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Think for yourself : quand George Harrison apprend à penser par lui-même

Comment George Harrison pose les bases de sa pensée spirituelle dans « Think for Yourself », un tournant discret mais décisif de 1965.

Le 8 novembre 1965, dans le studio n°2 des studios EMI d’Abbey Road, les Beatles bouclent en une seule prise instrumentale un morceau au titre de travail provisoire, « Won’t Be There With You ». Ce jour-là, personne ne se doute que cette chanson, cinquième piste de l’album Rubber Soul, deviendra un jalon discret mais décisif dans la carrière de George Harrison. Coincé depuis 1962 entre les deux compositeurs les plus prolifiques de leur génération, Harrison signe ici sa troisième composition de l’année et, surtout, son premier texte véritablement contestataire : un reproche direct, presque une mise en garde, adressé à un interlocuteur resté anonyme.

« Think for Yourself » n’a jamais figuré parmi les Beatles les plus célébrés du répertoire des Beatles. Elle n’est ni un single, ni une pièce maîtresse d’album au sens où le seront plus tard « Something » ou « Here Comes the Sun ». Elle est pourtant unanimement reconnue par les biographes du groupe comme le moment où Harrison cesse d’écrire de simples chansons d’amour pour commencer à explorer, à sa manière encore balbutiante, les thèmes de la lucidité, de l’aveuglement volontaire et de la responsabilité individuelle — des thèmes qu’il ne cessera plus d’creuser jusqu’à « Taxman », « Piggies » puis « Within You Without You ». Cet article retrace la genèse de la chanson, son enregistrement, l’innovation sonore qu’elle introduit — la toute première basse enregistrée avec une fuzz box dans le catalogue des Beatles — ainsi que l’analyse de ses paroles, sa réception critique et sa postérité.

 

EN BREF

●      Titre : Think for Yourself — Auteur : George Harrison — Album : Rubber Soul (décembre 1965)

●      Enregistrement : 8 novembre 1965, studio n°2 d’Abbey Road, base instrumentale en une seule prise

●      Titre de travail : « Won’t Be There With You »

●      Innovation : première basse enregistrée avec une fuzz box dans l’histoire des Beatles, jouée par Paul McCartney

●      Deuxième composition de Harrison sur Rubber Soul, aux côtés de « If I Needed Someone »

●      75e position au classement Rolling Stone des cent meilleures chansons des Beatles

●      Réutilisée dans le film Yellow Submarine (1968) et sur The Best of George Harrison (1976)

Des débuts modestes : Harrison, benjamin sous l’ombre de Lennon-McCartney

Pour comprendre l’importance de « Think for Yourself », il faut d’abord rappeler à quel point le chemin de George Harrison vers le statut de compositeur à part entière fut lent et semé d’embûches. Durant les deux premières années discographiques du groupe, de la fin 1962 à la fin 1964, Harrison ne signe qu’un seul titre : « Don’t Bother Me », publié sur l’album With the Beatles en 1963. C’est là, officiellement, sa toute première composition à figurer sur un disque des Beatles. En dehors de ce morceau, qui n’a guère marqué les esprits à sa sortie, aucune autre chanson de Harrison n’apparaît sur les quatre premiers albums britanniques du groupe.

Ce retard n’a rien d’accidentel. Harrison est le cadet des quatre Beatles, et il évolue au quotidien aux côtés de deux auteurs-compositeurs exceptionnellement précoces et prolifiques, John Lennon et Paul McCartney, qui alimentent déjà l’essentiel du répertoire original du groupe. Harrison lui-même reconnaîtra plus tard la difficulté de la position : écrire des chansons, pour lui, relevait au départ d’un exercice presque intimidant, tant Lennon et McCartney semblaient avoir accumulé, avant même l’entrée en studio, des années d’expérience et un stock de titres déjà écartés faute d’être assez bons pour le disque. Harrison, de son propre aveu, devait « venir de nulle part » et produire d’emblée quelque chose digne de côtoyer ces compositions sur le même microsillon. Il considérait d’ailleurs « Don’t Bother Me » comme un simple essai destiné à vérifier s’il était seulement capable d’écrire une chanson, sans viser bien haut.

La situation évolue en 1965. Porté par une confiance grandissante et par la maturation naturelle de ses idées, Harrison connaît une montée en puissance soudaine de son écriture. L’album Help!, publié en août 1965, comprend pour la première fois deux de ses compositions, « I Need You » et « You Like Me Too Much » — deux chansons qui demeurent cependant dans le registre classique de la chanson d’amour, sans grande ambition thématique. Quelques mois plus tard, sur Rubber Soul, Harrison récidive avec deux nouveaux titres : « If I Needed Someone », toujours une chanson d’amour mais nettement plus aboutie sur le plan mélodique, et « Think for Yourself », qui va cette fois signaler un changement de cap plus net dans son écriture.

Rubber Soul : la mue créative du groupe

Rubber Soul marque un tournant pour l’ensemble du groupe, pas seulement pour Harrison. Les séances d’enregistrement se déroulent du 12 octobre au 15 novembre 1965, dans un calendrier extrêmement resserré puisque le disque doit impérativement sortir à temps pour les fêtes de fin d’année. Cette contrainte de temps, loin de brider la créativité du groupe, semble au contraire l’avoir stimulée : les Beatles doivent produire rapidement des arrangements, ce qui les pousse à improviser des solutions techniques inédites plutôt qu’à peaufiner indéfiniment leurs prises.

L’album est nourri par une série d’influences nouvelles absorbées par le groupe au cours de l’année 1965 : la musique de Bob Dylan, dont les albums électriques bouleversent leur approche de l’écriture ; celle des Byrds, rencontrés lors de leurs tournées américaines et dont le jeu de guitare douze cordes va directement inspirer Harrison ; et la musique indienne de Ravi Shankar, qui commence à fasciner le guitariste. Cette dernière influence se concrétise de manière spectaculaire sur « Norwegian Wood (This Bird Has Flown) », où Harrison introduit pour la première fois un sitar dans une chanson pop occidentale — un instrument bon marché acheté dans une boutique d’articles indiens de Londres après que Harrison eut été intrigué par des musiciens indiens croisés sur le tournage du film Help!.

Les expérimentations sonores se multiplient tout au long des sessions : McCartney utilise un capo sur sa ligne de basse pour « Michelle », Ringo Starr joue de l’orgue Vox sur « I’m Looking Through You », George Martin enregistre un solo de piano à vitesse réduite sur « In My Life » pour lui donner, une fois repassé à vitesse normale, une sonorité proche du clavecin baroque. Le producteur du groupe joue un rôle technique déterminant sur ce disque : c’est lui qui compose également le solo de guitare de « Michelle », interprété par McCartney. Pour Barry Miles, figure de l’underground londonien proche de Lennon et McCartney à l’époque, c’est avec Rubber Soul, puis avec Revolver l’année suivante, que les Beatles s’affranchissent véritablement de la tutelle de leur producteur pour devenir une entité créative autonome.

C’est dans ce climat d’expérimentation généralisée que Harrison va, lui aussi, oser une innovation qui marquera l’histoire du son rock : l’utilisation d’une basse électrique passée à travers un boîtier de distorsion, sur son morceau « Think for Yourself ».

Genèse et enregistrement : une seule prise, le 8 novembre 1965

L’enregistrement de « Think for Yourself » a lieu vers la fin des sessions de Rubber Soul, à un moment où le groupe est déjà sous forte pression pour boucler l’album dans les temps. La base instrumentale — deux guitares électriques, basse et batterie — est bouclée en une seule prise, un exploit qui témoigne à la fois de la maîtrise technique acquise par le groupe après trois ans de vie de studio intensive et de l’urgence du calendrier. La séance se déroule de 21h à 3h du matin, une plage horaire tardive assez caractéristique du rythme de travail nocturne adopté par les Beatles à cette période de leur carrière.

La distribution instrumentale de cette séance mérite d’être détaillée. George Harrison assure le chant principal et joue de la guitare rythmique. Paul McCartney chante en harmonie et assure la partie de basse — en réalité deux parties de basse superposées, comme on le détaillera plus loin. John Lennon, de son côté, chante également en harmonie et ajoute un overdub de clavier, un orgue Vox Continental selon certaines sources, un piano électrique selon d’autres ; certains témoignages évoquent même un orgue Hammond RT-3, preuve que même les archivistes les plus pointilleux du groupe ne s’accordent pas totalement sur ce point précis. Ringo Starr, enfin, tient la batterie et vient étoffer l’arrangement de percussions additionnelles — maracas et tambourine — ajoutées par surimpression.

Fait amusant et révélateur de l’ambiance de la séance : ce même 8 novembre 1965, le groupe enregistre aussi son traditionnel disque flexi de Noël, destiné aux membres de son fan-club officiel. Producteur soucieux de ne rien perdre, George Martin demande aux ingénieurs du son d’installer un second microphone d’ambiance et d’enregistrer discrètement les Beatles pendant qu’ils répètent et peaufinent leurs harmonies vocales sur « Think for Yourself » — une pratique qui permet de capter, au passage, l’atmosphère chahuteuse et complice de cette soirée de studio. Un extrait de cette session sera d’ailleurs réutilisé quelques années plus tard dans le film d’animation Yellow Submarine, sorti en 1968.

Les mixages mono et stéréo du morceau sont réalisés dès le lendemain par George Martin, assisté des ingénieurs Norman Smith et Jerry Boys. « Think for Yourself » sort le 3 décembre 1965 en cinquième position de l’édition britannique de Rubber Soul, un album qui rencontre d’emblée un immense succès critique et commercial. La chanson figure également sur l’édition américaine du disque, publiée trois jours plus tard, le 6 décembre, cette fois en quatrième position de la face — la tracklist américaine différant sensiblement de celle du Royaume-Uni, comme c’était alors l’usage pour le marché nord-américain.

La révolution sonore : deux basses, une fuzz box, et un riff venu des Byrds

L’aspect le plus immédiatement frappant de « Think for Yourself » reste, encore aujourd’hui, sa texture sonore. Le morceau comporte en effet deux lignes de basse distinctes, toutes deux interprétées par Paul McCartney : l’une, conventionnelle, jouée via un amplificateur Vox AC100 ; l’autre, enregistrée en direct à travers un boîtier de distorsion et créditée sur la pochette de l’album sous la simple mention « fuzz bass ». Cette seconde ligne, insolite pour l’époque, fonctionne presque comme un riff de guitare principale, tissant tout au long du morceau une trame grinçante qui vient contredire la douceur relative des harmonies vocales superposées par-dessus.

Il s’agit là, très probablement, du tout premier enregistrement d’une ligne de basse volontairement distordue à l’aide d’un boîtier de fuzz dans l’histoire du rock — et, en tout cas, une grande première pour les Beatles. Les sources ne s’accordent pas parfaitement sur le modèle exact du boîtier employé : certains évoquent un Tone Bender MK1, d’autres un Gibson Maestro Fuzz-Tone, sachant que les studios EMI construisaient également à l’époque leurs propres boîtiers de distorsion maison, ce qui rend l’identification définitive du matériel délicate plus de soixante ans après les faits. Ce qui est certain, en revanche, c’est l’effet obtenu : une sonorité rêche et grondante que certains critiques musicaux ont comparée aux grognements d’un chien enragé mordillant son maître, quand d’autres y voient une ambiance de menace sourde répondant en écho aux lignes vocales de Harrison.

L’origine de cette idée sonore a une histoire propre, racontée par Harrison lui-même dans l’ouvrage collectif Anthology. Selon son récit, l’inspiration lui serait venue d’un accident de studio survenu lors de l’enregistrement de « Zip-a-Dee-Doo-Dah » sous la houlette du producteur Phil Spector : un technicien aurait, par erreur, poussé la prise du son d’une guitare jusqu’à la saturation, produisant un son fortement distordu. Plutôt que de recommencer la prise, Spector aurait décidé de garder cet accident comme tel, jugeant le résultat excellent. Quelques années plus tard, raconte Harrison, de nombreux musiciens et ingénieurs du son ont cherché à reproduire volontairement cet effet accidentel, ce qui a fini par donner naissance au boîtier de fuzz commercialisé. Les Beatles s’en procurent un exemplaire, l’essaient sur la basse de McCartney, et le résultat les convainc immédiatement.

Mais la fuzz bass n’est pas la seule innovation instrumentale du morceau. Harrison y joue de sa guitare électrique douze cordes Rickenbacker 360-12, munie d’un capodastre placé à la septième frette — un instrument tout juste acquis quelques mois plus tôt lors d’une étape de tournée à Minneapolis, et qu’il réutilisera peu après sur « If I Needed Someone ». Le motif qu’il en tire doit beaucoup au jeu de Jim McGuinn, guitariste des Byrds, dont Harrison avait admiré les figures répétitives et bourdonnantes sur des titres comme « The Bells of Rhymney » ou « She Don’t Care About Time ». Cette figure de guitare, conjuguée à la basse distordue, confère à « Think for Yourself » une sonorité de bourdon continu qui n’est pas sans rappeler, quoique de manière encore inconsciente à ce stade, certaines caractéristiques de la musique indienne que Harrison commence tout juste à découvrir cette même année 1965.

Sur le plan strictement musicologique, le morceau a également retenu l’attention d’analystes spécialisés. Le musicologue Alan W. Pollack, dont les célèbres « Notes on… » consacrées à chaque chanson officielle des Beatles font autorité chez les passionnés d’harmonie et de composition, juge « Think for Yourself » remarquablement ambitieuse dans son choix d’accords et de progressions harmoniques — un jugement qui tranche avec l’image d’un morceau mineur, vite écrit et vite enregistré, que l’on pourrait se faire de la chanson au premier abord.

Un ton inédit : quand Harrison ose le reproche

Du point de vue des paroles, Harrison adopte dans « Think for Yourself » un registre nettement plus acerbe qu’à l’accoutumée. Il y admoneste ouvertement un individu — un ancien amour ou un ami proche, selon les hypothèses avancées par les biographes — pour son comportement et ses erreurs passées, un parti pris lyrique d’une sévérité inhabituelle pour une chanson des Beatles de cette période. En comparaison, les titres signés Lennon-McCartney de la même époque expriment tout au plus une légère exaspération ou une mélancolie diffuse, jamais un blâme aussi direct et aussi frontal.

Le texte s’ouvre sur une déclaration d’intention sans détour : Harrison annonce qu’il a « un mot ou deux à dire » sur les agissements de la personne à qui il s’adresse. Il poursuit en expliquant qu’il a pris ses distances, laissant son interlocuteur « loin derrière », au milieu des ruines d’une existence que celui-ci avait pourtant lui-même envisagée. On comprend, à la lecture de ces premiers vers, que Harrison a rompu tout lien avec cette personne et avec la trajectoire destructrice qu’elle semblait suivre — tout en continuant, paradoxalement, d’espérer qu’elle puisse encore s’amender.

Le second couplet laisse rapidement transparaître le scepticisme de Harrison quant à sa capacité réelle à faire entendre raison à cette personne : il affirme savoir que son opinion est déjà arrêtée et qu’elle continuera de causer du tort autour d’elle, qu’elle en soit consciente ou non. C’est alors qu’intervient le refrain, comme une sentence : Harrison y martèle l’idée qu’il ne sera plus là pour accompagner cette personne, qui devra désormais apprendre à réfléchir et agir seule, sans compter sur son soutien.

C’est dans le troisième couplet que la dimension proprement philosophique du texte se fait la plus explicite. Harrison y adopte un ton presque professoral, encourageant son interlocuteur à exercer son libre arbitre et sa capacité de raisonnement, ne serait-ce que pour son propre bénéfice. Ce message d’émancipation intellectuelle constitue le cœur du morceau et reprend, en l’explicitant, l’idée directrice contenue dans le titre lui-même. On peut également y lire une critique plus large de l’adhésion aveugle à des idées toutes faites — une lecture qui pourrait s’appliquer aussi bien à l’échelle individuelle, celle d’une relation toxique ou de mauvaises habitudes, qu’à une échelle plus collective ou politique.

De fait, la chanson a suscité des interprétations très diverses quant à l’identité de son destinataire réel. Certains commentateurs y voient l’adresse à un ancien amour ou à un ami proche de Harrison ; d’autres, une critique plus générale visant l’étroitesse d’esprit de son époque, voire directement les institutions politiques. Interrogé des décennies plus tard sur l’inspiration exacte du morceau, dans son autobiographie I Me Mine publiée en 1980, Harrison lui-même avouera ne plus se souvenir précisément de qui il s’agissait, avant d’ajouter, mi-sérieux mi-goguenard, que la cible visée était « probablement le gouvernement » — une remarque à prendre avec la distance ironique propre à l’auteur, mais qui n’en suggère pas moins que le propos du texte dépasse la simple querelle personnelle pour viser un travers plus universel : l’aveuglement volontaire et ses conséquences.

Plusieurs biographes ont par ailleurs relevé une possible filiation entre « Think for Yourself » et l’univers de Bob Dylan, dont l’influence irrigue l’ensemble de Rubber Soul. Le ton de mise en garde adopté par Harrison, la construction du texte comme une adresse directe et sans concession à une personne précise, évoquent en effet certains procédés d’écriture que Dylan venait de populariser avec des titres comme « Positively Fourth Street », sorti quelques mois plus tôt en 1965 — un morceau lui aussi construit comme un règlement de comptes lyrique adressé à un interlocuteur resté anonyme pour l’auditeur.

Harrison conclut néanmoins la chanson sur une note d’espoir, preuve d’un intérêt sincère pour le devenir de la personne interpellée : il chante que l’avenir demeure prometteur et que son interlocuteur a encore le temps de corriger ce qui doit l’être. Après les reproches initiaux, ces lignes finales offrent une véritable porte de rédemption : il ne s’agit pas de condamner définitivement quiconque, mais de le pousser à prendre conscience de ses erreurs tant qu’il en est encore temps. On retrouve ici, en germe, le Harrison bienveillant et habité par une forme de sagesse qui, quelques années plus tard, signera des morceaux empreints de compassion tels que « Within You Without You » ou « While My Guitar Gently Weeps ».

« I’ve got a word or two to say about the things that you do… Think for yourself ’cause I won’t be there with you. »

— George Harrison, « Think for Yourself », 1965

Une préfiguration spirituelle et philosophique

Au-delà de son ton acerbe, « Think for Yourself » porte en germe des préoccupations spirituelles et philosophiques que Harrison développera pleinement dans les années suivantes. L’historien et biographe Peter Doggett, auteur de The Beatles Diary, considère ainsi la chanson comme la toute première pierre d’un édifice existentiel que Harrison bâtira patiemment tout au long de sa carrière, en s’appuyant plus tard sur les religions et pensées orientales pour formuler ce qu’il perçoit comme le caractère mécanique et insensible de l’existence humaine ordinaire — un constat esquissé dès « Don’t Bother Me » en 1963, et repris ici de façon plus mûre et plus articulée.

Le musicologue et biographe Simon Leng, auteur de la référence While My Guitar Gently Weeps consacrée à l’œuvre musicale de Harrison, relève de son côté le ton particulier du tout premier vers du morceau, qu’il juge relever davantage du registre de l’instituteur que de celui de l’amant éconduit — une remarque qui souligne bien le glissement stylistique opéré par Harrison, du romantisme encore convenu de « I Need You » vers une posture d’autorité morale toute nouvelle chez lui.

Des parallèles ont naturellement été établis entre « Think for Yourself » et « Within You Without You », la pièce à la portée mystique que Harrison composera pour Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band en 1967. Si le ton diffère radicalement — Harrison s’y montre bien plus serein et en paix avec les différences d’autrui, porté par les instruments et les modes de la musique indienne qu’il a désormais pleinement intégrés — le message de fond reste proche : inviter l’auditeur à sortir d’un fonctionnement mental automatique pour accéder à une forme de conscience plus élevée. On peut également tracer une ligne directe entre l’aspérité contestataire du morceau et les futures charges de Harrison contre les institutions et les puissants, qu’il s’agisse du fisc dans « Taxman » (1966) ou de la classe dirigeante dans « Piggies » (1968, sur le White Album).

Réception critique : entre indifférence polie et réévaluation tardive

La réception critique de « Think for Yourself » a longtemps été marquée par une certaine tiédeur. Le critique et biographe Tim Riley, dans son ouvrage Tell Me Why, qualifie le morceau de « flaccide » et estime qu’il ne fait guère mieux, tout au plus, que de servir de contraste entre les deux titres de Lennon qui l’encadrent sur l’album. Riley reconnaît toutefois que la chanson constitue un pas en avant par rapport aux deux contributions de Harrison sur Help!, tout en jugeant qu’elle manque des sonorités mélodiques et de la texture superposée qui distinguent, à ses yeux, l’autre composition de Harrison sur le même disque, « If I Needed Someone ».

Ian MacDonald, auteur de la somme critique Revolution in the Head, propose un jugement diamétralement opposé : il considère au contraire « Think for Yourself » comme un morceau sous-estimé, moins immédiatement séduisant mais plus incisif que « If I Needed Someone ». Cette divergence d’appréciation entre deux des biographes les plus respectés du groupe illustre bien la position ambiguë qu’occupe la chanson dans l’histoire critique des Beatles : ni franc succès populaire, ni total oubli, elle continue de diviser les avis quant à sa véritable valeur artistique.

Le grand public, de son côté, semble avoir tranché de manière plus consensuelle en faveur d’une réévaluation positive, quoique modeste : le magazine Rolling Stone classe ainsi « Think for Yourself » à la 75e place de son palmarès des cent meilleures chansons des Beatles, une position qui, sans en faire un titre culte, atteste néanmoins d’une reconnaissance certaine au sein du corpus du groupe. Le morceau n’a en revanche fait l’objet que de reprises assez anecdotiques au fil des décennies, la plus notable étant celle enregistrée par Finley Quaye et Spiritualized.

CORRECTIF FACTUEL

Une confusion revient régulièrement chez les auditeurs et certains commentateurs en ligne : celle qui attribuerait à George Harrison lui-même l’exécution de la ligne de basse distordue au fuzz box. Il n’en est rien. Les crédits d’époque, les témoignages recueillis auprès des membres du groupe et les analyses techniques les plus rigoureuses convergent : c’est bien Paul McCartney, bassiste attitré du groupe, qui interprète les deux lignes de basse du morceau — la ligne conventionnelle comme la ligne fuzz. L’idée sonore peut avoir germé dans l’esprit de Harrison, mais son exécution en studio revient intégralement à McCartney.

Autre précision utile : la fameuse formule de Harrison désignant « le gouvernement » comme destinataire probable de la chanson provient de son autobiographie I Me Mine, publiée en 1980 — soit quinze ans après l’écriture du morceau. Il s’agit d’une remarque rétrospective et largement teintée d’autodérision, à replacer dans le contexte d’un Harrison qui, à l’époque de cette autobiographie, venait justement d’écrire des chansons ouvertement critiques envers les institutions comme « Taxman » ou « Piggies ». Rien ne permet d’établir avec certitude qu’il s’agissait de sa pensée réelle au moment de la composition en 1965 : la plupart des biographes sérieux, de Mark Lewisohn à Peter Doggett en passant par Ian MacDonald, s’accordent à dire que l’inspiration précise du texte demeure, à ce jour, non élucidée.

Postérité : de Yellow Submarine à la compilation contestée

Au-delà de sa présence sur Rubber Soul, « Think for Yourself » a connu plusieurs réutilisations notables. Un extrait de la fameuse session du 8 novembre 1965, capté pendant que le groupe peaufinait ses harmonies vocales dans une ambiance chahutée, a été réintégré dans la bande sonore du film d’animation Yellow Submarine, sorti en 1968 — un clin d’œil discret à cette soirée de studio si particulière où se sont mêlés l’enregistrement du morceau et celui du flexi-disc de Noël destiné au fan-club. La chanson figure également, des décennies plus tard, sur l’album Yellow Submarine Songtrack paru en 1999, qui proposait des remixages stéréo modernisés de plusieurs titres associés au film.

Sa présence sur la compilation The Best of George Harrison, publiée en 1976, a en revanche suscité une réaction pour le moins mitigée de la part de l’intéressé lui-même. Harrison jugeait en effet contestable, voire insultant, que sa maison de disques ait éprouvé le besoin de compléter une anthologie censée mettre en avant son travail solo par des chansons enregistrées du temps des Beatles — fût-ce l’une des rares compositions de cette période à porter authentiquement sa marque personnelle.

Un dernier point mérite d’être signalé pour les amateurs de détails d’archives : l’identité exacte de la basse utilisée pour la ligne conventionnelle du morceau a longtemps fait débat parmi les passionnés les plus pointilleux du groupe. Certains chercheurs amateurs, en recoupant les dates de séances et les photographies d’époque, ont avancé que McCartney aurait pu continuer à utiliser sa basse Höfner 500/1 pour une partie des sessions de Rubber Soul, en parallèle de sa toute nouvelle Rickenbacker 4001S reçue fin août 1965 à Los Angeles des mains de Francis C. Hall, le fondateur de la marque. Harrison lui-même, interrogé bien plus tard, situait le tout premier usage de la Rickenbacker précisément sur « Think for Yourself » — une affirmation que les recoupements photographiques ultérieurs ont pourtant contredite, McCartney apparaissant déjà avec l’instrument sur « Michelle », enregistrée cinq jours plus tôt. Ce genre de menu désaccord, loin d’être anecdotique, illustre bien à quel point la reconstitution précise des sessions des Beatles continue, aujourd’hui encore, de mobiliser chercheurs et passionnés.

Le sillon que Harrison creusera ensuite : de Revolver à l’Anthology

« Think for Yourself » ouvre une brèche que Harrison va rapidement élargir. Dès l’album suivant, Revolver (1966), il impose sa marque avec pas moins de trois compositions : « Taxman », qui reprend et durcit encore le ton contestataire déjà présent ici en s’attaquant frontalement à la fiscalité britannique ; « Love You To », première incursion pleinement assumée de la musique indienne dans le répertoire des Beatles ; et « I Want to Tell You », qui poursuit l’exploration des thèmes de l’incommunicabilité et de la difficulté à exprimer une pensée complexe par les mots. On mesure, en regardant cette trajectoire rétrospectivement, à quel point « Think for Yourself » fonctionne comme un véritable laboratoire : c’est là que Harrison teste, pour la première fois et avec les moyens d’un compositeur encore débutant, le ton moralisateur qu’il assumera pleinement l’année suivante, ainsi que les sonorités de bourdon qui annoncent son virage indien.

Cette trajectoire se poursuivra sans discontinuer jusqu’à Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967) et son « Within You Without You », véritable aboutissement de la démarche amorcée deux ans plus tôt, puis jusqu’au White Album (1968) et sa charge sociale « Piggies ». Dans les rétrospectives publiées après la mort de Harrison en 2001, plusieurs biographes — dont Simon Leng — reviendront sur « Think for Yourself » comme la pierre de fondation, certes modeste et imparfaite, de cet édifice cohérent que Harrison bâtira patiemment sur près de quinze années de carrière, des Beatles jusqu’à son œuvre solo, notamment sur All Things Must Pass (1970).

Conclusion

Avec « Think for Yourself », George Harrison ne se contente pas d’adresser un commentaire acide à une connaissance obstinée, réelle ou imaginaire. Il amorce, en réalité, une évolution majeure de son écriture et de sa place au sein des Beatles. Ce titre de 1965, discret mais audacieux tant sur le plan sonore que lyrique, constitue le premier pas d’une trajectoire qui mènera Harrison, quelques années plus tard, à offrir au public une réflexion spirituelle profonde et un point de vue singulier sur l’existence, le tout enrobé dans la musique pop du plus grand groupe de son temps.

Sur le plan technique, la chanson restera également dans les annales comme le moment précis où le rock a découvert, presque par accident, la basse distordue — un procédé qui deviendra, des décennies durant, un outil sonore courant chez d’innombrables groupes. Et sur le plan biographique, elle marque le point de bascule où Harrison, longtemps relégué au second plan derrière Lennon et McCartney, commence véritablement à trouver et à assumer sa propre voix. En ce sens, le titre de la chanson vaut presque comme un programme : Harrison y invite son interlocuteur à « penser par lui-même » — mais c’est bien lui-même, en définitive, qui met ce précepte en pratique le premier.

FAQ

Quelle est l’importance de « Think for Yourself » dans la carrière de George Harrison ?

Il s’agit de la première composition de Harrison à adopter un ton ouvertement contestataire et moralisateur, rompant avec le registre sentimental de ses essais précédents (« Don’t Bother Me », « I Need You », « You Like Me Too Much »). Elle annonce directement les futures chansons à portée sociale et spirituelle du guitariste, de « Taxman » à « Within You Without You ».

Qui joue la fameuse ligne de basse distordue sur ce morceau ?

C’est Paul McCartney, et non George Harrison, qui interprète les deux lignes de basse du morceau : l’une conventionnelle, l’autre passée à travers un boîtier de distorsion (fuzz box), dans ce qui constitue la toute première utilisation enregistrée de ce procédé chez les Beatles.

Quand et comment « Think for Yourself » a-t-elle été enregistrée ?

La base instrumentale a été bouclée en une seule prise le 8 novembre 1965, au studio n°2 d’Abbey Road, lors d’une séance nocturne qui a aussi servi à enregistrer le flexi-disc de Noël destiné au fan-club du groupe.

À qui George Harrison s’adresse-t-il dans cette chanson ?

L’identité du destinataire reste incertaine. Harrison lui-même a déclaré en 1980, dans son autobiographie I Me Mine, ne plus s’en souvenir, avant de plaisanter en évoquant « probablement le gouvernement ». Les biographes penchent pour un ancien amour ou un ami proche, sans certitude établie.

Comment la critique musicale a-t-elle accueilli le morceau ?

Les avis sont partagés : Tim Riley la juge en retrait par rapport à « If I Needed Someone », tandis qu’Ian MacDonald la considère au contraire comme sous-estimée et plus incisive. Le magazine Rolling Stone l’a classée 75e de son palmarès des cent meilleures chansons des Beatles.

Cette chanson a-t-elle été réutilisée après 1965 ?

Oui : un extrait de la session d’enregistrement figure dans le film Yellow Submarine (1968), le titre apparaît sur l’album Yellow Submarine Songtrack (1999), et il a été inclus, non sans polémique de la part de Harrison, sur la compilation The Best of George Harrison (1976).

Glossaire des entités nommées

  • George Harrison — Guitariste et compositeur des Beatles, auteur de « Think for Yourself », dont l’écriture évoluera vers des thèmes spirituels et sociaux à partir de la fin des années 1960.
  • Paul McCartney — Bassiste des Beatles, interprète des deux lignes de basse — conventionnelle et fuzz — sur ce morceau.
  • John Lennon — Guitariste et chanteur des Beatles, auteur des harmonies vocales et d’un overdub de clavier sur le morceau.
  • Ringo Starr — Batteur des Beatles, également crédité de percussions additionnelles (maracas, tambourine) sur le titre.
  • George Martin — Producteur historique des Beatles, responsable des mixages mono et stéréo du morceau réalisés le lendemain de l’enregistrement.
  • Rubber Soul — Sixième album britannique des Beatles, sorti en décembre 1965, sur lequel figure « Think for Yourself ».
  • Fuzz box — Boîtier de distorsion sonore utilisé ici pour la première fois sur une ligne de basse dans le catalogue des Beatles.
  • Rickenbacker 4001S — Modèle de basse électrique récemment acquis par McCartney, utilisé pour la ligne de basse conventionnelle du morceau.
  • Rickenbacker 360-12 — Guitare électrique douze cordes utilisée par Harrison, capo à la septième frette, sur ce titre.
  • Jim McGuinn (Roger McGuinn) — Guitariste des Byrds, dont le jeu a inspiré la figure de guitare douze cordes jouée par Harrison.
  • Tim Riley — Biographe et critique, auteur de Tell Me Why, jugeant le morceau en retrait.
  • Ian MacDonald — Auteur de Revolution in the Head, jugeant au contraire le morceau sous-estimé.
  • Alan W. Pollack — Musicologue, auteur d’une analyse harmonique détaillée de la chanson dans sa série « Notes on… ».
  • Peter Doggett — Biographe, auteur de The Beatles Diary, qui souligne la portée existentielle précoce du texte.
  • Simon Leng — Biographe, auteur de While My Guitar Gently Weeps, consacré à l’œuvre de Harrison.
  • I Me Mine — Autobiographie de George Harrison publiée en 1980, source de sa déclaration sur « le gouvernement ».
  • Within You Without You — Chanson de Harrison parue sur Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967), souvent comparée à « Think for Yourself » sur le plan thématique.
  • Yellow Submarine — Film d’animation de 1968 dans lequel un extrait de la session d’enregistrement du morceau a été réutilisé.

Sources et bibliographie

  • Mark Lewisohn, The Beatles Recording Sessions, Harmony Books, New York, 1988.
  • Ian MacDonald, Revolution in the Head: The Beatles’ Records and the Sixties, Fourth Estate, Londres, 1994 (édition révisée 1997).
  • Simon Leng, While My Guitar Gently Weeps: The Music of George Harrison, Hal Leonard, 2006.
  • Peter Doggett, The Beatles Diary, Volume 1: The Beatles Years, 2001.
  • George Harrison, I Me Mine, Genesis Publications, 1980.
  • The Beatles, Anthology, Chronicle Books / Seuil (trad. Philippe Paringaux), 2000.
  • Alan W. Pollack, « Notes on Think for Yourself », Soundscapes.
  • Bill Harry, The George Harrison Encyclopedia, Virgin Books, 2003.
  • Steve Turner, L’Intégrale Beatles : les secrets de toutes leurs chansons, Hors Collection, 2006.
  • Rolling Stone, classement des 100 meilleures chansons des Beatles.

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