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L’ensorcelante mélodie de « Girl » : un joyau de « Rubber Soul »

Il est de ces chansons qui, dès les premières notes, transportent l’auditeur dans une atmosphère envoûtante et mélancolique. « Girl », morceau iconique de l’album Rubber Soul, fait partie de ces raretés au pouvoir hypnotique. Derriere son apparente simplicité, le titre recèle une richesse musicale et thématique qui témoigne du virage artistique pris par les Beatles en 1965. Enregistré en une seule soirée, le 11 novembre de cette année charnière, « Girl » porte indéniablement la marque de John Lennon, aussi bien dans sa composition que dans sa poésie. Retour sur l’un des plus beaux joyaux du groupe de Liverpool.

Une composition onirique et envoûtante

Derrnière chanson enregistrée pour Rubber Soul, « Girl » repose sur une structure harmonique rappelant l’élégance de « Michelle », titre composé par Paul McCartney. Son instrumentation acoustique et ses changements subtils d’accords mineurs confèrent à « Girl » une dimension intime et nostalgique. On y retrouve John Lennon au chant principal et à la guitare acoustique, Paul McCartney à la basse et aux chœurs, George Harrison enrichissant l’ensemble de sa guitare lead acoustique et d’une guitare 12 cordes, tandis que Ringo Starr assure la rythmique discrète mais efficace.

Lennon reconnaît lui-même qu’il considérait « Girl » comme « l’une de [ses] meilleures » compositions. Dans ses paroles, il esquisse le portrait d’une femme idéalisée, objet de désir et de frustration. « The kind of girl you want so much it makes you sorry », chante-t-il d’une voix posée, presque murmurée, renforçant la charge émotionnelle du titre. Cette femme rêve, cette chimère échappant toujours à son emprise, deviendra réalité quelques années plus tard sous les traits de Yoko Ono.

L’influence de la musique grecque et l’art de l’appropriation culturelle

Si « Girl » présente une base rythmique typiquement folk, Paul McCartney y insuffle une touche plus exotique. Lors d’un voyage en Grèce en septembre 1963, il est subjugué par les mélodies traditionnelles et leurs enchaînements harmoniques singuliers. Il introduira ainsi dans « Girl » une section inspirée du sirtaki, musique popularisée par Zorba le Grec. « Il y a quelque chose à la fin de « Girl » qui rappelle Zorba. Cela venait de ce voyage », expliquera McCartney plus tard.

L’utilisation des guitares acoustiques plutôt que des bouzoukis confère au morceau un son distinctif, résonnant avec les ambitions artistiques nouvelles du groupe. Rubber Soul est souvent perçu comme l’album de la transition, celui qui marque la fin de la première période pop des Beatles et annonce l’expérimentation qui culminera dans Revolver et Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band.

Un sous-texte provocant et une sensualité assumée

Outre son aura mélancolique, « Girl » s’illustre par son audace cachée. Lennon et McCartney, friands de sous-entendus malicieux, intègrent à la chanson des éléments de provocation subtile. Le souffle accentué de Lennon dans le refrain, mixé par George Martin pour le rendre plus intime, s’apparente à une respiration suggestive, voire à une référence à la consommation de marijuana. En 1965, les Beatles sont en pleine découverte de substances psychotropes, et ces allusions cryptées deviendront une marque de fabrique de leurs futures compositions.

Le passage des chœurs, dans lequel McCartney et Lennon chantent « tit tit tit tit », est à la fois un clin d’œil au morceau « Barbara Ann » des Beach Boys et une astuce pour glisser un mot grivois sans attirer l’attention. « George Martin nous demandait : « C’était ‘dit dit’ ou ‘tit tit’ que vous chantiez ? » et nous répondions en riant : « Oh, ‘dit dit’, George ! » » se souvient McCartney. Un humour potache qui n’a pas empêché « Girl » d’être acceptée sur les ondes, au contraire d’autres morceaux plus explicites du groupe.

Lennon et la religion : une relation tumultueuse

Dans une interview de 1970 pour Rolling Stone, John Lennon révèle que « Girl » contenait également une réflexion sur la religion, thème qui le hante depuis son enfance. Il y exprime une idée qu’il attribue au catholicisme : « Tu dois souffrir pour atteindre le paradis ». Cette opposition à la morale chrétienne, teintée d’une certaine révolte, annonce sa célèbre déclaration de 1966 où il affirme que les Beatles sont plus populaires que Jésus.

Si cette vision critique de la religion est encore discrète dans « Girl », elle deviendra plus manifeste dans « God », titre iconoclaste de son album John Lennon/Plastic Ono Band (1970). Ce glissement thématique s’inscrit dans un parcours spirituel et intellectuel en constante mutation, qui influencera durablement son œuvre post-Beatles.

Un joyau revisité

Longtemps restée un classique de Rubber Soul, « Girl » a été remise à l’honneur avec la sortie de l’album Love en 2006, créé pour accompagner le spectacle du Cirque du Soleil. Une version remixée du morceau a été proposée en bonus sur iTunes en 2011, enrichie par des ajouts d’autres morceaux des Beatles, notamment la guitare de « And I Love Her » et les percussions de « Being For The Benefit Of Mr. Kite! ».

Plus de cinquante ans après sa sortie, « Girl » reste une pièce fascinante du répertoire des Beatles. Son mystère, sa finesse musicale et sa profondeur lyrique en font l’un des morceaux les plus aboutis de John Lennon. À la croisée de la romance, de la provocation et de la quête spirituelle, « Girl » incarne à elle seule toute la richesse de l’univers des Beatles.

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