Le 14 juin 2024, Paul McCartney dévoile One Hand Clapping, un album-fantôme enregistré cinquante ans plus tôt et resté dans les tiroirs malgré des décennies de bootlegs. Parmi les pépites de cette archive : une reprise acoustique, brute et habitée, de « Peggy Sue » de Buddy Holly. L’anecdote serait déjà savoureuse à elle seule — mais elle le devient davantage encore lorsqu’on découvre que John Lennon, à des milliers de kilomètres et sans en informer son ancien complice, enregistrait au même moment sa propre version du même titre pour son album Rock ‘N’ Roll. Cet article retrace, sessions et dates à l’appui, cette troublante coïncidence de 1974, la genèse de l’album One Hand Clapping, et ce que les Beatles doivent véritablement — au-delà des légendes simplifiées qui circulent parfois — à l’un des pionniers fondateurs du rock’n’roll.
Sommaire
Buddy Holly, matrice fondatrice du son des Beatles
L’admiration des quatre Liverpuldiens pour Buddy Holly ne date pas de leurs années de gloire : elle remonte aux tout premiers pas du groupe. En juillet 1958, alors qu’ils se produisent encore sous le nom des Quarrymen, Lennon, McCartney et Harrison enregistrent dans le studio artisanal de Percy Phillips, à Liverpool, une reprise de « That’ll Be the Day » — succès de Buddy Holly and the Crickets de 1957 — couplée à une composition originale, « In Spite of All the Danger ». Ce disque acétate, aujourd’hui considéré comme le tout premier enregistrement du groupe, atteste combien le rock’n’roll de Holly imprègne leur répertoire dès l’adolescence.
Cette empreinte ne s’efface jamais vraiment : en 1964, les Beatles, alors au sommet de leur popularité, immortalisent « Words of Love » de Holly sur l’album Beatles For Sale. Paul McCartney lui-même a résumé, dans The Beatles Anthology, à quel point Holly a façonné leur vocation d’auteurs-compositeurs, à une époque où peu d’artistes pop écrivaient leur propre matériel.
« L’une des choses essentielles chez les Beatles, c’est qu’on a commencé par écrire notre propre matériel. Aujourd’hui, les gens trouvent ça normal, mais à l’époque, personne ne faisait ça. John et moi avons commencé à écrire à cause de Buddy Holly. On s’est dit : “Waouh, il écrit, et en plus c’est un musicien !” »
— Paul McCartney, cité dans The Beatles Anthology
L’origine disputée du nom « The Beatles »
Contrairement à une présentation parfois simplifiée, l’adoption du nom « The Beatles » n’est ni l’œuvre collective de Lennon et McCartney, ni le fruit d’une décision unique et incontestée. Selon la version la plus solidement documentée, c’est lors d’une nuit blanche au printemps 1960, dans l’appartement qu’ils partageaient à Gambier Terrace, que John Lennon et Stuart Sutcliffe — bassiste originel du groupe et ami de Lennon aux Beaux-Arts de Liverpool — imaginent ce jeu de mots inspiré des Crickets, le groupe qui accompagnait Buddy Holly. Le nom passe par plusieurs variantes bancales — les Beatals, les Silver Beetles, les Silver Beats — avant de se stabiliser, à l’été 1960, sur « The Beatles », mariant l’insecte (« beetle ») à la scène musicale beat alors en plein essor à Liverpool.
« Je cherchais un nom comme les Crickets, qui voulait dire deux choses à la fois, et de Crickets je suis arrivé à Beetles. J’ai changé l’orthographe parce que Beetles, ça ne voulait rien dire d’autre : quand on l’entendait, on pensait à des petites bêtes qui rampent, et quand on le lisait, c’était la musique beat. »
— John Lennon, entretien avec Peter McCabe, 1971
Paul McCartney, de son côté, se serait montré initialement dubitatif face à ce nom, avant de se laisser convaincre par son double sens. Une théorie concurrente, avancée par l’ancien attaché de presse du groupe Derek Taylor dans ses mémoires As Time Goes By (1973), attribue l’inspiration au film The Wild One (1953) avec Marlon Brando, dans lequel un gang de motards est surnommé « les Beetles ». Cette hypothèse se heurte cependant à un obstacle de taille : le film reste interdit de diffusion au Royaume-Uni jusqu’en 1967, rendant peu probable que Sutcliffe ou Lennon l’aient vu avant de choisir leur nom. Lennon lui-même, taquin, offrira plus tard une troisième version entièrement fantaisiste, évoquant « un homme apparu sur une tarte en flammes » pour leur souffler le nom — une pirouette reprise par Yoko Ono après la mort de son mari, mais que la plupart des biographes considèrent comme une simple blague.
One Hand Clapping : l’album fantôme de Wings
En août 1974, alors que Band on the Run enchaîne une septième semaine consécutive en tête des classements britanniques, Paul McCartney et Wings — désormais composés de Paul, Linda McCartney, Denny Laine, ainsi que des nouvelles recrues Jimmy McCulloch (guitare) et Geoff Britton (batterie), arrivées après le départ de Henry McCullough et Denny Seiwell — investissent les studios EMI d’Abbey Road (rebaptisés depuis Abbey Road Studios). L’objectif : filmer, sous la direction du photographe et réalisateur David Litchfield, un document destiné à évaluer le groupe en configuration live-in-studio, avec l’idée, jamais concrétisée à l’époque, d’en tirer un album live. Les séances s’étalent sur cinq jours, du 24 au 30 août 1974 (avec des compléments d’enregistrement les 1er, 8 et 9 octobre suivants), captées sur bande 16 pistes par l’ingénieur Geoff Emerick.
Malgré une demande considérable de matériel inédit de la part du plus grand groupe du moment, le projet reste sans suite commerciale : seul un argumentaire de vente télévisé est produit, et le film ne ressort qu’en 2010, en bonus de la réédition Archive Collection de Band on the Run. Il faut attendre le 14 juin 2024 — cinquante ans presque jour pour jour après son enregistrement — pour que l’intégralité des sessions One Hand Clapping soit officiellement publiée en CD, vinyle et streaming, mixée par Giles Martin et Steve Orchard.
Le 30 août 1974 : McCartney enregistre Peggy Sue dans le jardin d’Abbey Road
C’est précisément le dernier jour des sessions, le 30 août 1974, que Paul McCartney, armé d’une simple guitare acoustique, s’installe dans le jardin (« the Backyard ») d’Abbey Road Studios pour une série de performances solo, en marge du travail électrique du groupe. Il y interprète un pan entier de son répertoire personnel de jeunesse : des standards folk et rock’n’roll comme « Sweet Little Sixteen » (Chuck Berry), « Freight Train », « Cumberland Gap », « Rock Island Line » ou « Blue Moon of Kentucky », mais aussi « Twenty Flight Rock » d’Eddie Cochran — le tout premier morceau que McCartney avait joué à Lennon lors de leur rencontre, le 6 juillet 1957, à la fête paroissiale de Woolton. Parmi ces titres figure également « Peggy Sue » de Buddy Holly, aux côtés de « Blackpool », « Blackbird » (des Beatles), « Country Dreamer » et « I’m Gonna Love You Too ».
Ces six derniers titres seront isolés, lors de la sortie de 2024, sur un disque 45 tours bonus exclusif accompagnant les éditions vinyle physiques de l’album — un choix éditorial qui souligne leur caractère à part : plus intime, plus dépouillé, presque confidentiel, en rupture avec le reste des sessions électriques du groupe.
La coïncidence troublante : Lennon enregistre, lui aussi, Peggy Sue
Ce que l’histoire retient rarement, c’est que McCartney n’est pas le seul ex-Beatle à avoir revisité « Peggy Sue » en 1974. Entre le 21 et le 25 octobre de la même année, John Lennon enregistre à New York sa propre version du titre, avec une formation de studio composée de Jesse Ed Davis (guitare), Eddie Mottau (guitare acoustique), Ken Ascher (piano), Klaus Voormann (basse), Jim Keltner (batterie) et Arthur Jenkins (percussions). Cette session s’inscrit dans la genèse chaotique de l’album Rock ‘N’ Roll, recueil de reprises entamé dès 1973 sous la houlette de Phil Spector avant que Lennon n’en reprenne seul les rênes. Sur les bandes de studio, Lennon introduit le morceau par une consigne pleine d’humour à l’attention de ses musiciens :
« OK, de la dynamique avec de la tension, du plaisir et des rires pour tout le monde. Rock chic et choc. Un, deux, un deux trois quatre… »
— John Lennon, consigne de studio précédant l’enregistrement de Peggy Sue, octobre 1974
«://yellow-sub.net/les-beatles/chronologie-biographie/1998-2″ title= »1998″ data-wpil-keyword-link= »linked » data-wpil-monitor-id= »39717″>1998. Ainsi, à deux mois d’intervalle et sur deux continents différents, sans que rien n’indique une quelconque concertation entre les deux hommes, Lennon et McCartney ont chacun choisi, la même année, de rendre hommage au même titre du même artiste — un hasard révélateur de la profondeur de l’empreinte laissée par Buddy Holly sur leur formation musicale commune.
McCartney, gardien du catalogue de Buddy Holly
L’admiration de McCartney pour Holly ne s’arrête pas à une reprise occasionnelle. Au cours des années 1970 — les sources divergent entre des négociations amorcées dès 1973 et une acquisition formalisée en 1976 —, McCartney rachète, via sa société MPL Communications, la majeure partie du catalogue d’édition de Buddy Holly, alors détenu par Norman Petty et sa société Nor Va Jak Music. Interrogé sur cette décision, McCartney en a livré une explication directe, évoquant les conseils de son beau-père et homme d’affaires Lee Eastman :
« Il m’a demandé quel genre de musique j’aimais, et le premier nom qui m’est venu, c’est Buddy Holly. Lee a contacté l’homme qui détenait les droits de Buddy Holly et me les a achetés, parce que c’était en vente. EMI était intéressé, Chappell aussi, Allen Klein aussi — et c’est peut-être justement ce qui m’a donné envie de le faire. »
— Paul McCartney, cité par The Paul McCartney Project
Cette acquisition s’accompagne, à partir de 1976, du lancement d’un concert annuel en hommage au chanteur texan, la « Buddy Holly Week », organisée chaque année jusqu’en 1999. Au-delà du geste patrimonial, MPL Communications continue aujourd’hui de gérer et de valoriser ce catalogue, aux côtés d’autres droits acquis par McCartney au fil des décennies, dont ceux de Carl Perkins en 2003.
Pourquoi Buddy Holly a façonné toute une génération
L’influence de Buddy Holly — mort le 3 février 1959, à seulement 22 ans, dans l’accident d’avion resté dans l’histoire sous le nom de « The Day the Music Died » — dépasse largement le seul cercle des Beatles. Bob Dylan, les Rolling Stones ou Eric Clapton ont, eux aussi, revendiqué son héritage direct. Mais chez Lennon, cette dette prend une dimension presque viscérale, comme il le confiera en 1975 :
« J’ai toujours fait ça depuis mes débuts. Buddy Holly le faisait, et en fait, je chantais chaque chanson que Buddy Holly sortait. »
— John Lennon, entretien de 1975, cité sur The Beatles Bible
Cette filiation explique la présence constante de titres de Holly dans le répertoire live des tout débuts du groupe — « That’ll Be the Day », « Peggy Sue », « Everyday », « It’s So Easy », « Maybe Baby », « Think It Over », « Raining in My Heart » ou « Crying, Waiting, Hoping » ont tous été joués sur scène par les Beatles avant même leur signature chez Parlophone. Elle éclaire aussi, rétrospectivement, la coïncidence de 1974 : bien plus qu’un simple choix de répertoire parmi d’autres, le retour de Lennon et McCartney vers « Peggy Sue », chacun de leur côté, relève d’un réflexe presque instinctif — celui de revenir, à un moment de transition personnelle et artistique pour l’un comme pour l’autre, vers la source commune de leur vocation.
Accueil critique et restauration du film en 2024
La publication de One Hand Clapping en juin 2024 s’accompagne, quelques mois plus tard, de la restauration en 4K du film documentaire original, projeté en salles à partir du 26 septembre 2024 — cinquante ans après son tournage. Dans sa biographie Man on the Run: Paul McCartney in the 1970s (2013), l’auteur Tom Doyle qualifiait déjà les prestations captées en 1974 de « serrées et solides », citant le batteur Geoff Britton, surpris de « découvrir, en nous voyant jouer, que nous étions un bon groupe » — tout en notant que le film met aussi crûment en lumière certaines tensions internes entre les membres de Wings à cette période charnière.
À sa sortie officielle, l’album recueille un accueil favorable de la critique anglo-saxonne : le journaliste Scott Bauer, de l’agence Associated Press, salue des « prestations habitées » et voit dans le disque « un beau cliché » du sommet créatif de McCartney dans l’après-Beatles, tandis qu’Andrew Korpan, pour ClutchPoints, souligne que « tous les titres sont interprétés avec soin et beaucoup d’énergie », tout en relevant un usage parfois envahissant des synthétiseurs sur certains morceaux. Linda McCartney elle-même, dans les interviews d’époque retrouvées pour le montage du film, confiait la surprise du groupe face à sa propre cohésion : « On n’arrivait pas à croire à quel point on était bons — on était si soudés, et tout le monde maîtrisait parfaitement son rôle. »
Conclusion
Que Lennon et McCartney aient, à deux mois d’écart et sans concertation, choisi d’enregistrer le même titre du même artiste en dit long sur la profondeur de l’empreinte laissée par Buddy Holly dans la formation musicale des Beatles — une empreinte antérieure à leur propre nom de groupe, antérieure même à leurs premières compositions. La publication tardive de One Hand Clapping, cinquante ans après son enregistrement, ne fait ainsi pas seulement resurgir un document d’archive parmi d’autres : elle referme, d’une certaine manière, une boucle commencée en 1958 dans un studio artisanal de Liverpool, avec quatre adolescents rejouant « That’ll Be the Day » sur un disque acétate qui allait devenir, sans qu’ils le sachent encore, le tout premier jalon de leur histoire.
Questions fréquentes
Quand la version de Peggy Sue par Paul McCartney a-t-elle été enregistrée ?
Le 30 août 1974, dernier jour des sessions de One Hand Clapping à Abbey Road Studios, lors d’une performance acoustique solo dans le jardin du studio.
Pourquoi One Hand Clapping n’est-il sorti qu’en 2024 ?
Le projet, conçu à l’origine comme un simple document d’évaluation filmé pour Paul McCartney, n’a jamais été formellement préparé pour une sortie commerciale en 1974 ; seul un argumentaire de vente télévisé a été produit, avant une publication officielle cinquante ans plus tard, le 14 juin 2024.
John Lennon a-t-il aussi enregistré Peggy Sue ?
Oui : entre le 21 et le 25 octobre 1974 à New York, pour son album Rock ‘N’ Roll (sorti en février 1975), sans lien apparent avec l’enregistrement de McCartney réalisé deux mois plus tôt.
D’où vient vraiment le nom « The Beatles » ?
Il s’agit principalement d’une idée partagée par John Lennon et Stuart Sutcliffe au printemps 1960, inspirée des Crickets (le groupe de Buddy Holly), avec un jeu de mots sur « beetle » (scarabée) et « beat ». McCartney s’y serait montré initialement réticent.
Quel est le tout premier enregistrement des Beatles ?
Une reprise de « That’ll Be the Day » de Buddy Holly, couplée à la composition originale « In Spite of All the Danger », gravée sur disque acétate en juillet 1958 par les Quarrymen dans le studio de Percy Phillips à Liverpool.
Paul McCartney possède-t-il vraiment les chansons de Buddy Holly ?
Oui : via sa société MPL Communications, McCartney a acquis dans les années 1970 la majeure partie du catalogue d’édition de Buddy Holly, jusque-là détenu par Norman Petty et Nor Va Jak Music.
Qu’est-ce que la Buddy Holly Week ?
Un concert-hommage annuel organisé par Paul McCartney chaque année de 1976 à 1999, en l’honneur de Buddy Holly, dont il détient une large part du catalogue de chansons.
Glossaire des entités citées
| Entité | Description |
| Buddy Holly (1936-1959) | Auteur-compositeur-interprète américain, pionnier du rock’n’roll, mort dans un accident d’avion en 1959 ; influence directe et revendiquée des Beatles. |
| Stuart Sutcliffe | Bassiste originel des Beatles, ami de John Lennon aux Beaux-Arts de Liverpool, généralement crédité à parts égales avec Lennon pour le choix du nom du groupe. |
| The Crickets | Groupe backing de Buddy Holly, source directe d’inspiration pour le nom des Beatles. |
| One Hand Clapping | Album live-in-studio de Paul McCartney et Wings, enregistré en août 1974 à Abbey Road et publié le 14 juin 2024. |
| Rock ‘N’ Roll | Album de reprises de John Lennon, enregistré en 1973-1974 et publié en février 1975. |
| Percy Phillips | Propriétaire du studio d’enregistrement artisanal de Liverpool où les Quarrymen ont gravé leur tout premier disque en 1958. |
| Nor Va Jak Music / Norman Petty | Société d’édition détenant historiquement le catalogue de chansons de Buddy Holly, racheté en partie par McCartney dans les années 1970. |
| MPL Communications | Société de production et d’édition musicale fondée par Paul McCartney, gestionnaire du catalogue Buddy Holly. |
Sources et références
- « One Hand Clapping (Paul McCartney and Wings album) », Wikipédia (édition anglophone).
- « Peggy Sue » (pages John Lennon et Paul McCartney), The Beatles Bible.
- « Paul McCartney acquires Buddy Holly’s song catalog », The Paul McCartney Project.
- « Buddy Holly (artist) », The Paul McCartney Project, citant The Beatles Anthology.
- « MPL Communications », Wikipédia (édition francophone).
- John Lennon, entretien avec Peter McCabe, 1971, publié dans John Lennon: For the Record.
- « How the Band Name ‘Beatles’ Came About », Beatles Wiki.
- « Stuart Sutcliffe biography », The Beatles Bible ; « Stuart Sutcliffe », Wikipédia (édition anglophone).
- « John Lennon Anthology » et « Rock ‘N’ Roll », johnlennon.com (site officiel).
- « One Hand Clapping (Paul McCartney and Wings album) » (accueil critique et restauration du film), Wikipédia (édition anglophone) ; Tom Doyle, Man on the Run: Paul McCartney in the 1970s, 2013.














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