Il y a quelque chose de profondément touchant à imaginer Paul McCartney non pas en monument pop figé dans le marbre, mais en grand-père curieux, penché sur une playlist bricolée avec son petit-fils Arthur. Dans une récente confidence publiée sur son site officiel, l’ancien Beatle raconte qu’il lui arrive de composer des sélections pour faire danser les gens, et même d’en partager une avec Arthur, où ses vieux favoris de rock’n’roll croisent des titres plus récents. Rien de spectaculaire en apparence, sinon que, chez McCartney, les petits gestes domestiques finissent toujours par raconter autre chose : une manière d’habiter le temps, de transmettre sans donner de leçon, de faire dialoguer Donovan, les Kinks, Daft Punk, Tame Impala ou Dominic Fike dans le même salon imaginaire. Cette playlist secrète, dont Paul ne livre que quelques indices, devient alors un autoportrait discret : celui d’un homme qui n’a jamais cessé d’écouter, de relier les générations et de croire qu’une chanson peut encore faire danser les vivants avec leurs souvenirs. À l’heure où se profile The Boys of Dungeon Lane, retour annoncé vers Liverpool et les origines, cette anecdote familiale prend des airs de manifeste miniature.
Il y a des images qui semblent d’abord modestes, presque anecdotiques, et qui finissent pourtant par contenir tout un monde. Celle-ci montre quelques garçons de Liverpool en costumes sombres, suspendus dans un saut collectif, le sourire large, la cravate sage et l’avenir encore invisible. Sur la gauche, on reconnaît John, Paul, George et Ringo, pas encore écrasés par leur propre légende. Autour d’eux, Gerry and the Pacemakers, Billy J. Kramer and the Dakotas, toute cette petite armée du Mersey Sound qui, au cœur de l’été 1963, vient de prouver à Londres que la pop britannique pouvait aussi naître dans les caves humides du Nord. Et puis il y a Brian Epstein, vingt-huit ans seulement, déjà plus grave que les autres, déjà dans ce rôle impossible du jeune homme chargé de rendre présentable un chaos qu’il ne pourra bientôt plus contenir. Ce que cette photographie célèbre, ce ne sont pas seulement des numéros un dans les charts. C’est le dernier instant où la victoire ressemble encore à une fête simple, avant la Beatlemania, l’Amérique, les studios, les fractures, les disparitions et la transformation de quatre garçons en mythologie mondiale. Un saut dans l’air, juste avant que la gravité de l’Histoire ne les rattrape.
Il y a des retrouvailles qui sentent le plan de communication à plein nez, et puis il y a celles qui ouvrent une brèche autrement plus troublante. En annonçant que Ringo Starr joue et chante sur “Home to Us”, l’une des pièces maîtresses de son prochain album The Boys of Dungeon Lane, Paul McCartney ne se contente pas d’agiter un vieux totem beatlesien pour émouvoir les foules. Il remet en circulation quelque chose de plus rare : une mémoire vivante, une complicité qui n’a rien d’un décor, une façon pour deux garçons de Liverpool de continuer à se parler en musiciens bien après que l’Histoire les a changés en monuments. Tout cela serait déjà émouvant en soi, mais la chanson en question parle justement du foyer, des rues rudes, de l’enfance modeste et de ce “chez nous” qui ne quitte jamais vraiment ceux qui en sont partis. Dès lors, la présence de Ringo n’a plus rien d’un clin d’œil pour collectionneurs de nostalgie. Elle devient le cœur même du morceau, sa vérité affective la plus profonde. Dans ce disque que McCartney présente comme l’un de ses plus autobiographiques, tourné vers Liverpool, Speke et l’avant-légende, “Home to Us” pourrait bien être l’instant où le passé cesse d’être commémoré pour redevenir une expérience sensible.
Il y a chez Paul McCartney une manière bien à lui de faire descendre les mythes de leur piédestal. Il suffit parfois d’une guitare, d’un souvenir de bus, d’un rire de Ringo ou du nom d’une rue de Liverpool pour que l’histoire la plus commentée de la pop redevienne soudain une affaire de garçons, de trajets, d’amitiés et de chansons à peine nées. Avec The Boys of Dungeon Lane, présenté dans l’intimité du studio Diamond Dust d’Andrew Watt à Los Angeles, McCartney semble avoir choisi de ne plus tourner autour de sa propre légende, mais de la reprendre par le commencement : Speke, Forthlin Road, la Mersey, George Harrison montant à l’arrêt suivant, John Lennon rendu à ses contradictions, Ringo Starr revenu chanter à ses côtés. L’album n’a pourtant rien d’une carte postale Beatles ni d’un mausolée pour collectionneurs. Il avance comme McCartney a toujours su le faire lorsqu’il est inspiré : par détours, éclats, ballades, embardées rock, souvenirs domestiques et trouvailles de studio. À 83 ans, la voix porte l’âge, mais l’imaginaire reste d’une fraîcheur désarmante. On croyait connaître l’histoire ; Paul revient nous rappeler qu’avant la légende, il y avait une route, et que sur cette route les garçons de Dungeon Lane parlent encore de guitares et de rock’n’roll.
En 2013, Paul McCartney aurait pu se contenter d’être Paul McCartney. C’est-à-dire un monument ambulant, un homme que l’on préfère souvent contempler dans le marbre des Beatles plutôt qu’écouter dans le présent. Mais voilà : McCartney n’a jamais très bien accepté les vitrines. Avec “New”, chanson minuscule en apparence et immense dans ce qu’elle révèle, il revient à ce qu’il sait faire de plus simple et de plus mystérieux : s’asseoir devant un piano, laisser venir une mélodie, puis transformer quelques accords en promesse de recommencement. Écrite sur le vieux piano de son père Jim, inspirée par son amour pour Nancy Shevell, produite avec Mark Ronson et traversée par des échos évidents de “Penny Lane”, la chanson aurait pu n’être qu’un exercice de nostalgie brillante. Elle est tout l’inverse : une preuve de vie. Cuivres ensoleillés, clavecin espiègle, refrain d’une évidence désarmante, “New” raconte moins le passé qu’elle ne montre comment s’en servir pour avancer. À 71 ans, McCartney ne cherche pas à redevenir jeune. Il rappelle simplement que la nouveauté n’est pas une question d’âge, mais d’élan.
Il y a des artistes qui passent leur vie à fuir leur point de départ, comme si les débuts n’étaient qu’un brouillon embarrassant qu’il faudrait laisser derrière soi. Et puis il y a Paul McCartney, qui n’a jamais cessé de revenir aux lieux où tout s’est joué, non par nostalgie de carte postale, mais parce qu’il sait que les grandes histoires naissent presque toujours dans des rues ordinaires. À Liverpool, les adresses qu’il aime montrer à ses proches ne relèvent pas du simple pèlerinage beatlesien : elles dessinent une véritable géographie sentimentale. Forthlin Road, le Liverpool Institute devenu LIPA, le site du Wilson Hall à Garston, Mendips, les maisons de George Harrison et de Ringo Starr… autant d’endroits modestes, rugueux parfois, où s’invente pourtant une secousse appelée à changer la musique populaire. Ce que Paul désigne ici, ce ne sont pas des reliques, mais des points de départ. Des maisons, des écoles, des salles, des quartiers qui racontent les Beatles avant la légende, quand ils n’étaient encore que des garçons de Liverpool avec des rêves trop grands pour leurs rues. Et c’est précisément ce retour aux sources que semble prolonger aujourd’hui The Boys of Dungeon Lane, album d’une mémoire restée intensément vivante.
Il y a des confidences qui, mal relues, deviennent aussitôt du mauvais folklore. Paul McCartney qui dit encore « salut » à George Harrison en levant les yeux vers un arbre planté près de son portail : il n’en faut pas plus pour que les machines à clics transforment une scène de deuil en anecdote vaguement surnaturelle. Ce serait pourtant manquer l’essentiel. Car ce que raconte McCartney n’a rien d’une fantaisie occulte de vieille rock star perdue dans ses souvenirs. C’est au contraire une image d’une simplicité bouleversante : un arbre offert autrefois par Harrison, un arbre qui pousse encore, et un ami survivant qui continue à faire une place à l’absent dans le paysage de ses jours. Plus on y pense, plus cette scène minuscule paraît contenir toute l’histoire des Beatles : l’enfance de Liverpool, la fraternité, les heurts, les années de gloire, les blessures, les morts, et cette étrange façon qu’ont les liens très anciens de ne jamais disparaître tout à fait. Chez McCartney, le souvenir ne prend pas la forme d’un mausolée ni d’un grand discours définitif. Il se loge dans quelque chose de vivant, de terrestre, de profondément harrisonien. Un arbre, autrement dit, comme la plus belle anti-statue possible pour un ami disparu, et peut-être aussi comme la métaphore la plus juste de ce que sont devenus les Beatles pour leurs survivants : non pas seulement une légende, mais une mémoire qui continue de pousser.
On peut toujours visiter Liverpool comme on visite un sanctuaire : en enchaînant les arrêts obligés, les plaques, les grilles rouges de Strawberry Field, Penny Lane, Mendips, St Peter’s Church et tous ces lieux que la légende beatlesienne a transformés en stations d’un pèlerinage mondial. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel. Car avant d’être un décor pour amateurs de Beatles, Liverpool fut la matière même dans laquelle John Lennon s’est formé. Une ville rude, ironique, populaire, traversée par la guerre, les fractures sociales, les arrivages de disques américains et cette énergie nerveuse des ports qui savent le prix du départ. C’est là que Lennon a appris l’humour comme défense, la musique comme échappée, l’art comme façon de tenir debout au milieu du désordre. C’est là aussi qu’il a connu Mendips, Julia, la perte, St Peter’s Church, Paul McCartney, l’école d’art et tout ce mélange de banalité urbaine et de secousses intimes qui finira par nourrir quelques-unes des plus grandes chansons du XXe siècle. Revenir sur le Liverpool de John Lennon, ce n’est donc pas empiler des cartes postales : c’est suivre le fil très concret d’une enfance cabossée, d’une ville-matrice et d’un mythe qui, malgré le tourisme et les vitrines, continue de battre sous les pavés.
Il y a chez George Harrison une manière bien à lui de répondre aux humiliations : non pas en s’alourdissant de solennité, mais en glissant du venin dans le sourire. This Song naît exactement de cet endroit. Après le triomphe immense de My Sweet Lord, premier grand classique solo à l’arracher définitivement à l’ombre du tandem Lennon-McCartney, Harrison voit sa chanson la plus pure et la plus spirituelle engloutie dans un interminable procès pour plagiat. Le verdict de 1976, avec sa formule absurde de “plagiat inconscient”, a de quoi rendre n’importe quel compositeur méfiant de ses propres mélodies. George, lui, choisit l’élégance la plus tordue : reprendre la langue du tribunal, ses experts, ses tics, ses obsessions de copyright, et en faire une chanson vive, narquoise, presque dansante. This Song n’est pas seulement une riposte à l’affaire My Sweet Lord. C’est une manière de sauver quelque chose de plus précieux qu’un jugement : le plaisir d’écrire. Porté par l’esprit retrouvé de Thirty Three & 1/3 et prolongé par un clip de tribunal burlesque où Harrison transforme la procédure en pantomime, le morceau révèle un George moins mystique qu’on ne le dit souvent, mais d’une intelligence défensive rare. Un homme capable de convertir la paranoïa juridique en pop acide, et l’humiliation en style.
Il y a des histoires minuscules qui, derrière leur air de farce, disent quelque chose de très exact sur l’époque. Celle de Paul McCartney et de Reddit appartient à cette catégorie. À la sortie de ses concerts donnés au Fonda Theatre de Los Angeles, organisés sans téléphones, l’ancien Beatle avait eu l’élégance de revenir vers son public pour lui offrir quelques photos officielles via un lien Dropbox. Un geste simple, presque délicat, pensé comme un prolongement naturel d’une expérience volontairement soustraite aux écrans. Et pourtant, en quelques heures, le récit a bifurqué : post disparu, compte officiel semblant banni, plateforme contrainte de plaider le bug technique. L’affaire est cocasse, évidemment, mais elle raconte surtout la manière dont les grandes machines numériques traitent désormais le réel : non plus comme une histoire, un contexte ou une présence humaine, mais comme une addition de signaux suspects à trier. Voir Paul McCartney, l’un des noms les plus évidents de l’histoire de la pop, momentanément confondu avec un comportement douteux, c’est assister en direct à cette étrange victoire de l’automatisme sur le bon sens.












