Il y a des phrases qui, prononcées par n’importe quelle vieille gloire du rock, sonneraient comme un banal exercice d’autocélébration. Et puis il y a celles de Ringo Starr. Quand le plus célèbre batteur de l’histoire de la pop affirme qu’il est « un bon batteur » et que sa manière de jouer relève d’un « don de Dieu », il ne cherche ni à gonfler sa légende ni à corriger son image. Il remet simplement les choses à leur place. Car derrière le sourire, l’humour sec et la décontraction proverbiale du Beatle le plus sous-estimé se cache un musicien immense, dont l’art du groove, du placement et de la narration rythmique a changé la musique populaire. À 85 ans, au moment de publier Long Long Road, nouveau disque nourri d’Americana et de complicité avec T Bone Burnett, Ringo parle encore de musique comme d’une chose vivante, mystérieuse, presque spirituelle. Et cette petite phrase, en apparence anodine, devient alors une formidable porte d’entrée pour relire toute son œuvre : sa science de la simplicité, son rôle décisif dans l’équilibre des Beatles, sa capacité unique à faire respirer une chanson sans jamais l’écraser. Autrement dit, tout ce qu’on a trop souvent oublié de voir chez lui.
Pendant des décennies, l’histoire a été racontée de travers, comme si Paul McCartney avait, en un geste sec, mis fin aux Beatles le 10 avril 1970. La réalité est à la fois plus lente, plus trouble et infiniment plus triste. Ce jour-là, Paul ne grimpe sur aucune tribune, ne signe aucun acte de décès solennel, ne prononce aucun adieu théâtral. Il laisse simplement partir un questionnaire promotionnel accompagnant son premier album solo, McCartney, et quelques réponses suffisent à faire comprendre au monde que la grande fiction d’un groupe encore vivant ne tient plus. Mais pour saisir la portée de cette date, il faut remonter bien plus loin : à l’arrêt des tournées, à la mort de Brian Epstein, au chaos d’Apple, aux tensions du White Album, à la montée en puissance de George Harrison, à la guerre autour d’Allen Klein, au départ privé de John Lennon en septembre 1969, puis à l’exaspération de Paul face à une machine qui lui échappe. Le 10 avril 1970 n’est donc pas le jour où les Beatles meurent réellement. C’est celui où leur mort cesse d’être cachée. Et c’est précisément ce qui rend cet épisode si fascinant : il ne raconte pas la fin brutale d’un groupe, mais le moment où une légende, déjà disloquée de l’intérieur, devient soudain impossible à maquiller.
Il y a des artistes qui passent leur vie à fuir leur point de départ, comme si les débuts n’étaient qu’un brouillon embarrassant qu’il faudrait laisser derrière soi. Et puis il y a Paul McCartney, qui n’a jamais cessé de revenir aux lieux où tout s’est joué, non par nostalgie de carte postale, mais parce qu’il sait que les grandes histoires naissent presque toujours dans des rues ordinaires. À Liverpool, les adresses qu’il aime montrer à ses proches ne relèvent pas du simple pèlerinage beatlesien : elles dessinent une véritable géographie sentimentale. Forthlin Road, le Liverpool Institute devenu LIPA, le site du Wilson Hall à Garston, Mendips, les maisons de George Harrison et de Ringo Starr… autant d’endroits modestes, rugueux parfois, où s’invente pourtant une secousse appelée à changer la musique populaire. Ce que Paul désigne ici, ce ne sont pas des reliques, mais des points de départ. Des maisons, des écoles, des salles, des quartiers qui racontent les Beatles avant la légende, quand ils n’étaient encore que des garçons de Liverpool avec des rêves trop grands pour leurs rues. Et c’est précisément ce retour aux sources que semble prolonger aujourd’hui The Boys of Dungeon Lane, album d’une mémoire restée intensément vivante.
Le 9 avril 1969, les Beatles montent à bord d’un bateau sur la Tamise pour une séance photo qui, sur le moment, ne devait être qu’un contre-feu élégant aux rumeurs de séparation. Apple veut des images rassurantes, Bruce McBroom est chargé de capter quatre hommes encore capables d’incarner une unité, et tout semble pensé pour produire un récit simple : le groupe est toujours là. Pourtant, avec le recul, le Voyage of the Fritz vaut bien davantage qu’un simple exercice de communication. Ces clichés ont la grâce trouble des images prises à l’instant précis où une légende tient encore debout, alors même que ses fondations commencent à se fissurer. On y voit John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr poser, plaisanter, embarquer, dériver, comme s’ils savaient encore très bien comment être les Beatles sans pouvoir tout à fait redevenir ce qu’ils avaient été. C’est ce mélange de naturel, de fatigue, de professionnalisme et de fraternité résiduelle qui rend cette journée si fascinante. Car derrière la Rolls de Lennon, les berges de Ducks Walk et le Fritz Otto Maria Anna se dessine autre chose qu’une jolie parenthèse londonienne : un groupe immense, encore vivant, déjà fragilisé, qui laisse à la postérité quelques-unes de ses photos les plus ambiguës et les plus émouvantes.
Il y a dans l’histoire des Beatles des personnages que la légende a relégués sur le bord de la route, comme si le roman devait à tout prix rester net, fluide, parfaitement cadré. Pete Best est de ceux-là. Pendant des décennies, son nom n’a souvent servi qu’à désigner un manque : le batteur d’avant Ringo Starr, l’homme écarté juste avant que le monde ne s’agenouille devant les Fab Four. C’était pratique, presque trop. Car derrière cette formule expéditive se cache une figure autrement plus troublante, plus importante aussi, un témoin direct du temps où les Beatles n’étaient encore qu’un groupe de caves, de cuir, de nuits hambourgeoises et d’endurance brute. Son retrait des apparitions publiques et de la scène referme donc bien davantage qu’une simple parenthèse biographique. Il marque l’éloignement d’une mémoire vivante de la préhistoire beatlesienne, celle du Casbah Coffee Club, des débuts encore incertains, de cette époque où rien n’était joué mais où tout se fabriquait déjà. Revenir sur Pete Best, ce n’est pas corriger à la marge une note de bas de page : c’est redonner de l’épaisseur à une histoire que l’on croit connaître par cœur, et rappeler qu’avant la perfection du mythe, il y eut aussi des visages sacrifiés pour qu’il advienne.
Il y a des disques dont la légende finit par masquer le vertige intime. Abbey Road est de ceux-là. À force d’avoir été sanctifié, commenté, disséqué, on oublierait presque ce qu’il raconte d’abord : non pas l’apothéose paisible des Beatles, mais leur dernier sursaut collectif au moment même où tout, ou presque, s’était déjà fissuré. En 1969, le groupe n’est plus qu’un équilibre instable de volontés divergentes, de lassitudes profondes et de génies qui ne regardent déjà plus dans la même direction. Et pourtant, de cette mésentente avancée naît un disque d’une tenue formelle stupéfiante, somptueux jusque dans ses moindres détails, comme si la désagrégation intime avait paradoxalement forcé chacun à se hisser à une forme supérieure d’exigence. C’est ce paradoxe qui rend Abbey Road si bouleversant. Derrière la fluidité souveraine du medley, l’évidence de Something ou la majesté terminale de The End, on entend un groupe qui ne peut plus vraiment vivre ensemble mais qui parvient encore, pendant quelques semaines, à fabriquer une œuvre plus grande que ses fractures. Le dernier miracle des Beatles n’est pas d’avoir fini unis : c’est d’avoir transformé leur séparation en éternité sonore.
Il y a dans l’histoire des Beatles quelques enregistrements qui ressemblent moins à des chansons qu’à des scènes fondatrices. “Twist and Shout” est de ceux-là. On connaît le morceau, sa brutalité immédiate, sa montée en tension, cette manière qu’il a de donner l’impression qu’une porte vient d’être arrachée plutôt qu’ouverte. Mais on oublie parfois ce qu’il contient réellement : une journée d’enregistrement interminable, un premier album capté dans l’urgence, un groupe déjà forgé par Hambourg et le Cavern Club, et John Lennon au bord de la rupture physique, terrassé par un rhume au moment précis où il faut hurler plus qu’il ne faudrait chanter. C’est toute la beauté violente de cette prise. Les Beatles n’y sont pas encore des monuments de la pop moderne ni des architectes de studio en marche vers Revolver ou Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Ils y sont encore un groupe de scène, soudé, nerveux, affamé, capable de transformer la fatigue, la contrainte et l’épuisement en pure combustion collective. En laissant “Twist and Shout” fermer Please Please Me, ils ne signent pas seulement un final de haute intensité : ils fixent sur bande la vérité la plus brute de leurs débuts. Avant les chefs-d’œuvre sophistiqués, avant les métamorphoses, il y a cela : quatre garçons qui jouent comme si l’histoire devait commencer avant la panne de voix.
On a trop souvent raconté l’histoire des Beatles comme une monarchie à deux têtes. D’un côté, le tandem Lennon/McCartney, machine créative écrasante, fournisseur officiel de chefs-d’œuvre et de faces A ; de l’autre, George Harrison et Ringo Starr, relégués dans le rôle commode des accompagnateurs de luxe. Cette lecture a l’avantage de la simplicité, mais elle déforme profondément la vérité du groupe. Car si George a longtemps grandi dans l’ombre de ses deux aînés, il a fini par imposer, à force de patience et de chansons immenses, une grandeur qu’il n’est plus possible de traiter comme secondaire. C’est tout l’intérêt de cet aveu formulé par Paul McCartney en 2020 : reconnaître que George Harrison a bel et bien été sous-estimé chez les Beatles, avant de fleurir tardivement avec une force renversante. De l’amitié adolescente dans les bus de Liverpool aux sommets de “Something” et “Here Comes the Sun”, c’est tout un déséquilibre fondateur qui se trouve ici relu. Et au passage, une autre idée reçue tombe : non, la reconnaissance tardive de George ne signifie pas que les Beatles auraient pu survivre sans John Lennon. Car ce groupe n’était pas une addition de talents, mais une famille électrique, fragile et irremplaçable.
Il y a dans le premier McCartney des morceaux qui semblent presque s’excuser d’exister. Pas de grand discours, pas de stratégie de prestige, pas de démonstration destinée à prouver quoi que ce soit après les Beatles. Momma Miss America est de ceux-là, et c’est précisément pour cela qu’il est si passionnant. Cet instrumental né dans le huis clos domestique de Cavendish Avenue ne cherche ni l’élégance souveraine d’Abbey Road, ni la confession directe, ni le statut de classique instantané. Il avance autrement, à tâtons, dans l’élan, le montage, l’accident assumé. D’abord une idée, puis une autre, puis deux morceaux qui se percutent et continuent leur route ensemble parce que McCartney a l’intelligence de ne pas corriger ce que le hasard vient d’inventer. On entend là un musicien blessé par l’effondrement des Beatles, mais déjà sauvé par le simple fait de rejouer seul, chez lui, sans filtre, sans négociation, sans autre nécessité que celle de respirer à nouveau par la musique. Momma Miss America n’est pas une curiosité instrumentale perdue au milieu du disque. C’est l’un des cœurs secrets de McCartney, le moment où Paul transforme le bricolage, l’improvisation et la solitude en une déclaration d’indépendance aussi discrète que décisive.
En 1964, les Beatles vivent à une cadence que personne ne semble pouvoir arrêter. L’Amérique vient de tomber à leurs pieds, la Beatlemania enfle jusqu’au vertige, et le groupe doit déjà penser au film A Hard Day’s Night, aux prochaines séances, aux prochains tubes. Tout va vite, trop vite, comme si la pop devait désormais se fabriquer dans l’urgence permanente. Et pourtant, au cœur de cette accélération insensée, surgit une chanson qui prend le contrepied de tout ce vacarme. And I Love Her n’a ni l’insolence frontale des premiers standards du groupe, ni le panache explosif de leurs futurs sommets. Elle avance à pas feutrés, avec une délicatesse presque désarmante. C’est justement là que réside son importance. Car sous ses airs de ballade modeste, le morceau marque un basculement décisif : celui où Paul McCartney comprend qu’il peut écrire autrement, avec moins d’effets, moins de démonstration, mais une profondeur émotionnelle inédite. Entre l’influence de Jane Asher, l’intelligence collective d’Abbey Road, le motif de guitare lumineux de George Harrison et les suggestions décisives de George Martin, And I Love Her devient bien plus qu’une jolie chanson d’amour : le premier grand moment où McCartney touche à une forme d’éternité.












