Elvis Costello fête ce 25 août 2026 son 72e anniversaire. Derrière les lunettes épaisses, les costumes volontairement démodés et l’image de jeune homme en colère qui accompagna ses débuts se cache l’un des auteurs les plus cultivés, les plus prolifiques et les plus imprévisibles de la musique britannique. Punk par circonstance, mélodiste par vocation, amateur de country, de soul, de jazz et de musique classique, Costello a passé près d’un demi-siècle à refuser les frontières que l’industrie tentait de tracer autour de lui.
Pour les admirateurs des Beatles, son parcours comprend surtout un épisode essentiel : sa rencontre artistique avec Paul McCartney, en 1987. Pendant quelques semaines, les deux hommes reprirent la méthode autrefois employée par Lennon et McCartney, assis face à face avec leurs guitares. De ces séances naquit un corpus exceptionnel de chansons réparties sur plusieurs albums : Flowers in the Dirt, Spike, Mighty Like a Rose, Off the Ground et All This Useless Beauty.
Leur association ne fut ni un simple exercice nostalgique ni une tentative de reconstituer artificiellement Lennon-McCartney. Elle permit plutôt à McCartney de retrouver la stimulation d’un partenaire exigeant et à Costello de confronter son écriture savante à l’un des plus grands architectes de la chanson populaire. Près de quarante ans plus tard, leurs maquettes révèlent encore l’album à deux voix qu’ils auraient pu enregistrer.
Sommaire
De Declan MacManus à Elvis Costello
Elvis Costello naît sous le nom de Declan Patrick MacManus le 25 août 1954, à Londres. Sa famille appartient cependant profondément au monde de Liverpool et de la Mersey. Son père, Ross MacManus, originaire de Birkenhead, est chanteur et trompettiste dans l’orchestre de Joe Loss. Sa mère, Lillian, née à Liverpool, travaille notamment dans la vente de disques. Avant même de devenir musicien, le jeune Declan grandit donc au milieu des partitions, des démonstrations de chansons et des nouveautés que son père doit apprendre pour les interpréter avec son orchestre.
Les Beatles constituent l’un de ses premiers grands chocs musicaux. Costello a raconté que son attention pour les disques rapportés par son père changea en janvier 1963, lorsque Ross MacManus dut apprendre Please Please Me. Ce 45-tours fut également l’un des premiers disques possédés par le futur Elvis Costello. La relation qui s’établira plus tard avec McCartney ne sera donc pas seulement professionnelle : elle plonge ses racines dans l’enfance d’un garçon qui avait découvert la puissance de la chanson pop à travers les Beatles.
Après la séparation de ses parents, Declan s’installe avec sa mère à Liverpool en 1970. Il y absorbe une culture musicale déjà inscrite dans son histoire familiale, puis retourne à Londres. Il joue dans le groupe de pub rock Flip City tout en gagnant sa vie comme opérateur informatique, notamment chez Elizabeth Arden. Le personnage d’Elvis Costello apparaît lorsqu’il signe chez Stiff Records. Son nouveau nom, imaginé dans l’entourage du label, associe sans grande discrétion Elvis Presley au nom de scène précédemment employé par son père, Day Costello.
En 1977, My Aim Is True fait de cet employé de bureau un auteur reconnu. L’album est enregistré sous la direction de Nick Lowe dans le minuscule studio Pathway, avec des musiciens du groupe américain Clover. Quatre séances d’environ six heures suffisent à poser les bases d’un disque qui contient notamment Alison, (The Angels Wanna Wear My) Red Shoes et Less Than Zero. L’édition du 49e anniversaire annoncée pour octobre 2026 rappelle que Costello chantait presque toujours en direct et que les moyens disponibles étaient extrêmement réduits. L’urgence n’était pas une esthétique ajoutée après coup : elle résultait du temps compté et d’un budget microscopique. Le coffret annoncé par le site officiel rassemble 104 titres, dont 52 inédits.
Un musicien associé au punk, mais impossible à enfermer
Elvis Costello arrive au moment où le punk britannique pulvérise les habitudes de l’industrie. Il en possède la nervosité, l’insolence et le goût de la provocation, mais sa musique appartient à une histoire beaucoup plus vaste. Son écriture mélange les mélodies des Beatles et des Kinks, la concision de Buddy Holly, le vocabulaire de la soul, la narration de la country et l’acidité de Bob Dylan.
Avec les Attractions — Steve Nieve aux claviers, Bruce Thomas à la basse et Pete Thomas à la batterie —, il enregistre une série d’albums qui compte parmi les plus impressionnantes de la fin des années 1970 : This Year’s Model en 1978, Armed Forces en 1979 et Get Happy!! en 1980. Pump It Up, Radio Radio, Accidents Will Happen ou Oliver’s Army transforment la rancœur, la jalousie, la violence politique et les contradictions morales en chansons pop d’une efficacité redoutable.
Mais Costello se méfie rapidement de la répétition. Get Happy!! se tourne vers la soul américaine, Almost Blue vers la country de Nashville, tandis qu’Imperial Bedroom, produit par l’ancien ingénieur des Beatles Geoff Emerick, explore en 1982 une écriture plus sophistiquée et des arrangements proches de la pop orchestrale. Punch the Clock, King of America et Blood & Chocolate confirment ensuite qu’il peut passer d’un grand arrangement de cuivres à une ballade dépouillée ou à un rock volontairement brutal.
Cette mobilité explique pourquoi le terme « new wave » ne suffit pas à le définir. Le Rock & Roll Hall of Fame, qui a intronisé Elvis Costello and the Attractions en 2003, souligne qu’il n’a jamais utilisé ses qualités d’auteur comme prétexte pour se répéter et qu’il a expérimenté « du punk jusqu’à l’opéra ». L’institution le présente comme l’un des auteurs les plus constants de sa génération.
1987 : Paul McCartney cherche de nouveau un partenaire
Lorsque Paul McCartney envisage un nouvel album en 1987, il traverse une période de remise en question. Tug of War avait bénéficié en 1982 d’un accueil particulièrement favorable, mais Pipes of Peace, Give My Regards to Broad Street et surtout Press to Play n’avaient pas suscité le même enthousiasme critique. McCartney ne manque évidemment pas de chansons. Il cherche cependant une opposition, un regard extérieur et cette forme de compétition amicale qui avait nourri son travail avec John Lennon.
Son manager lui suggère Elvis Costello. Le choix possède une certaine logique. Costello est un admirateur déclaré des Beatles, mais il a déjà suffisamment affirmé sa personnalité pour ne pas se comporter comme un disciple intimidé. Il partage avec McCartney une sensibilité issue de Liverpool, une connaissance encyclopédique de la chanson populaire et un goût pour les constructions mélodiques immédiatement mémorisables.
Costello sait toutefois qu’il doit maintenir à distance le fan qu’il demeure. Évoquant leur première rencontre, il résumera plus tard son état d’esprit avec humour : « L’important était de ne pas arriver en culottes courtes, avec ma carte du fan-club dépassant de la poche. » Il reconnaissait néanmoins qu’il lui arrivait de lever les yeux et de penser soudain : « Bon sang, c’est vraiment lui ! » Les deux musiciens sont revenus sur cette relation dans un entretien accordé à l’Associated Press en 2017.
La méthode Lennon-McCartney retrouvée à Hog Hill Mill
Les séances se déroulent principalement à Hog Hill Mill, le studio de McCartney dans l’East Sussex. Paul et Elvis s’installent dans une pièce située au-dessus du studio, chacun avec une guitare acoustique. McCartney, gaucher, se place face à Costello, droitier. La disposition lui rappelle celle qu’il adoptait avec Lennon dans les maisons familiales de Liverpool ou dans les chambres d’hôtel des Beatles.
« Nous faisions pratiquement ce que John et moi avions fait : inventer une chanson par jour », expliquera McCartney. Son témoignage est accompagné de photographies prises pendant les séances par Linda McCartney.
La proximité du studio joue un rôle déterminant. Dès qu’une chanson semble achevée, les deux hommes descendent l’enregistrer, généralement avec leurs guitares et leurs voix. McCartney se souvient que, cinq minutes après avoir terminé un morceau, ils pouvaient déjà en avoir fixé la première interprétation. Il attribue à cette rapidité l’immédiateté exceptionnelle des maquettes.
La référence à Lennon doit cependant être maniée avec précaution. Costello n’est pas recruté pour imiter John, même si sa voix mordante, son ironie et ses lunettes rendent le rapprochement tentant. McCartney reprend surtout un dispositif de travail : deux auteurs se surveillent, complètent leurs phrases, refusent les solutions trop faciles et apportent chacun des fragments que l’autre peut transformer.
Deux « Mac » aux qualités complémentaires
La signature officielle associe Paul McCartney à Declan MacManus, le véritable nom d’Elvis Costello. Cette proximité patronymique a parfois valu au tandem le surnom informel de « McCartney-MacManus » ou de « Double Mac ». Leur complémentarité dépasse pourtant ce joli hasard.
McCartney apporte une science presque instinctive du mouvement harmonique. Il sait simplifier une structure, trouver un pont qui relance la mélodie ou transformer une phrase en refrain. Costello arrive avec des textes plus denses, des images ambiguës et des personnages souvent peu fiables. Il pousse également McCartney vers cette part d’ombre que son image publique de mélodiste solaire a parfois dissimulée.
L’apport n’est pas aussi mécanique qu’un partage entre « musique de Paul » et « paroles d’Elvis ». Tous deux interviennent dans chaque domaine. Les rôles changent d’une chanson à l’autre et parfois au cours d’un même couplet. McCartney peut demander à Costello d’être moins cryptique ; Costello peut empêcher McCartney de résoudre trop rapidement une situation dramatique. Leurs meilleures compositions reposent précisément sur cette impossibilité de déterminer où s’arrête l’un et où commence l’autre.
Costello accomplit également un geste symbolique en demandant à McCartney de ressortir sa basse Höfner. Paul l’avait pratiquement remisée, estimant avoir dépassé cet instrument trop associé aux Beatles. Il recommence à la jouer pendant les séances et ne l’abandonnera plus. « Elvis m’a encouragé à la ressortir », reconnaîtra-t-il en 2017. Le site officiel de Costello rappelle cet épisode dans sa présentation de Flowers in the Dirt.
« Back on My Feet » : le premier signal public
La première chanson publiée sous la signature McCartney-MacManus est Back on My Feet, placée en 1987 sur la face B de Once Upon a Long Ago. Le morceau avait été largement amorcé par McCartney avant leur rencontre. Costello intervient principalement sur le texte, qu’il aide à transformer en une succession d’images presque cinématographiques autour d’un marginal observé avec un mélange de compassion et de distance.
Cette publication passe relativement inaperçue, mais elle constitue un premier indice. McCartney accepte de nouveau qu’un auteur extérieur entre dans son atelier et modifie ses mots. Pour Costello, voir son nom associé à celui de McCartney sur l’étiquette du disque représente un moment difficile à considérer avec détachement.
« Veronica » : la douleur intime transformée en chanson pop
Veronica constitue le plus grand succès américain d’Elvis Costello. La chanson est inspirée par sa grand-mère, Mabel Josephine Jackson, dont l’un des prénoms de confirmation était Veronica. Atteinte de troubles de la mémoire, elle semblait parfois disparaître derrière la maladie avant de retrouver de brefs instants de lucidité.
Costello avait déjà le sujet, une partie du texte et les bases de la chanson. McCartney donne davantage de forme au pont, resserre certaines phrases et aide la mélodie à progresser avec plus de clarté. Le résultat possède une qualité remarquable : la musique reste lumineuse sans nier la gravité de la démence. La chanson ne réduit pas son personnage à la maladie ; elle tente de retrouver la jeune femme encore présente derrière le visage âgé.
McCartney joue lui-même de la basse Höfner sur l’enregistrement publié dans Spike en 1989. Costello se souvient de son arrivée en studio avec l’instrument. Ses notes de pochette décrivent Veronica comme la première d’un ensemble de douze compositions communes.
Le single atteint la 19e place du Billboard Hot 100, ce qui en fait le plus important succès de Costello aux États-Unis. Au Royaume-Uni, il se classe 31e. Les archives de Billboard confirment son sommet américain, tandis que l’Official Charts Company conserve son parcours britannique.
« My Brave Face » : le retour du McCartney “beatlesien”
Avec My Brave Face, les rôles semblent s’inverser. Cette fois, Costello aide McCartney à retrouver une forme de pop concise et nerveuse dont les harmonies rappellent ouvertement les Beatles. Paul reconnaîtra que son partenaire orientait le morceau dans une direction « Beatle-ish », ce qui ne lui déplaisait nullement.
Sous son apparente légèreté, le texte raconte pourtant l’effondrement d’un homme abandonné. Le personnage prétend profiter de sa nouvelle liberté, mais son quotidien se désagrège dès qu’il se retrouve seul. Costello encourage ici le contraste entre une musique énergique et une situation profondément mélancolique.
La version définitive ouvre Flowers in the Dirt. Costello ne joue pas sur le master publié, même s’il demeure très présent dans l’ADN du morceau ; Linda McCartney participe aux chœurs. Le single atteint la 18e place au Royaume-Uni et la 25e aux États-Unis. L’Official Charts Company détaille son classement britannique.
My Brave Face joue par ailleurs un rôle stratégique. McCartney prépare sa première grande tournée mondiale depuis les années Wings et souhaite disposer de nouvelles chansons suffisamment solides pour tenir aux côtés de son catalogue historique. Le morceau devient progressivement l’un des temps forts des concerts de 1989 et 1990.
« You Want Her Too » : un véritable duel vocal
Parmi les quatre compositions communes retenues pour Flowers in the Dirt, You Want Her Too est celle qui exploite le plus directement la présence des deux auteurs. McCartney et Costello y interprètent deux hommes revendiquant la même femme. La chanson avance comme une querelle théâtrale dans laquelle chaque voix corrige ou contredit l’autre.
Le procédé rappelle certains dialogues comiques du music-hall, mais l’arrangement et l’agressivité des échanges empêchent le morceau de devenir une simple fantaisie rétro. Costello n’est plus seulement le coauteur invisible : son timbre constitue la résistance dont la voix plus ronde de McCartney a besoin. C’est probablement l’enregistrement publié qui donne l’idée la plus immédiate de ce qu’aurait pu devenir un véritable album en duo.
« Don’t Be Careless Love » : l’angoisse derrière la chanson d’amour
Don’t Be Careless Love explore un territoire plus trouble. Le narrateur, incapable de dormir, imagine que la personne aimée se trouve en danger. Son inquiétude devient progressivement obsessionnelle, presque hallucinée. Les changements d’accords et les ruptures de dynamique traduisent cette instabilité psychologique.
Le morceau illustre parfaitement ce que Costello pouvait apporter à McCartney : non pas une noirceur artificiellement ajoutée, mais la possibilité de laisser une situation sans résolution rassurante. La production très marquée par la fin des années 1980 a parfois divisé les auditeurs. La maquette acoustique permet de mieux entendre la précision de la construction et le dialogue entre les deux voix.
« That Day Is Done » : des fleurs jetées sur la terre
That Day Is Done est l’une des œuvres les plus profondes du tandem. Costello craignait de ne pas pouvoir assister aux funérailles de sa grand-mère. À partir de cette angoisse, les deux auteurs imaginent un narrateur s’exprimant comme s’il observait ses propres obsèques depuis l’au-delà.
McCartney expliquera que l’histoire appartenait d’abord à Costello, mais qu’il avait pu éprouver suffisamment d’empathie pour se l’approprier. L’image des fleurs répandues dans la terre donnera finalement son titre à l’album Flowers in the Dirt. Costello et McCartney ont confirmé ensemble l’origine funèbre du morceau.
La version publiée adopte une ampleur presque gospel. Pourtant, là encore, la maquette dépouillée conserve une fragilité particulière. On n’y entend pas deux vedettes cherchant à imposer leur prestige, mais deux auteurs suivant une histoire jusqu’à son point le plus douloureux.
Douze chansons ou quinze ? Le décompte des archives
Les sources ne donnent pas toujours le même nombre de compositions McCartney-MacManus. Costello a longtemps parlé de douze chansons, correspondant au noyau principal de leur collaboration. Lors de la réédition de Flowers in the Dirt en 2017, l’Associated Press évoquait environ quinze titres. Cette différence vient de la manière d’intégrer les chansons déjà amorcées et les maquettes longtemps restées inédites.
En rassemblant toutes les compositions officiellement créditées à McCartney et MacManus, on obtient quinze titres : Back on My Feet, Veronica, Pads, Paws and Claws, My Brave Face, You Want Her Too, Don’t Be Careless Love, That Day Is Done, So Like Candy, Playboy to a Man, The Lovers That Never Were, Mistress and Maid, Shallow Grave, Tommy’s Coming Home, Twenty Fine Fingers et I Don’t Want to Confess.
Quatre paraissent sur Flowers in the Dirt en 1989. Costello conserve Veronica et Pads, Paws and Claws pour Spike. Il reprend ensuite So Like Candy et Playboy to a Man sur Mighty Like a Rose en 1991. Dans ses propres notes, il estime que les meilleures versions étaient les maquettes vocales enregistrées avec McCartney immédiatement après leur composition. Costello décrit également comment il réclama ces deux chansons avec l’accord de Paul.
McCartney utilise Mistress and Maid et The Lovers That Never Were sur Off the Ground en 1993. Son site officiel confirme la présence de ces deux collaborations. Costello publie finalement Shallow Grave sur All This Useless Beauty en 1996. Tommy’s Coming Home, Twenty Fine Fingers et I Don’t Want to Confess devront attendre les archives pour bénéficier d’une publication officielle.
Les chansons que chacun a transformées de son côté
La dispersion du répertoire offre une expérience fascinante. Les chansons n’appartiennent pas stylistiquement à un seul auteur : elles changent de nature selon celui qui les interprète.
La version de The Lovers That Never Were enregistrée par McCartney pour Off the Ground déploie une puissance dramatique presque excessive, avec une voix poussée vers les hauteurs. La maquette avec Costello est plus mobile et plus intime. Elle laisse entendre les deux auteurs s’encourager au lieu de présenter le morceau comme une grande ballade achevée.
Mistress and Maid, inspirée par une scène domestique, décrit une épouse progressivement réduite au rôle de servante par un mari indifférent. Costello apporte son goût du portrait cruel ; McCartney trouve une mélodie faussement légère qui rend la situation plus amère encore.
So Like Candy devient, entre les mains de Costello, une lente élégie chargée de regrets. Playboy to a Man prend au contraire la forme d’un morceau volontairement grotesque et instable. Ces versions montrent que Costello n’a jamais considéré les chansons communes comme des objets sacrés. Il les démonte, modifie leur climat et les adapte à ses propres albums.
L’album McCartney-Costello qui n’a jamais existé
En écoutant les maquettes, une question devient inévitable : pourquoi McCartney et Costello n’ont-ils pas enregistré un album entier en duo ?
À l’origine, les séances doivent alimenter le prochain disque de McCartney, et non créer un groupe permanent. Paul souhaite également conserver plusieurs chansons écrites seul pour Flowers in the Dirt. Les deux hommes réalisent néanmoins des versions avec un groupe en 1988, mais une partie de la spontanéité des premières prises disparaît au cours du processus.
McCartney l’a reconnu : certaines maquettes possèdent un groove et une fraîcheur que les versions produites n’ont pas retrouvés. Costello partage ce sentiment. Les deux voix acoustiques contiennent des hésitations, des rires et des accents de la Mersey que les arrangements plus élaborés ont parfois lissés.
La réédition de Flowers in the Dirt publiée en 2017 rend enfin ce laboratoire largement accessible. Un disque réunit neuf maquettes originales ; un autre présente les versions travaillées avec un groupe. Trois enregistrements supplémentaires — I Don’t Want to Confess, Shallow Grave et Mistress and Maid — sont également révélés sous la forme de maquettes sur cassette. Le détail complet figure dans l’annonce officielle de la réédition.
McCartney qualifie ces prises de chansons « à peine sorties de la poêle ». L’expression est juste : elles capturent le moment où les auteurs ne connaissent pas encore parfaitement leur propre composition. Ce défaut apparent constitue leur force. Elles ne documentent pas seulement le résultat, mais la joie de découvrir qu’une chanson vient de naître.
L’album commun n’a donc jamais été achevé, mais son squelette existe. En réorganisant les maquettes, les titres de Flowers in the Dirt, ceux de Spike, Mighty Like a Rose et Off the Ground, il est possible de reconstituer un remarquable disque imaginaire McCartney-MacManus.
Une relation prolongée sur scène
La fin des séances n’a pas mis un terme à l’amitié entre les deux hommes. En mars 1995, ils se retrouvent lors d’un concert au Royal College of Music et interprètent notamment One After 909 ainsi que Mistress and Maid. En 1999, Costello participe au concert organisé au Royal Albert Hall en mémoire de Linda McCartney, aux côtés de Paul, Chrissie Hynde, George Michael, Neil Finn et plusieurs autres artistes. Les archives du Royal Albert Hall conservent la distribution de cette soirée du 10 avril 1999.
En juin 2010, lorsqu’un concert est organisé à la Maison-Blanche pour la remise du Gershwin Prize à McCartney, Costello choisit d’interpréter Penny Lane. Le geste est particulièrement personnel : la chanson renvoie à Liverpool, aux Beatles de son enfance et à l’auteur devenu son partenaire. La prestation demeure disponible dans les archives de la présidence Obama.
Le lien est réapparu de manière spectaculaire en mai 2026, lors de la dernière émission du Late Show with Stephen Colbert. Costello interprète d’abord Jump Up avec Stephen Colbert, Jon Batiste et Louis Cato. McCartney les rejoint ensuite pour Hello, Goodbye, sur la scène de l’Ed Sullivan Theater où les Beatles avaient effectué leurs débuts télévisés américains en février 1964. Le site officiel de Costello a relaté cette réunion du 22 mai 2026.
Costello après McCartney : l’art de ne jamais choisir un seul chemin
Réduire Elvis Costello à son association avec McCartney serait pourtant méconnaître l’essentiel de son œuvre. À partir des années 1990, il multiplie les projets qui auraient pu appartenir à plusieurs carrières différentes.
Avec le Brodsky Quartet, il conçoit The Juliet Letters en 1993, cycle de chansons inspiré par différentes formes de correspondances. Il retrouve les Attractions pour Brutal Youth puis All This Useless Beauty. Avec Burt Bacharach, il élabore Painted from Memory en 1998, sommet de pop orchestrale où la complexité harmonique sert des histoires de séparations et de souvenirs. Leur chanson I Still Have That Other Girl reçoit un Grammy.
Costello travaille ensuite avec Anne Sofie von Otter, Allen Toussaint, le guitariste Bill Frisell, le compositeur Richard Harvey, le Brodsky Quartet, The Roots et de nombreux musiciens de jazz, de country ou de musique classique. The River in Reverse, enregistré avec Allen Toussaint après l’ouragan Katrina, transforme leur collaboration en réflexion sur La Nouvelle-Orléans et l’abandon politique de la ville. Wise Up Ghost, conçu avec The Roots, démontre qu’il peut intégrer ses anciennes chansons à une architecture rythmique contemporaine sans les réduire à de simples échantillons nostalgiques.
Avec les Imposters, groupe construit autour de Steve Nieve et Pete Thomas, il retrouve une énergie plus directement rock. Look Now reçoit en 2020 le Grammy du meilleur album de pop vocale traditionnelle. The Boy Named If, publié en 2022, est nommé dans la catégorie du meilleur album rock. Au total, la Recording Academy recense une victoire et quinze nominations sous son nom. Son palmarès officiel reflète l’étendue des catégories abordées.
À 72 ans, un passé toujours remis en mouvement
Elvis Costello atteint ses 72 ans sans avoir transformé son catalogue en musée. Sa tournée Radio Soul! revisite actuellement les chansons écrites entre My Aim Is True et Blood & Chocolate, mais avec les Imposters et Charlie Sexton. Costello insiste sur le fait que ce groupe n’est « le tribute band de personne » : les anciens morceaux doivent être ramenés dans le présent, et non reproduits comme des objets figés. La tournée se poursuit en septembre 2026 en Amérique du Nord.
Le 2 octobre 2026 paraîtra également une imposante édition du 49e anniversaire de My Aim Is True. Costello a volontairement devancé le rituel du cinquantenaire, dont l’idée lui paraissait trop cérémonieuse. Le coffret doit montrer comment Declan MacManus, opérateur informatique et auteur refusé par les maisons de disques, est progressivement devenu Elvis Costello.
Son travail avec Paul McCartney occupe une place comparable dans cette histoire : celle d’un processus plutôt que d’un monument. Costello n’a pas simplement offert quelques paroles acérées à un ancien Beatle. Il a replacé McCartney dans une situation de création à deux, lui a rappelé le plaisir de défendre une idée face à un autre auteur et l’a encouragé à réutiliser sans gêne certains éléments de son identité musicale — jusqu’à sa vieille basse Höfner.
McCartney, en retour, a donné à Costello un partenaire capable de discipliner ses textes sans les appauvrir, de rendre ses mélodies plus directes et de transformer l’histoire intime de sa grand-mère en son plus grand succès américain. Leur collaboration fut brève, mais suffisamment féconde pour alimenter cinq albums et laisser derrière elle un disque fantôme.
À 72 ans, Elvis Costello reste ainsi bien davantage qu’un ancien représentant de la new wave ou qu’un brillant admirateur des Beatles. Il appartient à cette catégorie plus rare d’artistes pour lesquels la chanson populaire demeure un terrain d’enquête permanent. Et lorsqu’il s’assit face à Paul McCartney en 1987, guitare en main, il ne chercha pas à prendre la place de John Lennon. Il rappela simplement à McCartney ce que l’écriture peut gagner lorsqu’un autre grand auteur se trouve de l’autre côté de la table.














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