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Il existe des photographes qui figent une époque, et d’autres qui parviennent à la surprendre en train de basculer. Jean-Marie Périer appartient à cette seconde famille. Lorsqu’il photographie les Beatles au mitan des années 60, il ne se contente pas d’aligner des portraits de plus dans l’immense album de la Beatlemania : il capte un groupe en mouvement, encore joueur, déjà historique, saisi dans cet espace fragile où la légende n’a pas tout à fait recouvert les hommes. De Paris en 1964 à Abbey Road en 1967, en passant par les tournées, les hôtels, les studios et les instants volés entre deux secousses de la célébrité, le photographe de Salut les copains impose un style immédiatement reconnaissable : sens du jeu, élégance sans raideur, goût du décalage, art de créer la bonne situation pour faire tomber les poses convenues. Ses images des Beatles comptent parmi les plus précieuses non parce qu’elles sacralisent le groupe, mais parce qu’elles le rendent vivant, mobile, presque proche. C’est toute la force de ce regard français : avoir su montrer John, Paul, George et Ringo autrement, dans la vitesse même de leur métamorphose.
Sommaire
Il y a des photographes qui documentent une légende, et d’autres qui la déplacent un peu, juste assez pour la rendre plus humaine, plus trouble, plus vivante. Jean-Marie Périer appartient à la seconde catégorie. Quand il s’approche des Beatles, il ne se comporte ni comme un greffier chargé d’enregistrer une gloire déjà figée, ni comme un mondain intimidé par la proximité des idoles. Il arrive avec son œil, son aplomb, sa vitesse, sa culture visuelle française et cette intuition rarissime chez les grands photographes populaires : comprendre qu’un groupe ne se résume jamais à quatre visages alignés, mais à une électricité commune, à une hiérarchie secrète, à des complicités, à des fatigues, à des écarts d’humeur, à un théâtre intérieur qui n’apparaît qu’à celui qui sait attendre le bon quart de seconde. Si Jean-Marie Périer est resté dans l’histoire comme un immense photographe des années yéyé, son travail avec les Beatles mérite d’être regardé à part, parce qu’il raconte moins la simple beauté d’un groupe que la manière dont un regard français a su saisir la métamorphose la plus fascinante de la pop moderne.
Ce qui frappe d’emblée, c’est que sa mission dépasse la commande classique. Il ne s’agit pas seulement, pour le photographe de Salut les copains, de rapporter des clichés de plus à un lectorat adolescent en manque d’images. Il s’agit de fabriquer une proximité. Dans la France du début des années 60, le magazine et l’émission ont compris avant beaucoup d’autres que la musique populaire n’allait plus se contenter de disques et de passages radio : elle allait se jouer aussi dans l’image, dans la pose, dans la circulation des corps, dans l’impression qu’une vedette appartient déjà un peu à votre vie alors même qu’elle vous est inaccessible. C’est là que Périer devient capital. Parce qu’il ne photographie pas seulement des stars. Il les rend tangibles. Et quand le sujet s’appelle John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr, cette tangibilité a quelque chose de miraculeux.
Pour comprendre la portée de sa mission auprès des Beatles, il faut repartir de la place qu’occupe Jean-Marie Périer dans l’écosystème de Salut les copains. Formé très jeune auprès de Daniel Filipacchi, passé par des univers où l’on photographie autant une époque qu’un visage, il devient de 1962 à 1974 le photographe central du magazine. Cette position n’a rien d’anecdotique. Elle fait de lui le témoin privilégié d’un moment où la jeunesse française cesse d’être un simple marché naissant pour devenir une force culturelle autonome, avec ses codes, ses idoles, ses vêtements, ses gestes, ses emballements. Périer n’est donc pas un exécutant. Il est un interprète de cette révolution douce et tapageuse à la fois. Très vite, la photographie couleur devient sa signature, parce qu’elle colle mieux à l’époque, à son accélération pop, à son insolence presque publicitaire.
Ce qui distingue aussi ce moment des décennies suivantes, c’est la liberté. Périer l’a souvent dit : on pouvait alors presque tout tenter. Pas de département image hypertrophié, pas d’armée d’attachés de presse, pas de surveillance numérique de chaque prise, pas de peur panique de la fausse note visuelle. Les artistes étaient jeunes, les photographes aussi, et personne n’avait encore appris à administrer sa propre légende avec la rigidité comptable qui viendra plus tard. Cette disponibilité explique beaucoup de ses meilleurs clichés. Elle explique surtout pourquoi il a pu approcher les Beatles autrement que par la distance révérencieuse. Son accès ne se limite pas aux quelques secondes autorisées dans un studio ou à la photographie de conférence de presse. Il les suit, les côtoie, les attend, les capte entre deux moments de représentation. En cela, sa mission n’est pas seulement journalistique : elle est presque anthropologique. Il documente un phénomène mondial depuis l’intérieur du mouvement, pas depuis le trottoir d’en face.
Dans cette histoire, il y a quelque chose de très français et de très singulier. Les Beatles sont alors l’emblème absolu de la modernité anglo-saxonne, mais c’est un photographe français qui va leur offrir certaines de leurs images les plus souples, les moins muséales, les plus joueuses. C’est loin d’être un détail. La culture française des années 60 adore déjà le style, la mise en scène, la sophistication légère, l’ironie visuelle. Périer arrive avec ce bagage. Il regarde les Fab Four non comme des demi-dieux tombés de Liverpool, mais comme des garçons brillants, drôles, rapides, dont il faut saisir à la fois la photogénie évidente et le grain d’indiscipline. Ce décalage de regard est précieux. Il évite la sanctification, et c’est précisément pour cela que ses images tiennent si bien.
Photographier les Beatles au milieu des années 60, c’est affronter un paradoxe. Tout le monde les connaît déjà, tout le monde croit savoir à quoi ils ressemblent, tout le monde a en tête leurs coupes, leurs sourires, leurs vestes, leurs grimaces, leurs triomphes. Le risque est donc immense : refaire ce qu’on a déjà vu, produire une image de plus dans un océan d’images. Le mérite de Jean-Marie Périer, c’est d’avoir compris très tôt que la seule manière d’éviter la banalité consistait à créer une situation. Pas nécessairement un grand concept, pas une allégorie pesante, pas un appareil symbolique écrasant. Juste une idée simple, nette, suffisamment surprenante pour dérégler le comportement du groupe et faire surgir autre chose que la routine promotionnelle. Toute sa manière est là : provoquer un petit déplacement, faire un pas de côté, installer une contrainte ludique, et regarder ce qui se passe.
Cette méthode dit beaucoup de son intelligence. Périer ne cherche pas à dominer les Beatles, encore moins à leur voler quelque chose. Il sait que ce groupe possède déjà une puissance de présence phénoménale. Il comprend donc que son travail n’est pas d’ajouter de la grandeur à la grandeur, mais de créer un cadre où cette présence va se recomposer. D’où cette impression, dans tant de ses photos, que les Beatles paraissent simultanément très célèbres et très accessibles, très composés et presque saisis au vol, très conscients d’être regardés et pourtant légèrement déstabilisés par le dispositif. C’est exactement cette oscillation qui rend les clichés si mémorables. Une grande photo de star n’est jamais un simple portrait ; c’est le moment où le masque hésite une fraction de seconde. Périer a passé sa carrière à traquer cette hésitation.
En cela, sa philosophie de travail rejoint une formule qu’il a donnée des années plus tard : faire les choses sérieusement tout en sachant qu’elles ne le sont pas. C’est une phrase magnifique, parce qu’elle dit la vérité profonde de la photographie pop. Le sérieux, c’est la rigueur du regard, la précision du cadre, la nécessité de saisir l’instant juste. Le non-sérieux, c’est le jeu, la mise en scène assumée, le plaisir, l’absurde parfois. Chez Jean-Marie Périer, les Beatles profitent de ce double mouvement. Il les traite avec toute l’attention qu’exige un groupe historique en train de se faire, mais sans jamais les enfermer dans l’austérité. Il comprend que la légèreté n’est pas l’ennemie de la vérité ; elle en est parfois la condition.
La scène la plus célèbre de cette aventure, celle qui dit déjà presque tout de sa méthode, se joue en 1964. Périer raconte qu’il ne parlait pas très bien anglais et que les Beatles, eux, ne faisaient aucun effort pour lui simplifier la tâche. On imagine très bien la situation : d’un côté un jeune photographe français au culot superbe, de l’autre quatre garçons de Liverpool qui se marrent entre eux, protégés par leur vitesse d’esprit, leurs accents et leur camaraderie quasi hermétique. Pour beaucoup, cette asymétrie aurait produit une séance embarrassée. Chez Périer, elle déclenche au contraire une idée. Puisqu’il ne peut pas s’imposer par la conversation, il va s’imposer par le geste photographique. Il donne à chacun une cigarette et un briquet, fait éteindre la lumière du studio, puis leur demande d’allumer leurs cigarettes dans l’obscurité. Clic, clic. L’image naît. C’est simple, presque insolent, et absolument génial.
Cette photographie des Beatles à la cigarette, associée à Paris et datée de mars 1964 dans les archives et galeries qui la diffusent aujourd’hui, résume l’art de Périer avec une limpidité presque pédagogique. D’abord, elle transforme un handicap en signature. Le problème linguistique devient le moteur d’une invention visuelle. Ensuite, elle refuse le portrait plat. Les visages ne sont plus seulement montrés ; ils émergent. La flamme, le noir, les regards, la manière dont chaque membre du groupe existe à la fois seul et dans l’ensemble, tout cela produit une image qui n’a rien d’une photo utilitaire. Enfin, elle imprime dans la mémoire des Beatles la présence du photographe. Périer voulait qu’ils se souviennent de lui. Mission accomplie. Et c’est là, précisément, qu’on comprend qu’il ne faut pas parler de ses séances comme de simples passages en studio. Ce sont des coups de sonde dans la mythologie en train de se construire.
Il faut aussi mesurer ce que signifie photographier les Beatles à ce moment-là. À Paris, le groupe a déjà connu son installation à l’Olympia entre le 16 janvier et le 4 février 1964, avec une série impressionnante de prestations quotidiennes. L’Europe continentale découvre alors, dans le vacarme, ce mélange inédit de jeunesse impeccable et de déflagration populaire. La Beatlemania n’est pas encore l’empire visuel omniprésent qu’elle deviendra, mais elle est déjà une force irrésistible. Ce que Périer saisit en 1964 n’est donc pas un groupe anonyme sur le point d’exploser ; c’est un phénomène déjà lancé, encore assez jeune toutefois pour laisser affleurer le jeu, la farce, la cruauté adolescente, l’énergie de bande. Ses images ne sont pas celles d’une majesté installée. Ce sont celles d’un règne qui commence à peine à comprendre sa propre puissance.
C’est peut-être là le point le plus important : Jean-Marie Périer photographie toujours les Beatles comme un organisme. Même lorsqu’il cadre serré, même lorsqu’un visage attire d’abord l’attention, même lorsque l’un des quatre semble dominer la scène, on sent constamment la structure collective. Les Beatles de Périer ne sont pas quatre monarques juxtaposés. Ce sont quatre tempéraments soudés, quatre énergies qui se frottent, s’équilibrent, se contestent parfois. La composition devient alors essentielle. Dans beaucoup de ses images, il travaille sur la proximité physique, sur la manière dont les têtes s’agrègent, dont les épaules se frôlent, dont un regard se dérobe tandis qu’un autre affronte l’objectif. Il ne cherche pas seulement la photogénie individuelle de Paul McCartney ou le tranchant naturel de John Lennon ; il traque la mécanique intime du groupe.
C’est une différence fondamentale avec la consommation ordinaire de la célébrité. Le public, lui, découpe volontiers : le préféré, le plus drôle, le plus beau, le plus mystérieux, le plus mordant. Le photographe de légende, au contraire, cherche la forme que produit l’ensemble. Chez Périer, Ringo Starr n’est jamais un figurant de luxe, George Harrison n’est jamais seulement le discret, Paul McCartney n’est pas réduit à sa seule grâce mélodique anticipée, et John Lennon n’est pas encore fossilisé en prophète sarcastique. Ils sont ensemble avant d’être séparément identifiables par la mémoire future. C’est pour cela que ses clichés, même lorsque l’histoire nous a appris à hiérarchiser la postérité des quatre Beatles, continuent de restituer quelque chose d’antérieur à cette hiérarchie : le temps où l’aventure était encore une affaire de bande.
La confiance compte évidemment beaucoup dans cette réussite. Les textes de présentation de ses expositions et de son travail insistent sur les liens d’amitié et de confiance qu’il a noués avec les artistes qu’il photographiait, Beatles compris. Cette confiance n’est pas de l’intimité romanesque ; c’est une qualité de relation professionnelle devenue rare. Périer n’est pas un intrus toléré quelques minutes. Il est un metteur en scène bienveillant, un compagnon de route auquel on laisse le droit d’inventer parce qu’on pressent qu’il ne ridiculisera jamais son sujet. Voilà pourquoi ses images sont souvent sophistiquées sans être cruelles, construites sans être rigides, pleines d’idées sans donner l’impression de vouloir écraser ceux qu’elles représentent. Il joue avec les Beatles, il ne joue pas contre eux.
L’année 1965 confirme cette place singulière. Les archives de Jean-Marie Périer conservent des séries prises à Paris, au Bois de Boulogne au printemps, mais aussi à Londres en juillet, ainsi qu’au cours de la tournée européenne, notamment à Milan le 24 juin. Rien que cette géographie en dit long. Le photographe n’est pas cantonné à un décor unique ni à une occasion exceptionnelle. Il suit le mouvement. Il retrouve le groupe dans des villes différentes, à des moments différents, dans des contextes où la scène publique et l’arrière-scène se chevauchent sans cesse. C’est là une caractéristique majeure de sa mission : pour photographier vraiment les Beatles, il ne suffit pas d’obtenir une séance ; il faut accompagner leur circulation. La route, les hôtels, les jardins, les coulisses, les journées de relâche, tout cela devient matière photographique.
Le Paris de 1965 n’est déjà plus celui du vertige initial. Les Beatles y ouvrent le 20 juin leur dernière tournée européenne au Palais des Sports. Ils arrivent à Orly, gagnent le George V, jouent deux concerts et affrontent toujours la ferveur, mais dans une configuration légèrement déplacée : la foule au pied de l’hôtel est bien moindre que lors du précédent passage, comme si le groupe, tout en restant gigantesque, avait commencé à changer de régime de célébrité. Ce n’est pas un déclin, évidemment. C’est une mutation. Le phénomène n’est plus seulement une hystérie neuve ; il devient une machine mondiale. Périer, parce qu’il est là, au plus près de ces transitions, enregistre ce basculement. Ses images de 1965 valent autant pour ce qu’elles montrent que pour le moment qu’elles saisissent : celui où les Beatles passent de la jeunesse triomphante à une forme de professionnalisation de leur propre mythe.
À Londres, en juillet 1965, ses portraits de John Lennon, George Harrison, Paul McCartney ou du groupe entier révèlent encore autre chose : un durcissement léger, presque imperceptible, de la présence. Les garçons sont toujours beaux, drôles, immédiatement identifiables, mais la fraîcheur des tout débuts a pris une texture nouvelle. Il y a davantage de style, davantage de contrôle, davantage de conscience de soi. Périer ne dramatise pas ce changement ; il le laisse affleurer. C’est une de ses grandes forces. Il ne surligne pas l’évolution, il ne plaque pas après coup une lecture téléologique sur des visages. Il voit simplement que le groupe se transforme, que la vitesse du monde agit sur lui, et que cette transformation mérite d’être montrée sans grand discours. C’est le propre des bons photographes d’histoire : ils comprennent avant tout le monde que le temps a changé de couleur.
Il y a dans ces séances de 1965 une dimension que l’on sous-estime souvent : Jean-Marie Périer ne regarde pas seulement les Beatles comme des stars mondiales, il les regarde comme des garçons qui continuent à produire du style dans l’instant. C’est très différent. La photo de star traditionnelle tend à monumentaliser. La photo pop selon Périer tend à garder quelque chose de la mobilité. On sent le mouvement juste avant ou juste après l’arrêt. On sent qu’ils pourraient éclater de rire, changer de place, s’interrompre, se contredire. Cette vibration empêche les images de devenir décoratives. Même lorsqu’elles sont très composées, elles restent branchées sur l’énergie réelle du groupe. C’est sans doute pour cela qu’elles vieillissent si bien : elles ne sont jamais prisonnières d’une volonté d’icône trop lourde.
Le regard français, ici, n’est pas une formule creuse. Il implique une certaine manière de ménager l’élégance sans sacrifier la malice. Périer n’a pas besoin d’insister pour montrer que les Beatles sont déjà des princes de la pop. Tout le monde le sait. Ce qu’il ajoute, c’est une sorte de désinvolture contrôlée, une distance légère qui désacralise sans rabaisser. En cela, il se situe à l’opposé de la solennité rétrospective qui guette souvent l’iconographie beatlesienne. Beaucoup d’images des Beatles sont devenues des reliques. Les siennes, même quand elles ont acquis un statut patrimonial évident, conservent une circulation d’air. On y respire encore. On n’y étouffe pas sous le poids du destin. Et c’est peut-être la plus belle preuve de leur justesse.
La mission de Jean-Marie Périer auprès des Beatles ne passe pas uniquement par le groupe au complet. En mars 1966, il photographie Paul McCartney à Londres. L’existence même de cette séance solo est intéressante. Elle dit qu’avec Périer, l’accès s’est approfondi au point de permettre un pas de côté : sortir momentanément de la forme collective pour approcher l’un de ses centres nerveux. Les archives situent cette séance à Londres en mars 1966, moment où Paul est déjà en train d’élargir son horizon esthétique, de s’ouvrir davantage à la scène artistique, à la modernité londonienne, aux idées qui nourriront bientôt la période la plus aventureuse du groupe. La photo n’annonce pas tout cela de manière grossière ; elle en perçoit déjà la silhouette.
Photographier Paul McCartney seul à ce moment-là, ce n’est pas nier le groupe. C’est au contraire comprendre qu’au sein de la machine Beatles, les individualités commencent à rayonner avec une intensité nouvelle. Périer sent que le bloc n’est plus la seule vérité disponible. Ce qui n’empêche pas l’unité, mais la nuance. Là encore, son mérite consiste à ne pas transformer cette intuition en commentaire tapageur. Il n’écrit pas la séparation avant l’heure ; il constate simplement que les Beatles sont entrés dans une phase où chacun existe aussi comme personnage autonome. Vu après coup, ce détail a de l’importance. Il annonce la période où le groupe deviendra un espace de création extraordinairement fécond, mais traversé par des désirs de plus en plus distincts. Le photographe, lui, en saisit la préhistoire sensible.
Ce passage par Paul souligne aussi une qualité rare de Périer : il sait reconnaître l’endroit où se déplace le centre de gravité d’un artiste. Chez McCartney, il capte une élégance anglaise très travaillée mais pas encore totalement théâtralisée, une intelligence de la pose, une disponibilité à l’image qui le différencie déjà des autres sans le couper du groupe. Il comprend que Paul est à la fois un Beatle parmi les Beatles et un acteur central de la transformation en cours. Cette lecture n’est pas analytique au sens universitaire du terme ; elle est visuelle. Et c’est toute la beauté de la chose. Les grands photographes produisent parfois, sans le formuler, des diagnostics historiques.
Puis vient 1967, la dernière grande séquence. En janvier, pour Salut les copains, Jean-Marie Périer se rend aux studios EMI d’Abbey Road avec le journaliste Michel Taittinger. Les éléments disponibles aujourd’hui situent cette visite autour du 19 janvier, même si la date exacte reste discutée. Ce qui, en revanche, ne fait guère de doute, c’est le contexte : les Beatles sont en plein travail sur ce qui deviendra A Day in the Life, et Périer réalise lors de cette session la photographie qui servira au visuel du single Strawberry Fields Forever / Penny Lane publié en février 1967. Autrement dit, il ne débarque pas à un moment mineur. Il se trouve là quand le groupe entre dans sa phase la plus fascinante, la plus moderne, la plus commentée, mais aussi la plus délicatement instable.
Le décor a changé. Nous ne sommes plus dans la flambée adolescente de 1964 ni dans la vitesse encore très physique de 1965. Nous sommes à Abbey Road, au cœur du laboratoire beatlesien. Les moustaches sont là, les visages ont gagné en gravité, les vêtements, les coiffures, la manière d’occuper l’espace racontent une époque où la pop ne se contente plus de séduire : elle expérimente, elle se psychédélise, elle réfléchit à sa propre forme. Périer, encore une fois, ne plaque pas un concept sur le groupe. Il enregistre cette nouvelle densité. Le cliché qui sera associé à Strawberry Fields Forever / Penny Lane est superbe précisément parce qu’il tient ensemble deux réalités contradictoires : d’un côté, les Beatles y sont déjà les architectes de la modernité pop ; de l’autre, ils y apparaissent comme quatre hommes qui ne flottent plus tout à fait dans la même innocence commune.
Cette séance d’Abbey Road est capitale dans l’histoire de Jean-Marie Périer photographe des Beatles parce qu’elle montre jusqu’où sa mission l’a conduit. Peu de regards français ont approché le groupe à un moment aussi crucial, au milieu du travail de studio, lorsque l’image publique et la révolution musicale se nourrissent l’une l’autre. Photographier un groupe en train de fabriquer A Day in the Life, puis rapporter une image destinée au single Strawberry Fields Forever / Penny Lane, ce n’est plus seulement couvrir une actualité. C’est intervenir, à sa manière, dans l’iconographie d’un sommet absolu de la pop. Périer n’est pas l’auteur de la musique, bien sûr. Mais il fournit au monde une des peaux visuelles de cette métamorphose. Et cela suffit à le faire entrer dans la grande histoire beatlesienne.
Ce qui rend cette dernière période si émouvante, c’est que Périer semble sentir que quelque chose se déplace en profondeur. Les textes rétrospectifs autour de cette séance parlent de sa dernière visite au groupe. L’exposition consacrée à ses photos des Beatles rappelle de son côté que ses images oscillent entre sophistication pop et décontraction réjouissante, tout en révélant des liens de confiance construits au fil des années. Or, à Abbey Road en 1967, cette décontraction n’a plus exactement la même saveur. Elle existe encore, mais elle se charge d’une gravité nouvelle. Le groupe est au sommet, mais il n’est plus intact au sens adolescent du terme. Chez Périer, cette vérité ne devient jamais mélodrame. Elle reste un frémissement, une légère pesanteur dans l’air, une dissymétrie dans les regards, un signe que le temps des garçons inséparables a commencé à s’éloigner.
C’est ici qu’apparaît la profondeur historique de son travail. Beaucoup de photographes obtiennent de belles images lorsqu’un groupe est jeune et disponible. Beaucoup aussi produisent des images efficaces lorsqu’un groupe est devenu monument. Ce que Périer accomplit est plus rare : il photographie les Beatles à plusieurs moments de leur transformation, et il le fait sans jamais perdre la justesse de ton. Il ne prend pas 1964 avec le sérieux compassé de 1967. Il ne prend pas 1967 avec la désinvolture pure de 1964. Il ajuste son regard à la matière du temps. C’est exactement ce qu’on demande à un grand témoin : non pas répéter son style contre le réel, mais laisser son style absorber les changements du réel.
Le génie discret de Jean-Marie Périer tient à une chose : il voit que les Beatles sont à la fois un phénomène collectif et un théâtre de différences. Cette évidence nous paraît banale aujourd’hui, tant l’histoire a isolé les figures de Lennon, McCartney, Harrison et Starr. Elle l’était beaucoup moins lorsqu’ils étaient encore perçus, massivement, comme une machine unanime de séduction et de succès. Périer, lui, photographie déjà les lignes de fracture minuscules, les affinités, les centres de gravité mouvants. Il sent qui regarde l’objectif, qui s’en détache, qui accepte le jeu, qui s’en amuse autrement. Il ne psychologise pas, il observe. Et cette observation suffit à faire de ses images des documents plus subtils qu’une simple imagerie fan.
Il voit aussi que le rock, au fond, supporte mal la pose trop sage. Toute la difficulté consiste à donner une forme à cette insoumission sans la neutraliser. C’est la raison pour laquelle ses photographies ont souvent quelque chose d’acrobatique mais jamais d’hostile, comme le rappelle la présentation de l’exposition du château d’Hardelot. L’acrobatie, chez lui, n’est pas un effet décoratif : c’est une manière de rester fidèle à la nature même du sujet. Les Beatles ne sont pas faits pour être rangés comme des bibelots. Ils doivent conserver un peu de déplacement, un peu d’oblique, un peu de désordre heureux. Périer leur offre cet espace-là. Il construit, bien sûr, mais il construit pour que demeure une part d’imprévisible.
Enfin, il comprend une vérité fondamentale de la pop : les images n’ont pas seulement pour fonction d’illustrer les chansons, elles prolongent leur monde. Une photo de Beatles réussie n’est pas un supplément d’âme à côté de la musique. C’est une extension de l’expérience Beatles. En 1964, cela signifie rendre visible l’insolence juvénile et le charme de bande. En 1965, cela signifie montrer la circulation, la célébrité mobile, le groupe dans le monde. En 1967, cela signifie traduire visuellement une époque où le studio devient un laboratoire et où la modernité pop prend des allures de voyage intérieur. Périer, sans théorie apparente, a saisi tout cela. Il n’a pas seulement photographié les Beatles ; il a photographié leurs changements d’état.
C’est peut-être ici qu’il faut revenir au mot mission. On l’emploie souvent trop légèrement dès qu’il s’agit d’un photographe envoyé couvrir des stars. Dans le cas de Jean-Marie Périer, il est juste. Car ce que Salut les copains attend de lui, ce n’est pas seulement un reportage. C’est une médiation. Le magazine parle à une jeunesse française qui veut des idoles internationales, mais qui veut aussi les incorporer à son propre imaginaire. Périer joue ce rôle de passeur avec une efficacité splendide. Ses Beatles ne sont pas dénaturés, encore moins “francisés” au sens ridicule du terme ; ils sont rendus lisibles, proches, presque fréquentables. Il les amène dans le champ visuel français sans leur enlever leur étrangeté britannique. C’est un équilibre extrêmement délicat. Il le tient parce qu’il comprend à la fois l’objet Beatles et le désir de son public.
Il faut bien voir ce que cela représente dans la France des sixties. La jeunesse découvre, consomme, idolâtre, imite, mais elle construit aussi son propre panthéon. Johnny Hallyday, Françoise Hardy, Sylvie Vartan, Jacques Dutronc et les autres vivent dans le même espace médiatique que les stars anglaises et américaines que Périer photographie également. Cela crée une situation très particulière : le photographe passe sans cesse d’un monde à l’autre, du yéyé français à la pop britannique, du proche au lointain, de l’idole nationale au monstre sacré international. Cette circulation affine son regard. Quand il photographie les Beatles, il ne les isole pas de l’histoire générale de la jeunesse pop ; il les inscrit au contraire dans une constellation dont il connaît toutes les nuances. Son travail est d’autant plus précieux qu’il relie les scènes au lieu de les cloisonner.
D’une certaine manière, le regard de Périer rappelle que les Beatles ne furent pas seulement une aventure anglaise ou anglo-américaine. Ils furent aussi un objet de désir européen, et la France a participé à cette histoire non seulement par la réception, mais par la production d’images. C’est une dimension qu’on oublie trop souvent. Les photographes français n’ont pas juste commenté l’épopée Beatles de loin ; certains, comme Périer, l’ont nourrie de l’intérieur. Le fait qu’une de ses photographies soit associée au single Strawberry Fields Forever / Penny Lane suffit à le prouver de manière éclatante. Mais au-delà même de ce point prestigieux, c’est tout son corpus qui mérite d’être relu comme une contribution française à l’imaginaire mondial des Beatles.
On réduit parfois Jean-Marie Périer à un grand faiseur d’images pop, comme si le compliment suffisait. C’est trop peu. Bien sûr, ses clichés sont beaux. Bien sûr, ils sont élégants, inventifs, immédiatement reconnaissables. Mais leur importance dépasse largement la réussite formelle. Les présentations institutionnelles et galeries qui les montrent aujourd’hui parlent d’archives majeures de l’histoire de la musique, et elles ont raison. Parce qu’en regardant ses Beatles, on ne contemple pas seulement des stars photogéniques ; on observe la fabrication concrète d’un mythe moderne, la vitesse d’une époque, la porosité entre la scène et la vie privée, l’évolution d’un groupe qui a changé la culture populaire à mesure qu’il se transformait lui-même. Ses images nous renseignent autant qu’elles nous séduisent. Elles font exactement ce que devrait faire une grande photographie musicale : donner du plaisir visuel et de la compréhension historique dans le même mouvement.
L’exposition du château d’Hardelot le disait bien : les photographies de Périer révèlent à la fois la sophistication pop, la décontraction et les liens de confiance avec le groupe. Tout est là. La sophistication, parce qu’il y a chez lui un sens aigu de la mise en scène. La décontraction, parce qu’il ne fige jamais les Beatles dans un prestige mortuaire. La confiance, enfin, parce qu’une telle qualité d’image n’est pas possible sans une relation humaine juste. Les meilleurs photographes de rock sont souvent ceux qui savent s’asseoir à la bonne distance : assez près pour que le masque tombe un peu, assez loin pour que le mystère demeure. Périer a trouvé cette distance avec les Beatles. C’est pourquoi ses images ne cessent de gagner en valeur avec le temps au lieu d’être simplement englouties dans le flux nostalgique des sixties.
Et puis il y a ce dernier mérite, peut-être le plus beau de tous : Jean-Marie Périer n’a jamais photographié les Beatles comme des cadavres exquis de l’histoire du rock. Il les a photographiés vivants. Cela semble aller de soi, mais c’est rarissime. Vivants, c’est-à-dire drôles, fatigués, brillants, soudés, déjà un peu dispersés parfois, élégants, moqueurs, mobiles, contradictoires. Vivants, c’est-à-dire encore traversés par le temps, pas encore transformés en vitrail. Ses photos nous rendent les Beatles à ce moment fragile où la légende n’a pas encore complètement avalé les hommes. C’est pour cela qu’elles émeuvent autant. Elles nous montrent ce que le mythe a recouvert : quatre garçons qui avancent à toute vitesse, et un photographe français assez inspiré pour comprendre qu’il fallait les saisir dans cette vitesse même.
Au fond, la mission de Jean-Marie Périer comme photographe des Beatles se résume à une tâche presque impossible : fabriquer des images neuves d’un groupe que le monde regardait déjà sans relâche. Il y est parvenu parce qu’il a refusé la révérence automatique, parce qu’il a su user du jeu comme d’un levier de vérité, parce qu’il a compris que la jeunesse n’est pas seulement une question d’âge mais de mouvement, et parce qu’il a accompagné le groupe assez longtemps pour en voir les métamorphoses. De Paris 1964 à Abbey Road 1967, de la cigarette allumée dans le noir au visuel de Strawberry Fields Forever / Penny Lane, de la bande insolente au laboratoire de Sgt. Pepper, son parcours avec les Beatles raconte quelque chose de plus vaste qu’une belle série de portraits. Il raconte la rencontre entre un œil et un moment historique, entre une culture visuelle française et le plus grand groupe pop de son siècle.
C’est aussi pour cela que son travail mérite une place centrale dans toute réflexion sérieuse sur l’iconographie beatlesienne. Trop souvent, l’histoire visuelle des Beatles se raconte à travers quelques noms anglo-saxons, quelques couvertures canoniques, quelques images devenues fétiches. Périer rappelle qu’il existe une autre voie, moins citée parfois mais décisive : celle d’un photographe capable d’entrer dans l’histoire du groupe sans perdre son propre ton. Il n’a pas photographié les Beatles à la manière de quelqu’un d’autre. Il les a photographiés en Périer. Voilà la différence. Et voilà pourquoi, soixante ans plus tard, ses images continuent de nous regarder avec une telle intensité. Elles n’ont pas seulement conservé le passé. Elles ont gardé la pulsation.
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