En 1992, pendant qu’il réenregistrait « This Guitar (Can’t Keep From Crying) » avec Dave Stewart, George Harrison a été interrogé par Bob Geldof sur « Around the World » de Neil Young. Sa réponse — il n’est pas fan, il ne peut pas supporter ce titre — circule aujourd’hui avec trois erreurs factuelles greffées dessus. Enquête complète : la chanson n’est pas sur Dark Horse mais sur Extra Texture, « Around the World » n’est pas une rareté live mais une plage de l’album Life (1987), et Harrison n’a pas pu la voir jouée sur scène. Avec le récit de « Bobfest » du 16 octobre 1992, l’analyse de deux écoles de guitare opposées, et la dette jamais démentie de Neil Young envers les Beatles.
Il existe une version courte de cette histoire, celle que tout le monde récite : cinq géants du rock se retrouvent par hasard dans un garage de Malibu, écrivent une chanson en une journée, s’amusent tellement qu’ils en font un album, se rebaptisent frères Wilbury et vendent des millions de disques. Tout y est vrai, […]
De « Wah-Wah » (1970) à « Marwa Blues » (2002) : 15 chansons pour traverser 31 ans de carrière solo de George Harrison. Enregistrements, classements, le procès My Sweet Lord et correctifs factuels.
Il y a toujours eu chez George Harrison une manière de se tenir légèrement à l’écart de sa propre légende. Même lorsqu’il écrivait des chansons immortelles, même lorsqu’il remplissait les stades avec les Beatles, même lorsqu’il publiait All Things Must Pass comme on ouvre enfin les vannes d’une vie trop longtemps contenue, George semblait déjà regarder ailleurs. C’est précisément ce qui rend cette nouvelle salve japonaise si troublante : treize albums réédités en SHM-CD, avec pochettes mini-LP, livrets, traductions et ce soin presque liturgique que le Japon réserve aux grands objets musicaux. Le prétexte est double — les soixante ans de la venue des Beatles au Budokan en 1966, les trente-cinq ans de la tournée japonaise de George avec Eric Clapton en 1991 — mais l’enjeu dépasse largement la commémoration. De All Things Must Pass à Brainwashed, de Cloud Nine aux Traveling Wilburys, de la prière pop au retrait tropical, c’est toute une vie de passages que ces rééditions permettent de traverser à nouveau. Non pas le parcours lisse d’un ancien Beatle enfin réhabilité, mais le chemin plus cabossé, plus attachant, d’un musicien qui a cherché la lumière dans les marges, les guitares slide, les silences et les contradictions.
Il y a des artistes qui ne disparaissent jamais tout à fait, parce qu’ils continuent de hanter les chansons des autres. Roy Orbison est de ceux-là. À l’occasion de ce qui aurait été son 90e anniversaire, on mesure mieux ce que le Big O représente dans l’histoire du rock : non pas seulement un chanteur immense, auteur d’une poignée de classiques inusables, mais un trait d’union entre deux mondes. D’un côté, les Beatles de 1963, encore conquérants mais pas tout à fait intouchables, qui découvrent sur scène un géant américain dont la voix suffit à mettre une salle à genoux. De l’autre, George Harrison en 1988, devenu ancien Beatle, qui retrouve en Orbison un héros de jeunesse, un pair, puis un compagnon d’aventure au sein des Traveling Wilburys. Entre ces deux moments, c’est toute une histoire du rock qui se dessine : celle d’un artiste immobile en apparence, mais capable de traverser les époques, d’impressionner Lennon, de marquer McCartney, puis de donner une âme singulière au supergroupe le plus attachant de la fin des années 80. Des premiers élans de Liverpool à la fraternité Wilbury, Roy Orbison n’a jamais été un simple témoin. Il a changé l’air de la pièce.
Il y a des chansons que l’histoire officielle du rock laisse volontiers au second rang. Non qu’elles soient mineures, mais parce qu’elles n’ont ni l’éclat des grands tubes ni la solennité des morceaux aussitôt sanctifiés. Chez les Traveling Wilburys, Poor House appartient à cette catégorie trompeuse. Coincée entre les sommets les plus cités du groupe, elle pourrait passer pour une simple fantaisie de Vol. 3. Ce serait ne rien comprendre à ce qu’elle contient. Car dans cette chanson écrite à la toute fin d’une séance, presque sur le pas de la porte, se loge peut-être la vérité la plus nette du projet Wilbury : celle d’un supergroupe qui cessait d’en être un dès lors qu’il jouait. Tom Petty et Jeff Lynne y retrouvent l’évidence mélodique qui faisait leur force commune, George Harrison y maintient ce climat de camaraderie sans lequel rien de tout cela n’aurait existé, et l’ensemble avance avec une légèreté de country-rock qui dissimule une science immense. Modeste en apparence, Poor House capte ce que tant de disques perdent à force de contrôle : l’instant encore chaud, l’amitié en mouvement, la joie de jouer avant même de penser à la postérité. C’est sans doute pour cela que cette chanson discrète finit par dire davantage que bien des classiques.
On a longtemps raconté les Beatles comme un face-à-face Lennon/McCartney, avec George Harrison relégué au rôle du Quiet Beatle. Pourtant, le temps a fait son œuvre : ses chansons ont quitté la vitrine du “troisième” pour devenir des standards que les autres s’approprient. Car une reprise n’est pas un salut poli : c’est une mise à l’épreuve. On prend un morceau, on le démonte, on le recoud ailleurs — et s’il tient, c’est qu’il était grand. De Frank Sinatra posant Something dans la galerie des grands standards au Concert for George où Clapton, McCartney, Tom Petty et Billy Preston transforment l’hommage en fraternité, en passant par la ferveur soul de My Sweet Lord, la psychédélie sans frein de It’s All Too Much ou la lumière grave de Here Comes the Sun chez Nina Simone, ces dix versions racontent toutes la même histoire : Harrison écrivait “ouvert”, avec une solidité invisible. Voici dix reprises majeures pour entendre autrement un compositeur qui consolait sans endormir, éclairait sans prêcher, et qui continue — paradoxalement — à faire parler les autres.
On a longtemps vu Jeff Lynne comme un homme derrière la vitre, celui qui règle les niveaux pendant que les autres prennent la pose. Erreur : Lynne est un auteur de première grandeur, un bâtisseur qui a fait du studio un instrument et de la précision une forme de chaleur. De l’épopée Electric Light Orchestra — cordes au premier plan, chœurs empilés, refrains solaires — à ses coups de tournevis pour George Harrison sur Cloud Nine, pour Tom Petty sur Full Moon Fever ou pour Roy Orbison sur Mystery Girl, il a imposé une griffe instantanément reconnaissable : brillance, netteté, et cette façon de faire sonner une chanson comme un classique dès la première écoute. Mais c’est dans l’univers Beatles que son nom prend une saveur particulière : au milieu des années 1990, il se retrouve aux manettes de l’impossible, en aidant Paul, George et Ringo à donner chair à Free as a Bird et Real Love à partir des démos de Lennon. Entre admiration, méthode et contrôle, portrait d’un homme-orchestre qui préfère l’ombre… parce que c’est là que la musique parle le mieux.
Le 8 août 1989, George Harrison glisse “Cheer Down” dans le monde comme on dépose une phrase de réconfort sur une table : sans grand geste, sans tapage, mais avec cette précision qui touche juste. Écrite d’abord pour Eric Clapton, puis récupérée par Harrison quand Michael Kamen et Dick Donner la choisissent pour clore Lethal Weapon 2, la chanson raconte à sa manière le pouvoir des détours : un morceau né dans l’amitié, devenu générique de fin, puis refuge personnel. Avec Tom Petty au texte et Jeff Lynne à la production, Harrison trouve l’équilibre parfait entre brillance contrôlée et mélancolie tenue : guitares nettes, groove mid-tempo, et cette voix qui n’impose rien mais insiste doucement. Autour de lui, une petite constellation de musiciens — Ian Paice, Ray Cooper, compagnons de route — sert la chanson sans la surligner. Et quand “Cheer Down” revient sur scène au Japon en 1991, avec Clapton enfin dans la boucle, on comprend que ce single discret n’est pas un à-côté : c’est un art de tenir, de respirer, de “cheer down” pour ne pas céder. Retour sur une chanson humble, mais essentielle, dans la dernière grande période de maturité de Harrison.
Trois mots sur un carton, et tout bascule : Handle With Care. Au printemps 1988, dans le garage-studio de Bob Dylan, George Harrison ne cherche qu’un titre “en plus” pour un format de single européen. Rien de plus prosaïque. Sauf qu’autour de lui traînent Jeff Lynne, Roy Orbison, Tom Petty… et Dylan lui-même. Cinq géants, un après-midi sans plan marketing, et une évidence pop qui surgit comme un sourire : un refrain immédiat, des harmonies qui s’emboîtent, des voix qui se relaient sans lutte pour le micro. Très vite, la chanson pose un problème délicieux : elle est trop bonne pour rester une simple face B. Le label s’affole, Harrison garde la cassette dans sa poche, l’écoute en boucle, et l’accident heureux devient un projet : les Traveling Wilburys. Derrière les pseudonymes absurdes et le second degré, Handle With Care raconte autre chose : la fraternité contre le cynisme, la pop mature sans lourdeur, et l’un des derniers grands moments de fraîcheur du Quiet Beatle, chef d’orchestre discret d’une utopie de studio.












