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1965, le fil qui tremble : et si Ringo Starr avait disparu ?

Ringo Starr frôle la mort en 1965 : Help!, noyade évitée, course folle. Et si les Beatles avaient basculé avant Rubber Soul, Revolver et Sgt. Pepper ? Une uchronie vertigineuse à lire jusqu’au bout.

Il y a des mythes qu’on regarde comme des blocs de granit : les Beatles, leur discographie, leur ascension supposément inéluctable vers Rubber Soul, Revolver puis Sgt. Pepper. Pourtant, au cœur de 1965, tout tient à un fil — un tournage en mer, un “action” lancé trop vite, une voiture lancée trop fort sur une route anglaise. Dans ce récit d’uchronie, on remonte à l’année-charnière, celle où la Beatlemania commence à se fissurer et où le groupe s’apprête à muter. Et l’on se pose la question la plus cruelle : que devient le rock si Ringo Starr n’en réchappe pas ? Derrière l’image du “quatrième Beatle”, il y a un centre de gravité : un batteur au swing inimitable, mais surtout un régulateur émotionnel sans lequel la chimie du quatuor se dérègle. Entre Bahamas glaciales et filets anti-requins sur le plateau de Help!, puis une course automobile absurde racontée par les témoins de l’époque, l’histoire révèle sa fragilité. Un détail, une seconde, et la cathédrale s’effondre avant même d’être bâtie. Plongez dans ce vertige : un monde sans Abbey Road, et des Beatles stoppés net au moment exact où ils allaient changer la musique populaire.


Imaginez la discographie des Beatles comme une cathédrale. On peut la visiter par les vitraux flamboyants de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, par les nefs majestueuses d’Abbey Road, par les cryptes troubles du White Album, par la pierre brute de Let It Be. Et puis on se souvient qu’avant la cathédrale, il y a eu un terrain vague, des briques humides de Liverpool, des clubs où l’on joue trop fort pour couvrir les cris, des tournées où l’on dort mal, où l’on mange n’importe quoi, où l’on vit à l’os. Ce monument-là, on le croit indestructible parce qu’il appartient à l’histoire. Mais en 1965, ce n’est pas une histoire : c’est un groupe vivant, fragile, exposé, soumis au hasard.

Il suffit parfois d’un détail pour que tout bascule. Une prise de vue à refaire. Une route trop étroite. Une seconde d’inattention à vitesse indécente. Et soudain l’uchronie devient plausible : et si Ringo Starr n’était pas rentré du tournage de Help! ? Et si, quelques semaines plus tard, l’adrénaline automobile d’une Angleterre ivre de modernité l’avait fauché sur l’asphalte ? Le scénario est insoutenable parce qu’il ne détruit pas seulement un homme : il détraque tout ce qui vient après.

On aime raconter les Beatles comme une suite d’évidences, une progression linéaire qui mène mécaniquement de Please Please Me à Abbey Road. Or rien n’était mécanique. Rien n’était garanti. Les Beatles ne sont pas devenus “les Beatles” par décret. Ils le sont devenus en survivant, en tenant, en encaissant. Et dans cette survie, il y a parfois des épisodes qui ressemblent à des parenthèses de cinéma, mais qui auraient pu être des points finals.

1965, l’année-charnière : le fil tendu entre Help! et Rubber Soul

Pourquoi 1965 pèse-t-elle si lourd dans cette histoire ? Parce qu’elle est la charnière. Le moment où le groupe commence à muter. 1964, c’est l’apogée de la Beatlemania : l’Amérique conquise, les concerts assourdissants, la vitesse pure. 1966, c’est l’épuisement, le dégoût des tournées, le repli en studio, l’obsession sonore de Revolver. Mais 1965, c’est l’année où les Beatles comprennent qu’ils ne sont pas condamnés à être une attraction.

Help!, à la fois film et album, est souvent rangé dans la case “période pop heureuse”. C’est plus complexe. Derrière la farce, il y a une fissure : la chanson “Help!” elle-même n’est pas un gag. John Lennon y confesse, presque malgré lui, une angoisse réelle. Et ce paradoxe résume le moment : le monde rit, le groupe commence à douter.

Puis vient Rubber Soul à la fin de l’année, et c’est un basculement. Les chansons s’allongent, les harmonies s’assombrissent, les textes deviennent plus adultes, plus ambigus. La musique pop, d’un coup, se découvre une profondeur nouvelle. À partir de là, tout s’enchaîne : les Beatles ouvrent un chemin que d’autres vont suivre, que d’autres vont élargir, et l’histoire du rock prend une tournure différente.

Dans ce contexte, la disparition de Ringo Starr en 1965 ne serait pas seulement un drame humain. Ce serait un court-circuit culturel. Un groupe de quatre dont l’équilibre dépend de la chimie interne se retrouve amputé au moment exact où il commence à se transformer. Et lorsqu’on retire une pièce au moment d’une mutation, on ne sait pas ce qui naît ensuite : parfois une autre forme, parfois rien.

Ringo, le “moins visible” qui tenait le centre

Il y a une injustice presque structurelle dans la manière dont on parle de Ringo Starr. Les Beatles sont souvent racontés comme un duel entre John Lennon et Paul McCartney, avec George Harrison en troisième génie longtemps sous-estimé. Ringo, lui, devient le personnage secondaire sympathique, le “marrant”, le “simple”, le type qui dit deux phrases et sourit. Cette vision est confortable, mais elle est fausse, ou plutôt elle est incomplète.

Ringo est le centre de gravité émotionnel du groupe. Dans un quatuor où trois personnalités peuvent être volcaniques, il est le régulateur. Il est celui qui désamorce, qui dédramatise, qui garde une part d’enfance quand les autres se crispent. Il est aussi, musicalement, bien plus qu’un métronome. Son jeu est une signature : il place ses accents de travers, il fait respirer les morceaux, il donne au swing des Beatles une allure immédiatement reconnaissable. Un batteur “correct” peut jouer la plupart des parties. Mais un batteur “correct” ne joue pas comme Ringo. Il ne joue pas avec ce mélange de décontraction et de précision, cette façon d’être derrière le temps et pourtant au centre.

Surtout, Ringo est un symbole d’intégrité collective : l’homme qui n’a pas écrit la majorité des chansons, mais qui a donné au groupe une identité rythmique et un équilibre humain. Dans un récit de rock où l’ego est roi, Ringo rappelle que la grandeur peut aussi venir de la place qu’on accepte, de la manière dont on habite un rôle.

Alors oui, imaginer sa disparition en 1965, c’est imaginer l’effondrement d’un équilibre déjà instable. Et ce n’est pas un fantasme morbide : c’est une manière de mesurer à quel point le mythe Beatles a tenu à des choses très concrètes, très physiques, très vulnérables.

Les Bahamas, le froid, les filets : le tournage de Help! comme zone à risques

Le cinéma, chez les Beatles, est souvent associé à la légèreté. A Hard Day’s Night est un miracle de spontanéité, Help! une explosion de couleurs et d’absurde, Magical Mystery Tour un délire psychédélique, Yellow Submarine un rêve animé. Mais derrière la légèreté, il y a une réalité de plateau. Des horaires. Des contraintes. Des scènes à refaire. Et dans les années 60, la culture de la sécurité sur les tournages n’a pas grand-chose à voir avec la nôtre.

Le tournage de Help! démarre notamment aux Bahamas au début de 1965. Sur le papier, c’est le paradis : mer turquoise, plage de carte postale, exotisme parfait pour une comédie d’aventure. Dans la réalité, il fait froid, l’eau est glaciale, les Beatles tournent en chemises légères parce que le scénario exige la chaleur, et le contraste entre l’image et le ressenti devient une forme de torture douce. On joue au soleil, mais on grelotte.

Et puis il y a la mer. La mer, ce décor qu’on croit inoffensif parce qu’il est beau, est l’un des environnements les plus imprévisibles qui soient. Courants, fatigue, panique, froid : tout s’additionne. Dans une scène du film, Ringo doit plonger depuis un bateau. Ce n’est pas un exploit digne de cascadeur hollywoodien ; c’est précisément pour cela que c’est dangereux. Parce qu’on peut croire que “ça va le faire”. Parce qu’on sous-estime la somme des risques.

Selon le témoignage de Victor Spinetti, acteur emblématique de la trilogie Beatles au cinéma, la scène est tournée avec des filets anti-requins autour, détail qui suffit à planter l’ambiance : on n’est pas dans une piscine sécurisée, on est en pleine mer, avec une protection minimale entre le comédien et le réel. Ringo plonge, remonte, grelotte. Et il doit recommencer. Pas une fois. Plusieurs fois.

Ce qui tue dans ce récit, ce n’est pas l’image spectaculaire d’un danger flamboyant. C’est la banalité. “Il faut refaire la prise.” Voilà comment on bascule.

“Je ne sais pas nager” : l’aveu qui glace le sang

La scène, telle que racontée par Spinetti, ressemble à une blague noire. Ringo sort de l’eau, on le sèche au sèche-cheveux pour qu’il ne tombe pas malade, on prépare une nouvelle prise. Et là, Ringo craque. Pas une crise de star, pas un caprice : une peur nue. Il dit qu’il ne veut pas recommencer.

Spinetti lui demande pourquoi. Et Ringo lâche la phrase la plus terrifiante possible dans ce contexte : il ne sait pas nager.

On peut imaginer le silence d’une seconde, ce moment où le cerveau essaie de comprendre si c’est sérieux. Parce que ça ne colle pas avec l’image qu’on se fait d’un tournage en mer : évidemment qu’on ne fait pas sauter quelqu’un à l’eau s’il ne sait pas nager. Évidemment qu’il y a des précautions. Évidemment que quelqu’un a vérifié. Sauf que non : pas forcément. Ou pas assez.

Spinetti raconte qu’il agite les bras, qu’il alerte l’équipe. Et l’on se retrouve face à une vérité brute : Ringo Starr, un des hommes les plus célèbres de la planète à ce moment-là, est en train de risquer la noyade pour une scène de comédie pop.

Ce qui est fascinant, c’est la réaction de Ringo lorsqu’on lui demande pourquoi il a accepté. Il répond, en substance, qu’on le fait parce que le réalisateur dit “Action”. Parce que c’est comme ça. Parce qu’on est au travail. Parce que le monde entier attend, et que l’on est devenu une machine à produire des images et des chansons.

Il n’y a pas de morale héroïque là-dedans, et c’est ce qui rend l’histoire si troublante. Ce n’est pas un sacrifice conscient pour l’art. C’est un réflexe d’obéissance professionnelle, une docilité née de la vitesse folle des années Beatles. On avance, on exécute, on encaisse, on ne réfléchit pas trop, sinon on devient fou.

Et l’on se dit : à quel moment un groupe aussi puissant a-t-il cessé d’avoir le contrôle de son quotidien ?

Le “toujours plus” des Beatles : travailler vite, vivre vite, risquer vite

Les Beatles des années 60 sont souvent présentés comme des génies inspirés qui entrent en studio et changent l’histoire. C’est vrai, mais c’est incomplet. Ils sont aussi des ouvriers de luxe d’une industrie vorace. Ils tournent des films parce qu’il faut occuper le marché, ils enregistrent parce qu’il faut alimenter la machine, ils jouent en concert parce que le phénomène doit se voir. Et dans cette cadence, les corps deviennent secondaires.

Ce qui frappe, dans l’anecdote de Help!, c’est l’absence de “stop”. L’absence de moment où quelqu’un dit : non, on ne fait pas ça. Ou bien le moment arrive trop tard, après deux plongées, après le froid, après le risque.

On est en 1965 : la célébrité pop est encore un territoire nouveau. Le monde n’a pas encore inventé toutes les procédures pour protéger ces nouveaux rois. Et les Beatles eux-mêmes sont pris dans une contradiction : ils sont immensément puissants symboliquement, mais ils restent des gars issus de Liverpool, habitués à ne pas faire d’histoires, à prendre sur eux, à se plier à la cadence. Ringo, dans son rôle de “bon soldat”, va au bout. Jusqu’à ce que son ignorance – ne pas savoir nager – transforme une scène en potentiel accident mortel.

À ce stade, l’uchronie n’a plus rien d’un jeu intellectuel. Elle devient physique : il suffisait d’une vague, d’un mouvement de panique, d’un filet mal placé, et l’histoire de la musique populaire basculait.

La deuxième frayeur : l’asphalte, la vitesse, la masculinité des années 60

Sortons de l’eau. Remplaçons la mer par une route anglaise. Remplaçons les filets anti-requins par des haies, des virages, des voitures qui changent de voie. Le danger n’a plus rien d’exotique, il devient banal, domestique, quotidien. Et c’est encore pire.

L’autre histoire, racontée par Pete Shotton, ami d’enfance de John Lennon, a ce parfum de mémoire d’époque : celle où des garçons devenus milliardaires en notoriété se comportent encore comme des gamins, sauf que les jouets ont changé. Quand les Beatles commencent à gagner vraiment de l’argent, ils achètent des voitures. Et pas des voitures raisonnables. Des voitures rapides, chères, spectaculaires. La voiture devient un signe : un signe de liberté, un signe de revanche sociale, un signe d’appartenance au monde des adultes qui, hier encore, les méprisait.

Shotton raconte une visite sur Hayling Island, près de la côte sud de l’Angleterre. Lennon propose une course. Il y a dans son récit une phrase qui résume l’absurdité de la situation : il parle de la “conduite la plus décoiffante” de sa vie, et il dit être encore surpris qu’elle ne se soit pas révélée être la dernière.

On les imagine sortir de l’île, s’engager sur la route Portsmouth-Londres, déjà trop vite, déjà dans cette euphorie adolescente de la vitesse. Et là, un homme en Jaguar Type E blanche se joint au jeu. Pendant des dizaines de kilomètres, chacun essaie de surpasser l’autre “en pure inconscience”. Lennon, selon Shotton, vit ça comme un shoot, “le plaisir le plus fantastique”.

C’est un cliché masculin, presque un archétype : des hommes qui jouent à la mort en riant, parce qu’ils se sentent intouchables. Sauf que la mort, elle, ne connaît pas la célébrité.

Facel Vega, Ferrari : quand le rêve se transforme en piège

Dans la version la plus connue du récit, Ringo est au volant d’une Facel Vega – une de ces grand-tourisme françaises ultra luxueuses, symboles parfaits d’une Europe qui veut rivaliser avec l’Amérique en puissance et en style. Lennon, lui, roule en Ferrari selon certains souvenirs, détail qui cristallise l’époque : la pop britannique se paye les emblèmes de la vitesse italienne.

Et puis survient l’instant où le jeu manque de devenir tragédie. Une voiture se rabat sur la voie de Ringo, trop lentement, trop tôt. Ringo arrive bien plus vite. Shotton parle d’une vitesse délirante et d’un écart énorme entre les véhicules. Ringo évite l’impact de justesse. Personne n’est “sérieusement blessé”, écrit-il. Mais le point n’est pas là. Le point, c’est que l’accident aurait pu être mortel.

Ce genre d’épisode a une fonction dans les mythologies rock : il prouve que les stars vivent “plus fort” que les autres. Mais si l’on retire le vernis romantique, il reste une chose : un groupe d’hommes sous pression, qui cherche l’adrénaline pour compenser une vie devenue irréelle, et qui flirte avec le point de non-retour.

Dans le récit, Lennon est “profondément ébranlé”. Il se mettrait ensuite davantage en passager qu’en conducteur. Qu’importe ici le degré exact de vérité factuelle dans la nuance : ce qui compte, c’est la logique psychologique. À un moment, même les plus excités se souviennent qu’ils peuvent mourir. Et quand cette pensée surgit, elle ne vous lâche plus.

Pourquoi ces deux épisodes disent quelque chose d’essentiel sur les Beatles de 1965

On pourrait les réduire à deux anecdotes. Ce serait une erreur. Ces deux quasi-accidents racontent la même chose sous deux formes différentes : les Beatles vivent à une cadence qui les dépasse. Leur succès est une force centrifuge. Il les projette hors de leurs habitudes, hors de leurs corps, hors de leurs limites.

Le tournage de Help! montre un groupe soumis au calendrier, à la répétition, à l’idée que tout doit être fait vite, sans discussion. L’épisode automobile montre un groupe qui, en dehors du travail, cherche une échappatoire dans la vitesse, comme si l’on voulait retrouver la sensation de contrôle dans une vie où tout est contrôlé par les autres : managers, producteurs, journalistes, fans, emploi du temps.

La mer et la route sont deux métaphores. La mer, c’est l’imprévisible. La route, c’est l’illusion de maîtrise. Dans les deux cas, le réel vous rattrape.

Et dans les deux cas, on retrouve la même figure : Ringo Starr. Celui qui fait le boulot. Celui qui suit. Celui qui ne fait pas de vagues. Celui qui, par tempérament, a peut-être plus tendance que les autres à se plier au mouvement du groupe. Ce n’est pas une faiblesse morale : c’est une manière d’exister au sein d’un collectif. Mais en 1965, cette manière d’exister l’expose.

Et si Ringo était mort ? La question qui fait trembler l’histoire du rock

Il faut maintenant oser regarder l’uchronie en face, sans sensationnalisme, sans jouissance morbide, mais avec lucidité.

Si Ringo meurt pendant le tournage de Help!, que se passe-t-il ? D’abord, un choc mondial. La Beatlemania n’est pas seulement un phénomène musical : c’est un phénomène social, presque religieux. La mort d’un Beatle en 1965 n’aurait pas été perçue comme celle d’une star parmi d’autres. Elle aurait été un traumatisme collectif. Et ce traumatisme aurait frappé un groupe déjà épuisé, déjà sous tension.

Ensuite, la mécanique interne du quatuor explose. On peut imaginer trois réactions différentes. Paul McCartney se réfugie dans le travail, essaie de continuer, parce que continuer est sa manière de survivre. John Lennon s’effondre, culpabilise, se radicalise, ou se dissout dans le chaos – Lennon est l’homme des réactions extrêmes. George Harrison, lui, se replie, se détourne encore plus vite de la machine Beatles qu’il vit déjà comme un monstre.

Et puis il y a une réalité très simple : on peut remplacer un batteur techniquement. Mais peut-on remplacer Ringo ? Les Beatles ont déjà connu une substitution temporaire en 1964 lorsque Ringo, malade, est remplacé sur scène par Jimmie Nicol. Cet épisode est souvent cité pour dire : “vous voyez, c’est possible”. Sauf que ce n’est pas comparable. Remplacer un musicien vivant, qui va revenir, c’est gérer une absence. Remplacer un ami mort, c’est gérer un vide.

La mort change la nature même du groupe. Elle transforme la musique en mausolée potentiel. Elle force les survivants à se demander : est-ce qu’on a le droit de continuer ? Est-ce qu’on trahit ? Est-ce qu’on rend hommage ? Est-ce qu’on profite ? Et cette question-là, posée en 1965, aurait pu tuer le projet Beatles.

Sans Rubber Soul, sans Revolver, sans Sgt. Pepper : un autre monde musical

Le fantasme “un monde sans Sgt. Pepper” n’est pas qu’un jeu. Les Beatles ont accéléré, condensé, popularisé des évolutions déjà présentes. Mais ils ont aussi donné à ces évolutions une visibilité et une autorité que personne d’autre n’avait à cette vitesse. Sans eux, ou avec eux amputés, certaines choses auraient existé quand même, mais différemment, plus lentement, peut-être dans l’ombre.

Rubber Soul n’est pas seulement un “bon album”. C’est un manifeste implicite : la pop peut être adulte. Revolver n’est pas seulement une collection de chansons : c’est un laboratoire sonore grand public. Sgt. Pepper n’est pas seulement un disque concept : c’est une prise de pouvoir culturelle, l’album comme œuvre totale, comme monde autonome, comme événement.

Sans ces jalons, la fin des années 60 aurait-elle eu le même visage ? Peut-être que d’autres groupes auraient pris la place. Peut-être que la scène psychédélique aurait explosé autrement. Peut-être que la notion même d’album comme unité artistique aurait mis plus de temps à s’imposer dans le grand public. Peut-être que le rock aurait gardé plus longtemps une structure de singles et de hits, avant de basculer vers l’ambition. Ou bien il aurait basculé quand même, mais avec une autre bande-son.

Ce qui est certain, c’est que l’histoire de la pop moderne est bâtie sur des accélérations. Et les Beatles ont été l’accélérateur suprême. Retirez-les au moment où ils s’apprêtent à changer de peau, et tout se réorganise.

Continuer sans lui : la tentation du remplacement et l’impossible réparation

Il existe toujours, dans les groupes, une idée cynique : “le show doit continuer”. On remplace, on tourne, on enregistre, on maintient la marque. L’industrie adore cette idée. Mais les Beatles n’étaient pas un assemblage de musiciens interchangeables. Ils étaient un organisme.

Même si un batteur de haut niveau avait été recruté, même si techniquement les chansons avaient été jouables, le son aurait changé. Pas forcément de manière spectaculaire au début, mais insidieusement. Et surtout, l’ambiance aurait été différente. Les Beatles fonctionnent comme une conversation permanente entre quatre tempéraments. Retirez un tempérament, et la conversation n’a plus le même rythme. Les blagues ne tombent plus au même moment. Les conflits prennent une autre forme. Les compromis deviennent plus difficiles.

On peut même imaginer le scénario le plus plausible : après une période de sidération, le groupe s’arrête. Fin de l’histoire en 1965, avec Help! comme dernier chapitre officiel, et une légende immédiatement sanctifiée. Les Beatles deviennent un mythe de jeunesse fauché, un groupe météore. Ils n’ont pas le temps d’être contestés, ni par eux-mêmes ni par les autres. Ils restent “purs” dans la mémoire collective, au prix d’une œuvre amputée de son sommet.

Ou bien, autre hypothèse, ils continuent quelques mois, par inertie, puis se brisent. Et c’est peut-être le pire des scénarios : un groupe qui essaie de survivre à une mort, qui se débat, qui produit dans la douleur, et qui finit par s’effondrer de l’intérieur. Dans ce cas, l’histoire des Beatles devient une histoire de deuil, pas une histoire de révolution artistique.

Ringo vivant : ce que la survie a permis, et ce qu’elle a coûté

Revenir à notre réalité, c’est se rappeler que Ringo a survécu. Qu’il a traversé cette décennie, qu’il a encaissé les tensions de studio, les disputes, les frustrations, les départs temporaires, les retours. Qu’il a quitté le groupe, un temps, pendant les sessions du White Album, avant de revenir parce que le quatuor, même fissuré, avait encore besoin de son centre.

On peut lire cette survie comme une simple chance. Mais on peut aussi la lire comme une conséquence de ce qu’était Ringo : quelqu’un qui endure. Quelqu’un qui continue. Quelqu’un qui ne dramatise pas sa propre importance, alors même qu’elle est réelle. Ce trait de caractère a une beauté, mais il a aussi un coût. À force de “tenir”, on se fait parfois oublier. Et dans l’histoire des Beatles, Ringo a souvent été oublié précisément parce qu’il a tenu.

Pourtant, les grands disques ultérieurs – Abbey Road en tête – portent aussi sa marque, cette manière de soutenir sans écraser, de donner du mouvement sans se mettre en avant. Le groove d’“Come Together”, la délicatesse de “Here Comes the Sun”, la mécanique parfaite du medley : rien de tout cela n’existe sans un batteur qui sait se mettre au service de la chanson tout en la signant.

Et si l’on veut pousser l’idée jusqu’au bout, il y a quelque chose d’ironiquement poignant dans le fait que Ringo, survivant, soit devenu dans les décennies suivantes une sorte de gardien de la mémoire Beatles, celui qui parle encore avec tendresse des autres, celui qui joue encore leurs chansons, celui qui rappelle que derrière le monument il y avait une bande.

Les Beatles, la mort évitée et la fragilité du mythe

Ces deux épisodes, l’un en mer pendant Help!, l’autre sur la route lors d’une course insensée, révèlent une vérité que l’on oublie quand on regarde l’histoire depuis notre époque : les Beatles n’étaient pas “destinés” à faire Sgt. Pepper. Ils ont eu le talent, l’instinct, la discipline, oui. Mais ils ont aussi eu la chance. La chance d’être au bon endroit au bon moment. La chance de survivre à une machine qui aurait pu les broyer. La chance, parfois, d’échapper à la mort par quelques centimètres.

Le rock adore les mythes tragiques. Il adore les destins interrompus, les comètes. Mais l’histoire la plus rare, au fond, c’est celle d’un groupe qui a survécu assez longtemps pour se transformer plusieurs fois, pour se contredire, pour devenir plus grand que lui-même. Les Beatles ont eu ce privilège. Et dans ce privilège, il y a le nom de Ringo Starr, batteur souvent caricaturé, mais dont la simple survie a conditionné l’existence d’une partie immense de la culture pop.

Alors oui, imaginer un monde sans Abbey Road ni Sgt. Pepper est un vertige. Mais le vrai vertige, c’est de se dire que tout cela a tenu à des choses minuscules : une prise qu’on ne refait pas, un filet bien posé, une voiture qui ne se rabat pas, un réflexe de freinage, une seconde de chance.

Et que derrière la cathédrale, il y a eu un homme qui, un jour, a plongé en mer sans savoir nager. Et qui, par un concours de circonstances, est remonté à la surface, permettant au monde d’entendre la suite.

 

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