La vie
• La Biographie
• La Chronologie
• L’avant Beatles
• Les Photographes
• L’après Beatles
• Les Beatles vus par…
• Le Wiki
• La Ville de Liverpool
Around...
• I Know you, and you know me
• Smells like Beatles Spirit
• Les Cinquièmes Beatles
On raconte souvent la fin des Beatles comme on raconte la chute d’un empire : avec fracas, dossiers juridiques, communiqués assassins, interviews venimeuses et légendes tenaces. Dans cette version commode du récit, avril 1970 serait une frontière nette, une ligne tirée à l’encre noire entre deux mondes irréconciliables. D’un côté, le plus grand groupe de l’histoire de la musique populaire. De l’autre, quatre carrières solo, quatre ego, quatre trajectoires centrifuges. L’image est efficace, mais elle est fausse. Ou plutôt, elle est incomplète.
Car les Beatles après la séparation n’ont jamais cessé de se croiser. Pas de la manière romantique dont les fans l’ont longtemps fantasmé, évidemment. Pas dans l’évidence flamboyante d’un retour officiel, d’un album de reformation, d’une tournée mondiale ou d’une grande réconciliation publique avec feux d’artifice et accolades au centre de la scène. Rien de tout cela. Ce qui s’est joué après 1970 fut plus trouble, plus humain, plus irrégulier. Il y eut des coups de téléphone, des invitations en studio, des chansons données, des backing vocals glissés presque en douce, des participations à un morceau, à un album, à un concert, à un hommage. Il y eut aussi des rendez-vous manqués, des sessions avortées, des brouilles persistantes, des silences plus éloquents que des discours.
C’est précisément ce qui rend ces rencontres musicales des Beatles après la séparation si fascinantes. Elles n’ont rien d’un bloc homogène. Elles dessinent au contraire une cartographie affective mouvante. Selon les périodes, John Lennon se rapproche de Ringo Starr et de George Harrison tout en gardant Paul McCartney à distance. Puis Paul et John se recroisent brièvement, de façon presque accidentelle, comme deux anciens frères qui ne savent plus très bien s’ils doivent rire, s’étreindre ou se défier. George et Ringo, eux, deviennent pendant un temps le duo le plus régulier, celui dont la complicité semble la plus naturelle hors du cadre Beatles. Quant à Paul, longtemps isolé du triangle formé par les trois autres, il revient peu à peu dans l’équation, jusqu’à ce que le projet Anthology redonne un cadre presque institutionnel à des retrouvailles qui, autrement, n’auraient peut-être jamais pris cette forme.
C’est toute l’ambiguïté de cette histoire : les réunions des Beatles n’ont presque jamais eu lieu, et pourtant les Beatles ne se sont jamais vraiment quittés. Ils se sont retrouvés par fragments. Sur un titre de Ringo Starr. Sur un hommage à John. Dans une jam nocturne bordélique à Los Angeles. Dans des chansons bricolées à partir de cassettes de Lennon. Sur scène, bien plus tard, quand il ne restait plus que Paul et Ringo pour faire vivre, à deux, une mythologie qui les dépasse encore.
Il faut donc abandonner l’idée d’un après simple. Après 1970, il n’y a pas la séparation d’un côté et les carrières solo de l’autre. Il y a un vaste territoire intermédiaire, un entre-deux fait de fidélités contrariées, de tensions mal cicatrisées, de nostalgie refoulée et, surtout, de musique. Toujours la musique. Car chez eux, même quand les mots étaient acides, même quand les procès s’enchaînaient, même quand la presse fabriquait du ressentiment à la chaîne, la musique restait le seul langage capable de rouvrir les portes.
Sommaire
Le premier malentendu consiste à imaginer qu’au moment où les Beatles explosent publiquement, chacun coupe totalement les ponts avec les autres. Ce n’est pas le cas. La séparation est certes brutale sur le plan symbolique et économique. Elle l’est aussi émotionnellement. Mais dans le réel, le groupe se dissout en conservant des lignes de circulation. Les ressentiments existent, les blessures sont profondes, et pourtant aucun des quatre ne cesse complètement de penser musicalement avec les autres. Même quand il ne joue plus avec eux, chacun continue d’écrire contre eux, vers eux, autour d’eux.
Dès 1970, cette situation paradoxale saute aux yeux. Paul McCartney publie son premier album solo dans un climat de décomposition générale, puis enchaîne avec Ram, disque brillant et narquois dont plusieurs chansons contiennent des piques à peine voilées. John Lennon répond frontalement, avec une violence verbale dont le sommet reste “How Do You Sleep?”, règlement de comptes aussi célèbre que souvent mal réduit à un simple diss track. George Harrison, de son côté, profite enfin de l’espace libéré par la fin du groupe pour déverser le matériau accumulé pendant les années Beatles sur All Things Must Pass, monument triple où l’on entend à la fois une libération artistique et une colère devenue spirituelle. Ringo Starr, lui, avance autrement : moins théoricien, moins doctrinaire, moins obsédé par l’idée de prouver quelque chose que par celle de continuer à jouer.
C’est là que tout devient intéressant. Parce que si l’on regarde les premiers mois de l’après-Beatles, on constate très vite que la circulation musicale ne s’interrompt pas entre John, George et Ringo. Les trois hommes, pour des raisons différentes, restent connectés. Ringo Starr joue sur le premier grand manifeste solo de Lennon, John Lennon/Plastic Ono Band, apportant à ces chansons dépouillées une frappe sèche, humaine, sans fioriture, qui rappelle à quel point son art tenait moins au spectaculaire qu’à la justesse émotionnelle. Dans le même temps, Ringo participe aussi à l’univers d’All Things Must Pass, vaste cathédrale sonique dans laquelle George accumule les collaborateurs mais où la présence de son ancien batteur n’a rien d’anecdotique. Ce n’est pas seulement un ami qui passe dire bonjour. C’est une continuité.
Et lorsque Lennon enregistre Imagine, George Harrison se retrouve à ses côtés sur plusieurs titres. La situation a quelque chose de presque ironique. Au moment même où John règle ses comptes avec Paul, il joue à nouveau avec George, comme si l’ancien axe Lennon-McCartney, fissuré puis effondré, laissait place à une autre configuration affective. On entend alors autre chose : non plus la hiérarchie intériorisée des années Beatles, mais une alliance ponctuelle entre deux musiciens qui se comprennent dans leur rapport à l’après. L’un cherche à transformer sa douleur en manifeste personnel. L’autre profite de sa sortie du carcan pour imposer enfin son identité.
Il faut insister sur un point : ces rapprochements ne signifient pas que tout allait bien. Ils ne sont pas la preuve d’une harmonie retrouvée. Ils disent au contraire que la séparation des Beatles fut un processus inégal. Paul, au début des années 1970, est celui qui se retrouve le plus nettement tenu à l’écart des collaborations directes avec les autres. Les tensions judiciaires et managériales y sont pour beaucoup. Le climat rendu toxique par la bataille autour d’Allen Klein et la procédure enclenchée par McCartney contre ses anciens partenaires produit une fracture réelle. Pendant un temps, l’histoire des Beatles après les Beatles ressemble donc à une histoire à trois, dont Paul serait le frère momentanément banni.
Mais même cette exclusion apparente reste plus complexe qu’elle n’en a l’air. Parce que Paul n’est jamais totalement absent de la tête des autres. Il est visé par John, hanté par George, observé par Ringo. Il demeure l’élément structurant du récit, même lorsqu’il ne participe pas aux sessions. Autrement dit, il n’est pas dans la pièce, mais il est dans la musique.
Les premières rencontres musicales entre anciens Beatles après la rupture officielle se jouent donc principalement dans une géographie où reviennent toujours les mêmes noms : John, George, Ringo. C’est moins une stratégie qu’un état de fait. John a besoin de musiciens fiables, capables d’aller droit à l’essentiel. Ringo, avec Klaus Voormann, lui offre exactement cela. Pas de bavardage instrumental, pas de décor inutile, mais une colonne vertébrale. Le trio qui se forme autour de certaines sessions de Lennon n’a rien d’un ersatz des Beatles : c’est autre chose, plus nu, plus frontal, presque anti-Beatles par moments. Et pourtant, pour qui écoute bien, il y a là une fidélité profonde. Ringo ne cherche pas à jouer autrement pour faire oublier d’où il vient. Il continue simplement à être ce batteur irremplaçable, celui qui sait donner du relief à une chanson sans jamais l’encombrer.
Avec George Harrison, la relation de Ringo est tout aussi féconde, mais sur un mode différent. Là où John utilise souvent l’ancien Beatle comme un allié de dépouillement, George l’intègre dans un univers beaucoup plus ample, plus chargé, plus mystique aussi. Sur All Things Must Pass, le foisonnement de la production de Phil Spector a souvent tendance à faire oublier le fait essentiel : George ne s’est pas seulement entouré d’une armée de musiciens parce qu’il avait des comptes à régler avec le passé. Il l’a fait aussi parce qu’il voulait enfin respirer. Et dans ce nouveau souffle, Ringo figure comme une présence familière, rassurante, presque organique.
La collaboration entre George et Ringo ne se limite d’ailleurs pas à une simple participation instrumentale. Très vite, elle devient un véritable compagnonnage. Les deux hommes se comprennent. Il y a chez eux une connivence qui ne passe pas par les vieux réflexes d’autorité ou de rivalité qui ont longtemps structuré le duo Lennon-McCartney. George, qu’on a trop souvent figé dans le rôle du cadet frustré, trouve auprès de Ringo une forme de fraternité débarrassée d’une partie du poids historique. Ringo, lui, semble intuitivement savoir que George a besoin d’espace. Il ne cherche jamais à le ramener à la case départ.
Le Concert for Bangladesh en 1971 illustre parfaitement cette dynamique. Bien sûr, ce n’est pas une reformation des Beatles. Bien sûr, l’événement relève d’abord du projet humanitaire et spirituel de Harrison. Mais la présence de Ringo sur scène, dans ce moment fondateur du grand concert rock caritatif, montre que l’ex-Beatle à lunettes noires et l’ancien Beatle mystique continuent d’avancer côte à côte. Là encore, ce n’est pas un geste spectaculaire. C’est plus subtil que cela : une preuve que, dans l’après-groupe, certaines fidélités sont devenues plus simples parce qu’elles n’ont plus à passer par l’institution Beatles.
Du côté de John, la situation est plus ambivalente. George joue sur Imagine, oui, mais leur relation ne suivra pas une trajectoire linéaire. Les deux hommes se retrouvent, se comprennent par intermittence, puis se distendent. C’est l’un des grands drames silencieux de l’histoire post-Beatles : on a tendance à croire que les réconciliations de John concernent surtout Paul, parce que cette relation concentre naturellement l’attention. Mais la fracture entre John et George, moins médiatisée, moins romancée, fut elle aussi profonde. Les années passant, leurs échanges se feront plus rares, plus compliqués, plus chargés d’incompréhensions.
Ce qui rend cette première période si passionnante, c’est qu’elle montre les anciens Beatles dans un état intermédiaire. Ils ne sont plus un groupe, mais pas encore seulement des artistes solo figés dans leurs légendes individuelles. Ils cherchent encore leurs places, et ces places se redessinent dans les studios. Le fait que Ringo serve de point de jonction presque permanent n’a rien d’un détail. Il dit quelque chose de son rôle véritable, souvent sous-estimé dans l’histoire du groupe : celui du médiateur instinctif, du compagnon de jeu, du musicien que chacun aime assez pour l’inviter sans que l’invitation paraisse menaçante.
L’histoire des rencontres musicales des Beatles après 1970 devrait être racontée beaucoup plus souvent du point de vue de Ringo Starr. Non pas par esprit de compensation, ni pour le plaisir scolaire de réhabiliter le membre prétendument le moins central, mais parce que c’est simplement la vérité des faits. Si l’on enlève Ringo de l’équation, une grande partie des retrouvailles post-Beatles disparaît. Il est le point d’équilibre, le centre affectif discret, celui chez qui les autres peuvent venir sans que le geste paraisse idéologique.
Ringo n’a jamais porté l’idée de prestige comme les autres. Il n’a ni l’ambition totalisante de Paul, ni la radicalité autobiographique de John, ni la quête métaphysique de George. C’est précisément pour cela qu’il est indispensable. Quand John écrit pour lui, il le fait avec un mélange d’affection et d’humour. Quand George compose avec lui, le rapport est fraternel. Quand Paul l’aide, on sent moins le besoin de domination que le désir de renouer avec quelque chose de familier. Les autres Beatles peuvent être épuisants entre eux. Avec Ringo, tout paraît redevenir respirable.
Cette fonction de trait d’union éclate au grand jour en 1973 avec l’album Ringo, disque capital non seulement dans la carrière solo du batteur, mais dans l’histoire émotionnelle des Beatles après la séparation. On a souvent résumé l’affaire d’une phrase : c’est l’album où les quatre Beatles apparaissent. C’est vrai, mais cette formule ne dit pas l’essentiel. L’essentiel, c’est que cet album a rendu crédible, pendant quelques semaines, l’idée qu’une reformation restait imaginable. Pas parce que les quatre jouent ensemble sur un même morceau – ce n’est pas le cas –, mais parce que leur simple cohabitation symbolique sur le même disque suffit à rallumer un fantasme planétaire.
Et comment ne pas le comprendre ? Sur “I’m the Greatest”, on entend John Lennon, George Harrison et Ringo Starr réunis dans le même studio, sur une chanson écrite par Lennon, avec cette ironie tendre qui consiste à mettre dans la bouche de Ringo un texte sur la célébrité et l’identité publique. La scène est presque trop belle pour être vraie. John, en 1973, reprend l’une de ses compositions et la réoriente pour son ancien batteur. George est là, lui aussi. Rien que cela suffit à électriser l’imaginaire Beatles. On n’est plus dans la simple visite amicale. On touche du doigt quelque chose qui ressemble à un vestige vivant du groupe.
Mais Ringo ne s’arrête pas là. George Harrison coécrit “Photograph”, immense chanson de manque et de mémoire dont la mélodie, la noblesse émotionnelle et le destin commercial en font bien davantage qu’un simple hit pour Ringo. Le morceau est superbe parce qu’il transforme la vulnérabilité en évidence pop. George apporte aussi d’autres contributions au disque. Paul McCartney, de son côté, fournit “Six O’Clock”, y participe avec Linda, et laisse traîner sur l’album une empreinte suffisamment marquée pour que chacun comprenne que l’ancien exilé du schéma post-Beatles y a retrouvé une place, même périphérique. Soudain, Ringo a réussi ce que personne n’avait formalisé : faire exister les quatre dans un même objet musical sans les obliger à redevenir officiellement un groupe.
Il faut mesurer ce que cela révèle. Si les Beatles après la séparation ne se reforment pas en 1973, ce n’est pas faute de proximité musicale momentanée. C’est parce que la reformation est une autre histoire, beaucoup plus lourde, plus contractuelle, plus psychologiquement risquée. En revanche, Ringo offre à tous un terrain neutre. Chez lui, les autres peuvent revenir sans se sentir assignés à rejouer le passé.
C’est peut-être la plus grande réussite de sa carrière solo : avoir été, plusieurs fois, le lieu de passage des autres. Ce rôle se prolongera bien au-delà des années 1970. Mais avec Ringo, il atteint une forme presque idéale. L’album n’est pas seulement un disque agréable, généreux, populaire. C’est le laboratoire le plus révélateur de ce que pouvait encore signifier le mot Beatles quand l’entité Beatles n’existait plus.
On a beau connaître l’issue de l’histoire, l’année 1973 garde quelque chose de vertigineux. Rétrospectivement, elle apparaît comme le moment où le rêve d’une réunion des Beatles fut le moins absurde. Non pas le plus proche d’aboutir officiellement, peut-être, mais le moins fantasmatique. Parce que les interactions sont réelles, parce que les distances se réduisent, parce que l’électricité circule à nouveau.
Avec Ringo, bien sûr, tout a déjà été dit ou presque. Mais il faut replacer cet album dans son contexte. En 1973, le grand récit médiatique sur les Beatles est encore très récent. Le groupe s’est séparé publiquement depuis trois ans seulement. Les carrières solo sont installées mais pas encore fossiliséеs. Le passé commun est encore proche, pas encore transformé en monument. Chaque geste compte. Chaque photo en studio, chaque rumeur de session, chaque nom aperçu dans les crédits agit comme une secousse.
Le cas de “I’m the Greatest” résume à lui seul cette situation étrange. La chanson est drôle, un peu goguenarde, presque désinvolte en surface. Mais elle charrie une émotion sourde. John donne à Ringo un morceau qui joue avec la question du statut, de la célébrité, de l’image. George est là. La session a lieu à Los Angeles, dans une ambiance qui n’est déjà plus celle des studios londoniens de l’âge classique, mais qui réactive malgré tout une mémoire de fonctionnement. Personne ne peut entendre ce morceau sans penser à ce qu’il représente symboliquement : trois Beatles ensemble après la fin.
Paul manque à l’appel sur cette piste précise, et c’est évidemment ce qui empêche toute mythification excessive. Pourtant, le fait qu’il participe au même album suffit à rendre l’ensemble explosif sur le plan imaginaire. Ce n’est pas un hasard si tant de commentaires de l’époque spéculent sur une possible renaissance du groupe. À tort, mais pas complètement sans raison. L’album Ringo montre qu’il existe encore un désir de se retrouver, à condition que ce soit par morceaux, sans appareil idéologique, sans conférence de presse, sans dramaturgie officielle.
Cette nuance est cruciale. Les anciens Beatles ne veulent pas redevenir les Beatles au sens industriel du terme. En revanche, ils acceptent encore, par moments, d’être des musiciens les uns pour les autres. Voilà toute la différence, et voilà aussi ce que beaucoup de commentateurs ont longtemps refusé de voir. Ils n’étaient ni réconciliés pleinement, ni définitivement coupés. Ils étaient dans cet état infiniment plus humain où l’on peut encore aimer et créer avec ceux qu’on ne supporte plus toujours.
Le disque de Ringo agit comme une photographie parfaite de cet instant. John Lennon y apporte son humour et son panache. George Harrison sa générosité mélodique et sa fraternité sincère avec le chanteur principal du disque. Paul McCartney y revient avec une élégance de côté, presque comme s’il testait la température de l’eau. Et Ringo, lui, transforme cette convergence en album populaire, accessible, presque chaleureux à l’excès. On oublie souvent à quel point sa personnalité seule rendait possible cette alchimie. Chez John ou Paul, l’opération aurait immédiatement pris un sens politique trop lourd. Chez George, elle aurait été lue à travers le prisme de la revanche spirituelle. Chez Ringo, elle garde quelque chose de simple. Et cette simplicité est révolutionnaire.
L’histoire aurait pu s’arrêter sur cette embellie relative. Elle ne l’a pas fait, heureusement, mais elle n’a pas non plus suivi une trajectoire ascendante. Le milieu des années 1970 est une période de retrouvailles incomplètes, de collaborations parfois magnifiques et de grands ratages presque mythologiques.
Le plus célèbre de ces ratages reste “A Toot and a Snore in ’74”, cette jam nocturne chaotique au cours de laquelle John Lennon et Paul McCartney se retrouvent enfin dans le même studio à Los Angeles. Sur le papier, c’est l’un des moments les plus excitants de tout l’après-Beatles : John et Paul, ensemble à nouveau, plusieurs années après l’explosion du groupe. Dans la réalité, le document est brouillon, bancal, alcoolisé, narcotique, presque gênant par moments. On y entend moins le génie retrouvé que l’épuisement de deux anciens prodiges tentant de faire quelque chose au milieu de la nuit sans véritable cadre ni projet.
Et pourtant, ce naufrage a une valeur immense. Parce qu’il rappelle que les retrouvailles n’étaient pas impossibles. Elles pouvaient se produire à l’improviste, sans plan maître, dans le désordre le plus total. L’idée même que John et Paul aient pu se retrouver ainsi, au détour d’une nuit de studio, suffit à fissurer la légende d’une rupture absolument étanche. Le document n’a rien d’une renaissance. Il vaut même presque davantage comme anti-réunion, comme preuve que le mythe Beatles ne pouvait pas être réveillé à la légère. Mais il existe. Et son existence dit tout.
Autour de cette jam ratée, l’activité de Ringo Starr continue de servir de carrefour. Goodnight Vienna en 1974 bénéficie encore de la présence de John Lennon, qui écrit et joue sur le titre principal. Lennon va jusqu’à prêter sa voix à la promotion du disque, pendant que Ringo circule lui-même dans la sphère du “Lost Weekend” lennonien, cette période d’excès où Los Angeles devient à la fois terrain de jeu, zone d’autodestruction et laboratoire de chansons. Là encore, l’ancien batteur reste celui qui reçoit, accueille, relie.
En 1976, avec Ringo’s Rotogravure, le schéma se répète sous une forme plus crépusculaire. John Lennon écrit “Cookin’ (In the Kitchen of Love)” et joue du piano. Paul McCartney et Linda apportent leur concours à “Pure Gold”. George Harrison fournit une chanson, même s’il n’est pas physiquement au cœur de toutes les sessions. On ne peut rêver meilleure illustration d’un paradoxe : plus les perspectives de reformation s’éloignent, plus Ringo continue d’agréger, à sa manière, les fragments du groupe défunt. Il n’y a pas de grand récit héroïque ici. Il y a un homme qui continue d’aimer jouer avec ses anciens partenaires, et qui, grâce à cela, maintient ouverte une ligne de continuité.
Mais le milieu des années 1970 marque aussi l’éloignement progressif de certaines relations. John et George, notamment, ne retrouvent jamais une stabilité équivalente à celle qui semblait se dessiner au début de la décennie. Paul et George, quant à eux, restent prisonniers d’un contentieux plus profond qu’on ne l’a longtemps admis. Les retrouvailles existent, oui, mais elles ne suffisent pas à effacer les hiérarchies anciennes, les frustrations accumulées, les blessures d’ego. On peut rejouer ensemble une journée et rester en désaccord sur tout le reste.
C’est d’ailleurs ce qui rend l’histoire post-Beatles si poignante. On y voit des hommes qui peuvent encore trouver une harmonie immédiate dans la musique tout en étant incapables de résoudre pleinement ce qui les oppose hors de la musique. La chanson devient alors un espace suspendu. Pendant trois minutes, tout redevient possible. Puis le réel revient.
Dans les récits paresseux sur l’après-Beatles, Paul McCartney est souvent soit désigné comme le responsable du divorce, soit sanctifié comme la victime de l’ingratitude des autres. Les deux lectures sont insuffisantes. La vérité, comme toujours, est plus embarrassante et plus intéressante. Oui, Paul fut, dans les premières années de l’après-groupe, relativement isolé des collaborations les plus visibles entre anciens Beatles. Oui, cette mise à distance tient aux conflits juridiques, au ressentiment général, à la perception que les autres avaient de son besoin de contrôle. Mais cela ne fait pas de lui un paria absolu ni un intrus permanent. Cela fait de lui un revenant plus lent.
La beauté de la trajectoire post-Beatles de Paul tient justement à cette temporalité particulière. Là où John, George et Ringo se recroisent assez vite dans des configurations variables, Paul revient par cercles. Il ne retrouve pas immédiatement une place dans le système des rencontres musicales, mais lorsqu’il revient, c’est souvent avec une intensité affective singulière. “Six O’Clock” sur l’album Ringo en est un bon exemple. La chanson n’a rien d’un manifeste. Elle est plus douce, plus intime, presque domestique dans sa manière d’habiter le disque. C’est une manière très paulinienne de revenir : non pas en conquérant, mais en artisan mélodique.
Cette place de revenant patient se confirme au fil des années. Paul ne sera jamais le plus prolifique dans les collaborations directes avec les autres ex-Beatles, du moins pas avant les années 1990. Mais chacune de ses apparitions prend une valeur particulière. Quand il chante sur “All Those Years Ago” de George Harrison, par exemple, sa présence ne se lit pas seulement comme un concours amical : elle devient le signe d’un deuil partagé, d’un repositionnement affectif après la mort de John.
Le paradoxe, là encore, est saisissant. Il faut parfois une tragédie pour réorganiser les proximités. L’assassinat de John Lennon en décembre 1980 a cet effet brutal. Ce qui pouvait encore être remis à plus tard cesse soudain de l’être. George réécrit “All Those Years Ago”, morceau initialement pensé pour Ringo, et transforme la chanson en hommage à John. Ringo garde sa place à la batterie. Paul, Linda McCartney et Denny Laine ajoutent des chœurs. Le résultat est bouleversant à plus d’un titre. Parce qu’il ne s’agit pas d’une réunion formelle, évidemment. Mais il s’agit bien d’une rencontre musicale entre Beatles survivants autour de l’absence devenue irréparable de Lennon.
Ce morceau compte énormément. Il montre que le lien n’a pas disparu, qu’il peut encore se reformuler dans le deuil, et que Paul, longtemps tenu à distance du cœur collaboratif des débuts de l’après-Beatles, réintègre l’histoire collective autrement. Pas par le triomphe. Par la blessure.
Il est impossible d’écrire sérieusement sur les rencontres musicales des Beatles après la séparation sans consacrer un moment à l’année 1981. C’est une année terrible, évidemment, parce qu’elle suit immédiatement la mort de John Lennon. Mais c’est aussi une année charnière, parce qu’elle révèle la persistance du lien entre les survivants.
Le cas de “All Those Years Ago” est central. On a parfois tendance à ne retenir de cette chanson que son statut d’hommage appuyé à Lennon. C’est déjà beaucoup. Mais il faut regarder sa fabrication. À l’origine, George Harrison travaillait sur un morceau pensé pour la voix de Ringo. Celui-ci l’avait essayé, sans y trouver complètement sa place. Après la mort de John, George réécrit le texte, reprend le chant principal et oriente la chanson vers la mémoire de l’ami disparu. Ringo demeure sur la piste. Paul, Linda et Denny Laine viennent ajouter leurs voix. Le résultat est l’un des très rares moments de l’après-1970 où la rencontre entre anciens Beatles touche à quelque chose de presque liturgique.
Il y a dans cette chanson un mélange de pudeur et de démonstration. Pudeur, parce qu’aucun des participants ne se livre frontalement comme il aurait pu le faire dans une interview. Démonstration, parce que la simple réunion de ces noms sur un même morceau suffit à produire un effet immense. George, Ringo, Paul : trois quarts des Beatles réunis autour du souvenir du quatrième. Plus qu’un hommage, c’est une scène de recomposition symbolique. La mort de John ne reforme pas les Beatles, bien sûr. Mais elle rappelle à tous que leur histoire commune reste le centre magnétique de leurs trajectoires.
À la même période, Ringo Starr publie Stop and Smell the Roses, album sur lequel Paul McCartney et George Harrison contribuent chacun de leur côté. Là encore, le rôle de Ringo comme point de rencontre est décisif. Alors que l’on pourrait s’attendre à un retrait généralisé, il continue d’ouvrir sa discographie aux autres, comme si son œuvre solo assumait de plus en plus clairement cette fonction d’accueil. Ce n’est pas un hasard. À ce stade, chacun sait que le mot Beatles est devenu à la fois une blessure, une marque déposée et une mémoire mondiale. Travailler chez Ringo permet de s’y reconnecter sans se laisser engloutir.
L’année 1981 montre aussi autre chose : l’impossibilité d’une innocence retrouvée. Les collaborations postérieures à la mort de Lennon n’ont plus le même grain que celles du début des années 1970. Elles ne relèvent plus seulement du plaisir de jouer ensemble à nouveau. Elles s’inscrivent dans une conscience aiguë de la finitude. C’est particulièrement vrai chez George, dont la relation avec John avait été plus compliquée qu’on ne l’a parfois dit. Avec “All Those Years Ago”, Harrison ne se contente pas de pleurer Lennon. Il réinscrit leur lien dans une histoire commune que la mort a figée.
S’il fallait désigner le tandem le plus cohérent, le plus durable et le plus naturel de tout l’après-Beatles, ce serait sans doute celui formé par George Harrison et Ringo Starr. On parle beaucoup, et à juste titre, de l’axe Lennon-McCartney, parce qu’il est au cœur de la création Beatles. Mais lorsqu’on s’intéresse à l’après-séparation, la paire George-Ringo apparaît comme la plus stable.
Dès les débuts, leur complicité saute aux yeux. Ringo joue sur All Things Must Pass. George écrit avec lui, pour lui, autour de lui. “Photograph” demeure le plus éclatant de leurs coups d’éclat communs, mais il serait réducteur de limiter leur histoire à ce tube. Il y a chez eux une manière d’être ensemble musicalement qui ne passe ni par la rivalité ni par la dramaturgie. George sait ce que Ringo peut apporter à une chanson : une humanité immédiate, un poids du réel, une simplicité jamais simpliste. Ringo, lui, comprend la sensibilité de George sans chercher à la rationaliser.
Cette relation continue bien après les grandes années 1970. On la retrouve, plus tard, sur des projets de Ringo où George ajoute une guitare, offre une chanson, glisse un trait de slide qui, en deux notes, suffit à rappeler une présence. Même quand les deux hommes ne construisent pas ensemble une œuvre centrale dans leur discographie respective, leur collaboration garde une valeur affective très forte. Elle témoigne d’une loyauté profonde, presque quotidienne dans sa logique. Pas besoin d’événement historique pour qu’ils se rejoignent. Il suffit d’un morceau.
Dans les années 1990 encore, alors que le récit général voudrait faire de Anthology le grand moment des retrouvailles, George et Ringo continuent d’avoir leur propre ligne d’échange. On les entend par exemple dans l’univers de Ringo sur Vertical Man, où Harrison ajoute sa guitare et sa couleur. À ce stade de leur vie, leur langage commun semble ne plus avoir besoin d’explication. George peut intervenir à distance, envoyer ses parties depuis Friar Park, et tout paraît évident. Leur fraternité est devenue un réflexe.
Ce n’est pas un détail biographique. C’est une clé de lecture. La continuité George-Ringo montre que les Beatles n’étaient pas seulement structurés autour du grand duel créatif John-Paul. Le groupe tenait aussi grâce à des loyautés latérales, moins commentées, moins glorieuses en apparence, mais fondamentales. Dans l’après, ces loyautés deviennent parfois plus visibles que le centre lui-même.
Si George et Ringo incarnent la fraternité la plus constante, Paul et Ringo représentent quant à eux la rencontre survivante, celle qui prend de plus en plus d’ampleur à mesure que les décennies passent. Leur relation post-Beatles n’est pas la plus spectaculaire au départ, mais elle devient, avec le temps, la plus visible. Et surtout, elle finit par porter tout ce qu’il reste de physiquement vivant du groupe.
Les premières marques de cette relation sont disséminées au fil des années 1970. Paul McCartney écrit pour Ringo, joue sur ses albums, l’invite dans son film Give My Regards to Broad Street dans les années 1980. Mais c’est surtout à partir des années 1990 que leur proximité musicale se densifie de nouveau. Le tournant important, c’est Flaming Pie en 1997. Sur ce grand disque de renaissance paulinienne, fortement stimulé par l’expérience Anthology, Ringo est là. Il joue sur “Beautiful Night” et participe aussi à “Really Love You”, premier morceau crédité McCartney-Starkey. Ce détail est savoureux et profond à la fois. Voir les deux hommes cosigner enfin une chanson sous leurs noms civils dit quelque chose de leur manière tardive mais sincère de se retrouver.
Ce moment est capital, parce qu’il sort Paul et Ringo du seul cadre nostalgique. Ils ne se contentent pas d’entretenir la mémoire du groupe. Ils fabriquent encore de la musique neuve ensemble. Et cette collaboration n’a rien d’un coup marketing. Flaming Pie est traversé par l’esprit Beatles sans être prisonnier de lui. Ringo y apparaît comme un compagnon de jeu, pas comme une relique.
Cette dynamique se prolonge chez Ringo. Sur Y Not en 2010, Paul joue de la basse sur “Peace Dream” et chante avec lui sur “Walk With You”, morceau d’une douceur fraternelle presque désarmante. Plus tard, sur Give More Love, Paul est encore présent. Il ne s’agit plus d’événements exceptionnels, mais d’une habitude heureuse. La relation s’est normalisée. Les deux survivants se voient, s’invitent, se célèbrent sans solennité excessive. C’est précisément pour cela que leurs retrouvailles tardives touchent autant.
Sur scène, la charge symbolique devient évidemment immense. Le concert de 2009 au Radio City Music Hall, le salut Grammy de 2014, puis les apparitions de Ringo Starr aux concerts de Paul, notamment à Los Angeles en 2019 et à Londres en décembre 2024, rappellent que le simple fait de les voir ensemble suffit encore à suspendre le temps. Quand Ringo s’assoit derrière la batterie et que Paul lance un classique des Beatles, le monde entier comprend ce qu’il voit : pas une reformation, pas une reconstitution, mais la persistance miraculeuse d’un lien.
Le concert de l’O2 en décembre 2024 a eu cet effet-là. Paul invite Ringo, le public explose, et l’émotion vient moins de l’idée abstraite de “réunion” que de la matérialité très simple de la scène : deux hommes très âgés, qui ont tout vécu, qui ont enterré leurs deux autres frères, et qui continuent malgré tout à faire ce qu’ils ont toujours su faire ensemble. Jouer du rock’n’roll. Rien n’est plus fort.
Les années 1990 marquent un basculement décisif avec Anthology. Pour la première fois depuis la séparation, les retrouvailles entre anciens Beatles ne sont plus seulement des apparitions ponctuelles, des coups de téléphone ou des crédits glissés sur un album solo. Elles deviennent un projet structuré, encadré, pensé comme tel. Il y a là quelque chose d’à la fois magnifique et terriblement ambigu.
Magnifique, parce que Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr se réunissent réellement pour travailler autour de démos de John Lennon. Ambigu, parce que cette réunion n’est possible qu’en l’absence définitive de John, et qu’elle repose précisément sur une forme de bricolage mémoriel. Les survivants ne rejouent pas ensemble comme en 1967 ou 1969. Ils répondent à une voix venue du passé, enregistrée seul par Lennon dans son appartement new-yorkais à la fin des années 1970.
Avec “Free As A Bird” puis “Real Love”, on assiste à quelque chose d’unique dans l’histoire du rock : un groupe officiellement dissous depuis un quart de siècle reprend vie non pas par une nostalgie de scène, mais par un travail de studio où les morts et les vivants se rencontrent dans la matière sonore. Il y a dans ces chansons une émotion que les débats esthétiques ont parfois masquée. Certains les trouvent trop produites, trop marquées par Jeff Lynne, trop lisses ou trop conscientes de leur propre importance. Tout cela peut se discuter. Mais l’essentiel est ailleurs : ces morceaux sont la preuve que les Beatles, même réduits à trois hommes autour d’une cassette de John, restaient capables de fonctionner comme un groupe lorsqu’un cadre les y autorisait.
Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont Anthology réorganise les rapports internes. Paul et George, dont la relation fut souvent la plus difficile à réchauffer, se retrouvent obligés de collaborer à nouveau. Ringo, fidèle à lui-même, joue le rôle de liant. Jeff Lynne, avec son tact et sa science du studio, sert de médiateur technique et psychologique. Rien n’est simple, bien sûr. Les tensions ne s’effacent pas magiquement. On sait que tout ne fut pas idyllique, et que le projet a aussi ravivé certains agacements anciens. Mais précisément : même imparfaites, ces retrouvailles existent.
L’histoire de “Now And Then” est encore plus révélatrice. La chanson est travaillée une première fois dans les années 1990 puis abandonnée, notamment parce que la démo de Lennon pose des problèmes techniques et que l’enthousiasme n’est pas unanime. Pendant longtemps, elle devient une sorte de fantôme de l’après-Beatles, un morceau dont tout le monde parle sans vraiment savoir s’il existera un jour. Lorsqu’elle est finalement achevée et publiée en 2023, avec la participation posthume de John et George à partir des matériaux anciens et l’intervention contemporaine de Paul et Ringo, c’est toute l’histoire des rencontres musicales des Beatles après la séparation qui semble se refermer.
Le mot de “dernière chanson des Beatles” a été employé abondamment, parfois jusqu’à l’usure. Mais il n’est pas absurde. “Now And Then” ne vaut pas seulement comme curiosité technologique ou comme épilogue marketing. Elle vaut parce qu’elle condense cinquante ans d’impossibilité et de désir. John en est l’origine. George y a travaillé dans les années 1990. Paul et Ringo l’achèvent des décennies plus tard. Le morceau est moins une chanson qu’une cicatrice rendue audible.
À force d’énumérer ces collaborations, une question revient fatalement : si les anciens Beatles ont pu tant de fois rejouer ensemble, écrire les uns pour les autres, se croiser en studio et sur scène, pourquoi n’y a-t-il jamais eu de vraie reformation ?
La réponse la plus simple est aussi la plus juste : parce qu’une réunion des Beatles ne signifiait pas seulement quatre hommes dans une pièce. Elle impliquait une machine symbolique écrasante. Reformer les Beatles, ce n’était pas faire un album entre amis. C’était réactiver la plus grande mythologie pop du XXe siècle, avec une pression artistique, économique, affective et médiatique quasiment invivable.
Les collaborations post-1970 fonctionnent précisément parce qu’elles contournent cet appareil. Elles sont localisées, ponctuelles, souvent asymétriques. John peut écrire pour Ringo sans que cela signifie “les Beatles sont de retour”. Paul peut venir chanter sur une chanson de George sans se soumettre à l’idée d’une hiérarchie retrouvée. George peut ajouter une guitare sur un album de Ringo sans rouvrir la vieille question de sa place dans le groupe. Ces gestes sont possibles parce qu’ils sont limités.
Une reformation, elle, aurait tout replongé dans le grand bain des frustrations anciennes. Qui aurait mené ? Qui aurait imposé les standards ? Comment George aurait-il accepté de revenir dans un cadre où sa place avait si souvent été réduite ? Comment John aurait-il vécu la machine promotionnelle ? Comment Paul aurait-il supporté l’idée de ne pas contrôler suffisamment ? Et Ringo, éternel médiateur, aurait-il eu seulement envie de se retrouver au milieu de ce champ de mines ?
Les rencontres musicales des Beatles après la séparation sont belles justement parce qu’elles ne prétendent presque jamais résoudre ces questions. Elles se contentent d’ouvrir des parenthèses. Une session. Un morceau. Une apparition surprise. Un hommage. Une chanson terminée des décennies plus tard. Cette forme fragmentaire n’est pas un échec de l’histoire. C’en est la vérité.
Ces collaborations tardives ne racontent pas seulement la survie d’un lien collectif. Elles éclairent aussi la personnalité de chacun.
John Lennon apparaît, dans l’après-Beatles, comme un homme capable des gestes les plus chaleureux et des ruptures les plus brutales. Il peut écrire pour Ringo avec un humour fraternel, jouer avec George, puis se détourner. Sa relation aux autres reste passionnelle, jamais tiède. Chez lui, la musique continue souvent de précéder ou de remplacer la conversation.
Paul McCartney, longtemps présenté comme l’administrateur du chaos ou comme l’homme qui voulait trop bien faire, révèle une autre facette : celle du musicien qui revient, qui patiente, qui accepte parfois les chemins détournés. Ses retrouvailles avec les autres ont rarement la spontanéité d’un John ou la fluidité d’un Ringo, mais elles portent souvent une charge émotionnelle particulière. Quand Paul rejoue avec eux, on entend toujours quelque chose du cœur même des Beatles se remettre à battre.
George Harrison est sans doute celui pour qui l’après a le plus ressemblé à une délivrance artistique, mais cette délivrance ne l’a jamais complètement libéré du poids affectif du groupe. Il s’épanouit en dehors des Beatles, oui. Il trouve sa voix propre, incontestablement. Pourtant, sa musique continue de revenir vers les autres, surtout vers Ringo, parfois vers John, et plus tard vers Paul dans le cadre très particulier d’Anthology. George est celui qui a le plus besoin de distance et qui, paradoxalement, n’a jamais tout à fait cessé de dialoguer avec l’ancien groupe.
Ringo Starr, enfin, ressort de toute cette histoire grandi de manière éclatante. Non pas parce qu’il aurait été secrètement le plus génial des quatre, ce qui serait une autre caricature, mais parce qu’il apparaît comme le plus disponible à l’amitié musicale. Il est le plus simple au sens noble. Celui auprès duquel la musique peut encore être un plaisir immédiat, pas seulement un lieu de règlement de comptes ou de prestige.
C’est peut-être la conclusion la plus juste. Les Beatles après la séparation ne se sont jamais retrouvés comme l’industrie, la presse ou les fans l’auraient voulu. Il n’y a pas eu le grand album de retour, la tournée impossible, la photo officielle parfaite, la narration simple d’une réconciliation totale. À la place, il y a eu quelque chose de beaucoup plus fragile et, au fond, de beaucoup plus émouvant.
Ils se sont retrouvés comme ils le pouvaient.
Ils se sont retrouvés dans la sécheresse bouleversante de John Lennon/Plastic Ono Band, quand Ringo Starr venait donner une ossature aux chansons de John. Ils se sont retrouvés dans l’ampleur mystique d’All Things Must Pass, quand George faisait enfin entendre tout ce qu’il avait dû contenir. Ils se sont retrouvés sur Imagine, dans l’ironie venimeuse et la beauté fissurée des morceaux de Lennon. Ils se sont retrouvés chez Ringo, évidemment, ce disque-carrefour où tous les chemins semblaient se recroiser sans jamais redevenir une autoroute commune. Ils se sont retrouvés dans une jam ratée à Los Angeles, précisément parce que la vie réelle est souvent plus informe que les mythes. Ils se sont retrouvés dans le deuil, autour de “All Those Years Ago”. Ils se sont retrouvés dans les studios d’Anthology, à bricoler avec la voix de John venue d’un autre temps. Ils se sont retrouvés dans la dernière ligne droite de “Now And Then”, comme si cinquante ans d’histoire s’étaient soudain pliés dans quelques minutes de musique. Ils se sont retrouvés sur scène, enfin, par la grâce des survivants, lorsque Paul et Ringo font encore lever des salles entières simplement en apparaissant ensemble.
À la fin, c’est peut-être cela qu’il fallait comprendre depuis le début. Les Beatles n’étaient pas un bloc. Ils étaient une relation. Et une relation ne disparaît pas le jour où l’on signe un communiqué ou un acte juridique. Elle change de forme. Elle devient intermittente, contradictoire, douloureuse, parfois splendide. Elle survit dans des chansons, dans des sessions, dans des voix qui se répondent à distance.
Les rencontres musicales entre John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr après la séparation ne constituent donc pas une annexe folklorique de leur grande histoire. Elles en sont le dernier chapitre vivant. Un chapitre moins flamboyant que les années 1963-1969, forcément, mais d’une profondeur humaine parfois supérieure. Parce qu’on n’y voit plus un groupe en conquête. On y voit des hommes qui tentent, chacun à leur manière, de continuer à se parler après la fin du monde.
Et quand cela marche, ne serait-ce qu’un instant, c’est bouleversant. Parce qu’on entend alors quelque chose de rarissime dans l’histoire du rock : non pas la nostalgie mécanique d’une légende exploitée, mais le retour, fragile et imprévisible, d’un lien réel. Les Beatles ne se sont jamais reformés comme entité durable. Mais ils ont laissé, après 1970, une constellation de retrouvailles partielles qui racontent peut-être mieux qu’aucune conférence de presse ce qu’ils furent les uns pour les autres.
Pas seulement quatre génies enfermés dans un mythe.
Quatre hommes qui, même séparés, n’ont jamais complètement cessé de faire de la musique ensemble.
• Les Beatles avant les Beatles
• La biographie des Beatles
• La Chronologie des Beatles
• Les photographes des Beatles
• L'après Beatles