Le disque de l’ex-Beatle « Rock’n’Roll », publié en 1975, vient d’être réédité. Pour Lennon, cet album est le fruit de dix-huit mois rocambolesques, loin de Yoko Ono, qui distille aujourd’hui des enregistrements inédits sur le CD « Acoustic ».
Le passage turbulent de John Lennon à Los Angeles est souvent résumé à deux esclandres qui ont fait la réputation du club Troubadour. En mars 1974, le rocker britannique et son ami chanteur Harry Nilsson, tous deux dans un état d’ébriété avancée, se font mettre à la porte de l’établissement pour avoir perturbé le spectacle de comiques dont le manager a été frappé par Lennon. Dans ces mêmes lieux, l’ancien Beatle, après avoir détourné un accessoire féminin, eut ce vif échange avec une serveuse qui tardait à prendre sa commande : « Mais vous savez qui je suis ? », hurla-t-il. « Oui, répondit l’insolente, un connard avec un tampon hygiénique sur le front ! »
Peu fier de ces soirées autodestructrices, Lennon leur donna le nom de « lost week-end » (week-end perdu), une expression doublement mensongère. Cette parenthèse ne dura pas 48 heures mais 18 mois au cours desquels le musicien, loin de gaspiller son temps, fut très créatif : il produisit un album de Nilsson et en enregistra deux autres sous son nom, le sous-estimé Walls & Bridges et le fameux Rock’n’Roll, qui vient d’être réédité.
« Il y a un maléfice sur ce disque », a dit son auteur. L’histoire de cette ?uvre maudite mérite d’être narrée : liée à l’errance à Los Angeles, elle révèle un homme en pleine crise de la trentaine, régressif car nostalgique de sa jeunesse frondeuse avec les Beatles à Hambourg. L’envers du pacifiste éclairé que l’on associe à Yoko Ono.
En 1973, Lennon vit dans un terrible état d’instabilité à New York. Il s’est installé au Dakota Hotel, devant lequel il sera assassiné sept ans plus tard, mais les services d’immigration refusent de lui octroyer la carte verte. Officiellement pour détention de cannabis. Plutôt parce que l’administration Nixon le surveille de près en raison de ses sympathies pour les activistes d’extrême gauche. Cet immigré n’a plus de visa et se trouve en situation irrégulière sur le territoire américain.
Pour ne pas arranger les choses, son couple très médiatisé avec Yoko Ono se disloque. Lasse des infidélités de son époux, l’artiste japonaise le précipite dans les bras de leur assistante de 22 ans, May Pang, une Américaine d’origine chinoise, afin de mieux contrôler ses mouvements.
En octobre 1973, selon une légende colportée dans les biographies, Lennon serait sorti chercher des cigarettes et en aurait profité pour filer à Los Angeles avec May Pang. L’intéressée, témoin essentiel du « lost week-end » car la plupart des autres protagonistes sont morts – elle a publié un livre à ce sujet, hélas épuisé -, a d’autres souvenirs : « John avait un rendez-vous avec son conseiller juridique à Los Angeles. Nous sommes partis sans savoir combien de temps nous allions rester. John a retrouvé des amis et se sentait d’humeur pour enregistrer. Et Phil Spector se trouvait là-bas. »
Lennon et Spector, soit la féconde association du plus charismatique des rockers britanniques et du plus légendaire producteur américain – aujourd’hui accusé du meurtre d’une actrice. Le Beatle et l’inventeur du « mur du son » ont auparavant réalisé les singles Instant Karma et Happy Xmas (War is Over), les albums Plastic Ono Band et Imagine, sommets de la discographie lennonienne. Phil est une des idoles de jeunesse de John, qui lui a permis, en retour, de se remettre en selle après l’échec commercial du monumental River Deep, Mountain High chanté par Tina Turner.
« John voulait simplement enregistrer les chansons qu’il aimait et qui l’ont influencé, se souvient May Pang. Pour lui, Phil était le producteur idéal car John n’aspirait qu’à être un chanteur dans un groupe, comme autrefois. C’était la première fois que John abandonnait à quelqu’un le contrôle de son travail. »
Rock’n’Roll est le fruit du désir – célébrer ses premières amours musicales – mais aussi de la nécessité. En 1969, Lennon a été accusé par Morris Levy, l’éditeur de Chuck Berry, d’avoir plagié dans Come Together les paroles de You Can’t Catch Me. En 1973, un jugement contraint Lennon à enregistrer trois chansons inscrites au catalogue de Levy. Celui-ci est constitué essentiellement, cela tombe bien, des standards de rock’n’roll et de rhythm’n’blues qu’affectionne Lennon. Son choix se portera sur You Can’t Catch Me, Ya Ya (Lee Dorsey) et Angel Baby (Rosie and the Originals).
Spector mobilise deux studios de Los Angeles, convoque les meilleurs musiciens de la ville, multiplie les prises, empile les pistes. Le budget de l’album ne cesse de s’alourdir. « Pendant les séances, Phil était toujours en retard et John, qui était très méticuleux avec son travail, avait horreur de ça », note May Pang. Le comportement erratique de Spector devient inquiétant. Le magazine Rolling Stone rapporte qu’il aurait brandi deux pistolets sur Stevie Wonder, un des innombrables convives présents à ces sessions fortement arrosées.
Le producteur finit par s’évanouir dans la nature avec les bandes d’enregistrement, arguant qu’il n’a pas été payé. Cette fuite contraint Lennon à rester dans la région pour récupérer les chansons, afin de respecter son engagement auprès de Morris Levy. Les avocats s’en mêlent, Spector et Lennon ne se réconcilieront jamais.
Lennon ne reste pas inactif : il décide de produire Pussy Cats, de Nilsson, mais ce disque, à son tour, joue de malchance : maltraitée par une hygiène de vie déplorable, la voix de Everybody’s Talking se brise, irrécupérable. « A Los Angeles, raconte May Pang, John s’est retrouvé comme un touriste sur le territoire de Harry, qui aimait se saouler avec Ringo Starr. A côté d’eux, John était un bleu. Ils buvaient du Brandy Alexander et John disait : « Mmh, c’est bon, ça a un goût de milkshake ». »
Selon May Pang, les récits sur les frasques de Lennon dans la moderne Babylone ont été très exagérés. Et le « lost week-end » a été une expérience positive parce qu’il aura permis au Beatle de renouer des amitiés : « Dans les années 1960, les rockstars anglaises se connaissaient toutes. John a pu revoir Mick Jagger et Keith Moon -le batteur des Who-, il est devenu ami avec Elton John, a écrit Fame avec David Bowie. Il a aussi revu George, Ringo et même Paul. Pendant l’enregistrement de Pussy Cats, il y a eu un b?uf avec Paul à la batterie, Linda à l’orgue, Stevie Wonder, Ringo, Keith Moon. On m’a envoyé un enregistrement pirate et John aurait été horrifié d’entendre ça ! »
« On croit que Paul et John ne se parlaient plus, continue May Pang, mais ils se sont vus à New York et à Los Angeles. John voulait même rejoindre Paul à La Nouvelle-Orléans -il y enregistrait Venus and Mars- pour qu’ils retravaillent ensemble. »
Lennon retourne finalement à New York pour enregistrer de nouvelles chansons qui composeront Walls & Bridges. La justice américaine lui a donné 60 jours pour quitter le pays en lui interdisant de quitter la ville. Au moment où il entre en studio, il apprend que sa maison de disques, Capitol, a récupéré les bandes de Rock’n’Roll contre la somme de 90 000 dollars. Il termine Walls & Bridges et réenregistre dans la foulée neuf titres de Rock’n’Roll, en ne conservant que quatre des sessions avec Spector.
Quand Walls & Bridges est publié en novembre 1974, Morris Levy s’estime floué : Lennon lui avait promis trois chansons, il n’y en a qu’une, Ya Ya, dans une version de potache avec le jeune Julian Lennon à la batterie ! Furieux, l’éditeur se croit autorisé à commercialiser John Lennon Sings the Great Rock & Roll Hits/Roots, constitué des sessions de Rock’n’Roll. Capitol lui intente un procès et sort précipitamment le disque officiel. Levy est condamné et Roots devient un des disques pirates les plus recherchés.
Avec, sur la pochette, Lennon photographié à Hambourg en 1961, Rock’n’Roll est accueilli dans l’indifférence générale. Ses ventes sont ridicules en comparaison de celles de Walls & Bridges, dynamisées par Whatever Gets You Through The Night, un duo joyeux avec Elton John. Au concert de son compatriote au Madison Square Garden, le Beatle a fait une apparition surprise. C’est la dernière fois qu’on le verra sur scène.
Selon May Pang, contrairement à la version officielle, ce n’est pas ce soir-là, mais plus tard, que Lennon s’est réconcilié en coulisse avec Yoko Ono, retrouvailles qui refermeront la récréation du « Lost Week-End ». « Une semaine avant qu’il retourne vivre avec Yoko, nous parlions d’acheter une maison, dit May Pang. Mais il a continué de m’appeler jusqu’avant sa mort et nous nous sommes revus. Ma relation avec John aura duré dix ans. »












