À 90 ans, Hunter Davies, unique biographe officiellement autorisé des Beatles dans les années 1960, livre une confidence pour le moins troublante : il pense que Yoko Ono aurait été « d’abord amoureuse de Paul » McCartney, avant sa relation avec John Lennon. Une affirmation impossible à considérer comme un fait établi, mais qui prend une dimension particulière lorsqu’on se rappelle que Yoko avait effectivement rencontré Paul avant John. Retour sur une chronologie méconnue et sur ce que Davies sait peut-être encore des relations au sein du cercle Beatles.
À 90 ans, Hunter Davies reste l’un des témoins les plus singuliers de l’histoire des Beatles. Seul auteur à avoir bénéficié, dans les années 1960, d’un accès officiellement autorisé au groupe pour en écrire la biographie, il a observé John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr au travail, chez eux, avec leurs proches et parfois dans des situations dont aucun journaliste extérieur n’aurait alors pu être témoin.
À l’occasion de la publication prochaine de son nouveau livre, Get Back: The Boys Who Became The Beatles, Davies vient pourtant de lâcher une phrase qui risque de faire beaucoup parler les historiens du groupe : selon lui, Yoko Ono aurait été amoureuse de Paul McCartney avant de tomber amoureuse de John Lennon.
«: Yoko Ono étant toujours en vie, explique-t-il, il préfère ne pas en dire davantage.
Une déclaration extraordinaire, évidemment. Mais aussi une déclaration dont il faut mesurer précisément la portée. Davies ne produit, pour l’instant, ni lettre, ni témoignage, ni document permettant d’en apporter la preuve. Son affirmation intervient néanmoins dans un contexte historique troublant : Yoko Ono avait effectivement rencontré Paul McCartney avant John Lennon.
Et cela change quelque peu la façon d’aborder cette nouvelle énigme.
Sommaire
Hunter Davies, un témoin très particulier de l’histoire des Beatles
Hunter Davies n’est pas un biographe des Beatles parmi des milliers d’autres.
Au milieu des années 1960, alors qu’il travaille notamment pour The Sunday Times, il propose l’idée d’une véritable biographie du groupe. Paul McCartney, qu’il connaît déjà pour l’avoir interviewé, se montre intéressé. Davies obtient bientôt un privilège qui paraît aujourd’hui presque inimaginable : pouvoir suivre les Beatles individuellement, rencontrer leurs familles et leurs proches, assister à certaines séances et recueillir leurs souvenirs dans un cadre beaucoup moins contrôlé que celui des interviews promotionnelles.
Le résultat, The Beatles: The Authorised Biography, paraît en 1968.
Davies deviendra ainsi l’unique auteur d’une biographie réalisée avec l’autorisation officielle du groupe. Pendant près de deux ans, il fréquente Lennon, McCartney, Harrison et Starr et accumule des dizaines de carnets d’entretiens.
Ces documents ont depuis acquis une importance historique considérable. Une partie de ses archives Beatles a rejoint la British Library. L’institution a notamment acquis des carnets, photographies, films et documents issus du travail effectué par Davies auprès du groupe. Parmi eux figurent des dessins de John Lennon et George Harrison réalisés par Paul McCartney, des notes concernant la pochette de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band et des images Super 8 d’un séjour de Paul et Linda McCartney avec la famille Davies au Portugal.
Dès 2013, Davies avait également confié à la British Library plusieurs manuscrits majeurs de John Lennon, dont des textes de « Strawberry Fields Forever », « She Said She Said » et « In My Life ». Il expliquait alors vouloir préserver ces pièces dans une institution où elles pourraient être consultées et étudiées comme des documents appartenant à l’histoire culturelle britannique.
Autrement dit, lorsqu’il évoque les Beatles, Hunter Davies parle avec la mémoire d’un témoin direct.
Cela ne signifie cependant pas que tous ses souvenirs ou toutes ses interprétations doivent être considérés comme des faits démontrés.
Et c’est précisément là que commence l’affaire Yoko Ono.
« Je crois qu’elle était d’abord amoureuse de Paul »
La phrase apparaît presque incidemment à la fin du long entretien accordé au Telegraph.
Interrogé sur l’existence éventuelle de nouvelles révélations concernant les Beatles, Davies évoque Yoko Ono :
« Je crois qu’elle était d’abord amoureuse de Paul. Mais Yoko est toujours en vie, alors je n’en dirai pas davantage. »
La prudence du biographe est aussi importante que son affirmation.
Davies ne dit pas : « Je sais qu’elle était amoureuse de Paul. »
Il dit : « Je crois ».
Aucune preuve n’est présentée dans l’entretien. Aucun document n’est cité. Aucune date n’est donnée. Il n’explique pas davantage s’il fonde cette conviction sur une conversation avec Yoko Ono, Paul McCartney, John Lennon ou un autre membre de leur entourage, ou s’il s’agit d’une interprétation personnelle tirée de ce qu’il avait observé à l’époque.
Dans ces conditions, transformer cette déclaration en certitude historique serait hasardeux.
Mais une donnée bien établie donne malgré tout à cette histoire une dimension beaucoup plus intéressante.
Oui, Yoko Ono avait rencontré Paul McCartney avant John Lennon
C’est un épisode relativement méconnu du récit Beatles.
Avant que John Lennon ne découvre l’exposition de Yoko Ono à l’Indica Gallery de Londres, en novembre 1966, l’artiste japonaise était déjà entrée en contact avec Paul McCartney.
McCartney l’a lui-même raconté à plusieurs reprises.
Yoko cherchait alors des manuscrits susceptibles d’être associés à un projet consacré au compositeur d’avant-garde John Cage. Elle se rendit au domicile londonien de McCartney pour lui demander s’il pouvait fournir un document ou un texte.
Paul refusa de se séparer de ses propres manuscrits, qu’il considérait déjà comme précieux, mais lui indiqua que son partenaire John Lennon pourrait éventuellement accepter.
Dans un entretien récent accordé à Vanity Fair, McCartney est revenu lui-même sur cet épisode : il confirme avoir rencontré Yoko avant Lennon et explique qu’elle était venue chez lui à la recherche de manuscrits pour le projet lié à Cage.
Le récit n’est d’ailleurs pas nouveau. Dès les années 1980, McCartney racontait déjà que Yoko était venue le voir avant de rencontrer John et qu’il l’avait orientée vers son partenaire.
Ce fait ne démontre évidemment aucun sentiment amoureux.
Mais il établit au moins une chose essentielle : les trajectoires de Paul McCartney et Yoko Ono se sont croisées avant que ne commence l’histoire John-Yoko.
La chronologie, souvent simplifiée dans les récits populaires des Beatles, est donc plus complexe que l’image traditionnelle d’une Yoko Ono surgissant soudainement dans l’univers de Lennon.
L’Indica Gallery et la véritable rencontre avec John Lennon
La rencontre devenue légendaire entre John Lennon et Yoko Ono se déroule dans l’environnement artistique de l’Indica Gallery, à Londres.
Paul McCartney connaissait déjà très bien ce milieu. Passionné par l’avant-garde londonienne, la musique expérimentale, la peinture, le cinéma et la littérature contemporaine, il fréquentait notamment Barry Miles et les animateurs d’Indica.
C’est précisément l’un des paradoxes de l’histoire Beatles : l’univers culturel auquel Yoko Ono appartenait était, à certains égards, plus familier à McCartney qu’à Lennon au moment où John la rencontra.
McCartney fréquentait les galeries, les happenings, les musiciens expérimentaux et les milieux intellectuels de Londres. Il s’intéressait à John Cage, Luciano Berio, Karlheinz Stockhausen et aux expérimentations sur bande magnétique.
John Lennon allait progressivement explorer lui aussi ce territoire, mais sa rencontre avec Yoko lui donna accès à une approche beaucoup plus radicale de l’art conceptuel.
Dans l’entretien de 2026 accordé à Vanity Fair, McCartney rappelle d’ailleurs que Lennon rencontra véritablement Ono par l’intermédiaire de l’Indica Gallery, où elle préparait une exposition.
C’est là que naîtra progressivement l’une des relations les plus célèbres — et les plus commentées — de l’histoire de la culture populaire du XXe siècle.
Hunter Davies ne croit pas davantage au mythe de « Yoko responsable de la séparation »
La déclaration de Davies prend également une autre dimension lorsqu’on examine ce qu’il dit aujourd’hui de la séparation des Beatles.
Sur ce point, le biographe rejette clairement l’un des récits les plus persistants de la mythologie du groupe : celui selon lequel Yoko Ono aurait « détruit les Beatles ».
Pour Davies, la réalité était autrement plus complexe.
John Lennon se lassait du fonctionnement du groupe. George Harrison cherchait depuis longtemps davantage d’espace artistique et développait parallèlement son intérêt pour la musique indienne et la spiritualité. Ringo Starr avait lui-même connu des périodes de découragement — jusqu’à quitter temporairement le groupe pendant les séances de l’Album blanc. Paul McCartney était probablement celui qui cherchait le plus activement à maintenir la machine Beatles en activité.
Davies résume les choses en expliquant que les quatre hommes étaient arrivés à un moment de leur existence où ils souhaitaient explorer de nouvelles voies. Selon lui, accuser Yoko Ono de la rupture revient à réduire un processus collectif extrêmement compliqué à la présence d’une seule personne.
Paul McCartney lui-même a fini par défendre cette lecture.
En 2012, interrogé par David Frost, il déclarait très clairement que Yoko Ono n’avait pas provoqué la séparation : le groupe, expliquait-il, était déjà en train de se désagréger. Il ajoutait même que Yoko avait ouvert à Lennon de nouvelles perspectives artistiques et intellectuelles sans lesquelles certaines œuvres ultérieures de John n’auraient peut-être jamais existé.
Le problème de la séparation des Beatles ne peut de toute façon être réduit à une seule cause : mort de Brian Epstein en 1967, fatigue accumulée depuis les années de Beatlemania, divergences artistiques, création d’Apple Corps, désaccords financiers, arrivée d’Allen Klein, conflit avec les Eastman, évolution personnelle des quatre musiciens et disparition progressive de la nécessité d’écrire Lennon-McCartney à quatre mains constituent autant de pièces d’un puzzle considérablement plus vaste.
Yoko Ono fut l’un des éléments de cette transformation. Pas son explication unique.
Lennon et McCartney : amour, rivalité et besoin d’approbation
L’un des passages les plus intéressants du nouvel entretien de Davies ne concerne d’ailleurs pas directement Yoko Ono.
Il concerne Lennon et McCartney.
Selon lui, les deux hommes « s’aimaient », mais étaient profondément compétitifs. Chacun recherchait constamment l’approbation de l’autre.
Davies raconte notamment une scène particulièrement révélatrice.
Il revenait d’une promenade à Primrose Hill avec McCartney lorsque Paul joua à Lennon l’ébauche d’une nouvelle chanson : « Getting Better ». Davies se souvient d’un Lennon impassible derrière ses fameuses lunettes rondes, tandis que Paul attendait visiblement une réaction enthousiaste.
John se contenta finalement d’approuver la chanson avant de proposer sa propre contribution.
Cette contribution allait modifier radicalement le morceau : Lennon introduisit le passage sombre dans lequel le narrateur évoque son comportement violent envers les femmes.
Pour Davies, toute la force du tandem Lennon-McCartney est là : l’un pouvait introduire dans la composition de l’autre un élément inattendu qui en modifiait immédiatement la profondeur et l’équilibre.
Cette relation fusionnelle et compétitive permet peut-être également de mieux comprendre pourquoi l’arrivée de Yoko Ono fut vécue si fortement par l’entourage du groupe.
Elle ne remplaçait pas simplement une petite amie précédente.
Elle modifiait le centre de gravité de John Lennon.
Le véritable triangle n’était peut-être pas celui que l’on raconte
Depuis plus d’un demi-siècle, la relation Lennon-Ono-McCartney est souvent racontée comme un triangle conflictuel.
John tombe amoureux de Yoko. Yoko devient progressivement omniprésente. Paul supporte difficilement cette nouvelle présence. Lennon s’éloigne du groupe. Les Beatles se séparent.
Cette narration possède l’avantage de la simplicité.
L’histoire réelle est beaucoup moins nette.
Paul avait rencontré Yoko avant John. Il connaissait avant Lennon une partie du milieu artistique londonien dont elle était issue. John et Paul entretenaient depuis l’adolescence une relation dont la dimension émotionnelle dépassait largement un simple partenariat professionnel. Et lorsque Lennon se rapprocha de Yoko, McCartney ne perdait pas seulement un collègue : il voyait changer profondément la relation autour de laquelle s’était construite une grande partie de sa vie adulte.
Paul l’a lui-même reconnu au fil des décennies : la présence constante de Yoko pendant certaines séances des Beatles pouvait être difficile à accepter. Mais il a également fini par considérer cette situation à travers les sentiments de Lennon.
En 1986 déjà, McCartney expliquait qu’il aurait probablement dû mieux accepter Yoko à l’époque, tout en rappelant une évidence fondamentale : John l’aimait.
C’est pourquoi la déclaration de Hunter Davies est intrigante même si elle reste invérifiable.
Elle ajoute un possible premier chapitre à une histoire dont nous connaissions surtout la suite.
Get Back, le retour aux 39 carnets de Hunter Davies
Cette nouvelle déclaration intervient alors que Hunter Davies publie Get Back: The Boys Who Became The Beatles.
Le livre, annoncé au Royaume-Uni pour le 17 septembre 2026 chez Ebury Spotlight, compte 352 pages. Son projet consiste à revenir sur les années de formation de John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr en utilisant notamment les fameux 39 carnets d’entretiens constitués par Davies lors de son travail auprès du groupe.
L’ambition est différente de celle d’une nouvelle chronique exhaustive des Beatles.
Davies cherche cette fois à comprendre les garçons avant les icônes : leurs familles, l’Angleterre de l’après-guerre, le rationnement, les logements sociaux, l’école, l’arrivée du National Health Service et le fonctionnement d’une société britannique encore profondément marquée par les classes sociales.
Le récit s’arrête essentiellement en 1962, au moment de « Love Me Do », lorsque quatre jeunes musiciens issus de Liverpool commencent à devenir les Beatles que le monde connaîtra.
Cette dimension sociale occupe également une place importante dans l’entretien du Telegraph. Davies souligne les ressemblances entre sa propre trajectoire et celles des futurs Beatles : enfance dans le nord de l’Angleterre, milieu populaire, système scolaire britannique de l’après-guerre et possibilités d’ascension sociale qu’offrait alors une société en transformation.
Ce regard constitue probablement l’intérêt majeur du nouveau livre.
Car à 90 ans, Davies n’est plus seulement l’auteur qui interrogea les Beatles en 1967. Il appartient lui-même au monde qui les a produits.
Une révélation à prendre au sérieux… mais pas encore au pied de la lettre
Reste donc cette étrange petite phrase : « Je crois que Yoko était d’abord amoureuse de Paul. »
Elle est suffisamment étonnante pour retenir l’attention. Elle vient aussi d’un homme qui fut extraordinairement proche des protagonistes.
Mais elle ne constitue pas, en l’état, une preuve historique.
Nous savons que Yoko Ono rencontra Paul McCartney avant John Lennon. McCartney lui-même le confirme.
Nous savons qu’elle se rendit chez Paul pour obtenir un manuscrit destiné à un projet lié à John Cage.
Nous savons également que Davies disposait d’un accès exceptionnel au cercle intime des Beatles et qu’il conserva des dizaines de carnets d’entretiens dont certains matériaux n’ont été exploités que plusieurs décennies plus tard.
Ce que nous ne savons pas, en revanche, c’est pourquoi Hunter Davies pense aujourd’hui que Yoko aurait éprouvé des sentiments amoureux pour McCartney.
Un souvenir personnel ? Une confidence jamais publiée ? Une phrase entendue de Yoko elle-même ? Une remarque de Lennon ou de McCartney ? Une simple impression ?
Davies ne le précise pas.
Et en histoire des Beatles, cette distinction est essentielle.
Plus de soixante ans après les événements, la moindre phrase prononcée par un témoin direct peut devenir un titre mondial. Mais entre une anecdote, un souvenir, une hypothèse et un fait établi se trouve précisément le territoire que l’historien doit continuer d’explorer.
Pour l’instant, Hunter Davies vient surtout d’ouvrir une porte.
Et il semble bien décidé à ne pas encore nous montrer ce qui se trouve derrière.













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