En janvier 1969, lorsque l’album Yellow Submarine voit le jour, il est perçu comme une simple bande originale du film d’animation du même nom. Pourtant, parmi les quelques compositions originales des Beatles qui figurent sur le disque, It’s All Too Much se distingue par son audace sonore et son atmosphère psychédélique assumée. Composée par George Harrison en 1967, cette chanson est le reflet d’une époque où le guitariste des Beatles explore les effets du LSD, l’influence de la musique indienne et la spiritualité.
Sommaire
Un voyage initiatique sous LSD
Harrison compose It’s All Too Much en pleine immersion dans le monde du psychédélisme, alors qu’il s’ouvre à de nouvelles perceptions sous l’effet du LSD. Contrairement à d’autres morceaux des Beatles qui abordent la drogue de manière plus cryptique, celui-ci est une explosion directe de sensations, traduisant l’intensité de ses expériences hallucinatoires. « C’est une chanson rock – ou du moins un morceau psychédélique – sur tout ce que l’on vivait à l’époque. On planait, et puis, d’un coup, on se retrouvait à boire notre thé du soir », confiait Harrison.
Les paroles sont à la fois simples et empreintes de philosophie cosmique : « All the world’s a birthday cake, so take a piece but not too much» (« Le monde entier est un gâteau d’anniversaire, alors prends-en une part, mais pas trop »). Cette métaphore enfantine renvoie à une vision de l’existence où tout est offert, mais où la tempérance demeure essentielle.
L’empreinte de la musique indienne
Musicalement, It’s All Too Much reprend les mécaniques du drone, une technique propre à la musique classique indienne que Harrison avait déjà exploitée avec Within You Without You. Basée sur un accord de sol qui s’étire tout au long de la chanson, la composition crée une sensation d’immersion hypnotique. Cette influence indienne, combinée à des guitares saturées et des effets de studio, confère à la chanson un caractère unique dans le répertoire des Beatles.
Enregistrement : une approche décomplexée
L’enregistrement de It’s All Too Much débute le 25 mai 1967 aux studios De Lane Lea, à Londres. Le groupe enregistre quatre prises d’une même structure rythmique avant d’ajouter des overdubs le 31 mai, incluant des percussions, des chœurs et des applaudissements spontanés. John Lennon et Paul McCartney participent aux harmonies vocales, mais leur interprétation se relâche peu à peu : le mot « too much », chanté en boucle, se transforme en « tuba » puis en « Cuba », illustrant l’atmosphère libre et délirante qui régnait durant la session.
Le 2 juin, des cuivres sont ajoutés, notamment un basson et quatre trompettes, dont l’une jouée par David Mason, musicien ayant déjà collaboré avec les Beatles sur Penny Lane et A Day In The Life. Le morceau prend alors une tournure encore plus baroque, mêlant rock psychédélique et fanfare exubérante.
Une signature musicale unique
L’un des aspects marquants de It’s All Too Much est son foisonnement de références musicales. Vers la fin du morceau, Harrison insère un extrait de Sorrow, une chanson de The Merseys datant de 1966, avec la phrase « With your long blonde hair and your eyes of blue». Par ailleurs, la section des cuivres joue un motif issu du « Prince of Denmark’s March » de Jeremiah Clarke, plus connu sous le nom de Trumpet Voluntary. Ces emprunts, insérés avec une légèreté déconcertante, renforcent le caractère joyeusement chaotique du morceau.
Un impact sous-estimé
Lorsqu’il est finalement publié en janvier 1969, It’s All Too Much passe relativement inaperçu, noyé dans l’ambiance enfantine et onirique de Yellow Submarine. Pourtant, il constitue un témoignage fascinant de la période 1967 des Beatles, lorsque le groupe, en pleine effervescence artistique, repoussait les limites de la création sonore.
Aujourd’hui, It’s All Too Much est perçu comme un précurseur du rock psychédélique expansif et du shoegaze, inspirant des groupes comme My Bloody Valentine ou The Flaming Lips. La version longue du morceau, dépassant les huit minutes, continue d’alimenter les circuits de bootlegs, fascinant les amateurs de l’époque psychédélique des Beatles.
Conclusion : Un joyau à redécouvrir
Avec le recul, It’s All Too Much apparaît comme l’une des compositions les plus audacieuses de George Harrison. Longtemps éclipsé par ses autres contributions majeures, telles que While My Guitar Gently Weeps ou Something, ce morceau est un concentré de l’énergie libératrice et de la folie créative qui animaient les Beatles à leur apogée. Il demeure une porte d’entrée idéale pour comprendre la transition de Harrison vers une musique plus personnelle et spirituelle, qui allait s’épanouir dans sa carrière solo.
En somme, It’s All Too Much est bien plus qu’un simple morceau de la bande originale de Yellow Submarine. C’est une œuvre vibrante, un manifeste psychédélique et un témoignage inestimable de l’esprit musical débridé de la fin des années 1960.













