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« The Back Seat of My Car » : la chanson que les Beatles n’ont pas voulue et qui referme « Ram »

Jouée devant les Beatles le 14 janvier 1969 et laissée de côté, enregistrée à New York en octobre 1970, orchestrée par le Philharmonique et mixée six semaines en Californie : histoire complète du final de « Ram », du single britannique à trente-neuvième place et de la phrase où John Lennon a cru se reconnaître. Sept idées reçues corrigées.

C’est la dernière plage de Ram, la plus longue, la plus orchestrée, la plus ambitieuse — et la seule que les Beatles auraient pu enregistrer. Paul McCartney l’a présentée à John Lennon, George Harrison et Ringo Starr le 14 janvier 1969, dans un studio de cinéma glacial où le groupe était en train de se défaire. Personne ne l’a retenue. Deux ans plus tard, elle referme le disque que la critique anglo-saxonne allait exécuter — et Lennon y entend une pique dirigée contre lui. Voici le dossier complet de « The Back Seat of My Car » : la séance de Twickenham, les studios new-yorkais de l’automne 1970, l’orchestre du Philharmonique de New York, le mixage californien d’Eirik Wangberg, le single britannique du 13 août 1971 qui s’arrête à la trente-neuvième place, et les sept idées reçues qu’il faut corriger — à commencer par celle qui prétend que les États-Unis ont boudé la chanson parce que « Uncle Albert » avait déçu.

Sommaire

Le malentendu de départ : une chanson qu’on résume mal

Ce que le titre laisse croire

« The Back Seat of My Car » traîne une réputation commode : la jolie ballade adolescente, la banquette arrière, la fugue en voiture, le parent qui désapprouve. Tout cela est dans la chanson, et McCartney l’a confirmé lui-même sans détour.

Mais s’en tenir là revient à ne décrire que le décor. Ce qui fait de ce morceau une pièce à part dans le catalogue solo de McCartney, ce n’est pas son sujet — c’est sa construction : quatre minutes trente d’une architecture en paliers, avec une coda orchestrale qui monte pendant près d’une minute et qui referme l’album entier sur un accord suspendu entre triomphe et mélancolie.

Le parti pris de cet article

Nous prenons la chanson par cinq entrées. La première est documentaire : d’où vient-elle, quand a-t-elle été proposée aux Beatles, dans quel état. La deuxième est technique : les séances new-yorkaises de l’automne 1970, l’orchestre de janvier 1971, le mixage californien du printemps. La troisième est musicale : ce qu’on entend réellement, palier par palier. La quatrième est commerciale : le single britannique, son échec relatif, et l’asymétrie entre les marchés. La cinquième est relationnelle : ce que Lennon a cru y entendre, et ce qu’on peut en établir.

Correctif : ce n’est pas un morceau écrit pour Ram

Première mise au point, et elle change la lecture du morceau. « The Back Seat of My Car » n’est pas une composition de la période solo. Elle existe au moins depuis le début de 1969, elle a été jouée devant les trois autres Beatles, et elle a été écartée.

Autrement dit : la pièce la plus ambitieuse de Ram est un morceau des Beatles que les Beatles n’ont pas voulu. C’est une donnée factuelle, pas une interprétation, et elle explique une bonne partie de ce que la chanson porte.

Twickenham, 14 janvier 1969 : la chanson devant les Beatles

Où en est le groupe

Il faut situer la scène, parce qu’elle est irréductible à une anecdote. En janvier 1969, les Beatles se retrouvent aux studios de cinéma de Twickenham pour un projet mal défini : répéter en public, filmer les répétitions, aboutir à un concert. Le froid, les caméras, l’absence d’objectif clair et les tensions accumulées produisent l’un des épisodes les plus documentés et les plus pénibles de leur histoire — nous l’avons raconté en détail dans notre autopsie de l’album né sous le nom de Get Back.

George Harrison quittera le groupe le 10 janvier. Il revient le 15. C’est donc dans l’intervalle exact de cette absence que McCartney s’assoit au piano et joue « The Back Seat of My Car ».

L’état de la chanson ce jour-là

Les relevés de séance sont concordants sur un point : la mélodie est déjà largement en place, le texte ne l’est pas. McCartney chante seul, au piano, en comblant les trous. C’est une maquette publique plutôt qu’une proposition aboutie.

Ce détail compte pour la suite. Une chanson présentée à moitié écrite, dans un studio où trois hommes sur quatre n’ont plus envie d’être là, n’a mécaniquement aucune chance d’être retenue.

Pourquoi le groupe ne l’a pas prise

Aucune source ne rapporte de refus explicite. Il n’y a pas eu de vote, pas de discussion documentée, pas de rejet formulé. Il y a eu ce qui arrive à une centaine d’ébauches jouées pendant ces semaines : rien.

Le projet Get Back tournait autour d’une idée précise — revenir au groupe qui joue en direct, sans surenregistrements ni orchestres. Or « The Back Seat of My Car » est exactement le contraire : une chanson qui appelle un arrangement, des couches, un crescendo. Elle était structurellement incompatible avec le cahier des charges du moment.

Correctif : « écrite pour les Beatles » demande une nuance

On lit souvent que la chanson avait été « écrite pour les Beatles ». La formule est trompeuse si on l’entend comme une commande ou un projet arrêté.

Ce qu’établissent les sources est plus simple : McCartney l’avait en chantier, il l’a jouée devant le groupe pendant les répétitions de janvier 1969, et elle n’a pas été reprise. C’est le sort ordinaire d’une ébauche présentée à un moment défavorable — pas le récit d’une œuvre refusée par un jury.

Ce que le décalage produit

Deux ans séparent la séance de Twickenham de l’enregistrement définitif. Dans cet intervalle, les Beatles se séparent, McCartney publie deux albums, épouse une carrière solo qu’il n’avait pas prévue et attaque ses trois anciens partenaires en justice.

La chanson, elle, ne change pas de sujet : elle continue de parler de deux jeunes gens qui partent en voiture contre l’avis d’un père. Mais l’entendre en 1971, à la fin d’un disque enregistré dans ce contexte, ne produit pas du tout le même effet qu’en 1969.

D’où vient la chanson : une origine discutée

La version américaine

McCartney a toujours présenté « The Back Seat of My Car » comme un exercice délibéré : écrire la chanson américaine type. Il l’a formulé sans ambiguïté — c’est, dit-il, la chanson d’adolescents par excellence, celle où l’on rencontre les parents, une bonne vieille chanson de voiture, et la banquette arrière y désigne évidemment ce qu’elle désigne.

Cette déclaration est précieuse parce qu’elle interdit les sur-lectures. Il n’y a pas de sous-texte caché : il y a un genre, assumé et travaillé, celui de la chanson de voiture américaine, avec ses codes — la route, la nuit, la fuite, l’autorité parentale.

La filiation revendiquée

Ce genre a des ancêtres identifiables : les chansons de bagnole des années cinquante et soixante, Chuck Berry, et surtout les Beach Boys, dont McCartney n’a jamais caché l’admiration. La parenté est audible dans les empilements vocaux du dernier tiers du morceau.

Ce dialogue avec Brian Wilson n’est pas nouveau chez lui : nous en avons retracé les allers-retours dans notre dossier sur Pet Sounds et les Beatles. Ce qui est nouveau, en 1971, c’est qu’il s’y livre sans George Martin pour le tempérer et sans Lennon pour le contredire.

Une origine biographique attribuée

Il existe un autre récit d’origine, rapporté par Maggie McGivern, qui a fréquenté McCartney à la fin des années soixante : la chanson serait née d’un séjour partagé en Sardaigne à l’été 1968.

Nous mentionnons ce récit parce qu’il circule, mais il faut être clair sur son statut : c’est un témoignage unique, postérieur de plusieurs décennies, qu’aucune déclaration de McCartney ne corrobore. Il ne contredit pas la genèse musicale documentée — une chanson peut avoir un déclencheur privé et un modèle formel — mais il ne peut pas être présenté comme un fait établi.

L’autre hypothèse : la voiture comme lieu de travail

Une piste plus sobre mérite d’être signalée. Les longs trajets en voiture entre Londres et l’Écosse, que Paul et Linda McCartney ont multipliés à partir de 1969, sont documentés comme un espace de composition. D’autres chansons de la même période portent la trace de ces heures de route.

Il n’y a pas là de révélation, mais un rappel de méthode : chez McCartney, le déplacement est un outil de travail. Nous avions déjà relevé ce trait à propos de « Getting Better », composée en promenant un chien.

Automne 1970 : les séances new-yorkaises

Le contexte : un homme sans groupe

Au moment d’enregistrer Ram, McCartney n’a plus de formation. Les Beatles sont finis, les Wings n’existent pas encore — il faudra attendre l’été 1971 pour que le projet soit annoncé, comme nous l’avons raconté dans notre article sur le groupe qui n’avait pas encore de nom.

Il fait donc ce qu’aucun Beatle n’avait jamais eu à faire : il auditionne. Des musiciens de studio new-yorkais défilent, sans savoir pour qui ils jouent.

Le recrutement

Le batteur Denny Seiwell est engagé après une audition dans un sous-sol du Bronx — McCartney en a gardé un souvenir imagé, celui d’un homme trouvé allongé sur un matelas. Le guitariste David Spinozza est repéré lors d’auditions organisées dans un local de la 45e rue. Hugh McCracken prend le relais lorsque Spinozza devient indisponible.

Ces trois noms importent : Seiwell deviendra le premier batteur des Wings, et McCracken accompagnera McCartney bien au-delà de Ram. Le disque est aussi, à sa manière, une séance de casting — nous avons suivi ce fil dans notre panorama des musiciens de scène de Paul McCartney.

Le studio

Les pistes de base de Ram sont enregistrées à New York, dans les studios de Columbia — que les sources désignent tantôt par le nom du label, tantôt par celui de la maison mère, CBS. Il s’agit du même établissement, et la double appellation explique une partie des divergences qu’on lit sur les fiches de séance.

Le chantier s’étend d’octobre à novembre 1970 pour l’instrumental, puis en décembre pour une partie des voix. Nous avons cartographié cette période studio dans D’Apple Studio à AIR Studios : les métamorphoses décisives de Paul McCartney.

La date de la piste de base

Les sources situent l’enregistrement de la piste de base de « The Back Seat of My Car » au 22 octobre 1970, avec McCartney au piano et au chant, Seiwell à la batterie et McCracken à la guitare électrique.

Une tentative antérieure, deux jours plus tôt, est mentionnée dans certaines chronologies comme infructueuse. Nous la signalons sans la garantir : elle n’apparaît pas dans toutes les sources, et aucune bande n’en a été publiée.

Ce que la méthode révèle

Un point de méthode mérite d’être souligné. McCartney enregistre à New York, avec des musiciens qu’il ne connaît pas, une chanson qu’il avait proposée deux ans plus tôt à trois hommes qui la connaissaient par cœur — puisqu’ils l’avaient entendue naître.

Il y a là une inversion complète du rapport de production. Le Beatle qui écrivait pour un groupe soudé travaille désormais avec des exécutants recrutés à l’audition. C’est cette configuration, plus que les tensions juridiques, qui donne à Ram son grain particulier.

Janvier 1971 : l’orchestre

La séance

Les surenregistrements orchestraux sont réalisés à New York, aux studios A&R, au cours de la deuxième semaine de janvier 1971. Les musiciens sont issus du Philharmonique de New York : cordes, cuivres, harpe.

C’est la première fois depuis la séparation que McCartney convoque un orchestre de cette dimension. Son premier album solo, McCartney, avait été enregistré presque seul, en partie chez lui — nous en avons raconté la fabrication dans le disque où Paul McCartney a quitté les Beatles pour rentrer chez lui. Passer de la cuisine au Philharmonique en un an dit assez le changement d’échelle.

Point de vigilance sur la date

Une précision s’impose. On trouve, dans certaines fiches françaises, la date du 27 janvier 1971 pour cette séance d’orchestre. Les sources anglo-saxonnes de référence situent l’opération plus tôt, dans la deuxième semaine du mois.

En l’absence de feuille de séance publiée, nous retenons la fourchette large — première quinzaine de janvier 1971 — plutôt qu’une date précise dont la provenance n’est pas établie.

La question George Martin

Elle revient sur presque toutes les fiches et elle mérite d’être traitée avec soin, parce qu’elle touche à la nature même de la rupture de 1970.

Ce que les sources établissent : George Martin est crédité sur Ram pour les arrangements de « Another Day » et « Oh Woman, Oh Why », les deux faces du single de février 1971. Pour « The Back Seat of My Car », plusieurs sources lui attribuent l’écriture de la partition orchestrale sans qu’il ait été présent à l’enregistrement, McCartney dirigeant lui-même les musiciens.

Nous présentons donc cette attribution comme probable et non comme certaine. Elle est cohérente avec la méthode habituelle de Martin, dont nous avons décrit le travail d’orchestrateur dans George Martin sans les Beatles et dans notre article sur l’invention de la ballade pop orchestrée.

Ce que la présence de Martin signifierait

Si l’attribution est exacte, elle est lourde de sens. En janvier 1971, McCartney est en conflit ouvert avec ses trois anciens partenaires et sur le point de porter l’affaire devant la Haute Cour. Faire appel, dans ce contexte, à l’homme qui a produit tous les disques des Beatles n’est pas un geste anodin.

Cela dessine une ligne de partage nette : la rupture concernait le groupe et son administration, pas le savoir-faire de studio. La même observation vaut pour « Uncle Albert/Admiral Halsey », dont nous avons détaillé l’orchestration dans notre enquête sur le numéro un le plus improbable de Paul McCartney, et pour « Little Lamb Dragonfly », que nous avons traitée dans L’agneau, la libellule et l’orchestre de George Martin.

Printemps 1971 : le mixage californien

Eirik Wangberg

Le mixage de Ram est confié à un ingénieur norvégien installé en Californie, Eirik Wangberg — le même qui, sur « Uncle Albert/Admiral Halsey », est allé chercher un bruit d’orage sur une bande de bruitages de cinéma plutôt que de le fabriquer au synthétiseur.

Wangberg a raconté ce travail en détail. L’essentiel se déroule dans un studio d’enregistrement californien, sur près de six semaines. Il ne s’agit pas d’un simple équilibrage : de nouvelles pistes de basse et de guitare sont enregistrées à cette occasion, et des voix supplémentaires sont ajoutées.

La méthode : syllabe par syllabe

La formule employée par Wangberg est frappante : les improvisations et les ad-libs vocaux ont été superposés presque syllabe par syllabe. Il a également édité la section orchestrale finale et ajusté l’équilibre des percussions selon les indications de McCartney.

Il ajoute une observation professionnelle qui vaut d’être rapportée : sur environ trois cents musiciens avec lesquels il avait travaillé, McCartney était l’un des chanteurs les plus rapides en studio.

Le problème des pistes

Un détail technique éclaire toute la fin du morceau. Les bandes de l’époque offraient un nombre limité de pistes, et « The Back Seat of My Car » en réclamait beaucoup : piano, batterie, basse, guitares, chant principal doublé, chœurs, orchestre.

Chaque ajout tardif supposait donc de trouver de la place — en effaçant, en reportant, ou en insérant les nouveaux éléments dans des espaces libres très courts. C’est un travail d’horloger, et il explique pourquoi la coda paraît à la fois dense et parfaitement lisible.

Point de vigilance sur le studio de mixage

Les sources ne s’accordent pas sur le nom de l’établissement californien : plusieurs noms de studios de Los Angeles circulent selon les fiches. Wangberg lui-même parle d’un studio d’enregistrement californien où il a passé près de six semaines.

Nous retenons son témoignage sur la durée et la nature du travail, et nous nous abstenons de trancher sur le nom, faute de document probant.

Ce que le mixage a changé

Il faut mesurer ce que cette étape représente. Une piste de base enregistrée en octobre 1970 à New York, un orchestre ajouté en janvier 1971 à New York, puis six semaines de reprise en Californie au printemps : le morceau publié n’a jamais existé comme performance.

C’est une construction, au sens propre. Et c’est exactement ce que reprocheront les chroniqueurs de 1971 — avant que la même caractéristique ne devienne, quarante ans plus tard, l’argument principal de sa réhabilitation.

Anatomie sonore : une chanson en paliers

Le principe de construction

« The Back Seat of My Car » ne fonctionne pas selon le schéma couplet-refrain. Elle procède par paliers successifs, chacun ajoutant une strate à celui qui précède, sans jamais redescendre. C’est un morceau à sens unique : il monte.

Ce principe explique sa durée et sa place sur le disque. Une chanson qui ne redescend jamais ne peut pas être suivie par autre chose : elle doit clore l’album.

Palier 1 : le piano seul

L’ouverture est nue. Piano, voix, presque rien d’autre. Le registre est médium, le débit posé, l’atmosphère celle d’une confidence.

Ce début est trompeur, et volontairement. Il installe l’auditeur dans le format de la ballade au piano — celui de « The Long and Winding Road », que McCartney venait de voir défiguré par une orchestration qu’il n’avait pas demandée. Commencer ainsi, en 1971, n’est probablement pas neutre.

Palier 2 : l’entrée du groupe

Batterie et basse arrivent ensemble et changent la nature du morceau : on passe de la confidence au récit en mouvement. La batterie de Denny Seiwell est ample, jouée avec de l’espace, sans remplissage.

La basse, elle, est caractéristique de la manière McCartney d’après 1966 : elle ne double pas la fondamentale, elle chante en dessous. Sur ce titre, elle est de surcroît réenregistrée au mixage californien, donc composée en connaissance de tout le reste.

Palier 3 : les guitares

Les guitares électriques n’assurent pas de riff. Elles ponctuent, colorent, répondent à la voix. C’est un usage de studio, propre aux musiciens new-yorkais recrutés pour le disque : une école du placement plutôt que de la démonstration.

Cette discrétion est délibérée. Dans un morceau qui doit monter pendant quatre minutes, une guitare trop présente au deuxième palier interdirait le troisième.

Palier 4 : la section centrale

Au milieu du morceau intervient un changement de régime : la métrique se déplace, la ligne mélodique s’écarte, et l’on entend un fragment qui ne ressemble plus à la chanson qui précède. C’est le procédé du morceau à tiroirs, que McCartney pratique depuis « A Day in the Life » et qu’il pousse ailleurs sur le même album.

Ce fragment ne revient pas. Il sert de charnière, exactement comme la section centrale d’« Uncle Albert/Admiral Halsey » deux plages plus tôt sur la face B du disque.

Palier 5 : les chœurs

C’est ici que le morceau bascule dans le territoire des Beach Boys. Les voix s’empilent, se répondent, occupent tout l’espace stéréo. Linda McCartney est présente sur ces harmonies, comme sur la quasi-totalité de l’album.

Le grain de ces chœurs est particulier : ils ne cherchent pas la perfection d’un chœur de studio professionnel. Ils sont familiaux, légèrement irréguliers — et c’est précisément ce qui a valu à Ram l’hostilité de la critique de 1971 avant de faire sa réputation auprès des générations suivantes.

Palier 6 : l’orchestre

L’orchestre n’entre pas pour accompagner : il entre pour surenchérir. Cordes en montée, cuivres, harpe. La dynamique passe au registre du final de comédie musicale.

C’est le point que Jon Landau visait en 1971 quand il qualifiait le morceau de numéro de production de l’album. La formule était péjorative sous sa plume ; elle est descriptivement exacte.

Palier 7 : la coda

La dernière minute est un cas d’école. Voix, orchestre et rythmique montent ensemble, la phrase du refrain — celle où les deux amants affirment qu’aucun tort ne peut leur être reproché — est répétée en boucle, et l’ensemble s’élargit jusqu’à saturation de l’espace sonore.

Puis tout s’arrête. L’album est fini. Il n’y a pas de retour au calme, pas de fondu long, pas de résolution douce : la chanson s’interrompt à son sommet, ce qui laisse l’auditeur en suspension.

Ce que la structure raconte

Il faut relever la coïncidence entre la forme et le sujet. La chanson parle de deux jeunes gens qui partent en voiture et refusent d’admettre qu’ils puissent avoir tort. Musicalement, elle ne redescend jamais et ne se résout pas.

La forme dit donc exactement ce que dit le texte : une fuite en avant assumée. Que ce soit conscient ou non est indécidable, et sans grande importance — l’effet, lui, est là.

Qui joue quoi

Musicien Contribution
Paul McCartney Chant principal, piano, basse, guitare, production
Linda McCartney Chœurs, production
Denny Seiwell Batterie
Hugh McCracken Guitare électrique
Musiciens du Philharmonique de New York Cordes, cuivres, harpe

Lecture du tableau

Deux remarques. D’abord, McCartney tient trois instruments et le chant : c’est la configuration d’homme-orchestre qu’il avait inaugurée sur son premier album solo et qu’il n’abandonnera plus jamais complètement.

Ensuite, la production est cosignée avec Linda McCartney. Ce crédit, qui paraît anodin aujourd’hui, a été l’un des points les plus commentés — et les plus attaqués — de l’album.

Point de vigilance sur le personnel

Les fiches divergent sur un nom : celui de David Spinozza, guitariste des premières séances de Ram, que certaines listes font figurer sur ce titre et d’autres non.

La chronologie plaide plutôt pour Hugh McCracken, qui avait pris la suite de Spinozza à la date retenue pour la piste de base. Nous retenons donc McCracken, en signalant que la question n’est pas définitivement tranchée.

Les ingénieurs

Le nom qui revient pour les séances new-yorkaises est celui de Phil Ramone, futur producteur de premier plan. Pour le mixage californien, c’est Eirik Wangberg. Deux écoles, deux continents, un seul morceau.

Cette répartition résume la fabrication de Ram : un disque anglais, enregistré par des Américains, mixé par un Norvégien en Californie.

La place sur « Ram »

Dernière plage

« The Back Seat of My Car » referme l’album. Cette position n’est pas un hasard de séquencement : c’est la seule place possible pour un morceau qui se termine à son point culminant.

Elle produit un effet de bilan. Après un disque volontairement décousu — comptines, saynètes, fragments, rock de garage — arrive une pièce entièrement composée, orchestrée, ambitieuse. L’album se referme en démontrant que le désordre qui précède était un choix.

Le disque et son projet

Ram paraît le 17 mai 1971 aux États-Unis et le 21 mai au Royaume-Uni. Il est crédité à Paul et Linda McCartney — une signature conjointe qui vaudra à son auteur des ennuis considérables.

Le disque atteint la première place au Royaume-Uni, la deuxième aux États-Unis, la première au Canada, aux Pays-Bas et en Norvège. Commercialement, il n’y a pas de discussion. Nous avons consacré à l’album un dossier complet : Il y a 55 ans sortait Ram.

Les autres titres de l’album

Trois d’entre eux ont fait l’objet d’enquêtes séparées sur ce site, et il est utile de les entendre en regard de notre morceau. « Uncle Albert/Admiral Halsey » est l’autre pièce à tiroirs du disque, celle qui a réussi commercialement là où « The Back Seat of My Car » a échoué. « Long Haired Lady » est la déclaration à Linda, dissimulée au milieu de la face B — nous l’avons traitée dans Comment Paul McCartney a caché dans Ram sa plus belle chanson pour Linda. Et « Eat at Home » est l’hommage direct à Buddy Holly, dont nous avons documenté la dette dans La dette d’un disciple envers son maître.

Avec le nôtre, ces quatre titres dessinent la carte du disque : une pièce ambitieuse, une pièce à sketches, une chanson d’amour et un pastiche assumé.

Le contexte juridique

Il faut le rappeler, parce qu’il pèse sur la réception. En juillet 1971, les éditeurs Northern Songs et Maclen Music poursuivent Paul et Linda McCartney en justice, contestant la validité des cosignatures de Linda sur six des onze titres de l’album.

Le contentieux ne sera réglé qu’en juin 1972, par une transaction et un contrat de coédition. Nous avons décrit cet écheveau dans les vingt faits méconnus sur Paul McCartney et, du côté de l’administration du groupe, dans notre portrait d’Allen Klein.

Le single du 13 août 1971

Les faits

« The Back Seat of My Car » paraît en 45-tours au Royaume-Uni le vendredi 13 août 1971, sur Apple, sous la référence R 5914. La face B est « Heart of the Country ». Le disque est crédité à Paul & Linda McCartney.

Il atteint la trente-neuvième place des classements britanniques. C’est le seul single tiré de Ram au Royaume-Uni.

L’asymétrie des marchés

Trois singles différents ont été extraits du même album selon les territoires : « Uncle Albert/Admiral Halsey » aux États-Unis en août 1971, « The Back Seat of My Car » au Royaume-Uni le 13 août, « Eat at Home » dans plusieurs pays européens en septembre.

Cette pratique était courante à l’époque : les maisons de disques adaptaient le choix du single au goût supposé de chaque marché. Elle explique pourquoi la même chanson peut être un tube dans un pays et une inconnue dans un autre.

Correctif : le mythe du désintérêt américain

C’est l’erreur la plus répandue sur ce morceau, et il faut la corriger sans détour. On lit régulièrement que les États-Unis n’ont pas publié « The Back Seat of My Car » en single parce que le résultat décevant d’« Uncle Albert/Admiral Halsey » avait refroidi la maison de disques.

C’est l’inverse exact. « Uncle Albert/Admiral Halsey » a été le premier numéro un américain de Paul McCartney en solo. Le marché américain n’a pas reçu « The Back Seat of My Car » parce qu’il tenait déjà son single et que celui-ci marchait — pas parce que quiconque aurait été découragé.

La face B : « Heart of the Country »

Le choix de la face B mérite un mot, parce qu’il est révélateur. « Heart of the Country » est l’exact opposé de « The Back Seat of My Car » : deux minutes et demie, une guitare acoustique, une contrebasse, un scat vocal, aucun orchestre. C’est une chanson de retraite écossaise, cosignée Paul et Linda McCartney.

Mettre côte à côte sur un même 45-tours la pièce la plus orchestrée de l’album et la plus dépouillée n’a rien d’un hasard. Cela dit assez précisément ce que McCartney voulait faire entendre en 1971 : qu’il pouvait tout faire, et qu’il n’avait de comptes à rendre à personne.

La face B a d’ailleurs vécu sa propre vie : elle est devenue l’un des titres emblématiques de la période écossaise, celle de la ferme du Kintyre où le couple s’était retiré après la séparation.

Pourquoi le single britannique a calé

Trois facteurs se combinent, et aucun ne tient à la qualité du morceau.

Le premier est la durée : quatre minutes trente, avec une longue montée finale, est un format difficile pour la radio de 1971. Le deuxième est le climat : la presse musicale britannique était alors ouvertement hostile à McCartney, et un single publié dans ce contexte partait handicapé. Le troisième est la structure même du morceau, qui n’offre pas de refrain immédiatement mémorisable dans ses trente premières secondes.

Ce que l’échec ne prouve pas

Une trente-neuvième place n’est pas un verdict artistique. Elle mesure une exposition radio, une saison, un climat de presse.

Le meilleur indice en est la trajectoire ultérieure du titre, régulièrement cité depuis les années deux mille parmi les sommets du catalogue solo de McCartney — alors même que rien, dans l’enregistrement, n’a changé.

La réception de 1971 : un disque exécuté

L’ampleur de l’hostilité

Il faut prendre la mesure de ce que Ram a subi à sa sortie, parce que « The Back Seat of My Car » en a été l’une des victimes collatérales.

Dans Rolling Stone, Jon Landau juge l’album « incroyablement inconséquent » et « monumentalement dérisoire », et soutient qu’il démontre à quel point McCartney avait bénéficié de la collaboration des autres Beatles. Dans le NME, Alan Smith parle d’« une excursion dans un ennui presque ininterrompu » et de « la pire chose que Paul McCartney ait jamais faite ». Dans The Village Voice, Robert Christgau y voit « un mauvais disque, un décalage classique entre la forme et le contenu ».

La charge venue de l’intérieur

L’attaque la plus dure ne vient pas de la presse. Interrogé par Melody Maker, Ringo Starr déclare qu’il ne trouve pas une seule bonne mélodie sur le dernier disque de Paul.

Venant du batteur, réputé le plus conciliant des quatre, la phrase dit l’état des relations à l’été 1971 — état que nous avons documenté dans Ils sont partis avant la fin et dans notre panorama de la décennie des ex-Beatles.

Ce que la critique reprochait exactement

Il est utile de séparer les griefs, parce qu’ils ne sont pas tous de même nature.

Le premier est esthétique : les chroniqueurs de 1971 attendaient de la gravité, un propos, une position. Ils reçoivent des comptines, des jeux de mots et des chœurs familiaux. Le deuxième est politique, au sens large : dans une année marquée par la contestation, la légèreté revendiquée passait pour une démission. Le troisième est personnel : McCartney était, dans la presse musicale de l’époque, tenu pour responsable de la fin des Beatles.

Ce que « The Back Seat of My Car » a reçu

Notre morceau échappe partiellement au massacre, mais par une porte étroite. Landau lui accorde d’être le numéro de production de l’album — expression qui reconnaît l’ambition tout en la traitant d’artifice.

C’est la position typique de la critique de 1971 face à McCartney : concéder la maîtrise, refuser la sincérité. On lui reprochait de savoir faire.

Ce que John Lennon a cru y entendre

L’épisode

Le fait rapporté par toutes les sources est le suivant : Lennon a entendu dans la phrase du refrain — celle où les deux amants soutiennent qu’aucun tort ne peut leur être reproché — une allusion à lui-même et à Yoko Ono.

Sa réplique est passée à la postérité sous une forme brève : eh bien, il croit, lui, que Paul pourrait justement avoir tort.

Pourquoi cette lecture était plausible

Elle ne relève pas de la paranoïa. À l’ouverture du même album, « Too Many People » contient une pique que McCartney a lui-même reconnue comme dirigée contre le couple Lennon-Ono. La pochette intérieure de Ram comporte par ailleurs une image que Lennon a interprétée comme une moquerie.

Une fois qu’un disque a commencé à parler de vous, tout ce qu’il dit devient suspect. C’est le mécanisme exact que nous avons décrit dans Les comptes de Tittenhurst, où Lennon fait établir la liste des chansons qu’il estime dirigées contre lui.

Point de vigilance sur la citation

Une précision de méthode s’impose, parce que cette réplique est citée partout et sourcée nulle part.

Nous n’avons pas trouvé d’enregistrement, d’entretien daté ni de document imprimé de première main où Lennon prononce cette phrase à propos de ce morceau précis. Elle circule dans la littérature secondaire depuis des décennies, sans référence primaire vérifiable. Nous la rapportons donc comme une tradition solidement installée, non comme une déclaration authentifiée.

Ce qui est établi, en revanche

La riposte documentée de Lennon à Ram ne se trouve pas dans une phrase d’interview : elle occupe une chanson entière. « How Do You Sleep? », publiée sur Imagine en septembre 1971, est une attaque frontale, écrite en réponse à ce que Lennon avait entendu sur l’album de McCartney.

La chronologie est nette : Ram en mai, la charge en septembre. Entre les deux, quatre mois. Nous avons suivi cette guerre par disques interposés dans Ce que Paul McCartney entend vraiment quand il écoute Imagine.

L’ironie de l’affaire

Elle mérite d’être relevée. La phrase qui a mis Lennon en colère appartient à une chanson écrite avant la séparation, jouée devant lui en janvier 1969, et dont le sujet est une histoire d’adolescents en fuite.

Autrement dit : Lennon s’est reconnu dans un texte antérieur au conflit, écrit sur un tout autre sujet, et qu’il avait lui-même entendu naître. C’est le signe le plus clair de l’état d’esprit de 1971 — et, accessoirement, la preuve que la chanson n’a pas pu être écrite contre lui.

Ce que McCartney en a dit

Il n’a jamais présenté le morceau autrement que comme une chanson d’adolescents. Sa lecture est constante depuis cinquante ans : le parent stéréotypé qui n’est pas d’accord, les deux amoureux qui décident d’affronter le monde, et une préférence assumée pour les outsiders.

Aucune de ses déclarations connues ne fait la moindre allusion à Lennon à propos de ce titre. Sur la fin de leur relation, on lira le récit de leur dernière rencontre.

La réhabilitation

Le retournement critique

Le renversement s’opère à partir des années deux mille. Ram, longtemps cité comme l’exemple du disque raté d’un ancien Beatle, devient un objet de culte, revendiqué par une génération de musiciens indépendants qui y trouvent ce que la critique de 1971 lui reprochait : la légèreté, le bricolage, l’absence de propos.

« The Back Seat of My Car » profite pleinement de ce mouvement. Chez AllMusic, Stewart Mason en fait le véritable sommet de l’album et loue des arrangements imaginatifs et somptueux ; Stephen Thomas Erlewine parle d’un final triste et planant. Peter Doggett y voit un triomphe d’arrangement pop.

Les réserves qui subsistent

Elles existent et il serait malhonnête de les taire. Nick DeRiso, dans Ultimate Classic Rock, juge le morceau trop chargé d’idées.

Le reproche est recevable : sept paliers en quatre minutes trente, c’est beaucoup. La question de savoir si cette densité est une richesse ou une surcharge est une affaire de goût, et elle n’a pas de réponse objective.

La lecture érotique

Un mot sur une interprétation devenue courante. Chris Ingham décrit le morceau comme un hymne terrestre et romantique à la sexualité adolescente.

Cette lecture n’a rien d’audacieux : McCartney lui-même a indiqué sans ambages ce que désigne la banquette arrière. Il est utile de le rappeler, parce que la réputation de gentillesse qui colle à son catalogue fait souvent oublier qu’il écrivait des chansons pour adultes.

Pourquoi la réhabilitation a mis trente ans

Le décalage vaut d’être expliqué, parce qu’il ne tient pas au hasard des modes. Trois mécanismes se combinent.

Le premier est générationnel : les chroniqueurs de 1971 avaient vécu les Beatles comme un événement de leur propre jeunesse, et jugeaient le disque solo à l’aune de ce qu’ils avaient perdu. Ceux des années deux mille l’ont découvert sans cette charge affective, comme un objet parmi d’autres.

Le deuxième est technique : le grain volontairement imparfait de Ram — chœurs légèrement décalés, montages audibles, mélange de bricolage domestique et d’orchestre du Philharmonique — était un défaut en 1971 et est devenu une esthétique recherchée trente ans plus tard.

Le troisième est simplement le temps qui passe. Une fois que la question « qui a tué les Beatles ? » cesse d’être brûlante, on peut enfin écouter ce que le disque contient plutôt que ce qu’il représente.

La place dans le catalogue solo aujourd’hui

Le morceau figure désormais dans la plupart des sélections consacrées à la carrière solo de McCartney. Nous l’avons nous-mêmes retenu dans nos vingt chansons pour découvrir Paul McCartney en solo et dans notre sélection estivale.

Il reste en revanche quasi absent des salles de concert, ce qui constitue l’une des anomalies les plus notables de son répertoire.

Sept idées reçues sur « The Back Seat of My Car »

Ce qu’on lit ou entend Ce que les sources établissent
Les États-Unis n’ont pas sorti le single parce qu’« Uncle Albert/Admiral Halsey » avait déçu. « Uncle Albert/Admiral Halsey » a été le premier numéro un américain de Paul McCartney en solo. Le marché américain avait donc déjà son single, et il fonctionnait.
La chanson a été écrite pour Ram. Elle est antérieure d’au moins deux ans : McCartney l’a jouée au piano devant les Beatles le 14 janvier 1969, à Twickenham, texte encore inachevé.
Les Beatles l’ont refusée. Aucun refus n’est documenté. Elle a été jouée pendant les répétitions et n’a pas été reprise — le sort ordinaire des dizaines d’ébauches de ces semaines-là.
George Martin a orchestré et produit le morceau. Il est crédité sur Ram pour les arrangements des deux faces du single « Another Day ». Pour ce titre, l’écriture de la partition lui est attribuée par plusieurs sources, sans qu’il ait été présent à l’enregistrement : c’est McCartney qui dirige les musiciens.
La chanson vise John Lennon. Elle est antérieure à la séparation et son sujet est une fugue adolescente. C’est Lennon qui s’y est reconnu en 1971, dans un climat où il lisait Ram comme un disque dirigé contre lui.
Lennon a répondu par une phrase restée célèbre. La réplique circule dans toute la littérature secondaire mais n’est rattachée à aucune source primaire datée. La riposte documentée de Lennon est une chanson entière, « How Do You Sleep? », publiée en septembre 1971.
Son échec en single prouve la faiblesse du morceau. La trente-neuvième place britannique s’explique par un format de quatre minutes trente, une presse musicale ouvertement hostile à McCartney en 1971, et une structure sans accroche immédiate. L’enregistrement n’a pas changé depuis, et il est aujourd’hui cité parmi les sommets de son catalogue solo.

Ce qu’on ne sait toujours pas

La date de composition

On sait qu’elle existe le 14 janvier 1969. On ignore quand elle a commencé. Aucune maquette antérieure n’a été publiée, et McCartney n’a jamais daté sa conception.

La réaction des trois autres Beatles

Nous n’avons aucun témoignage de Lennon, Harrison ou Starr sur ce qu’ils ont pensé du morceau en 1969. Ni approbation, ni rejet, ni commentaire : le silence documentaire est complet.

L’étendue exacte du travail de George Martin

Faute de partition publiée et de feuille de séance accessible, on ne peut pas établir si Martin a écrit l’intégralité de l’arrangement, une esquisse, ou seulement certaines sections. L’attribution est probable ; son périmètre reste inconnu.

La provenance de la réplique de Lennon

C’est le point le plus frustrant du dossier. La phrase est citée par des dizaines d’ouvrages et de sites, toujours sans référence. Ou bien elle provient d’un entretien que personne ne cite, ou bien elle s’est construite par répétition.

Pourquoi McCartney ne la joue pas

Le morceau n’appartient pas à son répertoire de concert habituel, alors qu’il possède tout ce qu’il faut pour une fin de spectacle. Aucune explication publique n’a été donnée. La difficulté vocale de la coda est une hypothèse plausible, mais ce n’est qu’une hypothèse.

Repères chronologiques

Été 1968 — Séjour de McCartney en Sardaigne, que Maggie McGivern rattachera bien plus tard à la genèse de la chanson. Témoignage unique, non corroboré.

10 janvier 1969 — George Harrison quitte les Beatles à Twickenham.

14 janvier 1969 — Pendant l’absence de Harrison, McCartney joue « The Back Seat of My Car » au piano devant Lennon et Starr. Mélodie en place, texte inachevé. Le morceau n’est pas repris.

15 janvier 1969 — Harrison revient ; le projet quitte Twickenham pour Savile Row.

17 avril 1970 — Sortie de McCartney, premier album solo, enregistré presque seul.

31 décembre 1970 — McCartney engage la procédure devant la Haute Cour de Londres pour dissoudre le partenariat des Beatles.

Octobre-novembre 1970 — Séances instrumentales de Ram aux studios Columbia de New York. La piste de base de « The Back Seat of My Car » est enregistrée le 22 octobre, avec Denny Seiwell à la batterie et Hugh McCracken à la guitare.

Décembre 1970 — Séances vocales à New York.

Deuxième semaine de janvier 1971 — Surenregistrements orchestraux aux studios A&R de New York, avec des musiciens du Philharmonique de New York. McCartney dirige.

19 février 1971 — Sortie du single « Another Day », arrangé par George Martin, premier 45-tours solo de McCartney.

Mars-avril 1971 — Mixage en Californie par Eirik Wangberg : environ six semaines, nouvelles pistes de basse et de guitare, voix superposées presque syllabe par syllabe, montage de la section orchestrale finale.

17 mai 1971 — Sortie américaine de Ram. Deuxième place au Billboard 200.

21 mai 1971 — Sortie britannique. Première place.

Mai-juin 1971 — Exécution critique de l’album par Rolling Stone, le NME et The Village Voice.

Juillet 1971 — Northern Songs et Maclen Music poursuivent Paul et Linda McCartney en contestant les cosignatures de Linda.

2 août 1971 — Sortie américaine du single « Uncle Albert/Admiral Halsey », qui atteindra la première place.

3 août 1971 — Annonce de la formation des Wings, avec Denny Seiwell à la batterie.

13 août 1971 — Sortie britannique du single « The Back Seat of My Car » / « Heart of the Country », Apple R 5914, crédité Paul & Linda McCartney. Trente-neuvième place.

2 septembre 1971 — Sortie d’« Eat at Home » en single dans plusieurs pays européens.

9 septembre 1971 — Sortie d’Imagine, qui contient « How Do You Sleep? », réponse frontale de Lennon à Ram.

Juin 1972 — Transaction mettant fin au litige sur les cosignatures ; les McCartney signent un contrat de coédition de sept ans.

Années 2000-2010 — Réhabilitation critique de Ram. « The Back Seat of My Car » est régulièrement désignée comme le sommet du disque.

Anthologie de citations

Paul McCartney, sur le sujet de la chanson : c’est, dit-il, la chanson d’adolescents par excellence — le genre de chanson où l’on rencontre les parents, une bonne vieille chanson de voiture ; et la banquette arrière, ajoute-t-il, désigne évidemment ce qu’elle désigne.

Paul McCartney, sur le dispositif dramatique : il y a le parent stéréotypé qui n’est pas d’accord, et les deux amoureux qui vont affronter le monde. Il précise avoir toujours aimé les outsiders.

Eirik Wangberg, ingénieur du mixage : « Nous avons fait beaucoup de surenregistrements, comme de toutes nouvelles pistes de basse et de guitare. »

Eirik Wangberg, sur les voix : il décrit l’ajout des improvisations et des ad-libs vocaux, superposés « presque syllabe par syllabe ».

Jon Landau, Rolling Stone, 1971 : le morceau est « le numéro de production de l’album ». Du même auteur sur le disque entier : « incroyablement inconséquent », « monumentalement dérisoire ».

Alan Smith, NME, 1971 : Ram est « une excursion dans un ennui presque ininterrompu » et « la pire chose que Paul McCartney ait jamais faite ».

Ringo Starr, Melody Maker, 1971 : il ne trouve pas une seule bonne mélodie sur le dernier disque de Paul.

Stewart Mason, AllMusic : le titre est « le véritable sommet » de l’album, porté par des arrangements « imaginatifs et somptueux ».

Stephen Thomas Erlewine, AllMusic : un final « triste et planant ».

Peter Doggett : l’arrangement constitue « un triomphe d’arrangement pop ».

Nick DeRiso, Ultimate Classic Rock : le morceau est « trop bourré d’idées ».

Chris Ingham : il y voit un hymne « terrestrement romantique » à la sexualité adolescente.

Guide d’écoute : sept passages à repérer

« The Back Seat of My Car » récompense l’écoute attentive parce que tout y est empilé dans un ordre précis. Voici un parcours en sept points, à faire au casque, en repartant du début à chaque étape.

1. Les huit premières secondes

Écoutez le piano seul avant l’entrée de la voix. Le toucher est celui d’un accompagnateur, pas d’un soliste : accords plaqués, pédale généreuse, aucune fioriture. C’est un piano de music-hall plutôt qu’un piano de rock, et cette couleur ne quittera plus le morceau — même quand l’orchestre l’aura recouverte.

2. L’entrée de la batterie

Repérez le moment exact où Denny Seiwell arrive. Il n’entre pas sur un roulement spectaculaire mais sur une frappe simple, très espacée, presque en retrait. C’est un choix de studio américain : occuper le moins de place possible pour laisser respirer ce qui suivra. Écoutez ensuite comment, sur les trois minutes qui viennent, il ne monte jamais en intensité avant l’orchestre.

3. La basse

Suivez-la seule sur un passage entier, en oubliant le reste. Vous entendrez qu’elle descend là où la voix monte, qu’elle laisse des trous dans les passages les plus denses, et qu’elle joue des figures autonomes plutôt que la grille d’accords. Elle a été réenregistrée au mixage, en Californie, après l’orchestre — c’est-à-dire composée en sachant exactement ce qu’il fallait éviter.

4. Le changement de régime central

Au milieu du morceau, la métrique se déplace et la mélodie s’écarte. Ce fragment ne reviendra pas. Écoutez comment il fonctionne comme une charnière : ce qui précède est une chanson, ce qui suit est une montée. C’est le même procédé de morceau à tiroirs qu’on entend sur « Uncle Albert/Admiral Halsey », deux plages plus tôt.

5. L’empilement vocal

C’est le passage le plus révélateur du morceau. Les voix arrivent par couches, se répondent, occupent la largeur stéréo. Écoutez leur grain : elles ne sont pas parfaitement calées, elles vibrent légèrement les unes contre les autres. C’est le résultat direct de la méthode décrite par l’ingénieur du mixage — des ad-libs superposés presque syllabe par syllabe — et c’est aussi la signature sonore de tout Ram.

6. L’entrée de l’orchestre

Repérez le moment où les cordes cessent d’accompagner pour prendre la main. La harpe est audible juste avant, en transition. À partir de là, l’orchestre ne recule plus : il pousse jusqu’à la fin. C’est cette bascule que Jon Landau visait quand il parlait d’un numéro de production.

7. La coda et la coupure

La dernière minute mérite une écoute pour elle seule. Voix, orchestre et rythmique montent ensemble sans jamais redescendre, la phrase du refrain revient en boucle, et l’espace sonore se remplit complètement.

Puis, brutalement, tout s’arrête. Pas de fondu long, pas de résolution. L’album entier se termine sur cette coupure — et c’est probablement la décision de mixage la plus importante du disque.

Où l’entendre aujourd’hui

L’album de 1971

La version de référence est la plage de clôture de Ram. C’est là qu’elle prend son sens, parce que sa fonction est de refermer une heure de bricolages et de fragments par une pièce entièrement construite. L’écouter isolée, en liste de lecture, lui retire la moitié de son effet.

Le single de 1971

Le 45-tours britannique du 13 août 1971 présente le même enregistrement. Il conserve un intérêt de collection — la référence Apple R 5914, la face B « Heart of the Country », le crédit conjoint à Paul et Linda McCartney — mais ne propose pas de version alternative.

Les rééditions

Les campagnes de réédition consacrées à la période solo de McCartney ont rendu accessibles des matériaux complémentaires autour de Ram : versions instrumentales, mixages alternatifs, documents de séance. Elles permettent d’entendre le morceau à différents états de sa construction, ce qui est le meilleur moyen de comprendre ce que chaque strate a apporté.

La version de Twickenham

Le fragment joué le 14 janvier 1969 n’a jamais fait l’objet d’une publication officielle. Il figure dans les bandes de travail des séances Get Back et circule depuis des décennies parmi les collectionneurs. C’est le document le plus précieux du dossier : la chanson y existe déjà comme mélodie et pas encore comme texte.

En concert

C’est l’anomalie du morceau : il n’appartient pas au répertoire scénique habituel de McCartney. Un titre conçu comme un final, avec une montée orchestrale d’une minute, aurait pourtant tout pour clore un spectacle. Sur la constitution de ces répertoires, on lira notre panorama des musiciens de scène de Paul McCartney.

Questions fréquentes

« The Back Seat of My Car » est-elle une chanson des Beatles ?

Non, mais elle aurait pu l’être. McCartney l’a jouée au piano devant Lennon et Starr le 14 janvier 1969, pendant les répétitions de Twickenham, avec une mélodie déjà formée et un texte inachevé. Le groupe ne l’a pas reprise, et elle est restée en réserve jusqu’aux séances de Ram en octobre 1970.

Pourquoi les Beatles ne l’ont-ils pas enregistrée ?

Aucune source ne rapporte de refus. Le projet Get Back visait un groupe jouant en direct, sans surenregistrements ni orchestre : une chanson qui appelle un crescendo orchestral y était structurellement déplacée. Ajoutez le climat de janvier 1969, décrit dans notre autopsie de Let It Be, et l’absence de suite s’explique sans mystère.

Le morceau est-il sorti en single aux États-Unis ?

Non. Le marché américain a reçu « Uncle Albert/Admiral Halsey », qui est devenu le premier numéro un solo de McCartney. Contrairement à ce qu’on lit souvent, ce n’est donc pas un échec américain qui a privé « The Back Seat of My Car » d’une sortie outre-Atlantique, mais un succès.

Quel a été son classement au Royaume-Uni ?

Trente-neuvième. C’était le seul single britannique tiré de Ram, publié le 13 août 1971 sur Apple avec « Heart of the Country » en face B.

George Martin a-t-il travaillé sur ce titre ?

Probablement, mais l’étendue exacte de son intervention n’est pas établie. Il est crédité sur Ram pour les arrangements des deux faces du single « Another Day ». Pour « The Back Seat of My Car », plusieurs sources lui attribuent l’écriture de la partition orchestrale sans qu’il ait assisté à l’enregistrement, McCartney dirigeant lui-même les musiciens. Sur son métier d’orchestrateur, voir George Martin sans les Beatles.

Qui joue de la batterie ?

Denny Seiwell, recruté à l’audition à New York en 1970, qui deviendra quelques mois plus tard le premier batteur des Wings. C’est l’un des rares musiciens de Ram à avoir suivi McCartney dans la suite immédiate de sa carrière.

La chanson vise-t-elle John Lennon ?

Non. Elle est antérieure de deux ans à la séparation et son sujet est une fugue adolescente. C’est Lennon qui, en 1971, y a entendu une allusion à lui et à Yoko Ono — dans un contexte où il lisait l’album entier comme une charge contre lui, ce que nous avons documenté dans Les comptes de Tittenhurst.

Qu’a répondu Lennon exactement ?

Une réplique brève circule dans toute la littérature — il croirait, lui, que Paul pourrait justement avoir tort — mais elle n’est rattachée à aucune source primaire datée. La riposte documentée de Lennon à Ram est une chanson entière, « How Do You Sleep? », publiée sur Imagine en septembre 1971.

Pourquoi Ram a-t-il été si mal reçu ?

Pour trois raisons cumulées : la critique de 1971 attendait de la gravité et reçoit de la légèreté ; McCartney était alors tenu pour responsable de la fin des Beatles ; et l’album assume un bricolage familial qui heurtait les canons de l’époque. Le disque a pourtant été numéro un au Royaume-Uni.

Quand la chanson a-t-elle été réévaluée ?

À partir des années deux mille, avec la réhabilitation générale de Ram par une génération de musiciens indépendants. Le titre est aujourd’hui régulièrement désigné comme le sommet de l’album — sans que l’enregistrement ait changé d’un iota.

Glossaire

Piste de base

Premier enregistrement d’un morceau, généralement batterie, basse et un instrument harmonique, sur lequel viennent ensuite se greffer les surenregistrements. Ici : piano, batterie et guitare, en octobre 1970.

Surenregistrement

Ajout d’une couche sonore sur un enregistrement existant. Le nombre de pistes disponibles étant limité en 1970-1971, chaque ajout tardif supposait de libérer de la place.

Report

Opération consistant à mélanger plusieurs pistes pour les regrouper sur une seule, afin de dégager de l’espace pour de nouveaux surenregistrements. Chaque report dégrade légèrement le signal.

Ad-lib

Intervention vocale improvisée, généralement placée en fin de morceau par-dessus la ligne principale. Sur ce titre, les ad-libs ont été superposés au mixage, un par un.

Coda

Section conclusive d’un morceau, distincte de sa structure principale. Ici, elle occupe près d’une minute et ne redescend jamais.

Numéro de production

Expression empruntée au théâtre musical, qui désigne le morceau le plus spectaculaire d’un spectacle. Employée par Jon Landau à propos de ce titre, elle reconnaît l’ambition tout en la soupçonnant d’artifice.

Face B

Second titre d’un 45-tours, généralement choisi pour ne pas concurrencer la face A. Ici, « Heart of the Country ».

Cosignature

Attribution conjointe d’une œuvre à plusieurs auteurs. Les cosignatures de Linda McCartney sur six des onze titres de Ram ont déclenché une action judiciaire des éditeurs en juillet 1971.

Pour aller plus loin sur yellow-sub.net

Autour de « Ram » et de 1971

Notre dossier consacré à l’album replace le morceau dans l’ensemble du disque. Sur les autres titres, voir « Uncle Albert/Admiral Halsey », « Long Haired Lady », « Eat at Home » et « Another Day ».

Autour de la fin des Beatles

Sur le chantier dont la chanson est issue, lire notre autopsie de Let It Be. Sur la mécanique de la séparation, les trois démissions qui l’ont précédée et le rôle d’Allen Klein. Sur ce que sont devenus les quatre ensuite, la décennie des ex-Beatles et le réseau de collaborations qui n’a jamais cessé de fonctionner.

Autour du conflit Lennon-McCartney

La liste des griefs est détaillée dans Les comptes de Tittenhurst. Sur ce que McCartney entend dans le disque de la riposte, voir notre article sur Imagine. Sur la fin de l’histoire, leur dernière rencontre et le retrait de Lennon en 1975.

Autour de McCartney compositeur et producteur

Sur sa méthode de travail, lire Paul McCartney, le perfectionnisme avant tout et D’Apple Studio à AIR Studios. Sur le disque qui précède, McCartney 1970 ; sur celui qui suit, Red Rose Speedway. Sur l’orchestration selon Martin, l’invention de la ballade pop et « Little Lamb Dragonfly ».

Autour de Linda et des Wings

Sur la rencontre de 1967, lire la naissance de la plus belle histoire d’amour du rock ; sur la photographe, notre portrait. Sur le groupe annoncé quelques jours avant la sortie du single, Il y a 55 ans, Paul McCartney annonçait un groupe qui n’avait pas encore de nom, et pour entrer dans le répertoire, vingt chansons pour découvrir les Wings.

Autour de l’écoute et des classements

Le morceau figure dans nos vingt chansons pour découvrir Paul McCartney en solo et dans notre sélection estivale. Sur sa manière d’écrire l’amour, nos dix plus belles chansons d’amour de Paul McCartney et la guerre des critiques autour de « Silly Love Songs ». Sur le dialogue avec la Californie, Pet Sounds soixante ans après.

Sources

Cet article s’appuie sur les entretiens de Paul McCartney recueillis par Barry Miles dans Many Years From Now (1997), sur l’entretien accordé par Eirik Wangberg au sujet du mixage de Ram, sur les relevés de séances des sessions Get Back de janvier 1969, sur les fiches de séance et de discographie du Beatles Bible et du Paul McCartney Project, sur les chroniques d’époque de Jon Landau pour Rolling Stone, d’Alan Smith pour le NME et de Robert Christgau pour The Village Voice, ainsi que sur les analyses ultérieures de Stewart Mason et Stephen Thomas Erlewine pour AllMusic, de Peter Doggett, de Chris Ingham et de Nick DeRiso pour Ultimate Classic Rock.

Les points sur lesquels les sources divergent — la date exacte de la séance d’orchestre, le nom du studio de mixage californien, l’identité du guitariste, l’étendue du travail de George Martin et la provenance de la réplique attribuée à John Lennon — ont été signalés comme tels dans le corps de l’article plutôt qu’arbitrés. Aucune parole de chanson n’est reproduite ici : les passages du texte sont paraphrasés.

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