-deux ans au moment de la composition — vingt-trois au moment de l’enregistrement —, et elle est, à plusieurs titres, une première : première fois qu’un featuring solo s’impose au sein du répertoire des Beatles, première fois qu’un quatuor à cordes classique vient border une production du groupe, première fois, aussi, qu’une ballade aussi ouvertement mélancolique cohabite avec les guitares électriques et les refrains scandés qui avaient jusque-là fait le succès commercial du quatuor de Liverpool.

Cet article se propose de retracer, avec la rigueur que permettent aujourd’hui les archives, les biographies autorisées et les témoignages recueillis au fil des décennies, la genèse complète de « Yesterday » : le rêve fondateur à Wimpole Street, les mois d’errance sous le titre de travail « Scrambled Eggs », le dénouement portugais, la séance d’enregistrement du 14 juin 1965 à Abbey Road, la collaboration avec George Martin pour l’arrangement du quatuor à cordes, puis l’accueil commercial et critique d’un morceau qui allait très vite dépasser le strict cadre de la discographie des Beatles pour devenir un objet musical presque universel, entré dans le vocabulaire même de la culture populaire.

Une mélodie venue du sommeil

L’anecdote est aujourd’hui si connue qu’elle confine presque au mythe fondateur, et pourtant elle repose sur un faisceau de témoignages convergents, à commencer par celui de Paul McCartney lui-même, relayé dans la biographie autorisée « Many Years From Now » signée par Barry Miles en 1997. Au printemps 1965, McCartney loge dans les combles du 57 Wimpole Street, à Londres, domicile de la famille de sa compagne d’alors, la comédienne Jane Asher. La popularité grandissante des Beatles rend en effet tout séjour à l’hôtel de plus en plus périlleux, cerné par des admirateurs en état de fébrilité permanente ; McCartney trouve refuge chez les Asher, où il a fait installer un piano droit près de son lit.

Une nuit, la mélodie complète de ce qui deviendra « Yesterday » se forme dans son sommeil. « Je me suis réveillé avec une jolie mélodie en tête, racontera-t-il à Barry Miles. Je me suis dit : « C’est formidable, je me demande ce que c’est ? » Il y avait un piano droit à côté de moi, à droite du lit, près de la fenêtre. Je me suis levé, je me suis assis au piano, j’ai trouvé sol, fa dièse mineur septième — et cela vous mène ensuite à si, à mi mineur, et enfin retour à mi. » Le témoignage est corroboré par plusieurs biographes des Beatles, dont Mark Lewisohn, qui situent unanimement l’épisode dans cette chambre de Wimpole Street, sans toutefois pouvoir en fixer la date exacte à plus de quelques semaines près.

Ce qui frappe, dans le récit que McCartney fait lui-même de cet épisode, c’est la sensation de dépossession qui l’accompagne. Loin de savourer d’emblée la fierté du compositeur, le jeune homme de vingt-deux ans est saisi d’une inquiétude tenace : et si cette mélodie, si limpide, si immédiatement complète, n’était en réalité que le souvenir enfoui d’un air entendu ailleurs, ressurgi sans qu’il en ait conscience ? Ce phénomène, que la psychologie cognitive nomme la cryptomnésie — l’incapacité à distinguer un souvenir réactivé d’une pensée originale —, hante McCartney durant plusieurs semaines. « Pendant environ un mois, je suis allé voir des gens du métier pour leur demander s’ils l’avaient déjà entendue quelque part, expliquera-t-il. Cela devenait un peu comme rapporter un objet trouvé au commissariat : je me disais que si personne ne la réclamait au bout de quelques semaines, alors elle serait à moi. »

Il soumet ainsi la mélodie, jouée à la guitare ou au piano, à un cercle resserré de proches et de professionnels : John Lennon, George Harrison, le producteur George Martin, mais aussi la chanteuse Alma Cogan, figure de la scène musicale londonienne que McCartney fréquente à l’époque. Aucun d’entre eux ne parvient à identifier de source préexistante. Convaincu, non sans un reste de scepticisme, de l’originalité de sa trouvaille, McCartney peut alors s’atteler à la tâche bien plus longue et laborieuse : donner des mots à cette musique venue, selon ses propres termes, « du néant ».

« Je me suis réveillé avec une jolie mélodie en tête. Je me suis dit : « C’est formidable, je me demande ce que c’est ? » »

— Paul McCartney

Des œufs brouillés à la nostalgie : la lente maturation des paroles

Faute de paroles définitives, et suivant une pratique alors courante chez Lennon et McCartney, la mélodie se voit affublée d’un texte provisoire destiné à combler l’espace vocal sans figer prématurément le sens de la chanson. Le résultat, resté célèbre pour son inadéquation comique avec la gravité mélancolique de la musique, commence ainsi : « Scrambled eggs, oh my baby how I love your legs » — « Œufs brouillés, oh mon amour, comme j’aime tes jambes ». Le titre de travail du morceau, « Scrambled Eggs », s’impose alors naturellement dans l’entourage du groupe, et le restera durant plusieurs mois, au grand amusement de l’équipe technique et des autres Beatles.

Le calendrier exact de la composition demeure l’un des points les plus discutés par les biographes. McCartney affirmera à plusieurs reprises avoir écrit l’essentiel de la chanson dès 1964, lors d’une tournée française des Beatles, ce qui situerait sa genèse bien avant l’épisode du rêve à Wimpole Street. Le problème, souligné par nombre de chercheurs, est que deux albums studio — « A Hard Day’s Night » puis « Beatles for Sale » — paraissent dans l’intervalle sans que la chanson n’y figure, ce qui paraît difficilement compatible avec une composition aboutie dès 1964. La biographe autorisée de McCartney, Barry Miles, situe plus prudemment la date de composition véritable au printemps 1965, durant le tournage du film « Help! », lorsque McCartney continue de peaufiner obsessionnellement sa mélodie sur les pianos mis à disposition sur les plateaux de tournage.

Le réalisateur du film, Richard Lester, garde d’ailleurs un souvenir précis, presque exaspéré, de cette période : « À un moment donné, pendant cette période, nous avions un piano sur l’un des plateaux, et il jouait sans cesse ce « Scrambled Eggs ». C’est arrivé au point où je lui ai dit : « Si tu joues encore cette fichue chanson, je fais enlever le piano du plateau. Finis-la, ou laisse tomber ! » » L’anecdote, si elle prête à sourire aujourd’hui, illustre la ténacité avec laquelle McCartney retravaille sa mélodie, verset après verset, en quête des mots justes.

Le dénouement survient au mois de mai 1965. Le 27 mai, McCartney et Jane Asher s’envolent pour Lisbonne, direction l’Algarve, où ils doivent séjourner dans la villa de Bruce Welch, guitariste du groupe The Shadows. C’est au cours du trajet routier séparant l’aéroport de Lisbonne de la villa d’Albufeira — une route longue, chaude et poussiéreuse, selon les mots mêmes de McCartney — que les paroles trouvent enfin leur forme. « Jane dormait, mais moi je ne pouvais pas, se souviendra-t-il. Et quand je reste assis aussi longtemps dans une voiture, soit je finis par m’endormir, soit mon cerveau se met en marche. Je me suis mis à ressasser la mélodie de « Yesterday », et j’ai soudain trouvé ces petites ouvertures d’un seul mot pour chaque vers. » McCartney détaille avec précision sa méthode : partir de sonorités simples — « yes-ter-day », « sud-den-ly », « fun-il-ly », « mer-il-ly » — puis composer autour de rimes faciles à enchaîner (« away », « say », « today », « play », « stay »).

Bruce Welch lui-même a confirmé cet épisode dans plusieurs entretiens : « J’étais en train de faire mes valises pour repartir, et Paul m’a demandé si j’avais une guitare. Il avait apparemment travaillé sur les paroles depuis l’aéroport. Il a emprunté ma guitare et a commencé à jouer la chanson que nous connaissons tous aujourd’hui sous le nom de « Yesterday ». » C’est également durant ce séjour, selon plusieurs sources, que McCartney arrête son choix sur le titre définitif : un mot unique, sobre, évocateur — bien différent, en apparence, du grotesque « Scrambled Eggs » qui l’avait précédé pendant des mois.

Le morceau qui faillit échapper aux Beatles

Un épisode moins connu du grand public, mais solidement documenté, mérite d’être rappelé : avant même que les Beatles n’enregistrent « Yesterday », la chanson est proposée sous forme de démo au chanteur britannique Chris Farlowe, alors monté en puissance sur la scène rythm and blues londonienne. Farlowe la refuse, jugeant le morceau « trop mou » pour son répertoire et son image d’artiste plus rock. L’anecdote, aussi anodine puisse-t-elle sembler avec le recul, ouvre un « et si » vertigineux : si Farlowe avait accepté, l’un des morceaux les plus centraux de la mythologie McCartney aurait pu paraître sous la signature d’un tiers, avant même que les Beatles n’aient pleinement saisi la valeur de ce qu’ils tenaient entre les mains.

Cet épisode illustre, plus largement, l’incertitude qui entoure encore la chanson à la veille de son enregistrement. Rien, à ce stade, ne garantit à McCartney que « Yesterday » trouvera naturellement sa place au sein du répertoire des Beatles : le morceau tranche trop nettement, tant par son instrumentation que par son ton, avec l’identité rock du groupe telle qu’elle s’est construite depuis 1962. C’est précisément cette incertitude qui rendra d’autant plus significative la décision, prise collectivement en studio quelques semaines plus tard, de laisser McCartney l’enregistrer seul.

14 juin 1965 : la première chanson solitaire des Beatles

La séance d’enregistrement de « Yesterday » se tient le lundi 14 juin 1965, au studio deux d’Abbey Road, entre 19 heures et 22 heures — immédiatement après que le groupe a bouclé l’enregistrement de « I’ve Just Seen A Face » et « I’m Down ». McCartney apporte la chanson en studio et la joue à la guitare devant ses camarades. C’est alors que survient l’un des moments charnières de l’histoire du groupe : personne ne trouve sa place naturelle dans l’arrangement. « J’ai amené la chanson au groupe pour la première fois et je l’ai jouée à la guitare, racontera McCartney. Mais Ringo a vite dit : « Je ne pense pas pouvoir vraiment mettre de batterie là-dessus, ça n’aurait pas de sens. » Et John et George ont ajouté : « Il n’y a pas d’intérêt à rajouter une autre guitare. » »

C’est finalement George Martin qui propose la solution qui s’imposera : « Pourquoi ne pas simplement essayer tout seul, pour voir ce que ça donne ? » McCartney se souvient de sa propre surprise face à cette suggestion : « J’ai regardé les autres : « Oups. Vous voulez dire un disque en solo ? » Ils ont répondu : « Oui, ça n’a pas d’importance, il n’y a rien que nous puissions ajouter — fais-le. » » L’accord des trois autres membres du groupe, obtenu sans réticence apparente, ouvre la voie à un enregistrement inédit dans l’histoire des Beatles : pour la toute première fois, un seul membre du groupe interprète intégralement un morceau destiné à figurer sur un disque officiel.

McCartney enregistre alors sa partie de guitare et de chant simultanément, en seulement deux prises. La première prise (Take 1) sera plus tard exhumée sur la compilation « Anthology 2 », révélant McCartney en train de transmettre des indications d’accords à George Harrison avant de commencer à jouer — preuve que Harrison, bien que ne jouant manifestement pas sur l’enregistrement final, demeure présent dans la cabine durant la session, sa voix étant même captée sur les bandes. Un détail cocasse ressort de la comparaison des deux prises : dans la première, l’ordre des vers « There’s a shadow hanging over me » et « I’m not half the man I used to be » est inversé par rapport à la version finalement retenue, et l’on entend McCartney étouffer un rire après s’être rendu compte de son erreur. C’est la seconde prise (Take 2), jugée supérieure, qui devient la piste de base sur laquelle tout le reste viendra se greffer.

Pour cet enregistrement, McCartney utilise sa guitare acoustique Epiphone Texan, accordée un ton plus bas que la normale. L’ensemble de la prise de son, réalisée sous la direction du producteur George Martin et de l’ingénieur du son Norman Smith, tient en un temps remarquablement bref au regard de l’importance que prendra le morceau dans l’histoire de la musique enregistrée : guitare et voix bouclées en une poignée de minutes, l’essentiel de la soirée étant consacré aux ajustements de prise de son et à la recherche du bon équilibre entre voix et guitare.

George Martin, le quatuor à cordes et le refus du vibrato

Restait à décider ce que deviendrait cette piste de guitare-voix, jugée par tous d’une simplicité presque déconcertante pour un disque des Beatles. George Martin se souvient précisément de l’échange qui scelle le destin de « Yesterday » : « Nous étions d’accord sur le fait qu’il fallait quelque chose de plus qu’une simple guitare acoustique, mais que la batterie rendrait le tout trop lourd. La seule chose à laquelle je pouvais penser, c’étaient des cordes, mais Paul n’était pas sûr. » McCartney, en effet, redoute par-dessus tout ce qu’il perçoit comme un arrangement « sirupeux », trop proche du style « easy listening » alors en vogue — ce qu’il résumera plus tard d’une formule restée célèbre : « Je ne voulais pas de Mantovani », référence directe au chef d’orchestre italo-britannique alors associé aux arrangements de cordes les plus mielleux de la variété anglaise.

Martin suggère alors une alternative plus intime : non pas un grand orchestre à cordes, mais un simple quatuor classique — deux violons, un alto, un violoncelle. L’idée séduit McCartney, qui accepte de se rendre le lendemain au domicile de Martin pour travailler ensemble à l’arrangement. Le producteur raconte cette séance de travail comme une leçon d’orchestration improvisée : « Il a pris les accords que je lui ai montrés et a déployé les notes sur son piano, plaçant le violoncelle dans le registre grave et le premier violon dans le registre aigu, et il m’a donné ma première leçon sur la manière dont les cordes se répartissent au sein d’un quatuor. » McCartney lui-même revendiquera avoir apporté sa pierre à l’arrangement, notamment la fameuse « septième bleue » jouée par le violoncelle au cœur du second pont mélodique.

Une condition, toutefois, s’impose d’emblée dans l’esprit de McCartney : il exige que les musiciens jouent sans vibrato. Selon le témoignage même de Martin, rapporté par le biographe Mark Lewisohn dans « The Complete Beatles Recording Sessions », McCartney aurait déclaré sans détour : « Pas de vibrato, je ne veux pas de vibrato ! » Martin souligne toutefois la difficulté pratique d’une telle exigence : « Si vous êtes un bon violoniste, il est très difficile de jouer sans vibrato. Paul a dit aux musiciens qu’il le voulait pur. Mais bien qu’ils aient réduit le vibrato, ils n’ont pas pu le supprimer complètement, car ils auraient alors sonné comme des écoliers. » Le résultat, unanimement salué depuis, conjugue la rigueur classique du phrasé et une chaleur qui évite tout écueil sentimental.

La séance d’overdub se tient le 17 juin 1965, entre 14 heures et 16 heures, toujours au studio deux d’Abbey Road. Sur la piste de base enregistrée trois jours plus tôt (Take 2), McCartney réenregistre une nouvelle prise de chant, tandis que le quatuor — Tony Gilbert au premier violon, Sidney Sax au second violon, Kenneth Essex à l’alto et Francisco Gabarro au violoncelle — interprète la partition coécrite avec Martin. Ces quatre musiciens, payés selon le tarif syndical de l’époque (six livres et quinze shillings pour le chef d’orchestre, cinq livres et cinq shillings pour chacun des trois autres), demeurent longtemps anonymes du grand public, en dépit du rôle déterminant qu’ils jouent dans l’un des enregistrements les plus rejoués de l’histoire du disque.

Une piste alternative, restée à l’état de projet, mérite d’être mentionnée pour la lumière qu’elle jette sur les tâtonnements créatifs de McCartney à cette période : celui-ci envisage un temps de confier l’accompagnement du morceau au BBC Radiophonic Workshop, atelier expérimental de la BBC spécialisé dans la musique électronique, avec l’idée de chanter par-dessus un accompagnement entièrement synthétique. « Il m’est venu à l’esprit de faire faire la piste d’accompagnement par le BBC Radiophonic Workshop et de simplement chanter par-dessus un quatuor électronique, confiera-t-il plus tard. J’y suis allé… La femme qui dirigeait l’atelier était très gentille, et ils avaient un petit cabanon au fond du jardin où se faisait l’essentiel du travail. » Le projet, bien que sérieusement envisagé, ne sera jamais concrétisé — McCartney reconnaîtra n’avoir « jamais donné suite ».

« Pas de vibrato, je ne veux pas de vibrato ! »

— Paul McCartney, à propos du quatuor à cordes

 

Une rupture méthodologique dans l’histoire du groupe

Au-delà de sa réussite musicale intrinsèque, « Yesterday » constitue un événement à part entière dans l’histoire interne des Beatles, pour une raison qui dépasse la simple anecdote de studio : c’est la première fois que le groupe accepte, collectivement, qu’un enregistrement porté sous son nom ne fasse intervenir qu’un seul de ses membres. Jusqu’alors, la règle tacite — quasiment un principe identitaire — voulait que toute chanson des Beatles soit interprétée par l’ensemble du quatuor, fût-ce au prix d’arrangements parfois artificiellement étoffés pour justifier la présence de chacun.

Le fait que Lennon, Harrison et Starr acceptent sans opposition véritable de laisser leur camarade enregistrer seul en dit long sur la confiance mutuelle qui, à ce stade de leur histoire commune, continue de souder le groupe. George Martin lui-même racontera avoir discuté avec le manager Brian Epstein de l’opportunité de sortir la chanson non pas sous le nom collectif des Beatles, mais directement sous celui de Paul McCartney — tant elle s’écarte, par sa forme, de ce qu’on attend alors d’un disque du groupe. Cette option, finalement écartée, aurait pourtant été cohérente avec la réalité de l’enregistrement : sur le plan strictement musical, « Yesterday » est un morceau de Paul McCartney, produit par George Martin, accompagné de quatre musiciens de studio — les Beatles, au sens propre, n’y figurant qu’à travers la seule voix et la seule guitare de l’un de leurs membres.

Ce précédent, loin de rester un cas isolé, ouvre en réalité une brèche méthodologique dont le groupe se resservira abondamment par la suite : le recours à des musiciens de studio extérieurs, l’enregistrement de parties en configuration restreinte, voire solitaire, deviendra une pratique courante à mesure que les Beatles avanceront vers des albums plus expérimentaux comme « Revolver », « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band » ou « The White Album ». « Yesterday » est ainsi, à bien des égards, le premier jalon d’une évolution qui verra le groupe se détacher progressivement du modèle du groupe de scène traditionnel pour embrasser une conception plus proche de celle d’un studio de composition élargi.

Une sortie prudente, un succès qui l’est beaucoup moins

« Yesterday » paraît pour la première fois le 6 août 1965 au Royaume-Uni, en tant que dixième morceau de l’album « Help! », puis le 13 septembre de la même année aux États-Unis. Fait révélateur des réticences persistantes du groupe et de son label britannique quant à la nature du morceau : bien que la chanson ait été composée durant le tournage du film « Help! », elle n’apparaît en définitive pas dans le long-métrage lui-même, et surtout, elle n’est pas publiée en single en Grande-Bretagne à l’époque. Parlophone, label britannique des Beatles, redoute en effet qu’un titre aussi éloigné de l’identité rock du groupe ne déroute son public, voire ne nuise à l’image collective si soigneusement construite depuis 1962.

La situation est radicalement différente outre-Atlantique. Le label américain Capitol, dont l’emprise créative sur le catalogue des Beatles est alors nettement moins étroite que celle de Parlophone sur le marché britannique, choisit de sortir « Yesterday » en single dès le 13 septembre 1965, couplé en face B avec « Act Naturally », interprété par Ringo Starr. Le single grimpe jusqu’à la première place du Billboard Hot 100 pendant quatre semaines consécutives à partir du 9 octobre 1965, se maintient onze semaines au sein du classement, et franchit le seuil du million d’exemplaires vendus en seulement cinq semaines. Il occupe également la première place du classement concurrent, le Cash Box, pendant trois semaines. « Yesterday » devient ainsi le cinquième d’une série de six singles consécutifs des Beatles à atteindre la première place aux États-Unis, un record pour l’époque, aux côtés de « I Feel Fine », « Eight Days a Week », « Ticket to Ride », « Help! » et « We Can Work It Out ».

Il faudra attendre plus de dix ans, et l’expiration du contrat liant les Beatles à leur label EMI, pour que « Yesterday » paraisse enfin en single au Royaume-Uni : ce sera chose faite le 8 mars 1976, couplée à « I Should Have Known Better », dans le cadre d’une réédition groupée de l’ensemble des vingt-deux singles britanniques du groupe. Le titre atteindra alors la huitième place des classements britanniques — un score honorable, mais sans commune mesure avec le raz-de-marée américain de 1965. Entre-temps, dès mars 1966, la chanson avait néanmoins connu une forme de consécration britannique indirecte : elle donne son nom à un EP quatre titres, « Yesterday », qui grimpe à la première place du classement des EP au Royaume-Uni et s’y maintient six semaines.

Un succès qui dépasse le strict cadre des Beatles

Au-delà de sa performance commerciale immédiate, « Yesterday » s’impose très rapidement comme un phénomène radiophonique d’une ampleur rarement égalée. Plusieurs sources concordantes s’accordent à dire que la chanson devient, dès le milieu des années 1960, le morceau le plus diffusé sur les ondes américaines, position qu’elle conserve pendant près de huit années consécutives, jusqu’au tout début des années 1970. La brièveté du morceau — un peu plus de deux minutes —, son ton universel et sa facilité de programmation, quel que soit le format radiophonique concerné, en font un titre de choix pour les programmateurs de l’époque, bien au-delà du public naturel des Beatles.

Un repère chiffré, souvent cité, permet de mesurer cette suprématie radiophonique : en 1999, la Broadcast Music Incorporated (BMI), organisme américain chargé de collecter les droits d’exécution publique, publie un classement des morceaux les plus diffusés du XXe siècle sur les ondes et à la télévision aux États-Unis. « Yesterday » s’y classe alors en troisième position toutes catégories confondues, avec environ sept millions de diffusions recensées — un chiffre vertigineux, quand bien même il situe déjà la chanson derrière deux autres titres, « Never My Love » de The Association et « You’ve Lost That Lovin’ Feelin’ » des Righteous Brothers. Ce recul relatif, survenu après plusieurs décennies de suprématie quasi ininterrompue, illustre la difficulté de maintenir un tel rythme de diffusion sur la durée, tout en confirmant la place tout à fait exceptionnelle qu’occupe « Yesterday » dans l’histoire de la diffusion radiophonique américaine.

Les distinctions professionnelles suivent naturellement cette reconnaissance. La chanson remporte l’Ivor Novello Award de la « Chanson exceptionnelle de 1965 » et se classe seconde, la même année, dans la catégorie de l’œuvre la plus jouée, juste derrière une autre composition de Lennon-McCartney, « Michelle ». Elle est nommée pour le Grammy de la Chanson de l’année lors de la cérémonie de 1966, mais s’incline face à « The Shadow of Your Smile » de Tony Bennett. Sa consécration posthume viendra plus tard : intronisée au Grammy Hall of Fame en 1997, elle est votée meilleure chanson du XXe siècle lors d’un sondage de la BBC Radio 2 mené en 1999 auprès d’experts musicaux et d’auditeurs, avant d’être également désignée chanson pop numéro un de tous les temps par MTV et le magazine Rolling Stone l’année suivante. En 2004, Rolling Stone la classera treizième dans son palmarès des cinq cents plus grandes chansons de tous les temps, puis quatrième au sein de son classement dédié spécifiquement aux cent meilleures chansons des Beatles, publié en 2010.

La chanson la plus reprise de l’histoire : un record à nuancer

Aucune autre composition des Beatles, et sans doute très peu de chansons dans l’histoire entière de la musique enregistrée, n’a fait l’objet d’un nombre de reprises comparable à celui de « Yesterday ». Le Guinness Book des records désigne effectivement le morceau comme la composition la plus reprise de l’histoire — mais les chiffres exacts avancés au fil des décennies varient sensiblement selon les éditions et les méthodes de recensement retenues. Une édition de 1986 du Guinness évoquait ainsi 1 600 versions répertoriées ; des décomptes plus récents, datant de la fin des années 2000, avancent le chiffre de 2 200 versions environ — chiffre aujourd’hui repris par le site officiel des Beatles lui-même. D’autres estimations, plus généreuses, évoquent des totaux nettement supérieurs, jusqu’à 3 000 versions ou davantage selon certaines sources non officielles, sans qu’un consensus définitif ne se dégage sur la méthode de comptage à privilégier.

Il convient à ce titre d’introduire une nuance importante, souvent omise dans les articles consacrés au sujet : le Guinness distingue en réalité deux records voisins, mais bien différents. « Yesterday » demeure la composition la plus reprise de l’histoire, au sens du nombre d’artistes différents ayant proposé leur propre interprétation du morceau. Le titre de la chanson la plus enregistrée toutes catégories confondues — c’est-à-dire en intégrant l’ensemble des rééditions, pressages et retirages d’un même enregistrement — revient en revanche, selon le Guinness lui-même, à « Summertime », l’air composé par George Gershwin pour l’opéra « Porgy and Bess » en 1935, dont le nombre de versions recensées dépasse les soixante-sept mille selon un décompte communautaire mené par des passionnés du morceau. Cette distinction, aussi technique puisse-t-elle sembler, permet d’éviter toute confusion entre deux records distincts, trop souvent amalgamés dans la presse généraliste.

Parmi les interprètes qui se sont mesurés à « Yesterday » au fil des décennies figurent des noms aussi divers que Ray Charles, Marvin Gaye, Frank Sinatra, Aretha Franklin, The Supremes, Elvis Presley, Joan Baez, Willie Nelson, Boyz II Men, Nana Mouskouri, Tammy Wynette ou encore le ténor Plácido Domingo — preuve, s’il en fallait une, que la mélodie de McCartney transcende sans effort apparent les frontières de genre, de génération et d’aire culturelle. Le chanteur Chuck Berry, référence absolue du rock’n’roll et idole assumée des Beatles eux-mêmes, aurait un jour confié que « Yesterday » était la seule chanson qu’il aurait aimé avoir écrite lui-même — hommage d’autant plus significatif qu’il émane d’un musicien dont l’univers esthétique semble, à première vue, aux antipodes de la ballade acoustique de McCartney.

Le sens insaisissable d’un texte pourtant limpide

Malgré la simplicité apparente de ses paroles, « Yesterday » demeure l’une des chansons des Beatles dont la signification exacte reste le plus difficile à cerner. Le texte, à première lecture, semble raconter une rupture amoureuse classique : le narrateur regrette un mot malheureux (« I said something wrong »), qui aurait précipité le départ de l’être aimé (« Why she had to go, I don’t know, she wouldn’t say »), le laissant seul face à la nostalgie d’un bonheur perdu. Mais McCartney lui-même a toujours entretenu, avec constance, une forme de flou revendiqué quant à toute origine biographique précise de ce texte.

Interrogé à de nombreuses reprises sur le sens de la chanson, McCartney a systématiquement refusé de l’ancrer dans un événement personnel unique et identifiable. Il ira jusqu’à suggérer, dans certains entretiens ultérieurs, que le vers « I said something wrong » pourrait puiser non pas dans une déception amoureuse, mais dans un souvenir d’enfance beaucoup plus anodin — le souvenir de s’être moqué de sa mère parce qu’elle parlait, selon ses propres mots, de façon trop « distinguée » pour leur milieu populaire de Liverpool. Cette explication, aussi troublante que révélatrice, montre à quel point la genèse émotionnelle d’un texte de chanson peut se dérober à toute reconstitution univoque, y compris pour son propre auteur.

Le lien avec la disparition de Mary McCartney, la mère de Paul, emportée par un cancer du sein en 1956 alors que celui-ci n’avait que quatorze ans, a souvent été suggéré par les commentateurs, sans jamais être formellement validé par l’intéressé. Interrogé directement sur la question de savoir si certains vers de « Yesterday » pouvaient faire écho à cette perte précoce, McCartney a livré une réponse restée célèbre par sa prudence mesurée : « Je n’avais pas l’intention que ce soit le cas, mais… ça pourrait l’être. » Cette formule, ni confirmation ni démenti, illustre la lucidité avec laquelle McCartney aborde ses propres mécanismes de création : la possibilité d’une influence inconsciente, sans qu’elle relève d’une intention consciente au moment de l’écriture, demeure ouverte — et sans doute impossible à trancher définitivement, y compris par l’auteur lui-même.

John Lennon, de son côté, a porté sur le texte de « Yesterday » un regard plus critique, quoique empreint d’une réelle admiration pour la réussite globale du morceau. Dans un entretien accordé au magazine Playboy en 1980, quelques mois avant son assassinat, Lennon livre une analyse aussi honnête que nuancée : « Bien que les paroles ne débouchent sur aucun sens précis, ce sont de bons vers. Ils fonctionnent, vous voyez ce que je veux dire ? Ils sont bons, mais si vous lisez la chanson dans son ensemble, elle ne raconte rien de précis ; on ne sait pas ce qui s’est passé. Elle est partie et il aimerait que ce soit hier — c’est tout ce qu’on comprend —, mais ça ne se résout jamais vraiment. » Lennon conclut néanmoins par un hommage sans détour à la réussite de son partenaire de composition : « J’ai eu tellement d’éloges pour « Yesterday ». C’est la chanson de Paul, son bébé. Bravo. Magnifique — et je n’ai jamais souhaité l’avoir écrite. »

Cette absence de récit explicite, loin de nuire au texte, constitue sans doute l’une des clés de son succès universel : en refusant de fixer une anecdote précise, McCartney offre à chaque auditeur la possibilité de projeter sur la chanson sa propre expérience de la perte, qu’elle soit amoureuse, familiale ou simplement existentielle. « Yesterday » ne raconte, au fond, aucune histoire particulière — elle raconte l’expérience même du regret, dans ce qu’elle a de plus dépouillé et de plus universellement partageable.

« C’est la chanson de Paul, son bébé. Bravo. Magnifique — et je n’ai jamais souhaité l’avoir écrite. »

— John Lennon, Playboy, 1980

 

Réception critique : entre consécration et réticences

Si le grand public réserve à « Yesterday » un accueil quasi unanime, la réception critique s’avère plus contrastée, révélatrice des tensions esthétiques qui traversent alors la scène musicale des années 1960. Bob Dylan, figure de proue de la chanson à texte américaine et souvent érigé en contrepoint exigeant face à la pop britannique, aurait exprimé une franche réserve à l’égard du morceau, jugeant que l’on pouvait trouver, selon ses mots rapportés, « bien mieux » à la Bibliothèque du Congrès en matière d’écriture de chanson. Cette critique, venue d’un pair dont l’exigence littéraire fait référence, illustre les débats qui accompagnent, dès l’origine, la réception de « Yesterday » dans les cercles les plus attentifs à la dimension proprement poétique de l’écriture de chanson.

D’autres voix, à l’inverse, saluent d’emblée la modernité formelle du morceau — en particulier sa structure harmonique, jugée singulièrement originale pour une chanson populaire de l’époque. Le musicologue Alan W. Pollack, dans ses analyses désormais classiques du répertoire des Beatles, souligne le caractère atypique de la mélodie, qui s’ouvre sur un accord de fa majeur incomplet avant de glisser presque aussitôt vers le ton relatif mineur de ré mineur, créant une tension harmonique constante entre lumière et mélancolie. Autre singularité rarement relevée par le grand public : le couplet principal se déploie sur sept mesures, une longueur extrêmement inhabituelle dans la chanson populaire, généralement construite sur des structures de huit mesures ou des multiples de quatre. Le pont mélodique, lui, respecte la convention plus classique de huit mesures, créant un contraste de forme qui accentue la sensation de rupture et de retour propre au texte.

Le producteur George Martin lui-même reconnaîtra, avec le recul des années, avoir un temps envisagé de sortir la chanson sous le seul nom de Paul McCartney plutôt que sous celui des Beatles, tant l’identité sonore du morceau s’éloigne du registre collectif du groupe. Cette hésitation, révélée bien après les faits, illustre la difficulté qu’ont eue les Beatles eux-mêmes, dans l’instant, à mesurer la portée véritable de ce qu’ils venaient de produire — un morceau qui allait, en définitive, redéfinir les frontières mêmes de ce qu’un « disque des Beatles » pouvait être.

Un héritage toujours vivant

Six décennies après sa composition, « Yesterday » n’a rien perdu de son pouvoir d’évocation. Paul McCartney continue, aujourd’hui encore, de l’interpréter en concert, généralement en configuration acoustique solitaire, dans un geste de fidélité presque rituelle à l’esprit originel du morceau — celui d’un homme seul, une guitare à la main, face à un sentiment de perte qu’aucune orchestration ne saurait véritablement atténuer. Cette permanence scénique, rare pour un morceau vieux de plus d’un demi-siècle, témoigne de l’attachement profond que McCartney lui-même porte à cette composition, qu’il a lui-même qualifiée, dans plusieurs entretiens, de « probablement sa meilleure chanson » : « Je l’aime non seulement parce que ç’a été un grand succès, mais parce que c’est l’une des chansons les plus instinctives que j’aie jamais écrites. J’en étais tellement fier. J’avais le sentiment que c’était un air original — la chose la plus aboutie que j’aie jamais écrite. »

L’influence de « Yesterday » dépasse également très largement le strict cadre de son interprète originel. Le recours à un quatuor à cordes pour border une production pop, jusque-là cantonné aux marges de l’easy listening et de la variété orchestrale, devient après « Yesterday » une pratique courante et respectée au sein de la musique populaire — les Beatles eux-mêmes s’en resserviront dès l’année suivante pour « Eleanor Rigby », avec cette fois un octuor à cordes entièrement écrit par George Martin, sans aucune guitare. Le violoncelliste et arrangeur John Reed, du Hampton String Quartet, résumera cette rupture d’un mot : « « Yesterday » et « Eleanor Rigby » ont dit, en un seul mouvement, que les cordes pouvaient être « cool ». Certes, les cordes avaient déjà servi de simple ornement dans les arrangements bien avant cela, mais ce morceau les a fait entrer dans la culture même du rock et de la pop. »

Le catalogue des reprises, déjà considérable à la fin des années 1960, ne cesse depuis de s’enrichir, touchant des générations d’auditeurs qui n’ont pourtant jamais connu directement l’époque des Beatles. Utilisée au cinéma — notamment dans une version délibérément sirupeuse au sein du film « Il était une fois en Amérique » de Sergio Leone —, samplée, réarrangée, transposée dans des styles allant du jazz vocal à la musique symphonique, « Yesterday » continue de faire l’objet de nouvelles interprétations chaque année, confirmant sa place de référence absolue au sein du répertoire populaire mondial.

Conclusion

Il y a quelque chose d’assez vertigineux à mesurer le chemin parcouru par ce petit air né, presque malgré son auteur, dans le sommeil d’une chambre londonienne du printemps 1965. D’un rêve dont McCartney redoutait, dans les premières semaines, qu’il ne fût le vol inconscient d’une mélodie étrangère, à une chanson considérée aujourd’hui comme l’une des plus reprises et des plus diffusées de toute l’histoire de la musique enregistrée, « Yesterday » incarne à elle seule un paradoxe fondateur du génie de Paul McCartney : celui d’une simplicité mélodique si limpide qu’elle semble avoir toujours existé, quand elle n’est en réalité que le fruit d’un long et patient travail de dépouillement — des œufs brouillés du titre de travail jusqu’aux ouvertures d’un seul mot trouvées sur une route poussiéreuse de l’Algarve.

« Yesterday » demeure, plus qu’une simple chanson des Beatles, un jalon dans l’histoire même de la musique populaire : premier enregistrement solitaire du groupe, première incursion durable des cordes classiques dans l’univers du rock, et surtout, texte dont le refus obstiné de toute anecdote précise a permis à des générations entières d’auditeurs d’y projeter leur propre expérience du regret et de la perte. Soixante ans après sa composition, elle continue, chaque jour, quelque part dans le monde, d’être rejouée, réenregistrée, réinterprétée — preuve la plus tangible qui soit qu’une chanson née dans le sommeil d’un jeune homme de vingt-deux ans a fini par appartenir, tout entière, à la mémoire collective.

Foire aux questions

Qui a réellement composé « Yesterday » ?

La chanson est intégralement composée par Paul McCartney, mélodie et paroles, bien qu’elle soit officiellement créditée « Lennon-McCartney », conformément à l’accord de partage des crédits établi par les deux auteurs dès leurs débuts. John Lennon lui-même a toujours reconnu que « Yesterday » était, selon ses propres mots, « la chanson de Paul, son bébé ».

Pourquoi la chanson s’est-elle d’abord appelée « Scrambled Eggs » ?

En attendant de trouver des paroles définitives, McCartney a utilisé un texte provisoire absurde, commençant par « Scrambled eggs, oh my baby how I love your legs », simplement pour ne pas oublier la mélodie tant qu’il travaillait sur le texte final.

Pourquoi les autres Beatles ne jouent-ils pas sur l’enregistrement ?

Lors de la séance du 14 juin 1965, Ringo Starr a estimé qu’une batterie n’aurait pas de sens sur ce morceau, tandis que John Lennon et George Harrison n’ont trouvé aucune partie de guitare pertinente à y ajouter. George Martin a alors suggéré à McCartney de l’enregistrer seul, une proposition acceptée sans réticence par l’ensemble du groupe.

Pourquoi « Yesterday » n’est-elle pas sortie en single au Royaume-Uni en 1965 ?

Le label britannique Parlophone craignait qu’un titre aussi éloigné de l’image rock du groupe ne nuise à sa réputation auprès du public britannique. La chanson n’a finalement été éditée en single au Royaume-Uni qu’en 1976, après l’expiration du contrat liant les Beatles à EMI.

« Yesterday » est-elle vraiment la chanson la plus reprise de l’histoire ?

Selon le Guinness Book des records, « Yesterday » est bien la composition la plus reprise de l’histoire, avec un nombre de versions estimé selon les sources entre environ 1 600 et plus de 3 000. Il faut néanmoins la distinguer du record de la chanson la plus enregistrée toutes rééditions confondues, qui revient à « Summertime » de George Gershwin.

Les paroles de « Yesterday » évoquent-elles la mère de Paul McCartney ?

McCartney a toujours affirmé ne pas avoir eu l’intention d’évoquer la disparition de sa mère Mary, décédée en 1956 alors qu’il avait quatorze ans, mais il a reconnu à demi-mot qu’une influence inconsciente restait possible, sans jamais confirmer formellement ce lien.

Quand et où « Yesterday » a-t-elle été enregistrée ?

La piste de base (guitare et voix) a été enregistrée le 14 juin 1965 au studio deux d’Abbey Road, en seulement deux prises. Le quatuor à cordes et une nouvelle prise de chant ont été ajoutés lors d’une séance d’overdub le 17 juin 1965, dans le même studio.

Glossaire des entités nommées

Jane Asher — Actrice britannique, compagne de Paul McCartney entre 1963 et 1968, chez la famille de laquelle celui-ci composa la mélodie de « Yesterday » en 1965.

George Martin — Producteur historique des Beatles, surnommé le « cinquième Beatle », auteur avec McCartney de l’arrangement du quatuor à cordes de « Yesterday ».

Norman Smith — Ingénieur du son ayant assuré la prise de son de la plupart des sessions des Beatles jusqu’en 1965, y compris celles de « Yesterday ».

Bruce Welch — Guitariste du groupe britannique The Shadows, dans la villa portugaise duquel McCartney finalisa les paroles de « Yesterday » en mai 1965.

Cryptomnésie — Phénomène psychologique par lequel un souvenir refoulé ressurgit sans être reconnu comme tel, donnant l’illusion d’une pensée originale — crainte initiale de McCartney à l’égard de sa mélodie.

Take 2 — Deuxième et dernière prise de guitare-voix enregistrée par McCartney le 14 juin 1965, retenue comme piste de base du morceau.

Broadcast Music Incorporated (BMI) — Organisme américain de gestion des droits d’exécution publique, dont le classement de 1999 a établi « Yesterday » à la troisième place des chansons les plus diffusées du XXe siècle aux États-Unis.

Chris Farlowe — Chanteur britannique de rhythm and blues à qui « Yesterday » fut proposée en démo avant son enregistrement par les Beatles ; il la refusa, la jugeant trop douce pour son répertoire.

Epiphone Texan — Modèle de guitare acoustique utilisé par Paul McCartney lors de l’enregistrement de « Yesterday », accordé un ton plus bas que la normale.

Bibliographie

MILES, Barry, « Many Years From Now », Henry Holt and Company, 1997.

LEWISOHN, Mark, « The Complete Beatles Recording Sessions », Hamlyn, 1988.

The Beatles, « The Beatles Anthology », Chronicle Books, 2000.

SOUNES, Howard, « Fab: An Intimate Life of Paul McCartney », Da Capo Press, 2010.

CROSS, Craig, « The Beatles: Day-by-Day, Song-by-Song, Record-by-Record », iUniverse, 2005.

Entretien de John Lennon avec David Sheff, magazine Playboy, 1980.

The Beatles Bible, « Yesterday: song facts, recording info and more », beatlesbible.com.

The Paul McCartney Project, « Yesterday », the-paulmccartney-project.com.

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