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Il y a 69 ans : la première rencontre entre Lennon et McCartney

Le 6 juillet 1957, dans le champ derrière l’église St. Peter, à Woolton, faubourg cossu et paisible de Liverpool, un adolescent de quinze ans nommé James Paul McCartney assiste, en compagnie de son camarade de classe Ivan Vaughan, à la kermesse annuelle de la paroisse. Sur une estrade de fortune montée à l’arrière d’un plateau de camion, un groupe de skiffle amateur, les Quarrymen, distrait la foule entre les stands de gâteaux, les démonstrations de chiens policiers et le couronnement de la Rose Queen du village. Rien, dans le déroulement banal de cette fête paroissiale, ne laisse présager que l’on assiste à l’un des moments fondateurs de la culture populaire du XXe siècle. Et pourtant : quelques minutes plus tard, dans la salle des fêtes attenante, Paul McCartney est présenté à John Winston Lennon, chanteur et meneur de la petite formation. Ce jour-là naît, dans l’anonymat le plus complet, ce que l’historien Mark Lewisohn a pu qualifier de rencontre la plus importante de l’histoire de la musique populaire.

Cet article se propose de reconstituer, avec la rigueur documentaire que commande un tel sujet, le déroulement exact de cette journée : le contexte social et musical de l’Angleterre du milieu des années 1950, la formation des Quarrymen, les parcours personnels de John Lennon et Paul McCartney avant leur rencontre, la chronologie minutieuse de la kermesse du 6 juillet 1957, l’audition improvisée qui scella l’admiration de Lennon pour le jeune McCartney, les semaines d’hésitation qui suivirent avant l’intégration officielle de ce dernier au groupe, ainsi que la façon dont les historiens — au premier rang desquels Mark Lewisohn — sont parvenus à établir avec certitude la date et les circonstances de cet événement. Une attention particulière sera portée à la démystification de certains récits devenus légendaires, notamment quant à la question de savoir si Woolton fut réellement le tout premier contact entre les deux garçons.

La méthode suivie ici s’appuie sur les sources documentaires de référence : la biographie exhaustive de Mark Lewisohn, Tune In (2013), premier tome de la trilogie All These Years, qui demeure la source la plus rigoureusement sourcée sur la période ; les mémoires croisés rassemblés par Barry Miles dans Many Years From Now (1997), fondés sur des entretiens directs avec Paul McCartney ; le témoignage collectif publié dans The Beatles Anthology (2000) ; les écrits autobiographiques plus récents de Paul McCartney, notamment The Lyrics: 1956 to the Present (2021) ; ainsi que les travaux de Philip Norman, Bob Spitz, Ian MacDonald et Ray Coleman. Chaque affirmation factuelle a été recoupée entre plusieurs de ces sources ; les points de désaccord entre témoins ou biographes sont signalés comme tels plutôt que tranchés arbitrairement.

EN BREF

Le 6 juillet 1957, à la kermesse de l’église St. Peter à Woolton (Liverpool), Paul McCartney, 15 ans, est présenté à John Lennon, 16 ans, meneur du groupe de skiffle les Quarrymen, par leur ami commun Ivan Vaughan.

Impressionné, Lennon invite McCartney à rejoindre le groupe environ deux semaines plus tard, par l’intermédiaire de Pete Shotton ; McCartney ne joue officiellement sur scène avec les Quarrymen que le 18 octobre 1957, au New Clubmoor Hall.

L’historien Mark Lewisohn a établi la date exacte de la kermesse grâce au dépouillement d’archives de presse locale, et a également mis au jour l’existence probable d’une rencontre antérieure, non publique, devant une boutique de journaux.

Un enregistrement partiel du concert de l’après-midi, capté par un spectateur, Bob Molyneux, sur un magnétophone Grundig, a été retrouvé en 1994 et vendu aux enchères 78 500 livres sterling — la trace sonore la plus ancienne connue de la voix de John Lennon.

Cette rencontre est unanimement présentée par les historiens du rock comme l’acte de naissance, encore informel, du duo Lennon-McCartney et, in fine, des Beatles.

Liverpool, été 1957 : le contexte social et musical

Pour comprendre la portée de cette rencontre, il faut la replacer dans le contexte très particulier de l’Angleterre du milieu des années 1950. Liverpool, grand port marchand en déclin relatif, reste une ville ouvrière marquée par les stigmates de la Seconde Guerre mondiale : les bombardements du Blitz de 1940-1941 ont détruit des quartiers entiers, le rationnement alimentaire ne s’est achevé qu’en 1954, et la reconstruction urbaine est encore largement inachevée. C’est dans ce paysage de convalescence nationale qu’émerge, à partir de 1956, un phénomène musical inattendu : le skiffle.

Le skiffle est un genre hybride, né aux États-Unis dans les marges du jazz et du blues, qui connaît en Grande-Bretagne un succès populaire foudroyant après le triomphe, au printemps 1956, du single Rock Island Line de Lonnie Donegan, adaptation électrisée d’un chant de travail afro-américain popularisé par Lead Belly. Sa vertu principale, aux yeux de la jeunesse anglaise désargentée, tient à son accessibilité : nul besoin d’instruments coûteux pour former un groupe. Une simple caisse à thé tendue d’une corde et plantée d’un manche à balai fait office de contrebasse ; une planche à laver, actionnée avec des dés à coudre, tient lieu de percussion rudimentaire ; une guitare acoustique bon marché suffit à porter la mélodie. Des milliers de groupes de skiffle amateurs éclosent alors dans tout le pays, changeant fréquemment de nom, de composition et de répertoire au gré des envies et des défections.

C’est dans ce contexte que John Lennon, élève chahuteur de la Quarry Bank High School for Boys, fonde au printemps 1956 sa propre formation. Le nom retenu, les Quarrymen (parfois orthographié Quarry Men), joue sur une double référence : celle, évidente, du nom de l’établissement scolaire, et celle, plus ironique, d’un vers de l’hymne de l’école — Quarrymen, old before our birth, Straining each muscle and sinew — que Lennon jugeait comiquement pompeux. Le noyau originel réunit, outre Lennon au chant et à la guitare rythmique, son ami d’enfance Pete Shotton à la planche à laver, Eric Griffiths à la seconde guitare, et une succession de bassistes de fortune (Bill Smith, puis Nigel Walley, puis Ivan Vaughan) avant que le poste ne se stabilise avec Len Garry à la caisse à thé. Rod Davis, au banjo, et Colin Hanton, à la batterie — luxe rare pour un groupe de skiffle amateur —, complètent au début de l’année 1957 ce que les historiens s’accordent à désigner comme la formation stable des Quarrymen.

Le groupe se produit alors dans un circuit très local de kermesses paroissiales, de fêtes de quartier, de concours de talents amateurs et de petites salles des fêtes, sous l’impulsion de Nigel Walley, qui en devient bientôt le manager improvisé — au sens le plus artisanal du terme, distribuant des tracts dactylographiés et sollicitant des engagements par téléphone. Le répertoire mêle les incontournables du skiffle (Lonnie Donegan, Chas McDevitt) à des emprunts de plus en plus fréquents au rock’n’roll américain naissant : Elvis Presley, Gene Vincent, Little Richard, Eddie Cochran. C’est précisément cette porosité entre skiffle finissant et rock’n’roll montant qui caractérise le tournant de l’année 1957 — et qui rendra Lennon si réceptif, quelques semaines plus tard, à un adolescent capable de restituer note pour note ce répertoire américain encore mal connu en Angleterre.

« Le skiffle, c’est ce qui nous a tous fait commencer. N’importe qui pouvait s’acheter une guitare pour trois fois rien et gratter trois accords. »

— John Lennon, cité dans plusieurs entretiens d’après-Beatles

Deux adolescents que tout, en apparence, séparait

John Winston Lennon

Né le 9 octobre 1940 en pleine campagne de bombardement allemande sur Liverpool, John Lennon grandit dans une configuration familiale instable. Sa mère, Julia Stanley, incapable ou peu désireuse d’assurer seule son éducation après la séparation d’avec son mari marin, Alfred « Freddie » Lennon, confie très tôt le jeune John à sa sœur aînée, Mary Elizabeth Smith, dite Mimi, et à l’époux de celle-ci, George Smith. C’est donc chez sa tante Mimi, au 251 Menlove Avenue — la maison connue sous le nom de Mendips —, dans le quartier bourgeois de Woolton, que Lennon passe l’essentiel de son enfance et de son adolescence. Cette situation, loin d’être un simple détail biographique, façonne durablement la psychologie du jeune homme : élevé dans un cadre relativement confortable et disciplinaire par une tante autoritaire mais aimante, il conserve avec sa mère biologique, Julia — femme fantasque, musicienne amateur, qui vit non loin de là et le retrouve régulièrement —, une relation à la fois fusionnelle et douloureuse. C’est elle qui lui offre sa première guitare et lui enseigne des rudiments de banjo et de ukulélé ; c’est elle, également, dont la mort accidentelle, renversée par un automobiliste en juillet 1958, à peine un an après la rencontre avec McCartney, laissera une blessure indélébile.

Au moment de la kermesse de Woolton, Lennon a seize ans — un fait que certaines sources en ligne, par erreur d’arithmétique, présentent parfois comme dix-sept ans, ce qui sera précisé plus loin dans un encadré correctif. Élève turbulent, doté d’un humour caustique et d’un goût affirmé pour le dessin satirique, il est alors scolarisé à la Quarry Bank High School, où sa réputation de fauteur de troubles contraste avec une intelligence vive que ses résultats scolaires ne reflètent guère. Sa tante Mimi espère le voir embrasser une carrière honorable ; lui ne rêve que de guitare et de rock’n’roll, dont il découvre l’existence via les radios pirates et les disques rapportés par les marins du port de Liverpool.

James Paul McCartney

Né le 18 juin 1942, Paul McCartney appartient à un foyer plus stable en apparence, mais frappé lui aussi par le deuil : sa mère, Mary Patricia McCartney, infirmière et sage-femme respectée du quartier, meurt d’un cancer du sein en octobre 1956, alors que Paul n’a que quatorze ans. Son père, James « Jim » McCartney, ancien trompettiste dejazz amateur devenu représentant de commerce en coton, élève seul ses deux fils, Paul et Michael, dans la maison familiale du 20 Forthlin Road, à Allerton, quartier contigu à celui de Woolton. C’est Jim McCartney, précisément, qui transmet à son fils aîné le goût de la musique populaire, en lui offrant très tôt une trompette, puis en l’encourageant à apprendre la guitare après que Paul, gaucher, eut jugé l’instrument à vent peu compatible avec le chant.

Élève de la prestigieuse Liverpool Institute High School for Boys — établissement plus sélectif que la Quarry Bank de Lennon —, Paul McCartney y côtoie un certain Ivan Vaughan, ami d’enfance qui fréquente également, de son côté, le cercle des Quarrymen. C’est cette double appartenance d’Ivan Vaughan — condisciple de McCartney à l’Institute, ami de longue date de Lennon dans le quartier de Woolton — qui va faire de lui, sans qu’il en ait pleinement conscience sur le moment, l’artisan discret de l’une des collaborations artistiques les plus fécondes du siècle.

Le deuil de la mère de McCartney mérite qu’on s’y arrête, tant les biographes ont souligné, a posteriori, la troublante symétrie des parcours des deux adolescents : tous deux ont grandi, à des degrés divers, dans l’ombre d’une figure maternelle absente ou disparue. Paul McCartney lui-même, longtemps après, évoquera cette proximité de vécu comme l’un des ciments souterrains de sa relation avec Lennon — sans jamais toutefois en faire un sujet de conversation entre eux à l’époque, la pudeur adolescente et la culture masculine de la Liverpool ouvrière de ces années-là proscrivant ce genre d’épanchement.

✦ Correctif factuel — l’âge exact de John Lennon le 6 juillet 1957

Contrairement à des affirmations que l’on trouve parfois reproduites sans vérification sur certains sites généralistes, John Lennon avait bien seize ans, et non dix-sept, le jour de la kermesse de Woolton : né le 9 octobre 1940, il n’atteindra son dix-septième anniversaire que trois mois plus tard, en octobre 1957. Paul McCartney, de son côté, avait quinze ans, ayant fêté son anniversaire le 18 juin précédent — soit un peu moins de trois semaines avant la rencontre.

La rencontre avant la rencontre : l’énigme de la boutique Abba’s

L’un des apports les plus troublants des recherches de Mark Lewisohn pour Tune In concerne précisément la légende fondatrice elle-même. Dans une note qu’il présente lui-même, avec un sens certain de la dramaturgie historiographique, comme une énigme en deux paragraphes, Lewisohn révèle que Paul McCartney aurait, en réalité, déjà croisé John Lennon avant la kermesse du 6 juillet 1957 — un an environ auparavant, alors qu’il exerçait un petit emploi de livreur de journaux à bicyclette pour le compte d’un marchand de journaux du quartier, après le déménagement de la famille McCartney à Forthlin Road durant l’été 1956.

Selon ce récit, que McCartney n’a jamais souhaité confirmer publiquement dans le détail — refusant même, selon Lewisohn, de nommer la boutique en question lors d’un entretien —, les deux garçons auraient échangé quelques mots devant l’établissement, alors que Lennon, plus âgé, y achetait des cigarettes ou des friandises. Une anecdote rapportée dans les mémoires de l’irlandais Bono (le chanteur de U2, ami de longue date de McCartney) évoque même un bâton de chocolat Cadbury partagé en deux entre les deux adolescents à cette occasion — image saisissante, si elle est exacte, d’un partage fraternel précédant de plusieurs mois la naissance officielle de leur collaboration musicale.

Le chercheur britannique Mark Ashworth, épaulé par Peter Hodgson, s’est employé, dans les années 2010, à localiser précisément cette boutique évoquée sous le nom de « Abba’s » par une famille du voisinage interrogée par Lewisohn. Leurs travaux ont permis d’identifier un commerce tenu par un certain W. W. Abba au 85 Woolton Road — adresse plausible, bien que l’identification définitive reste débattue, une autre boutique du même nom ayant existé, à la même époque, sur Aigburth Road, à plusieurs kilomètres de là.

✦ Correctif factuel — Woolton n’est probablement pas leur toute première rencontre

La légende, largement popularisée par la culture beatlemaniaque, selon laquelle la kermesse de Woolton du 6 juillet 1957 constitue le tout premier contact entre Lennon et McCartney doit être nuancée. Mark Lewisohn a mis au jour des éléments — jamais pleinement confirmés publiquement par McCartney lui-même — suggérant un échange antérieur, informel et sans suite, devant une boutique de journaux du quartier. Cela ne retire toutefois rien à la portée historique du 6 juillet 1957, qui demeure la date de leur première rencontre musicale et le point de départ documenté de leur collaboration.

Cette précision n’enlève évidemment rien à la centralité du 6 juillet 1957 dans le récit beatlemaniaque : quand bien même les deux garçons se seraient déjà croisés fugacement, c’est bien à la kermesse de Woolton que se noue, pour la première fois, un lien musical et créatif entre eux — c’est-à-dire l’événement qui importe véritablement à l’historiographie du groupe. Il n’en demeure pas moins révélateur que Paul McCartney, homme par ailleurs volontiers disert sur son passé, ait choisi de préserver le mystère sur ce point précis : comme le suggèrent plusieurs commentateurs, y compris Lewisohn lui-même, dévoiler cette rencontre antérieure reviendrait à écorner la pureté narrative d’un mythe fondateur — celui d’une rencontre unique, presque providentielle, qui aurait changé le cours de la musique populaire en l’espace d’un après-midi.

Chronologie minutieuse du samedi 6 juillet 1957

Le matin et la procession d’ouverture

La kermesse annuelle de l’église St. Peter de Woolton constitue, en 1957, l’un des rendez-vous les plus attendus du calendrier social du quartier. Les festivités s’ouvrent au début de l’après-midi par une procession costumée : deux camions ornés de guirlandes traversent lentement le village à une allure processionnelle, transportant notamment la Rose Queen de l’année et son cortège de jeunes filles en robes d’apparat, avant de rejoindre le champ attenant à l’église, où se tiennent l’essentiel des réjouissances. Selon les comptes rendus de l’époque recoupés par Lewisohn, les Quarrymen eux-mêmes prennent place sur l’un de ces camions, instruments à la main, participant activement au défilé avant de rejoindre l’estrade de fortune installée dans le champ.

Le programme de la journée, typique des fêtes paroissiales anglaises de cette période, égrène une succession d’attractions bon enfant : stands de pâtisseries et de confitures maison, jeux d’adresse (hoop-la), démonstration de chiens policiers assurée par la police du Lancashire, concours de déguisement pour enfants — jugé, cette année-là, par la propre sœur de John Lennon, Julia Baird, alors âgée de sept ans —, et bien sûr le couronnement solennel de la Rose Queen, point d’orgue protocolaire de la kermesse.

Le concert de l’après-midi dans le champ

C’est en tout début d’après-midi que les Quarrymen, six musiciens en tenues assorties improvisées, se produisent sur l’estrade dressée à l’arrière d’un plateau de camion, dans le champ derrière l’église. La formation réunit alors John Lennon au chant et à la guitare, Eric Griffiths à la seconde guitare, Colin Hanton à la batterie, Rod Davis au banjo, Pete Shotton à la planche à laver et Len Garry à la caisse à thé faisant office de contrebasse. Le répertoire de ce set, tel que documenté par la presse locale de l’époque (le Liverpool Weekly News, dont un journaliste recueille les noms et quelques détails biographiques des membres du groupe pour un futur article), mêle des titres emblématiques du répertoire skiffle — Cumberland Gap, Maggie May, Railroad Bill — à des incursions plus rock’n’roll.

C’est précisément durant ce set que Paul McCartney, arrivé sur les lieux avec Ivan Vaughan dans l’après-midi — moins motivé, de son propre aveu ultérieur, par la musique que par l’espoir de croiser des jeunes filles du quartier —, aperçoit pour la première fois John Lennon en pleine performance. Le groupe interprète alors Come Go With Me, titre doo-wop des Del-Vikings sorti quelques mois plus tôt aux États-Unis et encore peu connu du grand public britannique. McCartney, qui connaît la chanson, remarque immédiatement que Lennon n’en maîtrise pas les paroles exactes et les improvise au fil du morceau, empruntant des bribes à des chansons de blues qu’il connaît par ailleurs — technique que McCartney qualifiera, des décennies plus tard lors des entretiens de l’Anthology, d’ingénieuse trouvaille plutôt que de simple approximation.

« Il chantait quelque chose comme « come, come, come, come, go with me, down to the penitentiary ». Ce n’étaient certainement pas les vraies paroles, mais il avait dû emprunter ça à Lead Belly ou un autre. J’ai trouvé ça plutôt ingénieux. »

— Paul McCartney, The Beatles Anthology (2000)

Selon le témoignage recueilli par le biographe Ray Coleman auprès d’Ivan Vaughan lui-même, c’est ce dernier qui aurait, en amont de la journée, vanté à McCartney les mérites de son ami musicien, l’incitant explicitement à faire sa connaissance. McCartney gardait par ailleurs, selon ses propres souvenirs ultérieurs, une image assez précise de Lennon aperçu auparavant dans le quartier — notamment dans une file d’attente de fish and chips ou à bord d’un autobus — sans qu’un mot n’ait jamais été échangé, tant l’aura de « Ted » (contraction argotique de Teddy Boy, ces jeunes gens à la tenue tapageuse inspirée du style édouardien revisité) qui entourait Lennon impressionnait le plus jeune McCartney.

Le passage en coulisses, avant le bal du soir

Le concert de l’après-midi terminé, les Quarrymen se replient dans la salle des fêtes de la paroisse, de l’autre côté de la route, où ils doivent se produire à nouveau le soir même, à partir de vingt heures, en alternance avec un second orchestre local, le George Edwards Band, dans le cadre du grand bal payant de la kermesse (entrée fixée à deux shillings). C’est dans cette antichambre exiguë, pendant que le groupe prépare son matériel pour le set du soir — et alors que Colin Hanton, le batteur, ne reprend pas sa place pour cette seconde prestation —, qu’Ivan Vaughan choisit de présenter formellement son camarade de classe Paul McCartney à John Lennon et au reste de la formation.

L’audition improvisée : la scène fondatrice

La scène qui se joue alors, dans cette pièce annexe de la salle des fêtes de Woolton, est devenue, à force de récits et de reconstitutions, l’un des moments les plus scrutés de l’histoire du rock. Ivan Vaughan, en présentant son camarade, signale à Lennon que celui-ci sait jouer de la guitare. Sans se faire prier, McCartney, gaucher, s’empare de l’instrument — une guitare bon marché, de facture modeste, que Lennon décrira plus tard en plaisantant comme garantie de ne jamais se briser —, la retourne intégralement pour l’adapter à sa main directrice, et, fait notable rapporté par plusieurs témoins, la raccorde lui-même dans le bon accordage sans que quiconque n’ait à intervenir, gagnant d’emblée un début de respect technique de la part de musiciens plus âgés qui peinaient parfois eux-mêmes à accorder correctement leurs instruments.

« On m’a prêté une guitare, et j’ai dû la retourner parce que je suis gaucher. Ils ne voulaient pas que je change les cordes. Mais comme j’avais un copain qui avait une guitare de droitier, j’avais appris à jouer à l’envers. »

— Paul McCartney, entretien pour Guitar Player (2025)

Vient ensuite le morceau qui restera associé pour toujours à cette scène : Twenty Flight Rock, composition rockabilly enlevée d’Eddie Cochran, sortie quelques mois auparavant et réputée pour son débit vocal rapide et son texte fourni, difficile à mémoriser dans son intégralité — ce qui en faisait, aux dires mêmes de McCartney, un morceau de bravoure idéal pour épater un public de connaisseurs, précisément parce que peu de guitaristes amateurs en connaissaient les paroles jusqu’au bout. McCartney l’interprète alors intégralement, de mémoire, avec un aplomb qui tranche avec son jeune âge. Il enchaîne avec Be-Bop-A-Lula de Gene Vincent, avant de se déplacer vers un piano présent dans la pièce pour restituer, avec un enthousiasme communicatif, quelques titres de Little Richard — dont, selon plusieurs récits, Long Tall Sally, dont l’imitation du chanteur américain deviendra l’un des numéros de scène récurrents du futur groupe.

« J’ai été très impressionné par Paul qui jouait Twenty Flight Rock. Il savait manifestement jouer de la guitare ; je me suis dit à moitié : il est aussi bon que moi. »

— John Lennon, entretien de 1972, cité par Ray Coleman

L’effet de cette démonstration improvisée sur John Lennon, alors âgé de seize ans et déjà fermement installé dans le rôle de leader incontesté des Quarrymen, est immédiat, quoique dissimulé sur le moment par une réserve toute adolescente. Les biographes s’accordent à souligner le paradoxe psychologique de la situation : Lennon, dont l’autorité sur le groupe reposait largement sur sa supériorité musicale et son charisme naturel, se trouve soudain confronté à un cadet dont la virtuosité technique — la connaissance intégrale des paroles, la maîtrise de l’accordage, l’aisance sur un second instrument, le piano — dépasse manifestement la sienne sur plusieurs plans précis. Loin de susciter chez lui un réflexe de rejet ou de jalousie, cette prise de conscience se mue, selon la plupart des témoignages ultérieurs, en une forme d’admiration contenue, teintée d’un instinct pragmatique : un tel talent, décèle immédiatement Lennon, ne peut que faire progresser le groupe.

Le récit de Paul McCartney : chance, destin et bière tiède

Dans ses souvenirs ultérieurs, McCartney a toujours entretenu une forme de superstition affectueuse à l’égard de cette journée, évoquant un enchaînement de circonstances relevant presque, à ses yeux, du destin : l’invitation fortuite d’Ivan Vaughan, la présence de John Lennon ce jour précis, sa propre connaissance par chance des paroles de Twenty Flight Rock, et la réceptivité immédiate de Lennon à cette démonstration. Plusieurs récits évoquent également le fait que Lennon, qui avait bu quelques bières avant cette rencontre — pratique tolérée avec une certaine désinvolture dans le contexte des kermesses anglaises de l’époque —, se montre par la suite affable et enjoué avec le groupe de jeunes gens, McCartney et Vaughan compris, qui les rejoignent après le concert du soir dans un pub du quartier où, comme le veut la coutume adolescente de l’époque, chacun ment allègrement sur son âge pour se faire servir une bière.

« Je compte un peu mes bénédictions, tu vois ? J’ai beaucoup de chance, et il y a tellement de hasard là-dedans : mon copain Ivan Vaughan qui m’emmène à la kermesse de Woolton, je vois John là-bas, je vais backstage, je lui parle, je connais par chance les paroles de Twenty Flight Rock, et lui, il est impressionné. »

— Paul McCartney, entretiens rétrospectifs sur la rencontre de 1957

Le temps de la décision : deux semaines d’incertitude

Contrairement à l’image d’un enrôlement immédiat que certains récits simplifiés véhiculent, l’intégration de Paul McCartney aux Quarrymen ne se fait pas dans la foulée immédiate de la kermesse. Selon le récit le plus solidement établi, notamment par le témoignage constant de Paul McCartney lui-même — que ce soit dans Many Years From Now, dans l’Anthology ou dans The Lyrics —, ce n’est ni John Lennon ni lui-même qui initie formellement la démarche : c’est Pete Shotton, ami d’enfance et bras droit de Lennon au sein du groupe, qui se voit chargé de transmettre l’invitation, environ deux semaines après la kermesse, alors qu’il croise par hasard McCartney circulant à bicyclette dans les rues de Woolton.

Ce délai de deux semaines, loin d’être anecdotique, a nourri toute une réflexion biographique sur la psychologie de John Lennon : selon plusieurs analystes, dont Mark Lewisohn, cette temporisation trahirait moins une hésitation quant aux qualités musicales de McCartney — indiscutables dès le premier après-midi — qu’une réticence plus profonde, presque instinctive, face à l’idée d’introniser dans son groupe un cadet dont le talent risquait, à terme, de rebattre les cartes de son autorité de meneur incontesté. Lennon lui-même n’a jamais nié cette réticence initiale, évoquant après coup la question qui l’a occupé durant cette quinzaine : fallait-il, pour le bien du groupe, accepter un musicien plus doué que soi sur certains points ?

« Ce jour-là, les germes d’une relation qui allait bouleverser le monde du spectacle furent semés : le partenariat de Lennon et McCartney. »

— Mark Lewisohn, Tune In (2013)

Du côté de McCartney, l’acceptation elle-même n’est pas instantanée. Selon son propre récit, il doit d’abord régler deux affaires personnelles avant de pouvoir s’engager pleinement : achever un séjour prévu de longue date au camp scout de Hathersage, dans le Derbyshire, puis les vacances familiales traditionnelles à Filey, dans le Yorkshire, au sein du camp de vacances Butlins. Ce n’est qu’à son retour de ces deux séjours, à la fin de l’été 1957, que McCartney commence véritablement à répéter avec le groupe, apprenant notamment aux Quarrymen deux titres qu’ils peinaient jusque-là à maîtriser correctement : Bye Bye Love, des Everly Brothers, et All Shook Up, d’Elvis Presley.

Cette période de transition entraîne également, presque mécaniquement, une recomposition du groupe : Pete Shotton, à la planche à laver, et Rod Davis, au banjo, s’estimant de moins en moins à leur place dans une formation qui s’oriente désormais nettement vers le rock’n’roll électrique au détriment du skiffle acoustique, choisissent de quitter les Quarrymen au cours de l’été 1957. Ce glissement stylistique, initié dès avant l’arrivée de McCartney mais indéniablement accéléré par elle, préfigure la mue profonde que connaîtra le groupe dans les années suivantes, jusqu’à sa transformation en Beatles.

La bande de Bob Molyneux : la plus ancienne trace sonore connue

Un épisode singulier confère à cette journée du 6 juillet 1957 une dimension documentaire proprement inespérée pour un événement d’apparence aussi modeste. Parmi les spectateurs présents ce jour-là au concert du soir dans la salle des fêtes se trouvait un jeune homme du quartier, Bob Molyneux, membre du club de jeunesse de la paroisse, muni d’un magnétophone à bobines portable de marque Grundig — équipement rare et coûteux pour l’époque, symptomatique d’un intérêt précoce pour l’enregistrement sonore amateur. Molyneux capture ainsi, sans le savoir, quelques minutes du répertoire des Quarrymen, dont deux titres identifiés avec certitude : Puttin’ On the Style, de Lonnie Donegan, et Baby, Let’s Play House, d’Elvis Presley.

Cet enregistrement demeure ensuite ignoré pendant plus de trois décennies. En 1963, alors que les Beatles connaissent leurs premiers succès commerciaux, Molyneux tente bien de faire parvenir la bande à John Lennon par l’intermédiaire de Ringo Starr, sans succès : Lennon ne donne jamais suite, et Molyneux range alors l’enregistrement dans un coffre, où il restera plus de trente ans. Ce n’est qu’en 1994, devenu entre-temps officier de police retraité, que Molyneux redécouvre cette bobine et en mesure enfin, avec le recul, la valeur historique.

✦ Correctif factuel — Paul McCartney n’apparaît pas sur cet enregistrement

Contrairement à une confusion parfois répandue, la bande retrouvée par Bob Molyneux documente le concert du soir des Quarrymen, mais ne comporte aucune trace de la voix ou du jeu de guitare de Paul McCartney, dont la présentation à Lennon a lieu en coulisses, séparément de cette captation. Il ne s’agit donc pas d’un enregistrement de la rencontre elle-même, mais bien du répertoire scénique du groupe ce jour précis — ce qui en fait néanmoins la plus ancienne trace sonore connue de la voix de John Lennon.

Authentifié par Mark Lewisohn lui-même, sollicité par la maison Sotheby’s pour confirmer l’identité du chanteur, l’enregistrement est mis aux enchères le 15 septembre 1994. La vente atteint la somme, considérable pour l’époque, de 78 500 livres sterling, faisant de cette modeste bobine de trois pouces le document sonore le plus cher jamais vendu aux enchères à cette date. L’acquéreur n’est autre qu’EMI, la maison de disques historique des Beatles, qui envisage un temps d’inclure cet enregistrement dans le projet Anthology alors en préparation. Après restauration en studio, la qualité sonore est cependant jugée trop dégradée pour figurer dans la publication officielle ; des extraits seront finalement diffusés en 2007 dans le cadre d’un documentaire radiophonique de la BBC consacré à cette journée.

De la kermesse à la scène : l’intégration progressive de Paul McCartney

Si la date du 6 juillet 1957 marque bien la rencontre fondatrice, celle du 18 octobre suivant revêt une importance presque égale dans la chronologie beatlemaniaque : c’est ce soir-là, au New Clubmoor Hall, salle des fêtes du club conservateur du quartier de Norris Green, que Paul McCartney foule pour la première fois une scène aux côtés de John Lennon, à l’occasion d’une soirée organisée par le promoteur local Charlie McBain. Présenté officiellement par Lennon comme nouveau membre du groupe, McCartney y tient le rôle de guitariste soliste, chargé d’un bref solo sur l’instrumental Guitar Boogie.

L’anecdote de ce baptême scénique est restée célèbre, McCartney lui-même l’ayant racontée avec autodérision dans l’Anthology : rongé par le trac au moment crucial, il perd totalement ses moyens, joue son solo de façon hasardeuse, et se rétracte, décontenancé, entre le batteur Colin Hanton et le bassiste Len Garry. L’assistance s’attend alors à une remarque cinglante de la part de Lennon, coutumier des sarcasmes ; celui-ci, au contraire, éclate d’un rire incontrôlable devant la mine déconfite de son nouveau camarade — épisode que McCartney citera lui-même, bien plus tard, comme l’origine indirecte de sa reconversion définitive vers la guitare rythmique puis la basse, laissant à George Harrison, recruté quelques mois plus tard sur sa propre recommandation, le rôle de guitariste soliste du groupe.

✦ Précision historiographique — une chronologie parfois contestée par les témoins directs

La date du 18 octobre 1957 comme « premier concert » de McCartney avec les Quarrymen, si elle demeure la référence la plus communément admise, a été nuancée par le témoignage tardif du batteur Colin Hanton, qui affirme que le groupe se serait produit à plusieurs reprises dans la salle des fêtes de St. Peter, ainsi qu’au Wilson Hall, avant même l’engagement du New Clubmoor Hall. Selon cette version, la soirée du 18 octobre constituerait davantage la première prestation rémunérée de McCartney que sa toute première apparition scénique aux côtés de Lennon. Les sources demeurent divergentes sur ce point précis, qui n’affecte cependant en rien la solidité de la date du 6 juillet 1957 comme moment de la rencontre fondatrice.

Entre juillet et octobre 1957, le groupe connaît par ailleurs un renouvellement de sa ligne-up : le départ de Pete Shotton et Rod Davis, déjà évoqué, s’accompagne de l’arrivée, à la guitare rythmique puis au piano, de John « Duff » Lowe, camarade de classe de Lennon à la Quarry Bank High School. Surtout, McCartney profite de cette période pour présenter à Lennon un autre condisciple de la Liverpool Institute, un adolescent de quatorze ans nommé George Harrison, dont il vante les qualités de guitariste. Lennon, d’abord réticent en raison du jeune âge de Harrison, se laisse convaincre après une audition informelle — Harrison interprétant, selon la légende la plus répandue, l’instrumental Raunchy à l’étage supérieur d’un autobus liverpuldien — et l’intègre au groupe au début de l’année 1958, complétant ainsi le futur noyau créatif des Beatles, deux ans avant l’arrivée de Ringo Starr.

Pourquoi cette rencontre a-t-elle changé l’histoire de la musique populaire ?

Deux tempéraments complémentaires

Au-delà de l’anecdote biographique, la portée historique du 6 juillet 1957 tient à la nature même de l’alliage que forment, dès ce premier après-midi, les tempéraments de Lennon et McCartney. Le critique musical Ian MacDonald, dans son essai de référence Revolution in the Head, a souligné combien la dynamique du futur duo repose sur une tension féconde entre deux sensibilités opposées : l’ironie mordante, le goût de la provocation et l’instinct expérimental de Lennon d’un côté ; le sens mélodique inné, le souci de la forme achevée et l’aptitude à la conciliation de McCartney de l’autre. Loin de se neutraliser, ces polarités se sont, dès l’origine, stimulées mutuellement — chacun des deux garçons trouvant chez l’autre un aiguillon créatif et, en même temps, un contrepoids à ses propres excès.

Paul McCartney lui-même a maintes fois insisté, dans ses entretiens ultérieurs, sur ce sentiment de reconnaissance immédiate entre deux adolescents que tout, en apparence — le milieu scolaire, la structure familiale, le tempérament —, aurait pu séparer, mais qui partageaient une culture musicale commune, façonnée par les mêmes disques importés d’Amérique, la même fascination pour Elvis Presley et Little Richard, et une égale détermination à s’extraire, par la musique, de l’horizon limité qu’offrait alors la Liverpool ouvrière de l’après-guerre.

« John et moi, on était des gamins qui grandissaient ensemble, dans le même environnement, avec les mêmes influences. Il connaît les disques que je connais, je connais les disques qu’il connaît. »

— Paul McCartney, entretien pour Rolling Stone

Le deuil partagé, ciment discret

Plusieurs biographes, notamment Philip Norman et Bob Spitz, ont également mis en avant la dimension plus intime de cette proximité naissante : la disparition prématurée de leurs mères respectives — Mary McCartney en 1956, Julia Lennon un an après la rencontre, en 1958 — a constitué, selon ces analyses, un terrain d’empathie silencieuse entre les deux adolescents, jamais formulé explicitement à l’époque mais perceptible, en filigrane, dans l’intensité presque fraternelle de leur relation naissante. Ce deuil partagé n’est bien sûr pas la cause de leur rencontre, purement fortuite, mais il éclaire la rapidité avec laquelle un lien de confiance s’est noué entre eux, au-delà de la simple admiration technique.

Un moteur de composition à double détente

Sur le strict plan de la création musicale, l’historiographie s’accorde également à souligner que la rencontre de Woolton inaugure, dès les mois suivants, une pratique d’écriture à quatre mains rare dans le paysage du rock naissant : Lennon et McCartney commencent en effet à composer ensemble, dans le salon de la maison de Forthlin Road, dès la fin de l’année 1957, s’inspirant explicitement du modèle du duo de compositeurs américains qu’ils admirent, et couchant méthodiquement leurs ébauches dans un cahier d’écolier sur lequel ils inscrivent, avec un mélange d’humour et d’ambition assumée, la mention Another Lennon-McCartney Original. Cette discipline d’écriture commune, unique par sa constance et sa durée dans l’histoire de la musique populaire du XXe siècle, prend sa source directe dans les semaines qui suivent immédiatement leur rencontre du 6 juillet.

« Chaque année qui passe, on porte des vêtements plus cools. Puis on écrit la chanson plus cool qui va avec les vêtements plus cools. On était sur le même escalator, à la même marche, tout du long. C’est irremplaçable : ce temps, cette amitié, ce lien. »

— Paul McCartney, entretien pour Rolling Stone

Historiographie : comment Mark Lewisohn a fixé la date exacte

Il peut sembler paradoxal, pour un événement aujourd’hui commémoré dans le monde entier, qu’il ait fallu attendre plusieurs décennies pour établir avec certitude la date précise de la rencontre entre Lennon et McCartney. Jusqu’aux travaux de Mark Lewisohn, la date du 6 juillet 1957 circulait certes déjà dans la littérature beatlemaniaque, mais sans que sa provenance documentaire soit toujours clairement établie ni systématiquement recoupée avec des sources primaires indépendantes des souvenirs, parfois flottants, des protagonistes eux-mêmes.

C’est en dépouillant méthodiquement les archives de la presse locale liverpuldienne des années 1950 — annonces d’événements paroissiaux, comptes rendus de fêtes de quartier publiés dans des titres aujourd’hui disparus ou peu accessibles — que Lewisohn est parvenu à confirmer, sans ambiguïté, la date exacte de la kermesse de l’église St. Peter, ainsi que le programme précis de la journée, jusqu’à l’heure de début du bal du soir (vingt heures) et le tarif d’entrée (deux shillings). Cette démarche, caractéristique de la méthode de Lewisohn — que les critiques ont pu qualifier de quasi-forensique tant elle privilégie systématiquement le document d’époque au récit rapporté —, a permis de trancher définitivement des zones d’incertitude qui, sans cela, seraient restées tributaires de la seule mémoire, nécessairement reconstruite, des témoins directs.

✦ Correctif factuel — la fiabilité inégale des souvenirs des témoins

Un exemple notable de cette prudence méthodologique concerne le récit longtemps répété selon lequel John Lennon aurait proposé sur-le-champ, le soir même de la kermesse, que Paul McCartney rejoigne les Quarrymen. Les recherches de Lewisohn et les témoignages les plus constants de McCartney lui-même convergent au contraire vers un délai d’environ deux semaines avant que l’invitation ne soit transmise, par l’intermédiaire de Pete Shotton. Cette divergence illustre la tendance, fréquente dans les récits autobiographiques a posteriori, à comprimer dans le temps des événements qui se sont en réalité échelonnés sur plusieurs semaines.

Le travail de Lewisohn a également eu pour effet, comme évoqué plus haut, de complexifier la légende plutôt que de la conforter servilement : en révélant la possibilité d’une rencontre antérieure devant la boutique de journaux du quartier, l’historien a introduit une nuance que la culture populaire, prompte à privilégier les récits limpides aux dépens de la complexité documentaire, a eu quelque difficulté à intégrer. Cette tension entre la rigueur de l’historien et la force du mythe fondateur constitue, en elle-même, un cas d’école pour quiconque s’intéresse à la fabrique de la légende beatlemaniaque — et illustre la nécessité, pour tout travail éditorial sérieux sur le sujet, de toujours distinguer le fait documenté du récit, aussi séduisant soit-il, qui s’en est ensuite emparé.

Postérité : Woolton, un lieu de mémoire mondial

Le champ derrière l’église St. Peter et la salle des fêtes attenante, longtemps restés des lieux anodins de la géographie liverpuldienne, sont devenus au fil des décennies une destination de pèlerinage pour les amateurs de Beatles venus du monde entier. L’estrade d’origine sur laquelle s’était produit le groupe ce jour-là a été précieusement conservée puis restaurée ; elle est aujourd’hui exposée au sein de la galerie Wondrous Place du Museum of Liverpool, où elle côtoie d’autres reliques de la scène musicale locale des années 1950 et 1960. La tombe d’Eleanor Rigby, patronyme immortalisé par la chanson éponyme de 1966, se trouve elle aussi dans le cimetière attenant à l’église St. Peter — coïncidence troublante qui a nourri, sans certitude définitive quant à un lien réellement causal, bien des spéculations sur les sources d’inspiration lyrique de Paul McCartney.

En juillet 2017, à l’occasion du soixantième anniversaire de la rencontre, le Cavern Club de Liverpool a organisé, en partenariat avec la paroisse St. Peter et l’école Bishop Martin, une reconstitution grandeur nature de la kermesse originelle, baptisée The Day John Met Paul. Plus de deux mille visiteurs se sont pressés à Woolton pour l’occasion. D’anciens membres survivants des Quarrymen — Colin Hanton, Rod Davis et Len Garry, rejoints par Chas Newby et John « Duff » Lowe, musiciens ayant appartenu à des line-up ultérieures du groupe — se sont produits à l’arrière d’un plateau de camion, reconstituant fidèlement la scène de 1957, sous le regard ému d’une partie de la famille Lennon : ses sœurs, Julia Baird et Jacqui Dykins, ainsi qu’un cousin, David Birch, tous trois enfants présents à la kermesse originelle, ont procédé à l’ouverture officielle de l’événement commémoratif, cependant que Julia Baird couronnait, comme sa mère l’avait fait soixante ans plus tôt à sa manière protocolaire, la nouvelle Rose Queen du village.

« On pourrait difficilement imaginer un lieu moins rock’n’roll qu’une estrade de kermesse paroissiale de banlieue, et pourtant il est difficile d’imaginer un instant plus décisif dans l’histoire de la musique. »

— Museum of Liverpool, National Museums Liverpool

Cette dimension commémorative dépasse le simple exercice nostalgique : elle témoigne de la manière dont la culture populaire contemporaine continue de se référer à cet après-midi de juillet 1957 comme à un mythe fondateur au sens quasi anthropologique du terme — un événement originel, minutieusement documenté et pourtant sans cesse réactualisé par le récit collectif, où se noue le destin d’un groupe qui allait redéfinir, en l’espace d’une décennie à peine, les contours de la musique populaire mondiale. Paul McCartney lui-même n’a cessé, dans ses apparitions publiques et ses écrits autobiographiques les plus récents, à commencer par The Lyrics publié en 2021, de revenir sur cette journée fondatrice avec une tendresse non dissimulée, comme s’il continuait, plusieurs décennies après les faits, à mesurer la part de hasard et de nécessité qui avait présidé à sa rencontre avec celui qui allait devenir son partenaire de composition le plus fécond.

Il est enfin frappant de constater que cette scène de kermesse paroissiale, si typiquement anglaise dans son décorum désuet — stands de confitures, hoop-la, fanfare de l’Armée du Salut —, ait pu constituer le point de départ d’une aventure artistique dont le rayonnement allait, en quelques années à peine, devenir proprement planétaire. C’est sans doute là l’un des enseignements les plus durables de cette histoire : les grandes ruptures culturelles naissent rarement de circonstances spectaculaires, mais bien plus souvent de rencontres modestes, presque fortuites, entre des individus dont le talent respectif n’attendait, pour se révéler pleinement, que la présence de l’autre.

Conclusion

Le 6 juillet 1957 ne doit rien à la légende dorée que la postérité a parfois voulu lui prêter : ni miracle, ni coup de foudre instantané scellé en une soirée, cet après-midi de kermesse paroissiale est avant tout le fruit d’un enchaînement de circonstances ordinaires — une invitation amicale, une estrade de fortune montée sur un plateau de camion, un répertoire de reprises américaines mal connu, un adolescent gaucher capable d’en restituer les paroles par cœur. C’est précisément cette part de hasard et de banalité qui rend l’événement fascinant : rien, dans son déroulement, ne trahissait par avance l’ampleur de ce qu’il allait engendrer.

Il aura fallu deux semaines supplémentaires, un été de répétitions, quelques départs et quelques arrivées au sein des Quarrymen, puis plusieurs années de travail acharné dans les clubs de Liverpool et de Hambourg, avant que cette rencontre ne débouche sur ce que le monde connaîtrait, à partir de 1962, sous le nom des Beatles. Mais c’est bien à Woolton, dans ce champ derrière l’église St. Peter puis dans l’arrière-salle exiguë de la kermesse, que se noue le premier fil de cette histoire : la reconnaissance mutuelle, presque instinctive, de deux adolescents que leur passion commune pour la musique américaine allait unir pour composer, en une douzaine d’années à peine, l’un des corpus les plus influents de toute l’histoire de la musique populaire.

Soixante-neuf ans après les faits, le terrain de la kermesse et la salle des fêtes de St. Peter demeurent des lieux de pèlerinage pour les amateurs de Beatles venus du monde entier, tandis que l’estrade d’origine, remontée et exposée au Museum of Liverpool, rappelle, dans sa modestie même, combien les grands bouleversements culturels naissent parfois des circonstances les plus ordinaires. Comme le résumait lui-même John Lennon, avec sa concision coutumière, évoquant cette journée qui avait tout changé sans qu’il en ait alors pleinement conscience :

« C’était le jour, le jour où j’ai rencontré Paul, que ça a commencé à bouger. »

— John Lennon, cité par plusieurs biographes dont Ray Coleman

 

Foire aux questions

  1. Quelle est la date exacte de la rencontre entre John Lennon et Paul McCartney ?
  2. Le samedi 6 juillet 1957, à l’occasion de la kermesse annuelle de l’église St. Peter, à Woolton, faubourg de Liverpool. La date a été établie avec certitude par l’historien Mark Lewisohn grâce au dépouillement d’archives de presse locale de l’époque.
  3. Où exactement cette rencontre a-t-elle eu lieu ?
  4. La première apparition de Paul McCartney a eu lieu dans le champ situé derrière l’église St. Peter, où les Quarrymen se produisaient sur une estrade montée à l’arrière d’un camion. La présentation formelle entre les deux adolescents, par leur ami commun Ivan Vaughan, s’est faite un peu plus tard, en coulisses, dans la salle des fêtes de la paroisse, de l’autre côté de la route, avant le bal du soir.
  5. Qui a présenté Paul McCartney à John Lennon ?
  6. Ivan Vaughan, camarade de classe de McCartney à la Liverpool Institute et ami de longue date de Lennon dans le quartier de Woolton, qui l’avait invité à assister à la kermesse.
  7. Quelles chansons Paul McCartney a-t-il jouées pour impressionner John Lennon ?
  8. McCartney a interprété Twenty Flight Rock, d’Eddie Cochran, et Be-Bop-A-Lula, de Gene Vincent, à la guitare, avant de se déplacer au piano pour restituer quelques titres de Little Richard, dont Long Tall Sally selon plusieurs récits.
  9. Paul McCartney a-t-il rejoint les Quarrymen le jour même ?
  10. Non. Selon le récit le plus solidement établi, l’invitation à rejoindre officiellement le groupe est venue environ deux semaines plus tard, transmise par Pete Shotton, camarade de Lennon, qui a croisé McCartney à bicyclette dans les rues de Woolton. McCartney n’a joué sur scène avec les Quarrymen pour la première fois documentée que le 18 octobre 1957, au New Clubmoor Hall.
  11. Était-ce vraiment la toute première fois que les deux garçons se rencontraient ?
  12. Probablement pas. Les recherches de Mark Lewisohn pour Tune In suggèrent que Paul McCartney et John Lennon s’étaient déjà brièvement croisés environ un an plus tôt, devant une boutique de journaux du quartier, alors que McCartney effectuait une tournée de livraison de presse à bicyclette. McCartney n’a cependant jamais souhaité confirmer publiquement les détails de cet épisode.
  13. Existe-t-il un enregistrement sonore de cette journée ?
  14. Un spectateur, Bob Molyneux, a capté sur un magnétophone Grundig portable une partie du concert du soir des Quarrymen (les titres Puttin’ On the Style et Baby, Let’s Play House), mais cet enregistrement ne documente pas la rencontre avec McCartney elle-même. Retrouvé en 1994, il a été vendu aux enchères 78 500 livres sterling à EMI.
  15. Quel âge avaient exactement John Lennon et Paul McCartney ce jour-là ?
  16. John Lennon avait seize ans (né le 9 octobre 1940) et Paul McCartney quinze ans (né le 18 juin 1942), ayant fêté son anniversaire moins de trois semaines auparavant.

Glossaire des entités nommées

Ivan Vaughan Camarade de classe de Paul McCartney à la Liverpool Institute et ami d’enfance de John Lennon à Woolton ; artisan de la présentation entre les deux futurs Beatles le 6 juillet 1957.
Pete Shotton Ami d’enfance et bras droit de John Lennon, membre fondateur des Quarrymen (planche à laver) ; chargé de transmettre à Paul McCartney l’invitation à rejoindre le groupe, environ deux semaines après la kermesse.
Mimi Smith Tante maternelle de John Lennon, chez qui celui-ci grandit dès son plus jeune âge, au 251 Menlove Avenue (« Mendips »), à Woolton.
Julia Lennon Mère biologique de John Lennon, musicienne amateur qui lui enseigna les rudiments du banjo et du ukulélé ; décédée accidentellement en juillet 1958.
Mary McCartney Mère de Paul McCartney, infirmière et sage-femme, décédée d’un cancer du sein en octobre 1956, moins d’un an avant la rencontre avec Lennon.
Jim McCartney Père de Paul McCartney, ancien musicien de jazz amateur, qui encouragea son fils à apprendre la guitare.
Les Quarrymen Groupe de skiffle formé par John Lennon au printemps 1956 avec des camarades de la Quarry Bank High School ; matrice directe des Beatles.
Bob Molyneux Spectateur présent à la kermesse de 1957, auteur du plus ancien enregistrement sonore connu de John Lennon, capté sur un magnétophone Grundig portable et vendu aux enchères en 1994.
Colin Hanton Batteur des Quarrymen lors du concert de l’après-midi du 6 juillet 1957 ; absent lors du set du soir.
Mark Lewisohn Historien britannique, auteur de la biographie de référence Tune In (2013), qui a établi la date exacte de la kermesse et mis au jour l’hypothèse d’une rencontre antérieure entre Lennon et McCartney.
George Harrison Camarade de McCartney à la Liverpool Institute, recommandé par ce dernier à Lennon ; intègre les Quarrymen au début de l’année 1958.
New Clubmoor Hall Salle du club conservateur de Norris Green, à Liverpool, où Paul McCartney se produit pour la première fois documentée aux côtés de John Lennon, le 18 octobre 1957.

 

Sources et bibliographie

  • Mark Lewisohn, Tune In: The Beatles — All These Years, Volume One, Crown Archetype, 2013.
  • Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, Henry Holt and Company, 1997.
  • The Beatles, The Beatles Anthology, Chronicle Books, 2000.
  • Paul McCartney, The Lyrics: 1956 to the Present, édité par Paul Muldoon, Liveright, 2021.
  • Ray Coleman, Lennon: The Definitive Biography, HarperCollins, édition révisée 1992.
  • Ian MacDonald, Revolution in the Head: The Beatles’ Records and the Sixties, Fourth Estate, édition révisée 2005.
  • Philip Norman, Paul McCartney: The Life, Little, Brown and Company, 2016.
  • Bob Spitz, The Beatles: The Biography, Little, Brown and Company, 2005.
  • The Beatles Bible, « 6 July 1957: John Lennon meets Paul McCartney », beatlesbible.com.
  • National Museums Liverpool, « When Paul McCartney met John Lennon », liverpoolmuseums.org.uk.
  • St Peter’s Church, Woolton, « The Beatles Connection », stpeters-woolton.org.uk.

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