EP

33 Tours

Picture disk

Disques de Noel

Cassette

La discographie originale anglaise des Beatles (1962-1970) : le guide du collectionneur expert

Il existe des dizaines de « discographies » des Beatles. Il n’en existe qu’une seule qui fasse foi : la britannique. Celle que Brian Epstein, George Martin et le groupe ont voulue, dessinée pochette après pochette dans les couloirs d’EMI à Manchester Square, gravée dans les cires d’Abbey Road, et pressée par usines interposées à Hayes, dans le Middlesex. Partout ailleurs — et singulièrement aux États-Unis, où Capitol a redécoupé, recompilé, remixé et rebaptisé à sa guise — le catalogue a été « saucissonné ». En Grande-Bretagne, il obéit à une grammaire cohérente, presque doctrinale : le single ne figure jamais sur l’album, le mono prime la stéréo, l’EP est un objet noble, et chaque référence de catalogue raconte une histoire industrielle.

Cet article s’adresse au collectionneur avancé. Il ne se contente pas de lister des titres et des dates : il détaille les préfixes de catalogue, les variantes d’étiquettes, les matrices, les pressages d’origine et les erreurs qui font la valeur d’une pièce. Il couvre les cinq supports du canon anglais d’époque : les 45 tours (singles), les EP, les 33 tours (albums), les musicassettes et les cartouches 8-pistes — ces deux derniers formats, souvent négligés, étant précisément ceux où se cachent aujourd’hui les raretés les plus sous-cotées.

En bref
— De 1962 à 1970, les Beatles publient au Royaume-Uni 22 singles, 13 EP et 13 albums originaux sous les labels Parlophone puis Apple (distribution EMI).
— La logique britannique repose sur trois principes : pas de single sur l’album, le mono comme mix de référence, l’EP comme format à part entière.
— Les préfixes de catalogue encodent le format : R (single), GEP (EP), PMC (album mono) / PCS (album stéréo), TC- (cassette), 8X- (cartouche 8-pistes).
— Le graal absolu reste le premier pressage de « Love Me Do » (45-R 4949) à étiquette rouge, avec la version de Ringo à la batterie et, pour la démo, la coquille « McArtney ».
— Les formats bande (cassette et 8-pistes) permettent une curiosité : le Magical Mystery Tour en onze titres a bel et bien existé comme « album » britannique dès 1967, mais uniquement sur cartouche.


I. Le cadre industriel : Parlophone, EMI et la doctrine britannique du disque

Comprendre la discographie anglaise, c’est d’abord comprendre l’entreprise qui l’a fabriquée. Rien de ce que l’on trouve sur une étiquette Beatles d’époque n’est arbitraire : tout renvoie à l’organisation d’EMI, à ses usines et à ses conventions de catalogue.

La maison Parlophone et le pari de George Martin

En 1962, Parlophone est le vilain petit canard d’EMI. Fondée sur un fonds germanique (le fameux logo « £ » n’est pas une livre sterling mais un L majuscule gothique, initiale de Lindström), elle vit surtout du disque de variété, de jazz léger et surtout de comédie — les disques parlés de Peter Sellers ou des Goons. Son directeur artistique, George Martin, cherche un groupe pop capable de rivaliser avec les écuries plus prestigieuses de la maison, Columbia et HMV. Quand Epstein lui présente les Beatles, après le refus de Decca, c’est Parlophone qui hérite du contrat. Conséquence pour le collectionneur : tous les disques Beatles d’époque, jusqu’à l’arrivée d’Apple en 1968, portent le label Parlophone, avec ses variantes chromatiques successives que nous détaillerons.

La doctrine « pas de single sur l’album »

C’est la règle d’or, et elle structure toute la discographie. Un titre publié en single ne réapparaît pas sur l’album studio contemporain. « She Loves You », « I Want to Hold Your Hand », « I Feel Fine », « Day Tripper », « Paperback Writer », « Strawberry Fields Forever », « Penny Lane » : aucun de ces sommets ne figure sur un 33 tours original britannique. L’acheteur qui voulait tout devait acheter le single, l’EP et l’album. Cette politique — d’inspiration à la fois artistique (l’album comme objet cohérent) et commerciale (multiplier les points de vente) — explique deux choses : la valeur documentaire des compilations tardives, et le fait que le canon anglais compte beaucoup plus de références « nécessaires » que le canon américain, où Capitol entassait les singles sur des albums bâtards.

Le primat du mono

Jusqu’en 1968, les Beatles et George Martin travaillent d’abord pour le mono. C’est le mix qu’ils supervisent, celui qui passe à la radio, celui qui sort en priorité et se vend le plus. La stéréo, dans les premières années, est une réduction faite après coup, souvent par des ingénieurs, parfois sans le groupe. Pour le collectionneur, cela a deux implications majeures. D’abord, les pressages mono d’origine sont les mix « voulus » jusqu’à Sgt. Pepper inclus, et sont recherchés comme tels. Ensuite, la rareté relative : sur les premiers albums, la stéréo se vendait moins et fut tirée en quantités moindres, ce qui inverse parfois la cote — un mono banal, une stéréo précoce précieuse, ou l’inverse selon les titres. À partir de Abbey Road (1969), EMI cesse le mono grand public : l’album ne paraît qu’en stéréo.

La logique des numéros de catalogue

Le préfixe encode le format et le canal. Le collectionneur doit les lire d’un coup d’œil :

  • R suivi de quatre chiffres (ex. R 4949) : single 45 tours. Le préfixe « 45- » apparaît sur les tout premiers pressages à étiquette rouge (45-R 4949) avant de disparaître.
  • GEP (ex. GEP 8882) : Gramophone Extended Play, l’EP maison Parlophone.
  • PMC (ex. PMC 1202) : Parlophone Mono, album 33 tours mono.
  • PCS (ex. PCS 3042) : Parlophone Stereo, album 33 tours stéréo.
  • TC- ajouté devant la référence album (ex. TC-PCS 3045) : Tape Cassette, la musicassette.
  • 8X- devant la référence (ex. 8X-PCS 3077) : la cartouche 8-pistes stéréo.

Les albums de 1963 à 1965 vivent dans la série 1200 (mono) et 3000 (stéréo). Revolver inaugure en 1966 la série 7000 (PMC 7009 / PCS 7009), qui accompagnera le groupe jusqu’à Let It Be. Retenir cette bascule aide à dater instantanément une référence.

Les usines de pressage et les « contract pressings »

Un point souvent négligé, et pourtant décisif pour authentifier une pièce : les Beatles ne sont pas pressés dans une seule usine. Le site principal d’EMI se trouve à Hayes, dans le Middlesex, mais la demande, à partir de 1963, dépasse largement les capacités maison. EMI sous-traite alors une partie de la production à des presseurs externes — les fameux contract pressings. Le marqueur classique de ces pressages sous contrat sur les singles d’avant 1966 est le centre plein (au lieu du centre poussable détachable des pressages EMI). Autrement dit, un 45 tours Beatles antérieur à 1966 avec centre solide d’origine n’est pas nécessairement une réédition : c’est le plus souvent un contract pressing d’époque, industriellement légitime mais distinct du tirage EMI de référence. Le collectionneur avancé apprend à lire ces indices croisés — usine, type de centre, style de gravure de matrice — pour reconstituer la biographie d’un exemplaire. Ces subtilités expliquent aussi pourquoi deux copies « du même » single peuvent présenter des matrices et des sonorités légèrement différentes selon la chaîne de production.


II. Les singles originaux (1962-1970)

Le single est le nerf commercial de la carrière anglaise des Beatles. Vingt-deux références Parlophone puis Apple, de « Love Me Do » à « Let It Be », dont aucune n’a jamais été distribuée avec une pochette illustrée d’usine dans les années 1960 : le 45 tours britannique d’époque se vend dans une simple pochette « compagnie » (le sac générique du label), les fameuses pochettes photo n’apparaissant qu’avec les rééditions et le coffret bleu de 1982.

Anatomie d’un 45 tours Parlophone

Un single Beatles d’époque se lit sur plusieurs plans. L’étiquette d’abord : rouge à texte argenté pour les tout premiers Parlophone (1962-1963), puis noire à texte argenté avec la mention en pourtour, puis vers 1968-1970 l’étiquette Apple (pomme verte côté A, pomme coupée côté B). Le centre ensuite : les premiers pressages ont un centre « poussable » (push-out) qu’on détache pour le juke-box ; un centre plein d’origine, sur un single d’avant 1966, signale généralement un pressage sous-traité. Le pourtour (rim text) enfin : la mention « Recording first published 19XX », l’identité juridique (« The Parlophone Co. Ltd. » puis « E.M.I. Records Ltd. »), et surtout la formule « SOLD IN THE U.K. SUBJECT TO RESALE PRICE CONDITIONS » qui n’apparaît qu’à partir de certains repressages et sert de marqueur de datation. La matrice gravée dans le vinyle mort (run-out) livre le code de face (série 7XCE pour les singles de 1962), le numéro de version et le tampon de presse.

« Love Me Do » (R 4949) : le graal britannique

Sorti le 5 octobre 1962, « Love Me Do » couplé à « P.S. I Love You » porte la référence 45-R 4949. C’est l’objet le plus disputé de toute la discographie, pour une accumulation de raisons.

D’abord, la version. Le single d’origine présente Ringo Starr à la batterie — sa toute première apparition sur disque avec le groupe. Or, quelques semaines plus tard, George Martin fait réenregistrer le morceau avec le batteur de séance Andy White, reléguant Ringo au tambourin ; c’est cette seconde prise qui figure sur l’album Please Please Me et sur tous les pressages ultérieurs du single. Le bande maître de la version Ringo ayant été effacée puis les métaux (laque, mère, stampers) détruits vers 1967, seuls les 45 tours pressés en 1962 conservent la version Ringo. Concrètement : un « Love Me Do » à étiquette rouge, c’est Ringo ; un « Love Me Do » à étiquette noire, c’est presque toujours Andy White.

Ensuite, l’étiquette rouge. Fait notable, seuls deux singles Beatles ont porté le label rouge Parlophone dans les années 1960 : « Love Me Do » et « Please Please Me ». Dès l’automne 1963, la maison passe à l’étiquette noire à texte argenté. La rouge est donc un marqueur de premier pressage.

Enfin, la démonstration. Environ 250 exemplaires promotionnels furent envoyés aux radios : étiquette blanche à grand « A » rouge, mention « Demonstration Record Not For Sale », crédit d’édition « Ardmore & Beechwood », et surtout la coquille légendaire — McCartney y est orthographié « McArtney » sur les deux faces. Matrices 7XCE 17144-1N (face A) et 7XCE 17145-1N (face B), tampons ZT/JR sur les exemplaires connus, dans la pochette « Top Pop ». C’est l’une des pièces les plus chères du rock britannique, régulièrement adjugée à cinq chiffres en livres.

Repère de datation — La formule « SOLD IN THE U.K. » en pourtour permet de distinguer un pressage rouge de 1962 (sans la mention) d’un repressage noir de 1964 (avec la mention, code fiscal KT). Les codes fiscaux gravés (ZT, KT, PT, MT…) affinent encore la datation d’un exemplaire.

1963 : de « Please Please Me » à la première déferlante

  • Please Please Me / Ask Me Why — R 4983 — 11 janvier 1963. Deuxième et dernier single à étiquette rouge. Premier vrai n°1 (selon les palmarès de l’époque).
  • From Me to You / Thank You Girl — R 5015 — 11 avril 1963. Bascule à l’étiquette noire.
  • She Loves You / I’ll Get You — R 5055 — 23 août 1963. Le disque le plus vendu du groupe au Royaume-Uni sur la décennie. Comme pour « Love Me Do », la bande deux pistes fut effacée après mixage : la stéréo « vraie » n’existe pas.
  • I Want to Hold Your Hand / This Boy — R 5084 — 29 novembre 1963. Le titre qui ouvrira l’Amérique deux mois plus tard.

1964-1965 : l’ère impériale

  • Can’t Buy Me Love / You Can’t Do That — R 5114 — 20 mars 1964.
  • A Hard Day’s Night / Things We Said Today — R 5160 — 10 juillet 1964.
  • I Feel Fine / She’s a Woman — R 5200 — 27 novembre 1964. Ouverture au larsen volontaire, l’un des premiers de l’histoire du disque.
  • Ticket to Ride / Yes It Is — R 5265 — 9 avril 1965.
  • Help! / I’m Down — R 5305 — 23 juillet 1965.

1965-1966 : la double face A et le virage studio

  • We Can Work It Out / Day Tripper — R 5389 — 3 décembre 1965. Premier double face A officiel du groupe : les deux titres sont promus à égalité, ce qui bouscule les palmarès et les habitudes de pressage.
  • Paperback Writer / Rain — R 5452 — 10 juin 1966.
  • Yellow Submarine / Eleanor Rigby — R 5493 — 5 août 1966. Double face A tiré de Revolver, exception rare à la doctrine « pas de single sur l’album » (ici, le single et l’album sortent le même jour, les titres étant communs).

1967 : le sommet « Strawberry Fields Forever » / « Penny Lane »

  • Strawberry Fields Forever / Penny Lane — R 5570 — 17 février 1967. Double face A. Aucun des deux titres ne figurera sur Sgt. Pepper, sacrifice que George Martin regrettera toute sa vie. Pour le collectionneur, « Penny Lane » réserve une variante fameuse : les copies promotionnelles conservent la coda de trompette piccolo (les sept dernières notes) supprimée sur les copies commerciales. Un « Penny Lane » avec la fanfare finale est donc un promo.
  • All You Need Is Love / Baby, You’re a Rich Man — R 5620 — 7 juillet 1967.
  • Hello, Goodbye / I Am the Walrus — R 5655 — 24 novembre 1967.

1968-1970 : les singles Apple

En 1968, le groupe lance Apple. Attention à un contresens fréquent : l’étiquette Apple est un habillage, pas une nouvelle série de catalogue. La distribution reste assurée par EMI, et les références continuent la numérotation Parlophone en « R ».

  • Lady Madonna / The Inner Light — R 5675 — 15 mars 1968. Dernier single sous étiquette Parlophone noire.
  • Hey Jude / Revolution — R 5722 (Apple) — 30 août 1968. Premier single à l’étiquette Apple. À 7 min 11, le plus long n°1 de son temps.
  • Get Back / Don’t Let Me Down — R 5777 (Apple) — 11 avril 1969. Crédité « The Beatles with Billy Preston », seule mention d’un musicien extérieur sur une face A du groupe.
  • The Ballad of John and Yoko / Old Brown Shoe — R 5786 (Apple) — 30 mai 1969.
  • Something / Come Together — R 5814 (Apple) — 31 octobre 1969. Double face A. Première et unique face A signée George Harrison sur un single des Beatles.
  • Let It Be / You Know My Name (Look Up the Number) — R 5833 (Apple) — 6 mars 1970. Ultime single du groupe avant la séparation.

Tableau récapitulatif des singles originaux

Réf. Titre (face A) Date Étiquette
R 4949 Love Me Do 05/10/1962 Parlophone rouge
R 4983 Please Please Me 11/01/1963 Parlophone rouge
R 5015 From Me to You 11/04/1963 Parlophone noire
R 5055 She Loves You 23/08/1963 Parlophone noire
R 5084 I Want to Hold Your Hand 29/11/1963 Parlophone noire
R 5114 Can’t Buy Me Love 20/03/1964 Parlophone noire
R 5160 A Hard Day’s Night 10/07/1964 Parlophone noire
R 5200 I Feel Fine 27/11/1964 Parlophone noire
R 5265 Ticket to Ride 09/04/1965 Parlophone noire
R 5305 Help! 23/07/1965 Parlophone noire
R 5389 We Can Work It Out / Day Tripper 03/12/1965 Parlophone noire
R 5452 Paperback Writer 10/06/1966 Parlophone noire
R 5493 Yellow Submarine / Eleanor Rigby 05/08/1966 Parlophone noire
R 5570 Strawberry Fields Forever / Penny Lane 17/02/1967 Parlophone noire
R 5620 All You Need Is Love 07/07/1967 Parlophone noire
R 5655 Hello, Goodbye 24/11/1967 Parlophone noire
R 5675 Lady Madonna 15/03/1968 Parlophone noire
R 5722 Hey Jude 30/08/1968 Apple
R 5777 Get Back 11/04/1969 Apple
R 5786 The Ballad of John and Yoko 30/05/1969 Apple
R 5814 Something / Come Together 31/10/1969 Apple
R 5833 Let It Be 06/03/1970 Apple

Les rééditions de singles : une source de confusion

Le collectionneur doit distinguer l’original des retirages. En mars 1976, EMI réédite l’ensemble des singles dans le coffret The Beatles Singles Collection 1962-1970 (BS-24) et publie même, à cette occasion, « Yesterday » comme single britannique pour la première fois (R 6013, couplé à « I Should Have Known Better »), suivi de « Back in the USSR » (R 6016) : autant de titres qui n’avaient jamais connu de vie en single au Royaume-Uni. En 1982, le coffret bleu The Beatles Singles Collection ressort les 45 tours, cette fois avec pochettes photo — ce qui explique qu’on croise en brocante des « pochettes d’origine » qui n’en sont pas. Les picture discs de la série « It Was Twenty Years Ago » et le 12″ 12R 4949 de « Love Me Do » (1982) relèvent eux aussi de l’anniversaire, jamais de l’époque.

Les pressages d’export britanniques

Voici un territoire réservé aux collectionneurs chevronnés, et une source d’objets fascinants. Nombre de marchés continentaux ou du Commonwealth ne disposaient pas, dans les années 1960, de capacités de pressage locales suffisantes. EMI pressait donc en Grande-Bretagne, à Hayes, des exemplaires destinés à l’exportation, souvent avec des étiquettes, des pochettes ou des références spécifiques. Sur les albums, le préfixe d’export le plus reconnaissable est CPCS (dont on retrouve la trace, par exemple, sur la compilation Hey Jude référencée CPCS 106, et sa déclinaison 8-pistes 8X-CPCS 106). Ces disques, fabriqués en Angleterre mais jamais mis en vente sur le sol britannique, occupent une zone grise passionnante : « anglais » par la fabrication, « étrangers » par la destination. Ils peuvent présenter des pochettes hybrides (illustration continentale, texte anglais), des étiquettes atypiques, voire des combinaisons de titres introuvables sur le marché intérieur. Pour le puriste de la discographie originale anglaise, ils constituent une frange légitime — les disques sont bel et bien britanniques — mais qu’il faut savoir distinguer des tirages destinés au public du Royaume-Uni. Leur rareté, sur certains titres, dépasse celle des pressages domestiques.


III. Les EP britanniques (1963-1967)

L’EP — quatre titres, 45 tours, pochette cartonnée illustrée — est une spécificité culturelle britannique. Là où l’Amérique l’ignore, la Grande-Bretagne en fait un format de plein exercice, à mi-chemin entre le single abordable et l’album coûteux. Les Beatles y publieront treize références, parmi lesquelles se cachent des trésors : un EP de titres entièrement inédits, un double EP de film, et des mixes que l’on ne trouve nulle part ailleurs.

Anatomie du GEP

Le GEP est mono (à une exception près), pressé sur un 45 tours de 7 pouces, logé dans une pochette cartonnée à rabat ouvrant, souvent ornée d’une belle photo et d’un texte de présentation signé « Disker » — pseudonyme du responsable presse Tony Barrow. C’est ce soin apporté à l’objet qui explique que l’EP britannique se collectionne aujourd’hui autant pour la pochette que pour le vinyle.

Les treize EP, un par un

  1. Twist and Shout — GEP 8882 — 12 juillet 1963. Le tout premier, et un cas d’école : sa référence (8882) est postérieure dans la numérotation à celle de l’EP suivant (8880), preuve que l’ordre de catalogue et l’ordre de sortie ne coïncident pas toujours.
  2. The Beatles’ Hits — GEP 8880 — 6 septembre 1963.
  3. The Beatles (No. 1) — GEP 8883 — 1er novembre 1963.
  4. All My Loving — GEP 8891 — 7 février 1964. Deux titres de Please Please Me, deux de With the Beatles.
  5. Long Tall Sally — GEP 8913 — 19 juin 1964. Le seul EP de titres entièrement inédits : « Long Tall Sally », « I Call Your Name », « Slow Down » et « Matchbox » n’existaient sur aucun album britannique. Pièce essentielle du canon, seul moyen d’époque de posséder ces quatre enregistrements.
  6. Extracts from the Film A Hard Day’s Night — GEP 8920 — 4 novembre 1964.
  7. Extracts from the Album A Hard Day’s Night — GEP 8924 — 6 novembre 1964. Deux EP à deux jours d’intervalle, l’un « du film », l’autre « de l’album » : distinction subtile qui piège les catalogueurs pressés.
  8. Beatles for Sale — GEP 8931 — 6 avril 1965.
  9. Beatles for Sale (No. 2) — GEP 8938 — 4 juin 1965.
  10. The Beatles’ Million Sellers — GEP 8946 — 6 décembre 1965.
  11. Yesterday — GEP 8948 — 4 mars 1966. Le seul support britannique d’époque, avec l’album Help!, à porter le titre « Yesterday » — rappelons qu’il n’y eut pas de single « Yesterday » au Royaume-Uni avant 1976.
  12. Nowhere Man — GEP 8952 — 8 juillet 1966. Dernier EP « ordinaire » de la série.
  13. Magical Mystery Tour — MMT-1 (mono) / SMMT-1 (stéréo) — 8 décembre 1967.

Le cas « Magical Mystery Tour » : le double EP

Voici l’exception qui confirme la règle et fait tout le sel de la discographie anglaise. Alors que Capitol publie aux États-Unis un album Magical Mystery Tour de onze titres (en gonflant l’EP de film avec les singles de l’année), EMI choisit pour la Grande-Bretagne un double EP de six titres : deux disques 45 tours dans un livret cartonné en couleur, avec les paroles et une bande dessinée. Fait remarquable pour l’époque, ce double EP existe aussi en stéréo (SMMT-1), contrairement aux douze GEP précédents restés mono. C’est le seul EP Beatles conçu en stéréo à sa sortie, ce qui en fait un objet de choix pour l’audiophile collectionneur.

Le coffret « The Beatles EP Collection » (BEP 14, 1981)

Le 7 décembre 1981, Parlophone rassemble les treize EP dans un coffret bleu à lettres dorées, référence BEP 14 — troisième d’une série de coffrets « par format » après The Singles Collection (1976) et The Beatles Collection (1978). L’intérêt du coffret dépasse la simple réédition : il contient un quatorzième disque bonus, intitulé The Beatles et référencé SGE 1, qui compile quatre mixes stéréo alors indisponibles ailleurs — dont « The Inner Light », qui trouve là sa seule parution en EP. Pour le collectionneur, ce SGE 1 est la vraie raison d’acquérir le coffret complet : c’est une exclusivité de contenu, non un simple habillage. À noter qu’il fut réédité en CD en 1992 (CDBEP 14).

Hors commerce mais bien anglais : les disques de Noël du fan club (1963-1969)

Aucune discographie britannique sérieuse n’est complète sans mentionner les flexidisques de Noël envoyés chaque année aux membres du fan-club officiel, de 1963 à 1969. Ces souples, pressés au Royaume-Uni et distribués gratuitement aux seuls adhérents, ne portent pas de référence de vente publique et échappent donc au catalogue commercial — mais ils font pleinement partie de la production sonore anglaise d’époque, et à ce titre du champ du collectionneur. Chaque année, le groupe y bricole vœux, sketchs, remerciements et bribes musicales, d’un ton d’abord poli puis de plus en plus déjanté à mesure que l’aventure avance. Sept messages annuels furent produits, réunis en 1970 dans un 33 tours compilatoire réservé lui aussi au fan-club, From Then to You (référence de fan-club, hors commerce). Les originaux souples individuels, fragiles et tirés à destination d’un public restreint, comptent parmi les objets les plus émouvants — et les plus délicats à conserver — du corpus. Ils rappellent que « la discographie anglaise » ne se résume pas aux disques qu’on pouvait acheter : elle inclut aussi ceux qu’on ne pouvait que recevoir.


IV. Les albums studio originaux (1963-1970)

Treize albums en sept ans, plus une compilation officielle et un cas limite (Magical Mystery Tour). C’est le cœur du canon, et c’est là que les variantes d’étiquette et de pressage atteignent leur plus haut degré de raffinement.

Anatomie de l’album britannique : la chronologie des étiquettes

Sur un 33 tours Parlophone, l’étiquette est la première clé de datation :

  • Or et noir (texte doré sur fond noir) : les tout premiers pressages stéréo de 1963. Extrêmement recherchés.
  • Jaune et noir (« yellow-and-black », texte jaune façon bloc) : l’étiquette dominante de 1963 à 1969, avec deux variantes de pourtour — « The Parlophone Co. Ltd. » d’abord, « The Gramophone Co. Ltd. » ensuite, puis « E.M.I. Records Ltd. ».
  • Argent et noir (logo EMI encadré) : à partir de 1969, avec un puis deux logos EMI selon les tirages.
  • Apple : sur The Beatles, Yellow Submarine, Abbey Road et Let It Be, la pomme se substitue au label — mais, on l’a dit, sans changer la logique de catalogue Parlophone/EMI.

À cela s’ajoutent les repères de pochette : le flipback (rabats de la pochette repliés et collés au dos, marqueur des pressages britanniques anciens), le grain du carton, et les mentions légales imprimées.

Please Please Me (PMC 1202 / PCS 3042, 22 mars 1963)

Le premier album, enregistré pour l’essentiel en une seule journée-marathon le 11 février 1963. Le mono PMC 1202 est courant ; la stéréo PCS 3042 en premier pressage or et noir est l’une des pièces les plus convoitées du catalogue, souvent adjugée à quatre chiffres en livres. Détail d’expert : les tout premiers exemplaires créditent l’éditeur « Dick James Mus. Co. » sur les étiquettes, avant remplacement par « Northern Songs » — un marqueur d’antériorité. La célèbre photo de couverture, prise par Angus McBean dans la cage d’escalier de la maison EMI, sera reprise (revisitée) pour la compilation 1962-1966.

With the Beatles (PMC 1206 / PCS 3045, 22 novembre 1963)

Sorti le jour de l’assassinat de Kennedy, précommandé à plus de 250 000 exemplaires. Couverture au clair-obscur signée Robert Freeman, devenue une icône graphique. Là encore, stéréo or-et-noir en tête de cote. Une coquille d’étiquette fameuse orne certains premiers pressages : « You Really Gotta Hold on Me » (au lieu de « Got A »), corrigée ensuite ; de même le crédit d’édition de « Money » évolue de « Jobete » vers « Dominion, Belinda ». Ces micro-erreurs sont autant de jalons de datation.

A Hard Day’s Night (PMC 1230 / PCS 3058, 10 juillet 1964)

Premier album entièrement composé par le groupe, et unique album à ne contenir que des titres Lennon-McCartney. Bande originale du film, il conserve la doctrine britannique (le single « A Hard Day’s Night » y figure parce qu’il est aussi un titre du film ; les singles autonomes en restent absents).

Beatles for Sale (PMC 1240 / PCS 3062, 4 décembre 1964)

Pochette dépliante (gatefold) sur les premiers pressages, photo automnale de Robert Freeman à Hyde Park. L’album de la fatigue et du retour aux reprises, mais aussi de « Eight Days a Week » et « I’m a Loser ».

Help! (PMC 1255 / PCS 3071, 6 août 1965)

Bande originale du second film. La stéréo PCS 3071 de premier pressage comporte, sur certaines copies, des indicatifs orchestraux de James Bond (arrangés par George Martin) en ouverture — variante d’écoute qui distingue le pressage de film.

Rubber Soul (PMC 1267 / PCS 3075, 3 décembre 1965)

Tournant artistique majeur, et objet de collection délicat. Les tout premiers pressages britanniques présentent le fameux « loud cut » : une gravure au niveau plus élevé, identifiable à sa matrice de première génération, prisée pour son impact sonore. La pochette à titre déformé (police « élastique ») et sans nom de groupe en façade est un manifeste graphique.

Revolver (PMC 7009 / PCS 7009, 5 août 1966)

L’album qui inaugure la série 7000. Collage de Klaus Voormann en couverture. Point d’expert incontournable : il existe un mix mono alternatif de « Tomorrow Never Knows » (dit « RM11 ») présent sur un très petit nombre de premiers pressages mono, avant substitution par le mix définitif. C’est l’une des chasses au trésor les plus documentées du vinyle britannique.

A Collection of Beatles Oldies (PMC 7016 / PCS 7016, 9 décembre 1966)

La première compilation officielle, publiée pour meubler la fin d’année 1966 (le groupe ne sortant pas d’album neuf entre Revolver et Sgt. Pepper). Son intérêt canonique : elle contient « Bad Boy », enregistrement jusque-là inédit au Royaume-Uni, ce qui en fait un maillon indispensable et non une simple redite. Couverture pop signée David Christian.

Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (PMC 7027 / PCS 7027, 1er juin 1967)

Le monument. Pochette ouvrante de Peter Blake et Jann Haworth, encart cartonné à découper (moustaches, galons, carte), pochette intérieure à motif ondulé — tout doit être présent pour un exemplaire complet. Deux raretés sonores balisent le premier pressage : le mix mono, supervisé par le groupe et considéré comme la version de référence, et deux curiosités gravées dans le sillon de fin — le sifflet à 15 kHz (audible des seuls chiens) et le run-out groove bouclé où résonne un charabia inversé. Sur le mono comme sur la stéréo, ces éléments constituent une signature de pressage d’époque.

The Beatles (« White Album », PMC 7067-7068 / PCS 7067-7068, 22 novembre 1968)

Double album Apple, blanc, épuré au point de porter pour seule marque un titre gravé en relief et un numéro de série imprimé (les premières pochettes britanniques sont « top-loading », ouverture par le haut). Les numéros les plus bas — les tout premiers milliers — atteignent des sommets en salle des ventes. L’objet complet inclut quatre photos individuelles et le grand poster/paroles. Point capital : le mono (PMC 7067-8) fut tiré en quantité bien moindre que la stéréo et présente des mixes sensiblement différents ; c’est l’un des monos les plus recherchés du catalogue. Il s’agit d’ailleurs du dernier album des Beatles publié en mono au Royaume-Uni.

Yellow Submarine (PMC 7070 / PCS 7070, 17 janvier 1969)

Demi-album, demi-bande originale : quatre titres neufs du groupe en face A, la partition orchestrale de George Martin en face B. Le mono PMC 7070, tiré brièvement avant l’abandon du format, est nettement plus rare que la stéréo.

Abbey Road (PCS 7088, 26 septembre 1969)

Premier album stéréo uniquement : il n’existe pas de mono britannique d’usine d’Abbey Road. Le premier pressage se reconnaît à l’absence de mention de « Her Majesty » sur la pochette (le titre caché n’est pas listé) et à certains détails de pourtour d’étiquette Apple. La photographie d’Iain Macmillan sur le passage piéton est devenue l’image la plus reproduite de l’histoire du rock.

Let It Be (PXS 1, puis PCS 7096, 8 mai 1970)

L’ultime album, publié après la séparation de fait. Sa première édition britannique n’est pas un simple 33 tours mais un coffret : référence PXS 1, comprenant l’album et le livre relié The Get Back (photographies d’Ethan Russell), le tout sous étui. Le disque seul, référencé PCS 7096 à étiquette Apple (pomme rouge « côté A », variante propre à cet album), circulera ensuite de manière autonome. Posséder le coffret PXS 1 complet, avec son livre intact, est l’un des objectifs majeurs du collectionneur.

Le cas Magical Mystery Tour LP (PCTC 255, 19 novembre 1976)

Il faut attendre 1976 pour qu’EMI publie enfin en Grande-Bretagne, sur 33 tours, la version « album » de onze titres de Magical Mystery Tour — jusque-là disponible seulement en import américain (Capitol), et intégrée depuis lors au canon mondial. Sa référence, PCTC 255, réserve une bizarrerie : la cassette correspondante porte, sous le préfixe TC-, le numéro PCS 3077, qui l’insère chronologiquement entre Rubber Soul (PCS 3075) et Revolver (PCS 7009) — vestige d’une numérotation réservée dès la fin des années 1960 pour les formats bande.

Tableau récapitulatif des albums originaux

Album Mono Stéréo Date
Please Please Me PMC 1202 PCS 3042 22/03/1963
With the Beatles PMC 1206 PCS 3045 22/11/1963
A Hard Day’s Night PMC 1230 PCS 3058 10/07/1964
Beatles for Sale PMC 1240 PCS 3062 04/12/1964
Help! PMC 1255 PCS 3071 06/08/1965
Rubber Soul PMC 1267 PCS 3075 03/12/1965
Revolver PMC 7009 PCS 7009 05/08/1966
A Collection of Beatles Oldies PMC 7016 PCS 7016 09/12/1966
Sgt. Pepper’s PMC 7027 PCS 7027 01/06/1967
The Beatles (White Album) PMC 7067-8 PCS 7067-8 22/11/1968
Yellow Submarine PMC 7070 PCS 7070 17/01/1969
Abbey Road PCS 7088 26/09/1969
Let It Be PCS 7096 / PXS 1 08/05/1970
Magical Mystery Tour (LP) PCTC 255 19/11/1976

V. Les musicassettes britanniques

Voici le premier des deux « parents pauvres » du canon anglais — injustement, car la cassette Beatles d’époque est un objet de collection à part entière, encore largement sous-coté par rapport au vinyle.

Naissance du format chez EMI

La musicassette (Compact Cassette de Philips, apparue en 1963) devient un format de vente sérieux au tournant de 1965-1966. EMI l’adopte pour le catalogue Beatles en apposant le préfixe TC- (Tape Cassette) devant la référence de l’album. Ainsi With the Beatles devient TC-PCS 3045, Beatles for Sale devient TC-PCS 3062, A Collection of Beatles Oldies devient TC-PCS 7016, et ainsi de suite. La logique est limpide : on lit la cassette comme on lirait l’album, à un préfixe près.

Chronologie et particularités matérielles

Les premières cassettes Beatles britanniques (fin des années 1960, début des années 1970) se reconnaissent à leur coque à trois fenêtres (« three-window shell ») et à leur étiquette papier jaune citron (« lemon yellow paper label »), d’abord avec le logo Parlophone, puis avec le logo EMI, puis sans logo. Les inlays (jaquettes internes) évoluent en parallèle : dorés métallisés sur les premiers Beatles for Sale, par exemple. Le collectionneur date une cassette en croisant trois indices : la coque, l’étiquette et l’inlay.

Le morceau de bravoure du format reste le Magical Mystery Tour : sa cassette britannique de onze titres paraît dès 1973 (TC-PCS 3077), soit trois ans avant le 33 tours de 1976. La cassette a donc précédé le vinyle pour cet album au Royaume-Uni — un renversement chronologique qui ravira le catalogueur pointilleux.

Les rééditions mono de 1987

Épisode singulier : en novembre 1987, à l’occasion de l’entrée du catalogue Beatles dans l’ère du CD, EMI réédite plusieurs albums en cassette mono, en reprenant les références d’album mono d’origine — ainsi With the Beatles ressort en TC-PMC 1206 et Beatles for Sale en TC-PMC 1240. Ces cassettes mono tardives sont paradoxalement recherchées, car elles offrent le mix mono sur un support bande, à un moment où le CD imposait la stéréo.

Traquer une cassette d’époque

Le marché de la cassette Beatles reste éclaté et mal documenté, ce qui en fait un terrain de chasse pour le collectionneur patient : une cassette britannique de première émission (coque trois fenêtres, étiquette jaune à logo Parlophone) se déniche encore à des prix sans commune mesure avec le vinyle équivalent. Le principal risque n’est pas la contrefaçon — rare sur ce support — mais la dégradation de la bande : moisissure, feutrage, collage. Un exemplaire jouable en bon état devient, mécaniquement, une pièce plus rare chaque année.


VI. Les cartouches 8-pistes (Stereo 8)

Le second parent pauvre, et sans doute le plus fascinant pour le collectionneur qui cherche l’inédit. La cartouche 8-pistes — format « Stereo 8 » inventé par Bill Lear, boucle de bande sans fin défilant à 3¾ pouces/seconde — fut le support automobile roi de la fin des années 1960 et des années 1970 aux États-Unis. En Grande-Bretagne, son adoption fut plus tardive et plus limitée, ce qui explique la rareté relative des cartouches britanniques.

L’adoption tardive d’EMI et le préfixe 8X-

Selon les sources industrielles les mieux établies (notamment les archives de distribution d’EMI Australie), EMI Royaume-Uni ne commence à fabriquer des cartouches 8-pistes qu’en novembre 1969. Le préfixe adopté est 8X- devant la référence album : ainsi Beatles for Sale devient 8X-PCS 3062, With the Beatles devient 8X-PCS 3045, Revolver devient 8X-PCS 7009, Sgt. Pepper’s devient 8X-PCS 7027, Abbey Road devient 8X-PCS 7088, Let It Be devient 8X-PCS 7096. La compilation américaine Hey Jude circula au Royaume-Uni sous la référence 8-pistes 8X-CPCS 106.

Le mystère du Magical Mystery Tour 8-pistes

C’est ici que se niche l’anecdote préférée des érudits : la version « album » de onze titres de Magical Mystery Tour a existé comme cartouche 8-pistes stéréo britannique dès décembre 1967 (référence 8X-PCS 3077), soit près de neuf ans avant le 33 tours de 1976. Autrement dit, contrairement à une idée reçue tenace, l’album Magical Mystery Tour n’a pas été « strictement américain » jusqu’en 1976 : les Britanniques pouvaient légitimement le posséder dès 1967 — mais uniquement sur bande. Cette date de 1967 se concilie mal avec le repère « fabrication EMI UK à partir de novembre 1969 » : le collectionneur avisé note que la datation précise des toutes premières cartouches britanniques reste un point de débat entre spécialistes, certaines pouvant relever d’un pressage sous licence ou d’un import précoce.

Contraintes techniques et réordonnancement

La boucle 8-pistes impose des servitudes qui déroutent l’auditeur habitué au vinyle. La bande étant divisée en quatre « programmes » stéréo de durée à peu près égale, l’ordre des titres est parfois modifié, et certains morceaux longs sont fondus puis repris au passage d’un programme à l’autre (le fameux fade-out/fade-in en plein milieu d’une chanson). Un morceau comme « Hey Jude » ou une plage-fleuve subissent ces coutures. Pour le collectionneur, ces variations de séquence font partie de l’intérêt documentaire du format : elles témoignent d’une écoute d’époque différente.

Rareté, cote et mythes

Les cartouches britanniques d’époque, moins produites que leurs équivalents américains et fragiles par nature (galet presseur en plastique, feutre qui se désagrège), sont aujourd’hui difficiles à trouver en état de marche. Les coques varient (noir, bleu, blanc) selon les tirages, et les inlays cartonnés d’origine ajoutent à la valeur. À titre indicatif, une cartouche britannique d’Abbey Road ou de Let It Be en bon état, avec son étui plastique et son carton, reste étonnamment abordable au regard de sa rareté — un angle mort du marché.

Un mot, enfin, sur un fantasme récurrent : le 8-pistes américain « 20 Greatest Hits » (Capitol Special Markets, 1982), annulé à la dernière minute et détruit, dont une poignée d’exemplaires ont survécu, compte parmi les 8-pistes les plus chers au monde. Il relève du canon américain, non britannique, mais il illustre à merveille pourquoi ce support déchaîne les passions : la rareté y est parfois le fruit d’un accident industriel plutôt que d’un tirage limité voulu.


VII. Guide pratique : authentifier, dater, coter

Voici la boîte à outils du collectionneur, applicable à chacun des cinq supports.

Lire une matrice (run-out)

Le vinyle mort, entre la dernière plage et l’étiquette, porte des gravures manuscrites ou tamponnées : le code de face (XEX pour les faces mono d’album, YEX pour les faces stéréo, 7XCE pour les singles de 1962, etc.), le numéro de version (–1, –2… : plus le chiffre est bas, plus la gravure est précoce), et le tampon de presse. Une matrice « –1 » sur les deux faces d’un premier pressage signe généralement une origine ancienne. C’est l’information la plus fiable, car elle est gravée dans la laque, indépendamment de l’étiquette qui peut avoir été mélangée en usine.

La chronologie visuelle des étiquettes

En résumé opérationnel : or-et-noir = 1963, sommet de cote ; jaune-et-noir « Parlophone Co. Ltd. » = 1963-1965 ; jaune-et-noir « Gramophone Co. Ltd. » = milieu des années 1960 ; jaune-et-noir « E.M.I. Records Ltd. » puis argent-et-noir = 1968-1969 ; Apple = 1968-1970. Sur les cassettes, la progression étiquette jaune à logo Parlophone → logo EMI → sans logo joue le même rôle de datation.

Pochettes, flipbacks et mentions légales

Le flipback (rabats collés au dos) marque les pressages britanniques anciens ; sa disparition indique un tirage plus récent. Les mentions de pourtour (« Sold in the U.K. Subject to Resale Price Conditions ») et les crédits d’édition (Dick James, Northern Songs, Jobete/Dominion) affinent la datation à l’année. Sur Sgt. Pepper, le White Album, Let It Be, la complétude des encarts (découpes, photos, poster, livre) fait toute la différence de valeur.

Mono ou stéréo : que rechercher ?

Règle générale : jusqu’à Sgt. Pepper inclus, privilégier le mono comme mix d’auteur, tout en sachant que la stéréo précoce (or-et-noir) peut valoir davantage par rareté. Pour le White Album et Yellow Submarine, le mono est la pièce d’exception. Pour Abbey Road et Let It Be, la question ne se pose pas : ils n’existent qu’en stéréo d’usine.

Les pièges

Méfiance envers : les pochettes photo de single, systématiquement des rééditions (1982) ; les picture discs et 12″ « anniversaire » de 1982 ; les imports américains ou continentaux glissés dans des pochettes britanniques ; et, sur les formats bande, les compilations postérieures maquillées en éditions d’époque. En cas de doute, la matrice et les mentions légales de pourtour tranchent presque toujours.

Les mixes qui font courir les experts

Au-delà de l’objet, c’est parfois le contenu sonore qui distingue un pressage. Quelques chasses au mix balisent la discographie britannique et méritent l’oreille exercée. Sur Revolver mono, le mix précoce de « Tomorrow Never Knows » diffère du mix définitif adopté ensuite. Sur Sgt. Pepper, mono et stéréo divergent nettement — tempos, effets, durées de certains passages — au point que les deux versions sont deux œuvres à part entière. Le White Album mono comporte des variations audibles par rapport à la stéréo, notamment sur les effets et les fondus. Ces différences ne sont pas des détails d’archiviste : elles conditionnent le choix du collectionneur audiophile, pour qui « posséder l’album » signifie posséder le bon mix dans le bon pressage. C’est là que la discographie cesse d’être une liste pour devenir une discipline.

Constituer une collection cohérente : stratégie et budget

Il existe plusieurs manières d’aborder le canon anglais, selon les moyens et l’ambition. La collection « premiers pressages albums » vise les treize 33 tours en tirage d’origine (étiquettes d’époque, matrices basses, encarts complets) : c’est l’épine dorsale, la plus coûteuse à cause de pièces comme le Please Please Me stéréo or-et-noir ou le White Album mono. La collection « singles » rassemble les vingt-deux 45 tours Parlophone/Apple : plus abordable dans l’ensemble, elle culmine avec les deux étiquettes rouges (« Love Me Do », « Please Please Me ») et les variantes promotionnelles. La collection « EP » cible les treize références GEP plus le coffret BEP 14 pour le disque bonus SGE 1 ; son intérêt esthétique (pochettes cartonnées illustrées) en fait une entrée séduisante. Enfin, la collection « formats bande » — cassettes TC- et cartouches 8X- — reste le terrain le plus sous-coté : c’est aujourd’hui, pour un budget modeste, le meilleur rapport rareté/prix du catalogue, à condition d’accepter la fragilité intrinsèque de la bande. Une stratégie avisée combine ces axes : ancrer la collection sur quelques albums de premier pressage, compléter méthodiquement par les singles et les EP, et saisir opportunément les supports bande d’époque, dont la valeur ne peut que monter à mesure que les exemplaires jouables se raréfient.


VIII. Correctifs factuels

Correctif — « Magical Mystery Tour est un album strictement américain jusqu’en 1976. »
Faux, ou plutôt incomplet. Le 33 tours britannique de onze titres date bien de 1976 (PCTC 255), mais la version album a circulé au Royaume-Uni dès décembre 1967 en cartouche 8-pistes (8X-PCS 3077) et dès 1973 en cassette (TC-PCS 3077). Les formats bande précèdent donc le vinyle de plusieurs années. La formule exacte est : le seul 33 tours britannique de MMT date de 1976, mais l’album MMT complet est disponible au Royaume-Uni sur bande dès 1967.

Correctif — « L’étiquette Apple correspond à un nouveau catalogue. »
Non. Apple est une identité visuelle et un habillage marketing, pas une nouvelle série de références. La distribution reste EMI et la numérotation continue en « R » pour les singles (« Hey Jude » = R 5722) et en PCS/PMC pour les albums (Abbey Road = PCS 7088). Ne pas confondre changement d’étiquette et changement de série.

Correctif — « Tous les albums britanniques des Beatles sont sortis en mono seulement. »
Faux. La stéréo existe dès 1963 (PCS 3042 pour Please Please Me). Ce qui est vrai, c’est que le mono était le mix de référence jusqu’en 1968 et que les derniers albums (Abbey Road, Let It Be) ne parurent, eux, qu’en stéréo. Le White Album est le dernier à connaître une édition mono grand public au Royaume-Uni.

Correctif — « Yesterday » a été un single britannique en 1965. »
Non. « Yesterday » ne fut publié en single au Royaume-Uni qu’en 1976 (R 6013). En 1965-1966, on ne pouvait le posséder que via l’album Help! ou l’EP Yesterday (GEP 8948). C’est un exemple parfait de la doctrine « pas de single sur l’album ».

Correctif — « Le premier « Love Me Do » et le « Love Me Do » de l’album, c’est le même enregistrement. »
Non. Le single d’origine (étiquette rouge, 1962) présente Ringo à la batterie ; l’album Please Please Me et les repressages ultérieurs du single utilisent la version avec Andy White (Ringo au tambourin). La bande de la version Ringo ayant été effacée puis les métaux détruits, seuls les 45 tours rouges de 1962 la conservent.


IX. FAQ du collectionneur

Combien de disques « originaux » compte la discographie britannique 1962-1970 ?
Vingt-deux singles, treize EP et treize albums studio (plus la compilation A Collection of Beatles Oldies de 1966 et le cas particulier du LP Magical Mystery Tour de 1976), sous labels Parlophone puis Apple.

Quelle est la pièce la plus rare et la plus chère ?
Le pressage promotionnel de « Love Me Do » (45-R 4949), étiquette blanche à grand « A » rouge, avec la coquille « McArtney » : environ 250 exemplaires, régulièrement adjugés à cinq chiffres en livres. En commercial, le premier pressage stéréo or-et-noir de Please Please Me (PCS 3042) figure aussi au sommet.

Comment reconnaître un premier pressage d’album ?
Croiser trois indices : l’étiquette (or-et-noir = 1963), la matrice de face (code XEX/YEX + numéro de version bas), et les mentions de pourtour/crédits d’édition. Le flipback de pochette et la complétude des encarts confirment.

Faut-il chercher le mono ou la stéréo ?
Jusqu’à Sgt. Pepper, le mono est le mix de référence ; mais certaines stéréo précoces sont plus rares et plus cotées. Pour le White Album et Yellow Submarine, le mono est la pièce d’exception. Abbey Road et Let It Be n’existent qu’en stéréo.

Les singles d’époque avaient-ils des pochettes illustrées ?
Non. Le 45 tours britannique des années 1960 se vend dans une pochette « compagnie » générique. Les pochettes photo n’apparaissent qu’avec le coffret bleu de rééditions de 1982.

Qu’est-ce qui rend l’EP « Long Tall Sally » indispensable ?
C’est le seul EP britannique de titres entièrement inédits : « Long Tall Sally », « I Call Your Name », « Slow Down » et « Matchbox » n’existaient sur aucun album d’époque (GEP 8913, 1964).

Pourquoi le double EP « Magical Mystery Tour » est-il si particulier ?
C’est le seul EP Beatles conçu en stéréo à sa sortie (SMMT-1), les douze GEP précédents étant tous mono. Il se présente comme deux 45 tours dans un livret couleur avec paroles et bande dessinée.

Que contient le coffret « The Beatles EP Collection » (1981) ?
Les treize EP originaux plus un disque bonus, The Beatles (SGE 1), qui compile quatre mixes stéréo alors indisponibles ailleurs, dont « The Inner Light ». C’est ce disque bonus qui justifie l’acquisition du coffret complet (BEP 14).

La cassette et le 8-pistes valent-ils la peine ?
Oui, précisément parce qu’ils sont sous-cotés. Les cassettes de première émission (coque trois fenêtres, étiquette jaune à logo Parlophone) et les cartouches britanniques (préfixe 8X-) d’Abbey Road ou Let It Be restent abordables au regard de leur rareté croissante. Le principal ennemi est la dégradation de la bande.

Le 8-pistes modifie-t-il l’écoute ?
Souvent oui : l’ordre des titres peut être réagencé pour équilibrer les quatre programmes, et certains morceaux longs sont fondus puis repris au passage d’un programme à l’autre.

« Something / Come Together » : pourquoi ce single compte-t-il ?
C’est un double face A (R 5814, 1969) et la seule face A signée George Harrison sur un single des Beatles — jalon de l’émancipation créative du cadet du groupe.

Où commencer une collection sérieuse et cohérente ?
Par les treize albums en premiers pressages britanniques (étiquettes d’époque, matrices basses), puis les vingt-deux singles Parlophone/Apple, puis les treize EP, et enfin, pour compléter, les formats bande — dont le Magical Mystery Tour 8-pistes, pièce à la fois symbolique et documentaire.


X. Glossaire

  • Matrice (matrix) : code gravé dans le vinyle mort d’une face, identifiant la gravure et sa génération. Repère de datation le plus fiable.
  • Run-out (sillon de fin) : zone lisse entre la dernière plage et l’étiquette, où se lisent la matrice et parfois des messages gravés (cas de Sgt. Pepper).
  • Flipback : pochette dont les rabats sont repliés et collés au dos ; marqueur des pressages britanniques anciens.
  • Loud cut : gravure de premier pressage réalisée à un niveau sonore plus élevé (cas emblématique de Rubber Soul).
  • XEX / YEX : préfixes de matrice EMI pour, respectivement, les faces mono et stéréo d’album.
  • Or-et-noir : étiquette Parlophone à texte doré sur fond noir, propre aux premiers pressages stéréo de 1963.
  • Push-out center : centre détachable d’un 45 tours, propre aux pressages anciens destinés aux juke-box.
  • Code fiscal (tax code) : lettres gravées (ZT, KT, PT, MT…) indiquant l’assujettissement à la taxe d’achat, utiles pour affiner la datation.
  • GEP : Gramophone Extended Play, préfixe des EP Parlophone.
  • PMC / PCS : préfixes des albums Parlophone, respectivement mono et stéréo.
  • TC- : préfixe des musicassettes EMI (Tape Cassette).
  • 8X- : préfixe des cartouches 8-pistes stéréo EMI.
  • Stereo 8 : nom officiel du format cartouche 8-pistes, boucle de bande défilant à 3¾ ips.
  • Double face A : single dont les deux faces sont promues à égalité (première occurrence : « We Can Work It Out / Day Tripper », 1965).
  • Company sleeve : pochette générique de label dans laquelle se vendaient les 45 tours d’époque, faute de pochette illustrée.

XI. Chronologie des sorties d’époque

  • 5 octobre 1962 — Single « Love Me Do » (R 4949), étiquette rouge, version Ringo.
  • 11 janvier 1963 — Single « Please Please Me » (R 4983).
  • 22 mars 1963 — Album Please Please Me (PMC 1202 / PCS 3042).
  • 12 juillet 1963 — Premier EP, Twist and Shout (GEP 8882).
  • 22 novembre 1963 — Album With the Beatles (PMC 1206 / PCS 3045).
  • 19 juin 1964 — EP Long Tall Sally (GEP 8913), quatre titres inédits.
  • 10 juillet 1964 — Album A Hard Day’s Night (PMC 1230 / PCS 3058).
  • 4 décembre 1964 — Album Beatles for Sale (PMC 1240 / PCS 3062).
  • 6 août 1965 — Album Help! (PMC 1255 / PCS 3071).
  • 3 décembre 1965 — Album Rubber Soul (PMC 1267 / PCS 3075) et single double face A « We Can Work It Out / Day Tripper » (R 5389).
  • 5 août 1966 — Album Revolver (PMC 7009 / PCS 7009) et single « Yellow Submarine / Eleanor Rigby » (R 5493).
  • 9 décembre 1966 — Compilation A Collection of Beatles Oldies (PMC 7016 / PCS 7016).
  • 17 février 1967 — Single double face A « Strawberry Fields Forever / Penny Lane » (R 5570).
  • 1er juin 1967 — Album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (PMC 7027 / PCS 7027).
  • Décembre 1967 — Double EP Magical Mystery Tour (MMT-1 / SMMT-1) et cartouche 8-pistes 11 titres (8X-PCS 3077).
  • 30 août 1968 — Single « Hey Jude » (R 5722), première étiquette Apple.
  • 22 novembre 1968 — Double album The Beatles (« White Album », PMC/PCS 7067-8).
  • 17 janvier 1969 — Album Yellow Submarine (PMC 7070 / PCS 7070).
  • 26 septembre 1969 — Album Abbey Road (PCS 7088), stéréo seule.
  • 31 octobre 1969 — Single « Something / Come Together » (R 5814).
  • Novembre 1969 — Début de la fabrication des cartouches 8-pistes par EMI UK.
  • 6 mars 1970 — Ultime single « Let It Be » (R 5833).
  • 8 mai 1970 — Coffret Let It Be (PXS 1) puis album seul (PCS 7096).
  • 1973 — Cassette Magical Mystery Tour 11 titres (TC-PCS 3077).
  • 1976 — 33 tours Magical Mystery Tour (PCTC 255) et single « Yesterday » (R 6013).
  • 7 décembre 1981 — Coffret The Beatles EP Collection (BEP 14) avec disque bonus SGE 1.

XII. Bibliographie et sources

  • Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions et The Complete Beatles Chronicle — références de datation.
  • Ian MacDonald, Revolution in the Head — analyse titre par titre et contexte de production.
  • Walter Everett, The Beatles as Musicians (2 vol.) — musicologie et variantes de mixage.
  • Peter Doggett, You Never Give Me Your Money — économie et affaires Apple/EMI.
  • Barry Miles, Many Years from Now — témoignage de première main (McCartney).
  • Piet Schreuders, Mark Lewisohn, Adam Smith, The Beatles’ London — repères géographiques et industriels.
  • Bagirov, The Anthology of The Beatles Records — labelographie et variantes de pressage.
  • Ressources de labelographie en ligne : Beatles Bible (discographie britannique), jpgr.co.uk, thebeatles-collection.com, yokono.co.uk (cassettes et 8-pistes), 45cat (singles).