En bref
Sally G est une chanson country signée Paul et Linda McCartney, écrite en 1974 pendant le séjour de six semaines des Wings dans le Tennessee, après une soirée dans les clubs de Printer’s Alley, à Nashville. Enregistrée au studio Sound Shop avec trois figures des séances de Nashville, le joueur de pedal steel Lloyd Green et les violonistes Johnny Gimble et Vassar Clements, elle paraît en face B de Junior’s Farm à l’automne 1974. Elle est ensuite mise en avant par la maison de disques, entre au classement country de Billboard le 21 décembre 1974 à la 91e place et monte jusqu’à la 51e. Cet article reconstitue le séjour des Wings à Lebanon, l’écriture de la chanson, les séances, la sortie et la place de la country dans l’œuvre de McCartney. La version précédente de cette page contenait cinq inexactitudes, signalées et corrigées dans des encadrés.
On associe rarement Paul McCartney à la country. Pourtant, pendant l’été 1974, l’ancien Beatle a passé six semaines dans le Tennessee, vécu dans la ferme d’un des auteurs les plus célèbres de Nashville, fréquenté le Grand Ole Opry, dîné avec Roy Orbison et enregistré avec quelques-uns des meilleurs musiciens de séance de la ville. De ce séjour sont sortis un tube rock, Junior’s Farm, un disque de country instrumentale attribué à un groupe fictif, et une chanson qui reste à ce jour sa tentative la plus assumée dans le genre : Sally G.
La chanson n’est pas l’une des plus connues de McCartney. Elle n’a figuré sur aucun album à sa sortie, n’a jamais été un grand succès et a été jugée sévèrement par la presse britannique. Mais elle raconte beaucoup de choses : la reconstruction des Wings après Band on the Run, la fascination d’un musicien de Liverpool pour la musique américaine, la façon dont McCartney écrit à partir d’un lieu, et la mécanique des classements américains dans les années 1970. C’est cette histoire complète que nous proposons ici.
Pour l’histoire de la face A, on lira notre article consacré à Junior’s Farm, la chanson de Paul McCartney pour tourner la page des Beatles. Le présent article s’intéresse à la face B et au séjour qui l’a fait naître.
Les Wings en 1974 : un groupe à reconstruire
Le succès de Band on the Run
Au début de 1974, Paul McCartney est au sommet. L’album Band on the Run, paru en décembre 1973, s’impose comme le plus grand succès de sa carrière post-Beatles. Il a pourtant été enregistré dans des conditions précaires : à la veille du départ pour Lagos, au Nigeria, en août 1973, le guitariste Henry McCullough et le batteur Denny Seiwell ont quitté le groupe. L’album a été réalisé par un trio, Paul McCartney, Linda McCartney et Denny Laine, McCartney assurant lui-même la batterie. L’histoire du groupe depuis sa fondation est racontée dans Il y a 55 ans, Paul McCartney annonçait un groupe qui n’avait pas encore de nom.
Le succès du disque pose un problème pratique : on ne peut pas partir en tournée à trois. McCartney doit reconstituer un vrai groupe, capable de jouer sur scène et de travailler en studio sans lui confier tous les instruments.
Jimmy McCulloch, le guitariste venu de Thunderclap Newman
Le premier renfort est un jeune guitariste écossais, Jimmy McCulloch, né en 1953. Il s’est fait connaître très jeune avec Thunderclap Newman, dont le single Something in the Air a été numéro un au Royaume-Uni en 1969, puis a joué avec Stone the Crows. McCartney l’a déjà fait travailler au début de 1974 sur l’album de son frère, Mike McGear, enregistré avec les membres des Wings, comme nous le rappelons dans Mike McCartney, le frère de Paul : biographie complète. McCulloch rejoint officiellement les Wings au printemps 1974. Il apporte un jeu de guitare solo plus rock, plus nerveux que celui de McCullough.
Geoff Britton, le batteur ceinture noire
Le second renfort est le batteur Geoff Britton, recruté après des auditions organisées à Londres. Britton a joué dans des groupes comme The Wild Angels et East of Eden, et il est aussi ceinture noire de karaté, un détail que la presse de l’époque ne manque pas de souligner. Son passage dans les Wings sera bref : il quittera le groupe au début de 1975, pendant les séances de Venus and Mars, et sera remplacé par l’Américain Joe English. Les musiciens qui ont accompagné McCartney sur scène depuis 1970 sont présentés dans Les musiciens de scène de Paul McCartney après les Beatles.
Pourquoi partir à Nashville
Avec cette nouvelle formation, McCartney veut faire ce que les Wings n’ont pas encore vraiment fait : répéter longuement, jouer ensemble, devenir un groupe. Il choisit de le faire loin de Londres, dans une ville américaine où la musique est une industrie et un mode de vie. McCartney a résumé le projet en expliquant qu’avec cette formation, lui, Linda, Denny, Jimmy et Geoff, ils étaient partis pour Nashville afin d’enregistrer et de souder le groupe. Il a aussi dit aux journalistes locaux qu’il était venu parce que Nashville était le centre de la musique, et qu’il espérait revenir faire une tournée américaine.
Le choix n’a rien d’un caprice exotique. McCartney a grandi avec la musique américaine, dont la country fait partie intégrante. Les Beatles ont enregistré des reprises de Carl Perkins et de Buck Owens. Et Nashville, en 1974, n’est plus seulement la capitale de la country : c’est l’une des places fortes de l’enregistrement aux États-Unis, où des musiciens de rock viennent chercher des musiciens de séance d’une efficacité légendaire.
Nashville, une ville où les rockeurs viennent enregistrer
Music Row et le Nashville Sound
Depuis les années 1950, les maisons de disques et les éditeurs musicaux se sont installés autour de deux avenues du sud-ouest du centre-ville, le quartier connu sous le nom de Music Row. Des producteurs comme Chet Atkins, chez RCA, et Owen Bradley, chez Decca, y ont développé le Nashville Sound, une country plus lisse, enrichie de cordes et de chœurs, destinée à conquérir les radios pop. Ce système repose sur un petit groupe de musiciens de séance, surnommé l’A-Team, capables d’enregistrer plusieurs titres en une séance de trois heures, souvent sans partition écrite, à l’aide d’un système de notation par chiffres propre à la ville.
Dylan, Ringo et les autres
À la fin des années 1960, Nashville attire les musiciens de rock. Bob Dylan y enregistre Blonde on Blonde (1966), John Wesley Harding (1967) et Nashville Skyline (1969). Les Byrds y réalisent une partie de Sweetheart of the Rodeo (1968), avec Lloyd Green à la pedal steel. Ringo Starr y enregistre en quelques jours de l’été 1970 son album Beaucoups of Blues, avec le joueur de pedal steel Pete Drake, comme nous l’avons raconté dans It Don’t Come Easy : comment George Harrison a écrit en secret le 45 tours qui a lancé la carrière solo de Ringo Starr et dans notre classement Les 10 meilleurs albums solo des Beatles. Pete Drake joue aussi sur All Things Must Pass de George Harrison, comme nous le détaillons dans Dans les séances d’All Things Must Pass.
McCartney arrive donc dans une ville déjà habituée aux visiteurs venus du rock. Mais il y arrive d’une manière différente : non pour quelques jours de studio, mais pour un séjour de plusieurs semaines, en famille, avec l’intention d’y vivre au rythme local.
Le Nashville de 1974 : une ville en mutation
Le Nashville que découvrent les Wings est une ville en pleine transformation. Le 16 mars 1974, trois mois avant leur arrivée, le Grand Ole Opry a quitté le Ryman Auditorium, son foyer historique du centre-ville, pour s’installer dans une salle neuve, le Grand Ole Opry House, construite à côté du parc Opryland. Le président Richard Nixon assiste à l’inauguration et joue quelques notes au piano sur scène. Le déménagement symbolise le passage de la country d’une culture populaire enracinée dans le centre ancien à une industrie du divertissement moderne, tournée vers le tourisme.
Au même moment, une partie des artistes conteste le modèle de Music Row. Waylon Jennings obtient de sa maison de disques le droit d’enregistrer avec ses propres musiciens, et publie en 1973 Honky Tonk Heroes. Willie Nelson, lassé de Nashville, s’est installé à Austin, au Texas. Ce mouvement, bientôt baptisé country outlaw, cherche à retrouver une rugosité que le Nashville Sound avait polie. McCartney arrive donc dans une ville où coexistent l’institution, la machine commerciale et une rébellion naissante. Sally G, avec ses violons et sa pedal steel, se rattache plutôt à la tradition du honky-tonk qu’à l’une ou l’autre de ces tendances.
Six semaines à Lebanon : la ferme de Curly Putman
Une maison louée à un grand auteur de country
Les McCartney arrivent dans le Tennessee le 6 juin 1974. Ils ne s’installent pas à Nashville même, mais à Lebanon, une petite ville du comté de Wilson, à une cinquantaine de kilomètres à l’est. Ils louent la ferme de Claude “Curly” Putman Jr., un domaine d’environ cent trente-trois acres avec une piscine et un lac, pour deux mille dollars par semaine selon la presse locale.
Curly Putman n’est pas n’importe quel propriétaire. Auteur maison chez l’éditeur Tree Publishing, il a écrit Green, Green Grass of Home, popularisée par Porter Wagoner puis par Tom Jones en 1966, et il a coécrit D-I-V-O-R-C-E, succès de Tammy Wynette en 1968. Quelques années plus tard, il signera avec Bobby Braddock He Stopped Loving Her Today, pour George Jones, souvent citée comme l’une des plus grandes chansons de l’histoire de la country. Loger chez lui, c’est entrer dans la country par la grande porte.
La famille McCartney au Tennessee
Paul et Linda sont venus avec leurs trois filles : Heather, onze ans, Stella et Mary, plus jeunes. Le reste du groupe les accompagne. Les répétitions ont lieu dans une pièce de la maison, puis dans le garage double, d’où la musique s’entend depuis la route. Des voisins, raconte une amie de la famille Putman interrogée par la presse locale cinquante ans plus tard, venaient se poster devant le portail pour écouter.
Les souvenirs recueillis en 2024 par le groupe de presse Main Street Media of Tennessee dessinent un quotidien étonnamment ordinaire. Curly Putman se souvenait d’un homme très intéressé par la country, très gentil, qu’il trouvait “tout à fait normal”. Son épouse, Bernice, évoquait les commandes de la famille, dont plusieurs litres de glace et des caisses d’oranges. Leur fils Troy, alors âgé de douze ans, a raconté avoir vu McCartney prendre une petite guitare Martin de son père, la retourner parce qu’il est gaucher, et jouer les premières mesures de Band on the Run, puis, un autre jour, Green, Green Grass of Home dans le garage.
Motos, glaces et gendarme
McCartney se déplace volontiers à moto dans le comté. Il emprunte d’abord la petite moto tout-terrain du fils Putman, ce qui lui vaut d’être arrêté par un policier de la patrouille routière du Tennessee pour avoir roulé sur la route sans casque et sur un engin non immatriculé. Il finit par acheter deux Honda chez un concessionnaire de Lebanon. Le couple est aperçu dans une supérette, où il achète des tranches de pastèque et des glaces, et sur la place de la ville, où des adolescentes le poursuivent pour obtenir un autographe.
Bernice Putman a aussi raconté que les McCartney ne voulaient pas partir, et qu’ils avaient demandé à rester quelques jours de plus le jour de leur départ.
L’Opry, Opryland et un anniversaire
Les McCartney profitent de leur séjour pour découvrir l’institution country. Le 16 juin, ils visitent Opryland, le parc d’attractions musical ouvert en 1972 au nord-est de la ville, où ils assistent notamment à un concours de violon et croisent Dolly Parton et Porter Wagoner. Le 18 juin, McCartney fête ses trente-deux ans par un barbecue au bord d’un lac. Parmi les invités figurent, selon la presse locale, Chet Atkins, Roy Orbison, Jerry Reed et l’auteur Boudleaux Bryant, qui avait écrit plusieurs succès des Everly Brothers. Linda a raconté qu’elle avait offert à Paul un briquet acheté dans un centre commercial de la région, et que la fête avait été l’un des meilleurs moments du séjour.
Le 28 juin, ils assistent au Grand Ole Opry, dans sa nouvelle salle, où ils rencontrent Roy Acuff, figure tutélaire du programme radiophonique. La rencontre avec Dolly Parton, qui deviendra une amie, sera évoquée des décennies plus tard par McCartney, comme nous l’avons rappelé dans Paul McCartney rend un hommage bouleversant à Dolly Parton et dans Dolly Parton, de Nashville aux Beatles.
Un groupe au bord de la rupture
Le séjour n’a pas été qu’idyllique. D’après le journal tenu par Geoff Britton, cité par plusieurs chercheurs, les Wings ont failli se séparer pendant ces semaines. McCartney reprochait à Denny Laine et Jimmy McCulloch leurs nuits agitées et leurs arrivées difficiles aux répétitions. Britton lui-même n’était pas irréprochable : il aurait tiré au revolver prêté par un policier local et fait exploser un pétard dans la boîte aux lettres de Curly Putman.
Une autre tension portait sur les contrats. McCartney envisageait de lier les membres du groupe par des accords formels. Denny Laine s’y est opposé en expliquant que, si l’on n’aimait pas ce qui se passait, on devait pouvoir partir, récupérer son argent et s’en aller, comme dans n’importe quel emploi. McCartney s’est rangé à cet avis, et le projet de contrat a été abandonné. Ces fragilités annoncent les départs successifs qui marqueront l’histoire du groupe.
Printer’s Alley : la nuit où la chanson a commencé
Une ruelle d’imprimeurs devenue quartier de clubs
Printer’s Alley est une ruelle du centre de Nashville, entre la Troisième et la Quatrième Avenue Nord. Son nom rappelle son passé : au début du XXe siècle, elle abritait des imprimeries et des éditeurs de journaux, à une époque où Nashville était un centre important de l’imprimerie, notamment religieuse. Au fil des décennies, les imprimeurs ont laissé la place aux bars et aux clubs. Dans l’après-guerre, la ruelle devient l’un des principaux quartiers de vie nocturne de la ville, avec des établissements où se produisent des chanteurs de country, des musiciens de jazz et des artistes de cabaret.
En 1974, Printer’s Alley n’est pas le quartier touristique de Lower Broadway que connaissent aujourd’hui les visiteurs. C’est un lieu où les musiciens de la ville viennent jouer tard le soir, et où un chanteur ou une chanteuse inconnue peut faire son répertoire devant quelques clients accoudés au bar. C’est précisément ce décor que McCartney va transposer dans sa chanson.
Buddy Killen, le guide de la soirée
McCartney y est emmené par Buddy Killen, un personnage central de l’industrie musicale de Nashville. Né en 1932, ancien contrebassiste du Grand Ole Opry, Killen a fait fortune avec l’éditeur Tree Publishing, dont il deviendra le propriétaire, et comme producteur, notamment du chanteur de soul Joe Tex. Il possède aussi le studio Sound Shop, sur Music Row, où les Wings vont enregistrer. Tree Publishing est aussi l’éditeur de Curly Putman, ce qui éclaire les liens entre le studio choisi par les Wings et la ferme où ils logent.
McCartney a raconté plus tard, dans des propos repris par uDiscover Music, que Buddy Killen les avait emmenés à Printer’s Alley, “un petit quartier de clubs”. Killen, de son côté, a donné au Nashville Scene un récit plus précis de la soirée : le groupe a d’abord dîné au Captain’s Table, puis s’est installé au club du chanteur Hugh X. Lewis. Selon lui, c’est sur le chemin du retour, en voiture, que Paul et Linda ont écrit la chanson.
La chronologie établie par The Beatles Bible situe cette soirée le 25 juin 1974 et l’écriture de la chanson dans la nuit et la matinée du 26 juin, entre le retour de Nashville et l’arrivée à la ferme de Lebanon. D’après la même source, plusieurs musiciens de la ville étaient présents au club ce soir-là, dont Chet Atkins et Waylon Jennings.
Une chanteuse qui n’a jamais existé
De cette soirée, McCartney tire une histoire. La chanson raconte comment le narrateur, entraîné par la vie nocturne dans Printer’s Alley, y découvre une chanteuse qui se produit derrière un bar, et tombe sous son charme pendant qu’elle chante un classique de la country. La suite prend la tournure d’un amour contrarié : Sally finit par se jouer de lui et par disparaître de sa vie, un thème typique de la country de bar, que nous ne détaillons pas davantage pour ne pas reproduire le texte, protégé par le droit d’auteur.
McCartney a été très clair sur le caractère fictif du récit. Il a expliqué qu’il n’avait vu personne s’appelant Sally G à Printer’s Alley, ni personne qui l’aurait regardé en chantant A Tangled Mind. C’était, selon ses mots, son imagination qui ajoutait de la fiction à la réalité. Il a aussi décrit sa méthode : quand il se trouve quelque part, il n’est pas rare qu’il ait envie d’écrire sur l’endroit où il est, et, à Nashville, il voulait faire appel à des musiciens locaux, lui qui n’avait jamais travaillé avec un joueur de steel guitar de la ville. La démarche est familière chez lui : partir d’un lieu réel, comme Penny Lane ou la ferme de Junior, et y installer des personnages inventés.
Une autre version : le Rainbow Room et Diane Gaffney
Un autre témoin a revendiqué la naissance de la chanson. David “Skull” Schulman, propriétaire du Skull’s Rainbow Room, l’un des clubs les plus célèbres de Printer’s Alley, a affirmé que McCartney l’avait écrite dans son établissement, après avoir entendu la chanteuse Diane Gaffney. C’est de cette version que découle l’hypothèse, relayée par The Paul McCartney Project, selon laquelle la chanson se serait d’abord intitulée “Diane G”, avant que McCartney ne change le prénom en apprenant que la chanteuse avait intenté un procès à un journal.
Cette version n’a jamais été confirmée par McCartney, et elle contredit à la fois le récit de Buddy Killen et la déclaration de McCartney selon laquelle il n’avait vu aucune chanteuse correspondant au personnage. Nous la signalons comme une piste, non comme un fait. Elle montre surtout que, dans une ville où chaque club rêve d’une légende, la paternité d’une chanson de Beatle était un titre de gloire convoité.
La chanson dans la chanson : A Tangled Mind
Le titre que chante Sally G dans le récit n’est pas inventé. Tangled Mind est un morceau du répertoire country, que l’on connaît notamment par la version de Hank Snow à la fin des années 1950. En le citant, McCartney place sa chanteuse dans l’univers de la country de bar, celle des chagrins d’amour et des standards qu’on reprend soir après soir devant quelques habitués. Le choix d’un titre qui évoque un esprit embrouillé annonce aussi, discrètement, le trouble du narrateur.
Correctif factuel n° 1 — A Tangled Mind, et non A Troubled Mind
La version précédente de cet article citait McCartney évoquant une chanteuse qui chantait A Troubled Mind. Le titre mentionné dans la chanson et dans la déclaration de McCartney, tel que le rapportent le Nashville Scene, The Beatles Bible et American Songwriter, est A Tangled Mind, qui renvoie à un morceau réel du répertoire country. La variante A Troubled Mind provient d’une transcription erronée reprise par plusieurs sites. Par ailleurs, l’article précédent reproduisait un vers entier de la chanson ; nous n’en citons plus ici, conformément au droit d’auteur.
Anatomie de Sally G : un pastiche sincère
Une forme country classique
Sally G adopte une forme simple, alternant couplets narratifs et refrain, sur une harmonie construite autour des accords fondamentaux de la tonalité, comme dans l’immense majorité des chansons de country de l’époque. McCartney la chante accompagné de sa guitare acoustique, avec une diction légèrement traînante, sans chercher à imiter un accent du Sud, mais en adoptant la retenue des chanteurs de honky-tonk.
Le récit progresse strophe après strophe, comme dans les ballades narratives du genre. C’est une différence notable avec la plupart des chansons des Wings, où le texte procède plutôt par images et par fragments. Ici, McCartney raconte une histoire complète, avec un décor, une rencontre, un dénouement.
Les couleurs instrumentales de Nashville
Ce qui fait l’authenticité du morceau, ce sont les instruments. La pedal steel de Lloyd Green et son dobro, les violons de Johnny Gimble et Vassar Clements dessinent un paysage sonore immédiatement identifiable. Les violons répondent au chant, se croisent, ornent les fins de phrases. La pedal steel glisse sous les accords, avec ses notes tirées qui imitent la voix. La batterie de Geoff Britton se fait discrète, au service du balancement.
Cette instrumentation n’est pas un simple décor. Elle est jouée par des musiciens qui ont passé leur vie dans ce langage, et c’est ce qui distingue Sally G d’un pastiche de rockeur. McCartney n’imite pas la country : il l’enregistre avec ceux qui la font.
Une chanson qui contraste avec sa face A
Sur le même 45 tours, Junior’s Farm est un rock énergique, porté par la guitare de Jimmy McCulloch et inspiré, de l’aveu de McCartney, par Maggie’s Farm de Bob Dylan. Sally G est son exact opposé : acoustique, douce, narrative. Le disque présente ainsi les deux visages de ce séjour dans le Tennessee, l’énergie du nouveau groupe et l’hommage à la musique locale. Notre sélection 20 chansons pour découvrir les Wings replace Junior’s Farm dans la discographie du groupe.
Le crédit Paul et Linda McCartney
Comme la plupart des chansons des Wings de cette période, Sally G est signée Paul et Linda McCartney. Cette double signature avait suscité, au début des années 1970, un conflit avec l’éditeur Northern Songs, alors contrôlé par ATV, qui contestait la capacité de Linda à composer et soupçonnait une manœuvre pour soustraire des droits au contrat d’édition de Paul. Le litige avait été réglé à l’amiable. La part réelle de Linda dans l’écriture de Sally G n’est pas documentée, mais le récit de McCartney sur la soirée à Printer’s Alley présente l’écriture comme une expérience vécue en couple.
La country chez McCartney avant et après Sally G
L’héritage des Beatles
L’intérêt de McCartney pour la country ne commence pas en 1974. Les Beatles ont enregistré Act Naturally, succès de Buck Owens, chanté par Ringo Starr en 1965, et plusieurs reprises de Carl Perkins, rockabilly profondément ancré dans la tradition du Sud. McCartney a écrit pour le groupe des chansons aux couleurs country ou folk, comme I’ve Just Seen a Face (1965), avec son rythme rapide proche du bluegrass, ou Rocky Raccoon (1968), pastiche de ballade de l’Ouest. Notre enquête Les auteurs-compositeurs qui ont fabriqué Lennon-McCartney retrace ces influences américaines.
Heart of the Country et Country Dreamer
Après les Beatles, McCartney revient régulièrement à cette veine. Sur Ram (1971), Heart of the Country célèbre la vie à la campagne sur un rythme acoustique. En 1973, Country Dreamer, face B de Helen Wheels, est une petite chanson rurale et paisible. Ces morceaux restent toutefois des chansons de McCartney aux couleurs country. Sally G est la première où il adopte véritablement la forme, les thèmes et les musiciens du genre.
Walking in the Park with Eloise et les Country Hams
Le séjour à Nashville produit aussi un autre disque, plus curieux. Chet Atkins encourage McCartney à enregistrer Walking in the Park with Eloise, un air instrumental composé des années plus tôt par son père, Jim McCartney, ancien chef d’un petit orchestre de jazz à Liverpool. Le morceau est enregistré le 16 juillet 1974 au Sound Shop, avec Chet Atkins et le pianiste Floyd Cramer, l’une des signatures du Nashville Sound. Il paraît à l’automne 1974 sous le nom d’un groupe fictif, The Country Hams, avec en face B Bridge on the River Suite. Le disque passe inaperçu, mais il reste l’un des hommages les plus touchants de McCartney à son père.
Linda et Wide Prairie
Linda McCartney enregistre elle aussi pendant le séjour. Sa chanson Wide Prairie, dont une version est travaillée dans le Tennessee, paraîtra bien plus tard, sur l’album posthume du même titre, publié en 1998 après sa mort. Denny Laine, de son côté, enregistre Send Me the Heart, coécrite avec McCartney, qui ne sortira qu’en 1980 sur son album Japanese Tears, comme nous le racontons dans Japanese Tears : comment Denny Laine a transformé le désastre de Tokyo en album.
Un goût qui ne s’est pas démenti
Des décennies plus tard, McCartney collabore encore avec des artistes de Nashville. Le plus célèbre exemple est sa participation à la reprise de Let It Be par Dolly Parton, avec Ringo Starr, pour l’album Rockstar de la chanteuse en 2023. Le parcours collaboratif de McCartney est retracé dans Paul McCartney collaborateur : cinquante-huit ans de duos, qui consacre un chapitre à la géographie musicale de ses séances, de La Nouvelle-Orléans à Nashville.
Juillet 1974 : les séances du Sound Shop
Un studio de Music Row
Les Wings enregistrent au Sound Shop, le studio de Buddy Killen, situé sur Music Row. L’ingénieur du son est Ernie Winfrey, un technicien expérimenté de la scène locale. Les séances ont généralement lieu le soir, de 18 heures à minuit, ce qui laisse au groupe ses journées pour répéter à Lebanon, se promener ou profiter de la région. Les séances d’enregistrement se concentrent sur la dernière partie du séjour, en juillet, après plusieurs semaines de répétitions à la ferme.
McCartney a exprimé à plusieurs reprises son plaisir de travailler avec les musiciens locaux. Il a expliqué que le groupe s’était beaucoup amusé à utiliser des pedal steels, des violons et des banjos, et que les musiciens de Nashville étaient un vrai plaisir à fréquenter, parce qu’ils étaient “si rapides et si professionnels”.
Ce qui a été enregistré, jour par jour
Les dates précises des séances varient selon les sources, et les chercheurs ont parfois corrigé les chronologies anciennes. D’après la synthèse établie par The Paul McCartney Project, qui s’appuie sur les recherches les plus récentes, les travaux se répartissent ainsi : des overdubs pour Hey Diddle, une chanson acoustique de Paul et Linda, le 8 juillet ; l’enregistrement de Sally G les 9 et 10 juillet, la base rythmique étant datée du 10 par certaines recherches ; Send Me the Heart le 10 juillet ; des overdubs pour Bridge on the River Suite le 11 juillet ; puis Junior’s Farm, commencée le 13 juillet et poursuivie jusqu’au 18. Walking in the Park with Eloise est enregistrée le 16 juillet avec Chet Atkins et Floyd Cramer.
| Date (juillet 1974) | Titre | Travail réalisé | Publication |
|---|---|---|---|
| 8 | Hey Diddle | Overdubs | Parue bien plus tard, dans les rééditions d’archives |
| 9-10 | Sally G | Enregistrement avec Lloyd Green, Johnny Gimble et Vassar Clements | Face B de Junior’s Farm, automne 1974 |
| 10 et 18 | Send Me the Heart | Base rythmique, puis voix | Denny Laine, Japanese Tears, 1980 |
| 11 | Bridge on the River Suite | Overdubs | Face B des Country Hams, automne 1974 |
| 13 à 18 | Junior’s Farm | Enregistrement et overdubs | Face A du single, automne 1974 |
| 16 | Walking in the Park with Eloise | Enregistrement avec Chet Atkins et Floyd Cramer | Single des Country Hams, automne 1974 |
Correctif factuel n° 2 — Sally G n’a pas été enregistrée en même temps que Junior’s Farm
La version précédente de cet article affirmait que Sally G avait été enregistrée “en même temps que Junior’s Farm”. Les deux chansons proviennent bien des mêmes séances de juillet 1974 au Sound Shop, mais pas des mêmes journées. Selon les chronologies les plus récentes, Sally G a été enregistrée les 9 et 10 juillet, tandis que Junior’s Farm a été mise en boîte à partir du 13 juillet, et achevée juste avant le départ du groupe. Les deux faces du single sont donc le produit de deux moments distincts du séjour.
Le départ du 17 juillet
Les McCartney quittent le Tennessee à la mi-juillet, le 17 selon la plupart des chronologies, avec une trentaine de bagages et les motos achetées à Lebanon. Certaines sources situent encore des overdubs au 18 juillet, ce qui illustre les incertitudes qui entourent ces dates : il peut s’agir de travaux réalisés en l’absence d’une partie du groupe, ou d’une erreur de datation dans les archives du studio. Nous signalons cette incohérence sans pouvoir la trancher.
Les musiciens de Nashville sur Sally G
Lloyd Green, la pedal steel la plus enregistrée de Nashville
Lloyd Green, né en 1937 dans le Mississippi, est l’un des joueurs de pedal steel les plus sollicités de l’histoire de Nashville. Il a joué sur des milliers d’enregistrements, pour des artistes allant de George Jones à Charley Pride. Il est aussi l’un des musiciens qui ont ouvert la porte entre la country et le rock : c’est lui qui joue la pedal steel sur plusieurs titres de Sweetheart of the Rodeo des Byrds, en 1968, l’album fondateur du country rock. Sur Sally G, il joue à la fois de la pedal steel et du dobro, la guitare à résonateur jouée à plat, dont le son métallique évoque le bluegrass.
La pedal steel est l’instrument qui signe le plus nettement la country de Nashville. Montée sur un pied, dotée de pédales et de genouillères qui modifient l’accord des cordes pendant le jeu, elle permet ces glissements et ces notes tirées qui imitent les inflexions de la voix. Sa présence sur Sally G suffit à placer la chanson dans le genre.
Johnny Gimble, le violon du western swing
Johnny Gimble, né en 1926 au Texas et mort en 2015, est l’un des grands violonistes de la musique américaine. Il a joué à partir de la fin des années 1940 dans les Texas Playboys de Bob Wills, l’orchestre qui a fait du western swing un genre majeur, mêlant country, jazz et musique de danse. Installé à Nashville à la fin des années 1960, il devient un musicien de séance très recherché. Il sera plus tard un partenaire régulier de Willie Nelson et de Merle Haggard, et recevra à plusieurs reprises le titre d’instrumentiste de l’année décerné par la Country Music Association.
Vassar Clements, du bluegrass au jazz
Vassar Clements, né en 1928 et mort en 2005, a commencé sa carrière en 1949 dans les Blue Grass Boys de Bill Monroe, le père du bluegrass. Violoniste d’une grande liberté, il a toujours mêlé le bluegrass, le swing et le jazz. Au début des années 1970, il joue sur l’album collectif Will the Circle Be Unbroken du Nitty Gritty Dirt Band (1972) et dans Old and In the Way, le groupe de bluegrass de Jerry Garcia, en 1973. Sa présence sur Sally G fait se croiser deux traditions de violon : le western swing de Gimble et le bluegrass de Clements.
Correctif factuel n° 3 — Gimble, Clements et leurs titres
La version précédente de cet article présentait Johnny Gimble comme un “futur membre du Rock and Roll Hall of Fame”. La formule est imprécise : c’est l’orchestre de Bob Wills, les Texas Playboys, qui a été intronisé au Rock and Roll Hall of Fame en 1999, dans la catégorie des influences fondatrices, et Gimble y est associé en tant qu’ancien membre de cette formation. L’article qualifiait aussi Vassar Clements de “Père du Hillbilly Jazz” au moment de l’enregistrement. Ce surnom est lié à son album Hillbilly Jazz, paru en 1975, soit après les séances de Nashville : en juillet 1974, Clements était surtout connu comme ancien violoniste de Bill Monroe et comme musicien de séance. Enfin, certaines sources de seconde main ajoutent Bob Wills lui-même aux violons de Sally G : c’est impossible, Wills étant gravement malade en 1974 et mort en 1975.
Chet Atkins, Floyd Cramer et Bobby Thompson
Plusieurs récits locaux mentionnent aussi, parmi les musiciens croisés en studio, le guitariste Chet Atkins et le joueur de banjo Bobby Thompson. Chet Atkins a joué un rôle important pendant le séjour, en encourageant McCartney à enregistrer l’air de son père et en participant à cette séance du 16 juillet, avec le pianiste Floyd Cramer. En revanche, les crédits de référence de Sally G ne mentionnent ni Atkins, ni Cramer, ni Thompson : leur participation concerne d’autres titres de la période, notamment le disque des Country Hams.
Les Wings sur Sally G
Les membres des Wings ne s’effacent pas pour autant. Paul McCartney chante et joue de la guitare acoustique. Jimmy McCulloch tient une seconde guitare acoustique. Geoff Britton est à la batterie. Linda McCartney et Denny Laine assurent les chœurs. Les crédits de référence ne mentionnent pas de basse jouée par McCartney sur ce titre, ce qui confirme le caractère essentiellement acoustique de l’arrangement.
| Musicien | Instrument sur Sally G | Repère biographique |
|---|---|---|
| Paul McCartney | Chant, guitare acoustique, production | Auteur avec Linda McCartney |
| Linda McCartney | Chœurs | Coautrice créditée |
| Denny Laine | Chœurs | Membre des Wings de 1971 à 1981 |
| Jimmy McCulloch | Guitare acoustique | Ancien de Thunderclap Newman, membre des Wings de 1974 à 1977 |
| Geoff Britton | Batterie | Membre des Wings de 1974 à début 1975 |
| Lloyd Green | Pedal steel, dobro | Musicien de séance, Sweetheart of the Rodeo des Byrds |
| Johnny Gimble | Violon | Ancien des Texas Playboys de Bob Wills |
| Vassar Clements | Violon | Ancien des Blue Grass Boys de Bill Monroe |
| Ernie Winfrey | Ingénieur du son | Studio Sound Shop |
Après Nashville : Abbey Road, One Hand Clapping et Venus and Mars
Le film de la fin de l’été
De retour à Londres, les Wings se retrouvent à Abbey Road à la fin du mois d’août 1974 pour tourner One Hand Clapping, un documentaire en forme de concert en studio, destiné à montrer la nouvelle formation au travail. Le groupe y interprète une trentaine de titres, dont plusieurs répétés dans le Tennessee, et notamment Sally G et Junior’s Farm. Le film n’est pas diffusé à l’époque. Longtemps connu par des copies pirates, l’enregistrement est finalement publié officiellement le 14 juin 2024, cinquante ans après le tournage, avec une version alternative de Sally G. Nous revenons sur ces archives dans La vidéographie de Paul McCartney après les Beatles.
La Nouvelle-Orléans et le départ de Britton
En novembre 1974, les Wings commencent l’enregistrement de leur album suivant, Venus and Mars, à Abbey Road, puis s’installent en janvier 1975 à La Nouvelle-Orléans, aux studios Sea-Saint d’Allen Toussaint. C’est là que Geoff Britton quitte le groupe, remplacé par Joe English. Sally G et Junior’s Farm ne figurent pas sur l’album, paru en mai 1975. La discographie complète de McCartney est présentée dans Paul McCartney album par album.
La sortie : une face B devenue face A
Le dernier single Apple de McCartney
Le 45 tours Junior’s Farm / Sally G paraît au Royaume-Uni le 25 octobre 1974 et aux États-Unis au début du mois de novembre, sous l’étiquette Apple, distribuée par EMI au Royaume-Uni et par Capitol aux États-Unis. C’est le dernier single de McCartney publié sur le label des Beatles. Après la dissolution juridique du partenariat des Beatles, il signera directement avec Capitol pour les États-Unis, et Listen to What the Man Said, en mai 1975, y paraîtra sous l’étiquette Capitol. L’histoire du label fondé en 1968 est racontée dans Apple Records, l’utopie musicale des Beatles, qui reproduit notamment les références de ce disque.
Aux États-Unis comme au Royaume-Uni, Sally G est d’abord la face B. Junior’s Farm est le titre mis en avant, et c’est lui qui entre dans les classements. Le disque monte rapidement dans le Billboard Hot 100 et atteint la troisième place, son meilleur classement, au début de 1975. Au Royaume-Uni, il ne dépasse pas la seizième place.
Le retournement de la promotion
Pendant que Junior’s Farm est en pleine ascension, les radios country commencent à diffuser la face B. La maison de disques décide alors de pousser Sally G auprès de ce public. Billboard, qui à l’époque regroupe les deux faces d’un même disque lorsqu’elles reçoivent toutes deux des diffusions, mentionne alors les deux titres ensemble. Puis, au début de 1975, alors que Junior’s Farm redescend, le disque est promu avec Sally G comme face principale, et la chanson apparaît seule dans le Hot 100.
Cette pratique n’a rien d’exceptionnel dans l’industrie américaine des années 1970, où une face B qui plaît à un format de radio différent peut connaître une seconde vie. Elle explique en revanche les confusions qui entourent le statut du disque.
Correctif factuel n° 4 — Pas une double face A à l’origine
La version précédente de cet article affirmait que le single était “techniquement une double face A”, “édité par Apple/Capitol”. À sa sortie, à l’automne 1974, le disque présente Junior’s Farm en face A et Sally G en face B, au Royaume-Uni comme aux États-Unis. Ce n’est qu’ensuite, sous l’effet des diffusions country, que Billboard a associé les deux titres dans son classement, puis que Sally G a été mise en avant comme titre principal aux États-Unis, au début de 1975. Par ailleurs, Capitol n’était que le distributeur américain : au Royaume-Uni, le disque était distribué par EMI.
Le classement country
Le 21 décembre 1974, Sally G entre au classement des singles country de Billboard à la 91e place. Elle y progresse jusqu’à la 51e place. Le résultat est modeste, mais il est symbolique : selon uDiscover Music, c’est la seule apparition de McCartney dans ce classement. Le disque des Country Hams, pourtant enregistré avec Chet Atkins et Floyd Cramer, n’y figure pas, à notre connaissance.
La chanson réussit mieux dans d’autres formats. Elle atteint la 7e place du classement Easy Listening de Billboard, consacré aux titres calmes diffusés par les radios adultes. Au Canada, elle monte à la 6e place du classement Adult Contemporary et à la 11e place du classement country du magazine RPM, un meilleur résultat que dans le classement country américain.
Le Hot 100
Mesurer la performance de Sally G dans le Hot 100 est délicat, précisément parce qu’elle a d’abord été classée avec Junior’s Farm. Lorsqu’elle apparaît seule, elle se classe dans la seconde moitié du tableau : les sources donnent une meilleure place de 39e, et certaines chronologies mentionnent une 45e place à la mi-février 1975. Nous indiquons ces deux chiffres, faute de pouvoir consulter ici les tableaux hebdomadaires originaux de Billboard.
| Classement | Titre classé | Meilleure place |
|---|---|---|
| Billboard Hot 100 | Junior’s Farm (puis avec Sally G) | 3e |
| Billboard Hot 100 | Sally G seule | 39e (45e selon d’autres sources) |
| Billboard Hot Country Singles | Sally G | 51e (entrée à la 91e le 21 décembre 1974) |
| Billboard Easy Listening | Sally G | 7e |
| RPM (Canada), Adult Contemporary | Sally G | 6e |
| RPM (Canada), Country | Sally G | 11e |
| UK Singles Chart | Junior’s Farm | 16e |
Une critique britannique peu enthousiaste
La presse musicale britannique accueille Sally G sans chaleur. Dans Melody Maker, Colin Irwin la juge agréable mais jetable, avec de généreuses portions de violon du Sud profond. Dans Record Mirror, Sue Byrom la trouve très plaisante, mais sans étincelle commerciale. Dans le New Musical Express, Charles Shaar Murray, alors l’un des critiques les plus redoutés du pays, la réduit à un morceau de country légère, gratté et pincé, typique de McCartney. Ces jugements reflètent aussi le climat de l’époque : au milieu des années 1970, une partie de la presse rock britannique considère la country comme un genre conservateur et McCartney comme un artiste trop sage.
Une semaine de décembre 1974 : les quatre Beatles dans le Hot 100
Les quatre anciens Beatles dans le même tableau
La semaine où Sally G entre au classement country, le Hot 100 présente une configuration remarquable, relevée par uDiscover Music. Le disque Junior’s Farm / Sally G y occupe la 8e place. Ringo Starr est 14e avec Only You, sa reprise d’un succès des années 1950. George Harrison est 24e avec Dark Horse, extrait de l’album du même nom, publié au moment de sa tournée nord-américaine. John Lennon fait son entrée à la 68e place avec #9 Dream, extrait de Walls and Bridges.
Dans les semaines suivantes, ces quatre titres progressent. #9 Dream atteindra la 9e place, Only You la 6e, Dark Horse la 15e. Nous avons évoqué cette période dans 15 chansons pour découvrir la carrière solo de Ringo Starr, et le contexte de la fin 1974 pour George Harrison dans George Harrison, une émancipation à l’ombre du duo Lennon-McCartney.
Correctif factuel n° 5 — Ce n’était pas la première fois
La version précédente de cet article affirmait que, “pour la première fois”, le Hot 100 contenait des succès solo des quatre Beatles en décembre 1974. Ce n’est pas exact. À la fin du mois d’avril 1971 déjà, les quatre anciens Beatles figuraient ensemble dans le Hot 100, avec Another Day de McCartney, Power to the People de Lennon, What Is Life de Harrison et It Don’t Come Easy de Starr, comme le rappellent plusieurs publications et comme le confirment les périodes de présence de ces titres dans le classement. La semaine de décembre 1974 reste remarquable, mais elle n’est pas une première.
Ce que dit cette coïncidence
La présence simultanée des quatre anciens Beatles dans le Hot 100, à la fin de 1974, dit quelque chose de leur situation. Quatre ans après la séparation, chacun a trouvé un public, et tous restent des vendeurs de disques aux États-Unis. Mais leurs trajectoires divergent déjà. McCartney est en pleine ascension avec les Wings. Lennon vit la fin de son Lost Weekend, comme nous l’avons raconté dans Le Lost Week-end de John Lennon. Harrison sort d’une tournée difficile, où sa voix fatiguée a été critiquée. Starr vit ses dernières grandes années commerciales avant ce que nous avons appelé la traversée du désert de Ringo Starr.
La vie discographique de Sally G
Un titre longtemps orphelin
Comme beaucoup de faces B des Wings, Sally G n’a pas figuré sur un album au moment de sa sortie. Elle n’est pas non plus reprise sur la compilation Wings Greatest, en 1978, qui retient Junior’s Farm. Pendant près de vingt ans, il faut posséder le 45 tours original pour l’écouter.
Les rééditions
En 1993, la chanson est ajoutée en bonus à la réédition en CD de Wings at the Speed of Sound, dans la série The Paul McCartney Collection. En 2014, elle est remastérisée pour l’édition Archive Collection de Venus and Mars, logique puisqu’elle a été enregistrée quelques mois avant cet album. En 2022, elle figure dans le coffret The 7” Singles Box, qui rassemble les singles de McCartney dans leurs pochettes d’origine. En 2024, la publication officielle de One Hand Clapping propose une version alternative enregistrée à Abbey Road en août 1974.
Sur scène
Sally G n’a pas trouvé sa place dans les programmes de la grande tournée Wings Over the World de 1975-1976, qui privilégie les titres rock et les grands succès. Le seul témoignage filmé d’une interprétation par le groupe reste celui de One Hand Clapping. À l’inverse, Junior’s Farm est revenue dans les concerts de McCartney au XXIe siècle, notamment pendant la tournée Got Back, où elle a souvent été jouée en deuxième position.
McCartney, écrivain des lieux
Une géographie de chansons
Sally G appartient à une famille de chansons que McCartney a écrites à partir d’un endroit précis. Avec les Beatles, il y a eu Penny Lane, portrait d’un carrefour de Liverpool peuplé de figures de quartier. Avec les Wings, les exemples se multiplient au fil des voyages. En Jamaïque, en 1973, un défi lancé par l’acteur Dustin Hoffman donne Picasso’s Last Words. À Lagos, la même année, l’enregistrement de Band on the Run produit Mamunia, dont le titre est emprunté à un hôtel de Marrakech. En 1975, le séjour à La Nouvelle-Orléans inspire My Carnival. En 1977, Mull of Kintyre célèbre la péninsule écossaise où McCartney possède sa ferme.
Le cas de Sally G est particulier parce que le lieu n’est pas seulement un décor : il dicte le genre musical. McCartney n’écrit pas une chanson de McCartney située à Nashville ; il écrit une chanson de Nashville. Le narrateur, le bar, la chanteuse, le standard qu’elle interprète, l’amour déçu : tous les éléments appartiennent au vocabulaire de la country. C’est ce qui rapproche la chanson d’un exercice de style, au sens noble, comme Honey Pie l’était pour le music-hall ou Lady Madonna pour le boogie-woogie de La Nouvelle-Orléans, dont nous avons retracé les sources dans Lady Madonna : où Paul McCartney a puisé l’inspiration.
Le pastiche comme hommage
Chez McCartney, le pastiche n’est jamais une moquerie. Il procède d’une admiration de musicien pour un savoir-faire. En 1974, cette admiration se double d’une curiosité de producteur : McCartney veut entendre comment sonnent les musiciens de Nashville, comment ils construisent un accompagnement en quelques prises, comment ils se répartissent l’espace sonore. Sally G est, en ce sens, autant une chanson qu’une expérience de studio.
Cette curiosité explique aussi la réaction des musiciens locaux. L’ingénieur Ernie Winfrey a confié au Nashville Scene que McCartney était, comme chanteur, un véritable artiste, à l’instrument parfaitement accordé, et que son jeu de basse était l’un des plus réguliers qu’il ait jamais entendus. Venant d’un technicien habitué aux meilleurs musiciens de séance du pays, le compliment n’est pas mince.
Pourquoi Sally G reste méconnue
Une face B dans l’ombre d’un tube
La première raison est structurelle. Sally G est parue en face B d’un single dont la face A est devenue un grand succès. Les faces B, même lorsqu’elles sont diffusées, restent attachées à leur face A dans la mémoire collective. Et comme la chanson n’a figuré sur aucun album pendant près de vingt ans, elle n’a pas bénéficié de la seconde exposition que procure un 33 tours écouté en entier.
Un genre peu associé à McCartney
La deuxième raison tient au genre. Pour le public rock des années 1970, en particulier en Europe, la country n’était pas un territoire attendu de la part d’un ancien Beatle. Le public country américain, lui, n’avait aucune raison particulière de s’intéresser à un musicien de Liverpool. La chanson s’est ainsi retrouvée entre deux publics, trop country pour les uns, pas assez pour les autres. Le classement country, où elle plafonne à la 51e place, et les critiques britanniques, qui la jugent agréable mais anecdotique, reflètent cette position intermédiaire.
Une redécouverte récente
La troisième raison est chronologique : l’intérêt pour les séances de Nashville est récent. La publication officielle de One Hand Clapping en 2024, le cinquantième anniversaire du séjour, célébré par la presse du Tennessee, et la multiplication des rééditions d’archives ont remis en lumière cette période longtemps négligée de l’histoire des Wings. Sally G y apparaît désormais pour ce qu’elle est : le souvenir sonore d’un été américain.
Questions fréquentes sur Sally G
Qui a écrit Sally G ?
La chanson est créditée à Paul et Linda McCartney. Elle a été écrite pendant le séjour des Wings dans le Tennessee, en juin-juillet 1974, après une soirée dans les clubs de Printer’s Alley, à Nashville.
Sally G a-t-elle existé ?
Non. McCartney a expliqué qu’il n’avait vu aucune chanteuse de ce nom à Printer’s Alley et que le personnage était le fruit de son imagination, greffé sur un lieu réel.
Qui joue sur Sally G ?
Les Wings de l’époque, Paul et Linda McCartney, Denny Laine, Jimmy McCulloch et Geoff Britton, accompagnés de trois musiciens de Nashville : Lloyd Green à la pedal steel et au dobro, Johnny Gimble et Vassar Clements aux violons.
Quand et où a-t-elle été enregistrée ?
Au studio Sound Shop de Buddy Killen, sur Music Row, à Nashville, les 9 et 10 juillet 1974 selon les chronologies les plus récentes, avec l’ingénieur Ernie Winfrey.
Quel a été son classement ?
Elle est entrée au classement country de Billboard le 21 décembre 1974 à la 91e place et a atteint la 51e. Elle a atteint la 7e place du classement Easy Listening et, seule, une place autour de la 39e dans le Hot 100.
Sur quel album trouve-t-on Sally G ?
Sur aucun album original. Elle figure en bonus sur les rééditions de Wings at the Speed of Sound (1993) et de Venus and Mars (2014), dans le coffret The 7” Singles Box (2022) et, en version alternative, sur One Hand Clapping (2024).
Conclusion : un souvenir du Tennessee
Sally G n’a pas conquis les classements country, contrairement à ce que suggérait le titre de la version précédente de cet article. Elle y a fait une apparition, modeste et unique, qui vaut surtout comme témoignage. Mais la chanson raconte un moment rare dans la carrière de McCartney : six semaines passées à vivre au rythme d’une ville musicale, dans la ferme d’un grand auteur de country, avec un groupe neuf, fragile, qui cherchait encore son équilibre.
Elle montre aussi une méthode. McCartney part d’un lieu réel, une ruelle de clubs de Nashville, invente une chanteuse et une histoire, puis confie l’habillage à ceux qui parlent la langue du genre depuis toujours. Le résultat n’est pas son chef-d’œuvre, mais c’est sa chanson country la plus authentique, et l’une des traces les plus attachantes de l’année 1974. Pour prolonger la découverte de cette période, on lira 20 faits méconnus sur Paul McCartney, qui consacre un chapitre à l’été 1974 à Nashville.
Sources principales : Nashville Scene, “When We Was Fab” ; The Beatles Bible, fiche du 26 juin 1974 ; American Songwriter, “The Meaning Behind Sally G” ; uDiscover Music, “Sally G: When Paul McCartney And Wings Made The Country Chart” ; The Paul McCartney Project, fiches “Sally G” et “Nashville sessions” ; Main Street Media of Tennessee, “Wings over Tennessee” (2024) ; Far Out Magazine, sur la semaine d’avril 1971 ; Billboard, classements 1974-1975 ; Melody Maker, Record Mirror et New Musical Express, critiques de 1974.
