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Goodnight Tonight : l’histoire complète du single disco de Wings, de la nuit en discothèque au dernier tube du groupe

Par YSN
Goodnight Tonight : l'histoire du single disco de Wings (1979) - Yellow-Sub.net

Un soir de 1977 ou 1978, Paul McCartney sort d’une discothèque londonienne avec une idée en tête : écrire, lui aussi, un morceau pour faire danser. Quelques semaines plus tard, il s’enferme seul à Abbey Road et joue presque tous les instruments d’une rythmique latine obsédante. Un an après, Wings la termine dans une copie conforme du Studio Two construite au sous-sol de ses bureaux. Le résultat, Goodnight Tonight, devient l’un des plus grands succès du groupe, son premier maxi 45 tours et son dernier vrai tube. Voici l’histoire complète du single disco que personne n’attendait de l’ancien Beatle.

En bref

  • La chanson : Goodnight Tonight, écrite par Paul McCartney après une soirée en discothèque, publiée par Wings en single hors album le 23 mars 1979 au Royaume-Uni (Parlophone), au même moment aux États-Unis chez Columbia.
  • L’enregistrement : une rythmique jouée presque seul par McCartney à Abbey Road le 6 février 1978, puis des ajouts du groupe les 22 et 24 janvier 1979 au Replica Studio, une réplique du Studio Two installée à Soho Square.
  • Les formats : 4 min 15 en 45 tours, 7 min 15 en maxi 45 tours, le premier de McCartney.
  • Le succès : n°5 au Royaume-Uni et au Billboard Hot 100, n°2 au Canada, disque d’or aux États-Unis.
  • Le clip : tourné le 3 avril 1979 au Hammersmith Palais par Keith McMillan, avec Wings en costumes des années 1930.

Paul McCartney en discothèque : le single que personne n’attendait

En 1979, le rock a déclaré la guerre au disco. Aux États-Unis, des stations de radio organisent des autodafés de disques, les slogans anti-disco fleurissent sur les tee-shirts, et à Chicago, le 12 juillet, une soirée de destruction de vinyles au stade de Comiskey Park tourne à l’émeute. Pour beaucoup d’amateurs de rock, danser sur une boule à facettes est devenu une trahison.

C’est précisément ce moment que choisit Paul McCartney pour publier le morceau le plus ouvertement dansant de sa carrière.

Goodnight Tonight n’est pas une parodie ni un clin d’œil ironique. C’est un vrai titre de club, construit sur une ligne de basse hypnotique, des percussions latines, une guitare flamenca et un refrain qui invite, sans détour, à ne pas rentrer tout de suite. Il se hisse dans le top 5 des deux côtés de l’Atlantique. Et il reste aujourd’hui l’un des singles de Wings les plus appréciés des DJ, des amateurs de funk et des collectionneurs de maxis.

Un pilier méconnu

On connaît mieux Band on the Run, Live and Let Die ou Mull of Kintyre. Goodnight Tonight occupe pourtant une place à part : c’est le dernier grand tube de Wings avant sa disparition, le premier disque de McCartney pour sa nouvelle maison de disques américaine, et le morceau qui annonce, déjà, les expérimentations électroniques de McCartney II. Notre sélection des 20 chansons pour découvrir les Wings la place d’ailleurs parmi les indispensables.

1978 : Wings à la croisée des chemins

Pour comprendre Goodnight Tonight, il faut se souvenir de l’état de Wings au début de 1978.

Un groupe réduit à trois

En 1977, Wings a connu son plus grand succès commercial avec Mull of Kintyre, qui devient le single le plus vendu de l’histoire au Royaume-Uni. Mais pendant l’enregistrement de l’album suivant, London Town, le groupe a perdu deux membres : le guitariste Jimmy McCulloch et le batteur Joe English. Il ne reste que le noyau historique : Paul McCartney, sa femme Linda et le guitariste Denny Laine. Notre article sur London Town revient sur cette période.

London Town paraît en mars 1978. Il se vend correctement, sans éclat. La critique le juge doux, un peu daté. Autour de McCartney, le paysage musical a changé : le punk a balayé les grandes formations des années 1970, et le disco domine les pistes de danse et les classements.

Punk contre disco

À la fin de 1977, le film Saturday Night Fever et sa bande originale signée des Bee Gees ont fait du disco un phénomène mondial. En 1978 et 1979, les stars du rock s’y mettent les unes après les autres. Les Rolling Stones publient Miss You. Rod Stewart triomphe avec Da Ya Think I’m Sexy?. Blondie, groupe issu du punk new-yorkais, décroche un numéro un avec Heart of Glass. Kiss prépare I Was Made for Lovin’ You.

McCartney observe ce mouvement de près. Il a toujours aimé la musique noire américaine, de Motown au rhythm and blues de Stax, et il a déjà flirté avec les rythmes dansants, notamment sur Silly Love Songs en 1976. Le disco, avec sa pulsation régulière et sa basse mélodique, parle directement au bassiste qu’il est.

La recherche d’un nouveau son

Pour le prochain album, McCartney veut rajeunir le son de Wings. Il fera appel au producteur Chris Thomas, qui vient de travailler avec les Sex Pistols, et recrute deux jeunes musiciens : le guitariste Laurence Juber, musicien de studio de formation classique, et le batteur Steve Holley. Mais avant même de reconstituer le groupe, il a déjà enregistré, seul, la base d’une chanson très différente de tout ce qu’il a fait jusque-là.

Une nuit en discothèque

“J’essayais simplement d’écrire un morceau de danse”

McCartney a raconté plusieurs fois l’origine de Goodnight Tonight, toujours de la même façon. Il cherchait tout simplement à écrire un disque de danse. Il l’appelle volontiers un morceau disco, parce qu’il l’a écrit après être allé en discothèque un soir. Il ajoute qu’il aime danser, et qu’il aime les morceaux qui donnent envie d’inviter quelqu’un sur la piste.

La confession est simple et sincère. McCartney ne se pose pas en théoricien du disco. Il réagit en musicien : il a entendu, dans un club, une pulsation qui l’a fait bouger, et il a voulu en créer une à sa façon.

“Let’s Spend the Night Together”, version discothèque

McCartney a également résumé le sens de la chanson d’une formule amusée : c’est une sorte de version disco de Let’s Spend the Night Together, le titre des Rolling Stones de 1967, mais en plus convenable. Le narrateur de Goodnight Tonight ne veut pas que la soirée se termine. Il supplie sa partenaire de ne pas dire bonne nuit tout de suite. L’invitation est claire, mais elle reste élégante, presque courtoise. C’est tout McCartney : il chante le désir sans jamais tomber dans la provocation.

Nous ne reproduirons pas les paroles, protégées par le droit d’auteur. Elles tiennent en quelques lignes répétées, comme souvent dans les morceaux de danse : le texte n’est là que pour porter le rythme.

Une invitation, pas une conquête

Ce qui frappe, dans le texte, c’est son ton. Le narrateur ne cherche pas à séduire par la force, ni à se vanter. Il demande, il insiste doucement, il supplie presque. Il ne veut pas que sa partenaire parte, il lui dit qu’il est encore tôt, qu’il faut rester un peu. C’est la chanson de la fin de soirée, de ce moment où les lumières de la discothèque vont se rallumer et où l’on cherche une raison de prolonger la nuit.

Cette douceur distingue Goodnight Tonight de beaucoup de chansons disco de l’époque, plus explicitement sensuelles. McCartney, fidèle à son image, chante le désir avec politesse. On pourrait y voir une forme de pudeur britannique, ou simplement le reflet d’un homme marié, père de famille, qui écrit une chanson de club sans vouloir y jouer les séducteurs.

Le titre, un jeu de mots

Le titre lui-même joue sur une petite contradiction. Dire bonne nuit, c’est mettre fin à la soirée. Mais le refrain dit exactement l’inverse : il ne faut pas dire bonne nuit ce soir. Toute la chanson tient dans ce refus de conclure, dans cette volonté de faire durer l’instant. C’est aussi, avec le recul, une étrange prémonition : Goodnight Tonight sera l’un des derniers grands moments de Wings, un groupe qui, lui, dira bientôt bonne nuit pour de bon.

6 février 1978 : McCartney seul à Abbey Road

L’homme-orchestre

Le 6 février 1978, McCartney entre aux studios d’Abbey Road avec l’ingénieur Geoff Emerick, son complice depuis les Beatles. Il y enregistre, presque seul, la piste rythmique d’un nouveau morceau. Il joue la batterie, la basse, les guitares et les percussions, en superposant les couches une à une.

C’est une méthode qu’il connaît bien. En 1970, il avait enregistré son premier album solo, McCartney, de la même façon, en jouant tous les instruments. Il la reprendra fin 1979 pour McCartney II. Goodnight Tonight se situe à mi-chemin : un morceau de groupe dont la fondation a été posée par un seul homme.

Une rythmique latine

Le cœur du morceau est une rythmique latine, faite de percussions entrelacées, de batterie régulière et de basse répétitive. Selon plusieurs récits, McCartney part d’un rythme de boîte à rythmes, qu’il trouve trop mécanique, et le remplace par des percussions réelles pour obtenir un groove plus organique. Le résultat est un tapis rythmique hypnotique, à la fois dansant et légèrement étrange, qui distingue Goodnight Tonight des productions disco standardisées de l’époque.

Une basse qui chante

La ligne de basse est la vraie star de l’enregistrement. McCartney y déploie tout son savoir-faire : notes staccato, glissements, relances syncopées. Les critiques de l’époque le remarquent. Le magazine Cash Box salue, à la sortie du single, les sous-courants de percussions et le jeu de basse musclé, idéal pour les radios de disco. Même John Lennon, pourtant peu tendre avec le morceau, aurait apprécié le travail de basse de son ancien partenaire.

Un an dans un tiroir

Puis la bande reste dans un tiroir. McCartney est occupé par d’autres projets : la reconstruction de Wings, la préparation d’un nouvel album, la compilation Wings Greatest qui paraîtra en novembre 1978. Goodnight Tonight attendra près d’un an avant d’être reprise. Notre article sur Wings Greatest évoque cette période de transition.

1978 : le nouveau Wings se forme

Laurence Juber et Steve Holley

Au printemps 1978, McCartney recrute ses deux nouveaux musiciens. Laurence Juber, né à Londres en 1952, est un guitariste de studio extrêmement polyvalent, formé au jazz et à la musique classique, qui a joué pour des séances de télévision et de cinéma. Steve Holley, batteur, est un musicien de la scène londonienne rompu au travail de studio et de scène. Avec eux, Wings retrouve une formation à cinq.

Des séances en château et en Écosse

Le nouveau Wings enregistre son album dans des lieux inhabituels. À partir du 29 juin 1978, il s’installe aux Spirit of Ranachan Studios, près de la ferme de McCartney à Campbeltown, en Écosse. En septembre, il s’enferme au château de Lympne, dans le Kent, pour capter le son de ses grandes salles. Le 3 octobre, à Abbey Road, McCartney réunit une formation géante surnommée Rockestra, avec des membres de Pink Floyd, des Who et de Led Zeppelin.

Le producteur Chris Thomas pousse le groupe vers un son plus dur, plus nerveux, influencé par la new wave. Goodnight Tonight, avec son groove disco, n’a pas vraiment sa place dans ce projet. McCartney le garde de côté.

Replica Studio : Abbey Road recréé dans un sous-sol

Une copie conforme du Studio Two

À la fin de 1978, McCartney dispose d’un nouvel outil de travail. Dans le sous-sol des bureaux de sa société MPL, au 1 Soho Square, à Londres, il a fait construire un studio qui reproduit à l’identique le Studio Two d’Abbey Road, celui où les Beatles ont enregistré la plupart de leurs chansons. EMI ne pouvant pas toujours lui réserver la salle historique, il s’en est offert une copie.

Le lieu est baptisé, avec humour, Replica Studio. Les dimensions, les matériaux, l’acoustique sont calqués sur l’original. McCartney peut y retrouver le son qu’il connaît depuis 1962, sans dépendre de l’emploi du temps d’EMI.

Les 22 et 24 janvier 1979

C’est là que Goodnight Tonight est achevée, les 22 et 24 janvier 1979. Wings au complet ajoute ses parties sur la piste rythmique de février 1978. McCartney enregistre sa voix principale, les chœurs du groupe sont posés, Denny Laine ajoute de la guitare électrique, Steve Holley complète les percussions. Selon les crédits établis, on entend aussi un vocodeur, cet appareil qui transforme la voix en instrument électronique, très à la mode à la fin des années 1970.

La guitare espagnole de Laurence Juber

La contribution la plus remarquable est celle de Laurence Juber. Sur le pont instrumental, il joue une partie de guitare acoustique aux accents flamencos, rapide, virtuose, qui contraste avec la pulsation électronique du reste du morceau. Juber racontera que cette pause de guitare espagnole s’imposait naturellement. Elle donne à Goodnight Tonight sa couleur méditerranéenne et la distingue immédiatement des autres titres disco de l’époque.

Ce mélange improbable, basse funk, percussions latines, vocodeur et guitare flamenca, fait toute l’originalité du morceau. Goodnight Tonight n’imite pas le disco de Donna Summer ou des Bee Gees. Il en propose une version personnelle, presque exotique, qui porte la marque de McCartney.

Face A ou face B ? L’histoire du single inversé

Daytime Nighttime Suffering

L’histoire de la face B est l’une des plus savoureuses de la période. Selon le récit le plus souvent rapporté, McCartney avait proposé aux membres de Wings d’écrire chacun une chanson pendant un week-end, la meilleure devant accompagner Goodnight Tonight sur le single. Il composa lui-même Daytime Nighttime Suffering, qui l’emporta, au grand dam des autres. D’autres sources indiquent qu’il avait même envisagé, un temps, d’en faire la face A.

Notre article sur Daytime Nighttime Suffering retrace l’histoire de cette chanson consacrée aux difficultés du quotidien des femmes.

Le choix du commerce

Au moment de choisir la face principale, c’est pourtant Goodnight Tonight qui l’emporte. Le morceau disco a un potentiel radiophonique évident, à une époque où les clubs et les radios de danse font les succès. Daytime Nighttime Suffering est reléguée en face B, au grand dam de certains membres du groupe.

Le choix se révélera judicieux commercialement. Daytime Nighttime Suffering deviendra, avec le temps, l’une des faces B les plus admirées de McCartney, un secret de connaisseurs. Notre article sur les meilleures faces B de McCartney lui fait une place de choix.

Columbia : le contrat du siècle

Le départ de Capitol

Goodnight Tonight est le premier disque de McCartney pour sa nouvelle maison de disques en Amérique du Nord. Depuis les Beatles, il était lié à Capitol, filiale américaine d’EMI. Fin 1978, il négocie un nouvel accord avec Columbia, filiale de CBS.

L’artiste le mieux payé du monde

Le contrat fait sensation. McCartney devient alors, selon la presse de l’époque, l’artiste le mieux payé du monde. En plus des conditions financières, CBS lui cède le catalogue de l’éditeur Frank Music, qui détient les droits des comédies musicales de Frank Loesser, dont Guys and Dolls. Pour McCartney, déjà propriétaire du catalogue de Buddy Holly, c’est un pas de plus vers la constitution d’un empire éditorial.

Une pression commerciale

Ce contrat crée aussi une pression. Columbia attend un succès immédiat. Goodnight Tonight doit démontrer que McCartney reste une valeur sûre. Le morceau, avec son potentiel radiophonique et sa version pour les clubs, est taillé pour cette mission. Il la remplira.

Sept minutes quinze : le premier maxi de McCartney

Le format des discothèques

À la fin des années 1970, le disco a imposé un nouveau support : le maxi 45 tours, ou 12 pouces. Plus grand, gravé plus largement, il offre un son plus puissant et des versions longues destinées aux DJ. Les clubs en raffolent, les collectionneurs aussi.

Goodnight Tonight est le premier single de McCartney publié dans ce format. La version longue dure 7 min 15, contre 4 min 15 pour la version du 45 tours classique. Elle prolonge les passages instrumentaux, laisse respirer la rythmique, étire le pont de guitare. C’est dans cette version qu’on mesure le mieux la richesse de la construction rythmique imaginée en février 1978.

Un objet de collection

Ce maxi est aujourd’hui recherché. Il témoigne d’un moment où McCartney, figure du rock des années 1960, s’adapte aux formats et aux usages d’une nouvelle génération. Il annonce aussi les nombreux maxis et remixes que McCartney publiera dans les années 1980, avec des titres comme Coming Up ou Say Say Say.

Correctif factuel : où et quand la chanson a été enregistrée

On lit parfois que Goodnight Tonight a été enregistrée en une seule fois par Wings en 1979. En réalité, sa piste rythmique a été jouée presque entièrement par McCartney seul, à Abbey Road, le 6 février 1978, avec l’ingénieur Geoff Emerick. Wings n’est intervenu qu’un an plus tard, les 22 et 24 janvier 1979, au Replica Studio de Soho Square, pour les voix et les guitares, dont la partie flamenca de Laurence Juber.

Le clip du Hammersmith Palais

Le 3 avril 1979

Le 3 avril 1979, Wings tourne le clip de Goodnight Tonight au Hammersmith Palais, une célèbre salle de bal de l’ouest de Londres. Le réalisateur est Keith McMillan, spécialiste des clips musicaux de l’époque. L’idée est de transporter le groupe dans une salle de bal des années 1930, avec costumes d’époque, cheveux gominés et ambiance de dancing d’avant-guerre.

Le choix est ironique : pour un morceau disco, Wings se déguise en orchestre de swing. McCartney y apparaît en chanteur de charme, Linda et les autres en musiciens élégants. Les photos du tournage serviront d’ailleurs pour la pochette du single.

Cinq versions

Plusieurs versions du clip sont tournées ce jour-là, cinq selon certains inventaires. Elles sont diffusées à la télévision britannique, notamment dans Top of the Pops sur la BBC et dans le Kenny Everett Video Show sur ITV. Le clip contribue largement au succès du single au Royaume-Uni, à une époque où la télévision musicale devient un outil de promotion essentiel.

Un succès des deux côtés de l’Atlantique

Le 23 mars 1979

Le single paraît le 23 mars 1979 au Royaume-Uni chez Parlophone, et au même moment aux États-Unis chez Columbia. Il est accompagné de Daytime Nighttime Suffering en face B.

Les classements

Le succès est rapide. Goodnight Tonight atteint la cinquième place au Royaume-Uni et la cinquième place du Billboard Hot 100 aux États-Unis. Il grimpe à la deuxième place au Canada, à la quatrième en Italie, à la sixième en Australie, et entre dans le top 10 en Irlande et en Norvège. Il est certifié disque d’or aux États-Unis et au Canada, et disque d’argent au Royaume-Uni.

Correctif factuel : pas un numéro un mondial

On présente parfois Goodnight Tonight comme un numéro un international. Ce n’est pas le cas : le single a culminé à la cinquième place au Royaume-Uni et aux États-Unis, à la deuxième au Canada. Une première place en Espagne est parfois évoquée, mais nous n’avons pas pu la vérifier dans les classements de référence. C’est un très grand succès, pas un numéro un.

Le dernier grand tube de Wings

Avec le recul, Goodnight Tonight apparaît comme le dernier grand succès de Wings. Les singles suivants, issus de Back to the Egg, auront beaucoup moins de succès. Et le groupe ne survivra pas à l’année 1980. Le morceau disco de 1979 est donc, en quelque sorte, le chant du cygne commercial de Wings.

Les rockeurs à l’heure du disco

McCartney n’est pas le seul à s’être aventuré sur les pistes de danse. Entre 1978 et 1980, presque toutes les grandes figures du rock ont tenté leur morceau disco, avec des fortunes diverses.

Des Stones à Kiss

Les Rolling Stones ouvrent la voie en 1978 avec Miss You, qui devient un numéro un aux États-Unis. Rod Stewart suit avec Da Ya Think I’m Sexy?, numéro un des deux côtés de l’Atlantique. Blondie impose Heart of Glass en tête des classements britanniques et américains en 1979. Kiss publie I Was Made for Lovin’ You. Même Pink Floyd, avec la rythmique d’Another Brick in the Wall, Part 2, emprunte au disco en fin d’année.

La singularité de McCartney

Face à ces exemples, Goodnight Tonight se distingue par son mélange des genres. Là où Rod Stewart adopte franchement les codes du disco, McCartney les détourne avec des percussions latines et une guitare flamenca. Le résultat est plus proche de la musique de danse méditerranéenne que du son de New York. C’est aussi ce qui explique sa longévité : Goodnight Tonight sonne moins daté que beaucoup de tubes de l’époque.

La réaction de Lennon

À New York, John Lennon entend évidemment le single. Selon les témoignages, il n’apprécie guère le morceau dans son ensemble, mais reconnaît la qualité du jeu de basse de McCartney. La remarque est typique de leur relation à cette époque : une rivalité critique, mais une admiration musicale jamais démentie. Notre article sur le Noël 1978 au Dakota raconte l’une des dernières rencontres entre les deux hommes, quelques semaines avant l’achèvement de Goodnight Tonight.

Anatomie d’un groove

Pourquoi Goodnight Tonight fonctionne-t-elle aussi bien, près d’un demi-siècle plus tard ? La réponse se trouve dans sa construction, pensée pour la piste de danse autant que pour la radio.

Une introduction qui installe le corps

La chanson ne commence pas par une mélodie, mais par un rythme. Les percussions entrent d’abord, seules, comme dans un disque de club où le DJ laisse le temps aux danseurs de trouver la pulsation. Puis la basse arrive, puis la batterie, puis les guitares. L’auditeur est pris par le corps avant d’être pris par l’oreille. C’est une leçon apprise dans les discothèques : un morceau de danse se construit par couches successives, pas par couplets.

Des couplets murmurés

Quand la voix de McCartney apparaît, elle surprend par sa retenue. Là où les chanteurs disco de l’époque poussent souvent leur voix dans les aigus, McCartney chante bas, presque à l’oreille. Ce contraste entre la voix intime et la rythmique puissante crée une tension séduisante. Le narrateur ne crie pas son désir : il le murmure, comme on parle à quelqu’un au bord d’une piste de danse, dans le bruit.

Un refrain qui insiste

Le refrain, lui, est construit sur la répétition. Quelques mots, répétés comme un mantra, suffisent à porter la chanson. C’est l’un des principes du disco : un refrain doit pouvoir être chanté par une salle entière sans effort, et il doit revenir assez souvent pour que chacun le retienne. McCartney, auteur de refrains universels depuis les Beatles, applique la règle avec une parfaite efficacité.

Le pont, une échappée vers le Sud

Le pont instrumental est le moment où la chanson s’ouvre. La guitare flamenca de Laurence Juber fait entrer une lumière méditerranéenne dans la nuit londonienne. Ce passage change complètement l’atmosphère pendant quelques mesures, avant que la rythmique ne reprenne ses droits. C’est une idée d’arrangement typique de McCartney, qui aime casser l’uniformité d’un morceau par une surprise instrumentale, comme la trompette piccolo de Penny Lane ou les cuivres de Got to Get You into My Life.

Le travail de studio

Le magazine Record World, à la sortie du single, résumait le morceau d’une formule assez juste : une chanson disco à moitié sérieuse, qui utilise toutes les techniques de studio imaginables. On y trouve en effet des superpositions de percussions, des effets sur la voix, un vocodeur, des guitares doublées, des panoramiques qui font circuler les sons d’une enceinte à l’autre. Le savoir-faire de Geoff Emerick, l’ingénieur de Revolver et d’Abbey Road, se fait sentir dans la netteté de chaque élément.

Cette sophistication est paradoxale. Le disco est souvent considéré comme une musique simple, faite pour danser. Goodnight Tonight montre qu’on peut y mettre autant de soin qu’à une chanson de Sgt. Pepper.

Deux versions, deux usages

La version courte, de 4 min 15, est pensée pour la radio : elle va droit au but, enchaîne couplets et refrains, et laisse une place mesurée au pont. La version longue, de 7 min 15, est pensée pour les clubs : elle prolonge les séquences instrumentales, laisse la rythmique tourner, offre aux DJ de longs passages pour enchaîner les disques. Écouter les deux à la suite, c’est comprendre comment un même morceau peut s’adresser à deux publics.

Back to the Egg : l’album qui n’a pas voulu de Goodnight Tonight

Un single hors album

Goodnight Tonight ne figure pas sur l’album que Wings publie quelques semaines plus tard, Back to the Egg, sorti le 24 mai 1979 aux États-Unis et le 8 juin au Royaume-Uni. Ce choix est cohérent avec une vieille habitude héritée des Beatles : les singles ne sont pas forcément repris sur les albums. Mais il s’explique aussi par le style. Back to the Egg est un disque rock, nerveux, influencé par la new wave. Le groove disco de Goodnight Tonight y aurait fait tache.

Notre article sur Back to the Egg, l’album sous-estimé qui a marqué la fin de Wings, revient en détail sur ce disque.

Un paradoxe commercial

Le paradoxe est cruel. Le single disco, écarté de l’album, devient un grand succès. L’album rock, préparé pendant des mois, déçoit. Back to the Egg se classe sixième au Royaume-Uni et huitième aux États-Unis, des positions honorables mais bien en dessous des attentes de Columbia. La critique est sévère : Rolling Stone le juge confus et dispersé. Ses singles, Old Siam, Sir, Getting Closer et Arrow Through Me, n’approchent pas le succès de Goodnight Tonight.

Seule consolation, le titre instrumental Rockestra Theme, enregistré avec une pléiade de rockeurs le 3 octobre 1978, remporte en 1980 le Grammy de la meilleure performance rock instrumentale.

Une réintégration tardive

Goodnight Tonight finira par rejoindre Back to the Egg, mais bien plus tard. Dans les rééditions en CD de la collection consacrée à McCartney en 1993, la chanson et sa face B sont ajoutées en titres bonus à l’album. L’édition Back to the Egg de la Paul McCartney Collection permet ainsi d’écouter l’ensemble des enregistrements de cette période.

Sur scène : la tournée de 1979 et la fin de Wings

La tournée britannique

En novembre et décembre 1979, Wings part en tournée au Royaume-Uni pour dix-neuf concerts. Goodnight Tonight figure au programme, aux côtés des titres de Back to the Egg et des classiques du groupe. Sur scène, le morceau prend une autre dimension : la section rythmique en direct, la guitare de Juber, les chœurs du groupe lui donnent une énergie plus rock que sur le disque. Notre article sur Spin It On revient sur le répertoire de cette tournée.

Le concert pour le Kampuchea

Le 29 décembre 1979, Wings clôt la série des Concerts for the People of Kampuchea au Hammersmith Odeon de Londres, une série de concerts caritatifs organisée avec les Nations unies au profit des victimes du Cambodge. McCartney y dirige aussi une nouvelle version du Rockestra. Personne ne le sait encore, mais c’est l’un des derniers concerts de Wings.

Tokyo, janvier 1980

Le 16 janvier 1980, à son arrivée à l’aéroport de Tokyo pour une tournée japonaise, McCartney est arrêté pour possession de marijuana. Il passe neuf jours en détention, la tournée est annulée, et Wings ne s’en remettra pas. Le groupe n’enregistre plus d’album et se sépare officiellement en avril 1981, après le départ de Denny Laine.

Goodnight Tonight aura donc été à la fois l’un des sommets et le chant du cygne de Wings. Le groupe qui avait triomphé avec Band on the Run et Mull of Kintyre termine sa carrière commerciale sur une chanson disco. Notre dossier sur l’héritage de Wings replace cette fin dans l’ensemble de l’aventure.

De Goodnight Tonight à Coming Up : l’ouverture vers McCartney II

Le laboratoire de 1979

Goodnight Tonight n’est pas une parenthèse. C’est un premier pas vers ce que McCartney va faire juste après. Pendant l’été 1979, seul dans sa ferme d’Écosse et dans sa maison du Sussex, il enregistre une série de morceaux expérimentaux avec des synthétiseurs, des boîtes à rythmes et des effets de studio. Ces enregistrements deviendront McCartney II, publié en mai 1980.

Le lien est évident : une rythmique jouée seul, des sons électroniques, une voix transformée, un goût pour la danse. Coming Up, le single de McCartney II, pousse encore plus loin l’expérience amorcée par Goodnight Tonight, avec une voix accélérée et une production entièrement bricolée par McCartney. Il deviendra, dans sa version enregistrée en concert à Glasgow, un numéro un aux États-Unis.

Un McCartney plus aventureux qu’on ne le croit

On a souvent reproché à McCartney de suivre les modes plutôt que de les inventer. Goodnight Tonight montre au contraire un musicien curieux, prêt à explorer un genre méprisé par une partie du public rock, et capable d’en faire quelque chose de personnel. Notre article sur les pépites cachées de McCartney montre que ce goût de l’expérimentation traverse toute sa carrière.

La postérité de Goodnight Tonight

Les compilations

Goodnight Tonight figure sur la plupart des grandes compilations de McCartney. On la retrouve sur All the Best! en 1987, sur Wingspan: Hits and History en 2001, dans la partie consacrée aux tubes, puis sur Pure McCartney en 2016. Notre article sur Wingspan raconte la genèse de cette rétrospective.

Correctif factuel : Wingspan date de 2001

On lit parfois que Goodnight Tonight a été incluse dans une réédition de Wingspan en 2011. La compilation Wingspan: Hits and History, accompagnée d’un documentaire télévisé, a été publiée en 2001. Goodnight Tonight y figure dès l’origine, dans le disque consacré aux tubes.

Les coffrets

En 2022, la chanson est rééditée dans le coffret The 7″ Singles Box, qui reproduit l’ensemble des 45 tours de McCartney avec leurs pochettes d’origine. En novembre 2025, elle figure dans la grande anthologie consacrée à Wings, qui rassemble les albums et les singles hors album du groupe. Notre article sur l’anthologie Wings de 2025 en présente le contenu.

Une chanson rare sur scène

Après la tournée de 1979, McCartney n’a presque plus joué Goodnight Tonight en public. Une exception notable : le 8 septembre 2012, lors d’un concert du collectif Africa Express à Granary Square, à Londres, il participe à une version collective du morceau aux côtés de musiciens africains et occidentaux. Notre article sur le 8 septembre 2012 revient sur cette journée, qui fut aussi celle de sa nomination au grade d’officier de la Légion d’honneur.

Une chanson de DJ

Pendant que McCartney la délaissait sur scène, Goodnight Tonight a trouvé un autre public : celui des DJ. Sa version longue de 7 min 15 est régulièrement jouée dans les soirées disco et funk, et figure dans de nombreuses sélections de rockeurs convertis à la danse. C’est l’un des rares titres de McCartney qui circule dans les clubs autant que sur les radios de rock classique.

Cette double vie est peut-être le plus bel hommage qu’on puisse rendre à la chanson. Plus de quarante-cinq ans après sa sortie, elle continue de faire danser des gens qui ne savent parfois même pas qu’elle a été écrite par un ancien Beatle. Pour un morceau né d’une simple envie de danser, on ne pouvait rêver meilleure destinée : être joué, encore et encore, là où la nuit refuse de finir.

Les cinq musiciens de Goodnight Tonight

Goodnight Tonight est l’œuvre d’une formation de Wings qui n’a existé que trois ans. Voici qui jouait sur le disque.

Paul McCartney

Auteur, producteur, chanteur, bassiste, batteur et percussionniste de la piste rythmique d’origine, McCartney est l’architecte du morceau. En 1978, il a trente-cinq ans, il est l’un des musiciens les plus riches du monde, et il cherche à prouver qu’il peut encore surprendre. Goodnight Tonight lui permet de montrer qu’il n’est pas prisonnier des Beatles, ni même de Wings.

Linda McCartney

Linda chante dans les chœurs et joue les claviers. Souvent moquée par la presse pour ses limites techniques, elle est pourtant le pivot vocal des harmonies de Wings depuis 1971. Sur Goodnight Tonight, sa voix se fond dans les chœurs qui répondent au refrain. Notre portrait de Linda McCartney rend justice à sa place dans la musique de Wings, au-delà des clichés.

Denny Laine

Ancien membre des Moody Blues, avec lesquels il avait chanté Go Now en 1964, Denny Laine est le compagnon le plus fidèle de McCartney dans Wings, de la fondation du groupe en 1971 à sa dissolution. Coauteur de Mull of Kintyre, il joue la guitare électrique et chante dans les chœurs sur Goodnight Tonight. Il quittera Wings en 1981, dans la foulée de l’arrestation de Tokyo. Il est mort le 5 décembre 2023.

Laurence Juber

Laurence Juber est le guitariste de la dernière formation de Wings, de 1978 à 1981. Musicien de studio accompli, il apporte à Goodnight Tonight la partie flamenca qui en fait la singularité. Avec Wings, il partage le Grammy remporté par Rockestra Theme. Après la fin du groupe, il s’installe aux États-Unis et mène une brillante carrière de guitariste acoustique en solo, notamment dans le jeu en picking, avec plusieurs albums de reprises des Beatles et de McCartney.

Steve Holley

Steve Holley est le batteur de la dernière formation de Wings. Sur Goodnight Tonight, sa contribution porte surtout sur les percussions ajoutées en janvier 1979, la batterie de base ayant été jouée par McCartney un an plus tôt. Il participe ensuite à la tournée de 1979 et aux séances de Back to the Egg.

Une formation éphémère

Cette formation n’a enregistré qu’un album, Back to the Egg, et une poignée de singles. Elle a donné une tournée britannique et devait partir au Japon quand tout s’est arrêté. Goodnight Tonight est son plus grand succès. Notre dossier sur les musiciens de scène de McCartney replace ces musiciens dans la longue histoire de ses groupes.

McCartney et la danse : une histoire au long cours

Goodnight Tonight n’est pas un accident isolé dans la carrière de McCartney. Le goût de la danse traverse toute son œuvre.

Avant 1979

Avec les Beatles, McCartney avait déjà écrit des chansons faites pour danser, du rock’n’roll de I Saw Her Standing There au rythme soul de Got to Get You into My Life. Avec Wings, Silly Love Songs, en 1976, flirtait déjà avec le disco grâce à sa ligne de basse rebondissante et ses cuivres. Le morceau était devenu un numéro un aux États-Unis. Notre enquête sur Got to Get You into My Life montre que cette attirance pour la musique noire américaine remonte loin.

Après 1979

Après Goodnight Tonight viennent Coming Up et ses sons électroniques en 1980, puis Say Say Say, en duo avec Michael Jackson, en 1983, numéro un aux États-Unis, accompagné de remixes pour les clubs. Au milieu des années 1980, McCartney publie régulièrement des maxis et des versions longues.

Dans les années 1990, il va plus loin encore avec The Fireman, projet électronique mené avec le producteur Youth, qui explore l’ambient et la musique de club. Notre article sur The Fireman retrace cette aventure. En 2005, il publie aussi Twin Freaks, un album de remixes réalisés avec un DJ. Goodnight Tonight est le point de départ de cette longue curiosité pour la musique de danse.

La réception, hier et aujourd’hui

En 1979

À sa sortie, Goodnight Tonight reçoit un accueil plutôt favorable de la presse professionnelle. Cash Box souligne l’efficacité de la rythmique et du jeu de basse pour les radios disco, et salue les ornements de guitare. Record World y voit une chanson disco à moitié sérieuse, pleine d’astuces de studio. La presse rock, elle, est plus sceptique : pour une partie de la critique, un ancien Beatle qui fait du disco a perdu le fil.

Mais le public tranche. Le single est un succès dans tous les grands marchés. Il prouve que McCartney reste capable de toucher un public large, au moment même où il signe un contrat historique avec Columbia.

Aujourd’hui

Avec le temps, le regard sur Goodnight Tonight a changé. Le disco a été réhabilité, étudié, célébré. Les musiciens qui s’y sont aventurés ne sont plus vus comme des traîtres, mais comme des curieux. Goodnight Tonight figure désormais parmi les singles de Wings les plus appréciés, et notre classement des 20 meilleures chansons de McCartney après les Beatles lui fait une place.

Beaucoup de critiques la placent même au-dessus de la plupart des chansons de Back to the Egg. Ironie de l’histoire : le morceau écarté de l’album est aujourd’hui celui qu’on retient de cette période.

Pourquoi Goodnight Tonight résiste au temps

Beaucoup de tubes disco de 1979 sonnent aujourd’hui comme des curiosités d’époque. Goodnight Tonight, elle, continue de passer en soirée sans paraître datée. Plusieurs raisons l’expliquent.

D’abord, elle repose sur de vrais instruments. La rythmique a été jouée par un musicien, pas programmée par une machine. Les percussions respirent, la basse vit, les guitares sont jouées à la main. Ce caractère organique la protège du vieillissement qui a frappé les productions plus mécaniques de l’époque.

Ensuite, elle mêle les genres. Latin, flamenco, funk, pop : Goodnight Tonight n’appartient pas complètement au disco, ce qui la rend moins dépendante d’une mode précise.

Enfin, elle porte la signature de McCartney : une mélodie simple et immédiate, une ligne de basse inventive, un sens de l’arrangement qui ménage toujours une surprise. Ces qualités-là ne vieillissent pas. Elles traversent les modes, du Merseybeat au disco, et font de Goodnight Tonight bien plus qu’une chanson de circonstance.

1979, l’année charnière

Goodnight Tonight paraît dans une année de bascule, pour la Grande-Bretagne comme pour la musique populaire.

Un pays qui change

Le 3 mai 1979, Margaret Thatcher remporte les élections législatives britanniques. Le pays sort d’un hiver de grèves massives, surnommé l’hiver du mécontentement. L’Angleterre de 1979 est tendue, divisée, en pleine mutation économique. Dans ce contexte, la musique de danse joue un rôle d’évasion : on sort, on danse, on oublie. Goodnight Tonight, avec son refrain qui supplie de ne pas mettre fin à la soirée, capte parfaitement cet état d’esprit.

Une scène musicale éclatée

Sur le plan musical, 1979 est une année d’une richesse extraordinaire. La new wave britannique explose avec The Police, Elvis Costello, Joe Jackson. Le mouvement 2 Tone, avec les Specials et Madness, fait renaître le ska. Le disco atteint son sommet commercial avant de s’effondrer brutalement aux États-Unis à partir de l’été. La musique électronique pointe avec Gary Numan et son Are Friends Electric?, numéro un britannique en juin.

McCartney se retrouve au milieu de ce paysage, à trente-six ans, figure établie d’une génération antérieure. Goodnight Tonight est sa manière de rester dans le jeu : il ne se lance ni dans le punk ni dans la new wave pure, mais il montre qu’il peut parler la langue des clubs.

Le compositeur le plus titré du monde

La même année, en octobre 1979, le Livre Guinness des records distingue McCartney comme le compositeur et l’artiste le plus titré de l’histoire de la musique populaire, et lui remet un disque en rhodium pour saluer ses ventes. La distinction consacre une carrière hors norme. Mais elle arrive au moment même où Wings vit ses derniers mois. Comme souvent, la consécration officielle coïncide avec la fin d’un cycle.

Le disco et les anciens Beatles

McCartney n’est pas le seul ex-Beatle à avoir croisé le disco à la fin des années 1970. Mais leurs trajectoires sont très différentes.

Ringo Starr, le précurseur malheureux

Dès 1977, Ringo Starr publie Ringo the 4th, un album aux sonorités nettement disco, produit à New York avec des musiciens de studio. Le disque est un échec commercial retentissant, qui marque le début d’une période difficile pour le batteur. Là où Ringo a suivi la mode de trop près, McCartney, deux ans plus tard, la détourne à sa façon et en fait un tube.

George Harrison, loin des pistes

George Harrison, lui, publie en février 1979 un album intitulé simplement George Harrison, porté par le single Blow Away. Le disque est doux, lumineux, influencé par la soft-rock californienne. Harrison ne s’intéresse pas au disco, et ne cherche pas à suivre les modes. Son album est bien accueilli, mais reste loin des pistes de danse.

John Lennon, en retrait

John Lennon, enfin, ne publie rien en 1979. Depuis 1975, il s’est retiré de la vie musicale pour élever son fils Sean au Dakota, à New York. Il écoute ce que font ses anciens partenaires, parfois avec agacement. Goodnight Tonight fait partie des disques qu’il entend et qu’il juge sans indulgence, tout en reconnaissant le talent de bassiste de McCartney. Il faudra attendre l’été 1980 pour qu’il reprenne le chemin des studios. Notre article sur le retrait de Lennon en 1975 raconte ces années de silence.

Une pochette en noir et blanc

La pochette du single mérite un mot. Elle reprend des images du tournage du clip au Hammersmith Palais : Wings y apparaît en tenues des années 1930, dans une esthétique rétro qui contraste avec le caractère moderne de la musique.

Ce décalage est volontaire. McCartney aime jouer avec les époques, comme il l’avait fait avec la fanfare victorienne de Sgt. Pepper ou le music-hall de When I’m Sixty-Four. Présenter un disque disco avec l’image d’un orchestre de bal d’avant-guerre, c’est rappeler que la danse est une vieille histoire, et que le disco n’est qu’une de ses incarnations. C’est aussi un clin d’œil à son père, Jim McCartney, ancien chef d’un orchestre de jazz de Liverpool dans les années 1920.

Le guide du collectionneur

Les 45 tours

Le single original existe en 45 tours classique au Royaume-Uni chez Parlophone et aux États-Unis chez Columbia, avec des pochettes illustrées reprenant les images du clip. Les pressages varient selon les pays, avec des étiquettes et des pochettes différentes en Europe, au Japon et en Amérique latine. Les pressages japonais, avec leur feuillet de paroles, sont particulièrement recherchés.

Les maxis

Le maxi 45 tours avec la version longue de 7 min 15 est l’objet le plus prisé. Il existe en plusieurs éditions nationales. Les exemplaires promotionnels destinés aux DJ et aux radios, souvent sur étiquette spécifique, sont les plus rares. Pour un collectionneur de McCartney, c’est une pièce incontournable : son premier maxi, et l’un des symboles de sa période Wings.

Les rééditions

Pour ceux qui ne cherchent pas les pressages d’époque, plusieurs rééditions permettent d’écouter la chanson dans de bonnes conditions : la réédition de Back to the Egg avec ses titres bonus, les compilations Wingspan et Pure McCartney, le coffret des 45 tours de 2022, qui reproduit fidèlement la pochette originale, et l’anthologie Wings de 2025.

Ce que Goodnight Tonight dit de McCartney

Un musicien avant d’être une légende

Goodnight Tonight révèle un aspect de McCartney souvent négligé : il est d’abord un musicien, curieux de tout, avant d’être une légende. En 1978, il n’a plus rien à prouver. Il pourrait se contenter de rejouer les formules de Band on the Run ou de Mull of Kintyre. Il préfère s’enfermer seul dans un studio pour inventer une rythmique latine, puis confier à un jeune guitariste une partie flamenca, puis publier le tout en maxi pour les discothèques.

Le plaisir comme moteur

Le moteur de cette démarche est le plaisir. McCartney le dit simplement : il aime danser. Goodnight Tonight est né d’une nuit en discothèque et d’une envie de faire bouger les gens. Il n’y a pas de manifeste, pas de théorie, pas de posture. Il y a un musicien qui s’amuse, et qui partage ce plaisir avec des millions d’auditeurs. C’est peut-être la meilleure définition de ce que McCartney a toujours cherché à faire, avec les Beatles comme avec Wings.

Il y a enfin, dans Goodnight Tonight, une forme de liberté que McCartney n’a pas toujours su préserver. Libéré de l’obligation de faire un album cohérent, il pouvait publier un morceau à part, sans se soucier de ce que penserait la critique rock. Le single hors album, hérité des pratiques des Beatles, lui offrait cet espace. Beaucoup de ses titres les plus aventureux, de C Moon à Mull of Kintyre, sont d’ailleurs sortis sous cette forme. Goodnight Tonight appartient à cette famille de chansons qui, n’ayant pas à s’intégrer à un ensemble, peuvent aller jusqu’au bout de leur idée. C’est aussi pour cela qu’elle reste aussi fraîche : elle n’a jamais eu à se plier aux exigences d’un disque entier. Elle a pu rester ce qu’elle était au départ, une nuit de danse transformée en chanson, sans compromis ni explication.

Les échos d’Abbey Road

Derrière son habit disco, Goodnight Tonight est aussi une chanson profondément liée à l’héritage des Beatles.

Le retour de Geoff Emerick

La piste rythmique de février 1978 est enregistrée avec Geoff Emerick, l’ingénieur du son qui avait révolutionné le son des Beatles sur Revolver, Sgt. Pepper et Abbey Road. Emerick avait déjà retrouvé McCartney pour Band on the Run, à Lagos, en 1973. Leur complicité, forgée dans les années 1960, se prolonge ici dans un tout autre registre. Le soin apporté à chaque percussion, la clarté de la basse, la précision des superpositions portent sa marque.

L’homme-orchestre, une vieille habitude

Jouer seul tous les instruments d’une piste rythmique n’est pas nouveau pour McCartney. Déjà avec les Beatles, il lui arrivait de prendre la batterie quand Ringo était absent : sur Back in the U.S.S.R. et Dear Prudence en 1968, pendant la brève absence de Ringo, ou sur The Ballad of John and Yoko en 1969, enregistrée à deux avec Lennon. Notre récit du départ temporaire de Ringo en 1968 revient sur ces séances.

Goodnight Tonight prolonge cette habitude. McCartney sait qu’il peut construire seul une fondation solide, puis inviter les autres à la compléter. C’est une méthode efficace, mais aussi une source de tensions : dans les Beatles comme dans Wings, les autres musiciens ont parfois eu le sentiment d’être réduits au rôle d’accompagnateurs.

Un Studio Two recréé

Enfin, la chanson est achevée dans une copie du Studio Two d’Abbey Road. Il y a quelque chose de touchant dans ce geste : l’ancien Beatle, devenu assez riche pour tout se permettre, choisit de reconstruire à l’identique la pièce où il a enregistré les chansons de sa jeunesse. Goodnight Tonight, chanson de 1979, naît ainsi dans un décor de 1962.

Wings en 1979 : le bilan d’une dernière année

Des chiffres flatteurs

Sur le papier, l’année 1979 n’est pas un échec pour Wings. Goodnight Tonight est un grand succès, certifié disque d’or en Amérique. Back to the Egg se vend à plus d’un million d’exemplaires aux États-Unis, malgré une critique sévère. La tournée britannique de fin d’année fait salle comble. Rockestra Theme décroche un Grammy.

Une fatigue de fond

Mais derrière les chiffres, le groupe s’essouffle. Les ventes de l’album déçoivent au regard du contrat signé avec Columbia. McCartney a de plus en plus envie de travailler seul, comme le montrent les séances de McCartney II pendant l’été. Denny Laine, fidèle depuis huit ans, supporte mal les longues périodes d’inactivité. L’arrestation de Tokyo, en janvier 1980, ne fera que précipiter une fin déjà en germe.

Le dernier sourire

Dans ce contexte, Goodnight Tonight apparaît comme le dernier moment de joie collective de Wings : un groupe qui se déguise en orchestre de bal pour un clip, qui s’amuse avec le disco, qui décroche un tube international. Quelques mois plus tard, tout sera fini. C’est ce qui donne à la chanson, avec le recul, une légère mélancolie sous son énergie dansante : une fête qui ne voulait pas finir, et qui a pourtant fini.

Repères chronologiques

Date Événement
Décembre 1977 Sortie de Saturday Night Fever ; Mull of Kintyre domine les ventes britanniques
6 février 1978 McCartney enregistre presque seul la piste rythmique à Abbey Road, avec Geoff Emerick
Mars 1978 Sortie de London Town
Printemps 1978 Arrivée de Laurence Juber et Steve Holley dans Wings
29 juin 1978 Début des séances de Back to the Egg aux Spirit of Ranachan Studios, en Écosse
Septembre 1978 Séances au château de Lympne, dans le Kent
3 octobre 1978 Séance du Rockestra à Abbey Road
Novembre 1978 Sortie de la compilation Wings Greatest
22 et 24 janvier 1979 Wings termine la chanson au Replica Studio de Soho Square
23 mars 1979 Sortie du single (Parlophone au Royaume-Uni, Columbia aux États-Unis), en 45 tours et en maxi
3 avril 1979 Tournage du clip au Hammersmith Palais
Printemps 1979 N°5 au Royaume-Uni et aux États-Unis, n°2 au Canada
24 mai 1979 Sortie de Back to the Egg aux États-Unis, sans Goodnight Tonight
12 juillet 1979 Soirée anti-disco de Comiskey Park, à Chicago
Novembre-décembre 1979 Tournée britannique de Wings, Goodnight Tonight au programme
29 décembre 1979 Wings au Concert for the People of Kampuchea, au Hammersmith Odeon
16 janvier 1980 Arrestation de McCartney à Tokyo, annulation de la tournée japonaise
Mai 1980 Sortie de McCartney II
Avril 1981 Séparation officielle de Wings
1987 La chanson figure sur la compilation All the Best!
1993 Ajoutée en titre bonus à la réédition CD de Back to the Egg
2001 Compilation Wingspan: Hits and History
8 septembre 2012 Version collective au concert Africa Express de Granary Square, à Londres
2016 Compilation Pure McCartney
2022 Coffret The 7″ Singles Box
Novembre 2025 Anthologie Wings

Guide d’écoute : sept détails à guetter

  1. L’introduction. Les percussions latines entrent avant tout le reste : c’est le squelette rythmique posé par McCartney seul en février 1978.
  2. La basse. Suivez-la du début à la fin : elle ne tient jamais en place, glisse, relance, répond à la voix.
  3. La voix. McCartney chante dans un registre retenu, presque murmuré, qui contraste avec l’énergie de la rythmique.
  4. Le vocodeur. Guettez les passages où la voix se transforme en texture électronique.
  5. Le pont flamenco. La guitare acoustique de Laurence Juber, virtuose et méditerranéenne, surgit comme une échappée.
  6. Les chœurs. Les voix de Linda, de Denny Laine et des autres membres du groupe répondent au refrain.
  7. La version longue. Écoutez ensuite le maxi de 7 min 15 : les passages instrumentaux s’étirent et révèlent toute la construction rythmique.

Questions fréquentes

Qui a écrit Goodnight Tonight ?

Paul McCartney, qui l’a écrite après une soirée en discothèque, dans l’envie de composer un morceau de danse.

Quand la chanson est-elle sortie ?

Le 23 mars 1979, en single hors album, chez Parlophone au Royaume-Uni et chez Columbia aux États-Unis, en 45 tours et en maxi 45 tours.

Goodnight Tonight figure-t-elle sur Back to the Egg ?

Non, pas sur l’album original de 1979. Elle a été ajoutée en titre bonus lors de la réédition en CD de 1993.

Qui joue la guitare flamenca ?

Laurence Juber, guitariste de Wings de 1978 à 1981, lors des séances de janvier 1979 au Replica Studio.

Quel a été le succès du single ?

Il a atteint la cinquième place au Royaume-Uni et aux États-Unis, la deuxième au Canada, et a été certifié disque d’or aux États-Unis et au Canada, disque d’argent au Royaume-Uni.

Combien dure la version longue ?

Environ 7 min 15, sur le maxi 45 tours, contre 4 min 15 pour la version du 45 tours classique. C’était le premier maxi de McCartney.

Où a été tourné le clip ?

Au Hammersmith Palais, à Londres, le 3 avril 1979, sous la direction de Keith McMillan, avec Wings déguisé en orchestre de danse des années 1930.

Quelle est la face B ?

Daytime Nighttime Suffering, une chanson de McCartney aujourd’hui considérée comme l’une de ses meilleures faces B.

McCartney a-t-il joué la chanson en concert ?

Oui, pendant la tournée britannique de Wings en 1979. Depuis, il ne l’a interprétée qu’exceptionnellement, notamment lors d’un concert Africa Express à Londres en 2012.

Goodnight Tonight est-elle vraiment une chanson disco ?

McCartney lui-même la décrit comme un morceau disco, écrit après une soirée en discothèque. Elle emprunte au disco sa pulsation régulière, son refrain répétitif et son format de maxi, mais y mêle des percussions latines, une guitare flamenca et une production très travaillée qui la distinguent du disco classique.

Qu’est-ce que le Replica Studio ?

C’est un studio construit par McCartney au sous-sol des bureaux de sa société MPL, à Soho Square, à Londres, sur le modèle exact du Studio Two d’Abbey Road. Wings y a terminé Goodnight Tonight en janvier 1979.

Pourquoi McCartney a-t-il changé de maison de disques aux États-Unis ?

Fin 1978, il a quitté Capitol, filiale d’EMI, pour signer avec Columbia, filiale de CBS, un contrat qui faisait de lui, selon la presse de l’époque, l’artiste le mieux payé du monde. Goodnight Tonight est son premier single pour ce label en Amérique du Nord.

Existe-t-il d’autres versions de la chanson ?

Oui : la version courte de 4 min 15, la version longue de 7 min 15 du maxi, et des interprétations en concert lors de la tournée de 1979. Une version collective a aussi été interprétée lors du concert Africa Express de 2012.

Petit lexique

  • Maxi 45 tours : disque vinyle de 30 centimètres tournant à 45 tours par minute, destiné aux discothèques, qui permet des versions longues au son plus puissant.
  • Vocodeur : appareil électronique qui module un son d’instrument avec la voix, pour obtenir une voix robotique.
  • Single hors album : 45 tours dont les chansons ne figurent pas sur l’album contemporain de l’artiste.
  • Replica Studio : studio construit par McCartney au sous-sol des bureaux de MPL, à Soho Square, sur le modèle du Studio Two d’Abbey Road.
  • Rockestra : formation géante réunie par McCartney en 1978, avec des membres de Pink Floyd, des Who et de Led Zeppelin.
  • Disco : genre musical de danse né dans les clubs américains au début des années 1970, dominant à la fin de la décennie.

Pour aller plus loin

Les disques

Les livres

  • Barry Miles, Many Years From Now : la biographie autorisée de McCartney.
  • Paul McCartney, The Lyrics : McCartney commente ses chansons.
  • Luca Perasi, Paul McCartney: Recording Sessions (1969-2013) ; Howard Sounes, Fab: An Intimate Life of Paul McCartney (2010) ; Tom Doyle, Man on the Run (2013).

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