Une séquence récemment dévoilée du documentaire Unleashed Spirits: The Rise of the Hollywood Vampires ramène à la lumière l’une des collaborations les plus singulières de la carrière récente de Paul McCartney. On y voit l’ancien Beatle prendre place au piano dans le studio de Johnny Depp et enregistrer avec Alice Cooper, Joe Perry et Depp une nouvelle version de « Come and Get It », sa composition de 1969 devenue un succès international avec Badfinger.
Plus qu’une simple rencontre entre célébrités, ces images documentent un moment où plusieurs générations de l’histoire du rock se rejoignent : celle des Beatles et d’Apple Records, celle du Los Angeles décadent fréquenté par John Lennon dans les années 1970, puis celle d’un groupe créé plusieurs décennies plus tard pour rendre hommage aux musiciens disparus de cette époque.
Le documentaire, réalisé par Daniel E. Catullo III, doit être présenté en première mondiale le 18 septembre 2026 au Wang Theatre de Boston, en ouverture du 42e Boston Film Festival.
Sommaire
Quand Paul McCartney entre dans le studio de Johnny Depp
La séquence révélée le 27 août par ComingSoon montre Paul McCartney installé au piano, entouré de Johnny Depp, Alice Cooper et Joe Perry. Le contraste est assez savoureux : les trois hommes ont depuis longtemps dépassé le stade où ils devraient normalement être impressionnés par la présence d’une rock star, et pourtant l’arrivée de McCartney semble momentanément les ramener au rang de spectateurs.
Johnny Depp raconte notamment l’étonnement général qui règne dans le studio. McCartney ne se comporte pas comme une institution vivante mais comme un musicien venu travailler avec d’autres musiciens.
« Il n’était pas “Sir Paul, Sir Paul”. Il était simplement là : “Oui, allons jammer.” »
Alice Cooper confirme cette impression : McCartney se serait immédiatement fondu dans le groupe, comme s’il faisait naturellement partie des Hollywood Vampires.
Les images sont intéressantes parce qu’elles permettent enfin de voir ce que Cooper, Perry et Depp racontent depuis une dizaine d’années : derrière la prestigieuse liste des participants à l’album Hollywood Vampires, la séance consacrée à McCartney semble avoir été étonnamment directe, presque artisanale.
Joe Perry a expliqué que les musiciens avaient enregistré ensemble dans la même pièce, McCartney chantant tout en jouant du piano. Le guitariste d’Aerosmith se souvenait surtout de Johnny Depp, Alice Cooper et lui-même échangeant des regards incrédules pendant la séance : chacun possédait déjà une carrière considérable, mais tous avaient soudain conscience de se trouver « dans une pièce avec un Beatle ».
Une séance dont la date exacte reste curieusement incertaine
Un détail mérite cependant d’être signalé. ComingSoon présente les images comme ayant été tournées dans le studio de Johnny Depp en mai 2014. Les chronologies spécialisées consacrées à McCartney situent pour leur part la séance d’enregistrement de Come and Get It au début ou au milieu du mois de juin 2014.
En l’état des sources disponibles, il serait donc imprudent d’attribuer une date précise à l’enregistrement. Il est également possible que les rushes utilisés dans le documentaire couvrent plusieurs périodes de travail.
Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c’est la composition de la séance.
Sur la version publiée en 2015, Paul McCartney assure le chant, le piano et la basse. Alice Cooper partage les parties vocales, Joe Perry et Johnny Depp jouent les guitares, tandis qu’Abe Laboriel Jr. — batteur de scène de McCartney depuis le début des années 2000 — tient la batterie et participe aux chœurs. Le producteur Bob Ezrin apparaît également parmi les choristes.
Autrement dit, McCartney n’est pas venu déposer symboliquement quelques mesures de piano sur une bande déjà terminée : il est au cœur même de l’interprétation.
« Come and Get It » : retour inattendu à l’été 1969
Le choix de « Come and Get It » donne surtout à cette rencontre une profondeur historique particulière.
McCartney compose la chanson durant les dernières années des Beatles. Le 24 juillet 1969, pendant les séances d’Abbey Road, il arrive en avance aux studios EMI et réalise seul une maquette particulièrement élaborée : chant, piano, maracas, batterie et basse. L’enregistrement est effectué rapidement, chaque instrument étant ajouté successivement par McCartney. Cette démo sera finalement publiée en 1996 sur Anthology 3, puis sous une autre forme dans l’édition anniversaire d’Abbey Road.
La chanson n’est cependant pas destinée aux Beatles.
McCartney la propose aux Iveys, groupe signé chez Apple Records et bientôt rebaptisé Badfinger, afin qu’elle figure dans le film The Magic Christian, avec Peter Sellers et — détail qui referme déjà une première boucle beatlienne — Ringo Starr.
McCartney produit lui-même l’enregistrement du groupe et exige une interprétation extrêmement proche de sa maquette originale.
Le résultat devient le premier grand succès de Badfinger sous ce nom : n°4 au Royaume-Uni, où le disque reste cinq semaines dans le Top 10, et n°7 aux États-Unis.
Quarante-cinq ans plus tard, McCartney se retrouve donc devant un piano pour reprendre lui-même cette composition qu’il avait volontairement confiée à un autre groupe à la veille de la séparation des Beatles.
McCartney redevient le chef de groupe
Les témoignages des Hollywood Vampires sur cette séance sont remarquablement concordants.
Alice Cooper a raconté que, dès que McCartney s’était assis devant le piano, la hiérarchie implicite du studio avait changé. Pendant quelques minutes, ce n’était plus Paul McCartney qui participait à une séance des Hollywood Vampires : les Hollywood Vampires devenaient le groupe de Paul McCartney.
Cette distinction paraît anecdotique, mais elle en dit beaucoup sur sa méthode de travail.
Cooper insiste depuis plusieurs années sur l’absence de cérémonial entourant le musicien. McCartney arrive, s’installe au piano, montre la chanson puis joue. Le morceau est enregistré collectivement et avec très peu de prises. Les versions du récit varient légèrement — Cooper a évoqué deux ou quatre prises selon les interviews — mais toutes décrivent une session essentiellement live, organisée autour du piano et du chant de McCartney.
Pour des musiciens ayant eux-mêmes passé leur vie dans les studios, ce qui semble impressionner n’est donc pas seulement la présence d’un Beatle. C’est la rapidité avec laquelle McCartney transforme une réunion de vedettes en véritable groupe de travail.
Alice Cooper résumera plus tard l’expérience en expliquant que tout le monde dans la pièce était « stupéfait » de se retrouver sur un morceau avec lui. Il affirme même que McCartney lui demande encore parfois s’il appartient toujours aux Vampires. Réponse de Cooper : il en est membre « à vie ».
Des Hollywood Vampires qui existaient bien avant Johnny Depp
Le nom du groupe possède lui-même une histoire qui nous ramène directement à l’univers des Beatles.
Les Hollywood Vampires originaux n’étaient pas un groupe de rock, mais un cercle informel de musiciens et de célébrités qui se retrouvait durant les années 1970 au Rainbow Bar & Grill de West Hollywood.
Alice Cooper en était la figure centrale. Parmi les habitués figuraient notamment Harry Nilsson, Keith Moon, Micky Dolenz et Bernie Taupin. Lorsque John Lennon séjournait à Los Angeles durant sa période dite du Lost Weekend, il fréquentait également le cercle en compagnie de Nilsson. Ringo Starr est lui aussi associé à ces réunions.
Cooper a raconté que le groupe avait fini par disposer d’un espace réservé à l’étage du Rainbow. Le surnom de « vampires » venait tout simplement de leur mode de vie : ces musiciens passaient leurs nuits ensemble et voyaient relativement peu la lumière du jour.
Derrière le folklore, l’histoire est évidemment plus sombre. Une grande partie de ces réunions s’inscrivait dans une culture de consommation excessive d’alcool et de drogues qui devait avoir des conséquences dramatiques pour plusieurs de ses protagonistes.
Lorsque Cooper décide des décennies plus tard de reprendre ce nom avec Johnny Depp et Joe Perry, l’idée n’est donc pas seulement de créer un énième « supergroupe ». Le projet doit servir de salut musical à une génération disparue.
John Lennon est lui aussi présent en filigrane
Le premier album des Hollywood Vampires, publié le 11 septembre 2015, fonctionne ainsi comme un mémorial consacré à différentes figures du rock.
On y retrouve des chansons associées aux Who, aux Doors, à Harry Nilsson, Jimi Hendrix, T. Rex ou encore Led Zeppelin. Et naturellement, l’ombre de John Lennon traverse également le disque avec une reprise de « Cold Turkey ».
La connexion avec les Beatles devient dès lors presque généalogique.
John Lennon avait fréquenté les Hollywood Vampires originaux. Ringo Starr avait lui aussi gravité autour de ce cercle. Plusieurs décennies plus tard, Paul McCartney participe au disque portant leur nom, tandis que Zak Starkey, le fils de Ringo, joue de la batterie sur plusieurs morceaux de l’album, notamment « My Generation » et « Whole Lotta Love ».
Cette dimension explique pourquoi la présence de McCartney sur Come and Get It dépasse largement le procédé marketing consistant à ajouter un nom prestigieux à la pochette.
Il constitue presque un pont entre les deux incarnations des Hollywood Vampires.
Johnny Depp, Alice Cooper et Joe Perry face à « un Beatle »
Le nouvel extrait de Unleashed Spirits possède également une valeur documentaire assez rare : il montre de grands musiciens confrontés eux-mêmes au phénomène de l’admiration.
Joe Perry est l’un des guitaristes emblématiques du rock américain. Alice Cooper a derrière lui plusieurs décennies de carrière et une influence considérable sur le spectacle rock. Johnny Depp, malgré son image d’acteur, joue de la guitare depuis sa jeunesse et a multiplié les collaborations musicales.
Pourtant, lorsque McCartney commence à jouer, les trois hommes semblent momentanément oublier leur propre statut.
Ce type de témoignage revient fréquemment chez les artistes ayant enregistré avec lui : la connaissance personnelle de McCartney et l’expérience consistant à jouer avec Paul McCartney semblent être deux choses différentes.
Cooper, qui connaissait déjà McCartney depuis plusieurs décennies avant cette séance, l’a lui-même reconnu. On peut fréquenter l’homme, puis découvrir brusquement en studio le musicien qui a participé à la construction du langage pop des Beatles.
C’est probablement cette bascule que les images de 2014 rendent particulièrement visible.
« Come and Get It », une chanson qui traverse trois époques de McCartney
La séquence possède enfin quelque chose d’assez révélateur de la trajectoire de Paul McCartney.
En 1969, Come and Get It est l’œuvre d’un musicien de 27 ans capable d’entrer seul dans un studio, d’enregistrer en quelques dizaines de minutes une démonstration complète et de remettre ensuite cette véritable matrice à un jeune groupe d’Apple.
En 2014, l’homme qui reprend la chanson a 71 ans. Pourtant, la méthode paraît presque inchangée : le piano, une mélodie clairement établie, quelques indications et un groupe qui se met immédiatement à jouer autour de lui.
Entre les deux séances se sont écoulés près de quarante-cinq ans.
C’est peut-être ce qui rend ces images plus intéressantes qu’une simple rencontre entre Paul McCartney et Johnny Depp. Elles documentent la permanence d’une méthode : McCartney entre dans une pièce, s’assoit devant un instrument et la musique organise immédiatement le reste du groupe autour de lui.
Un documentaire consacré à la transformation des Hollywood Vampires
Unleashed Spirits: The Rise of the Hollywood Vampires doit précisément raconter comment ce projet initialement fondé sur l’amitié, la mémoire et des séances informelles est devenu progressivement un véritable groupe de scène.
Le Boston Film Festival annonce un documentaire allant des premières répétitions et séances d’enregistrement jusqu’aux concerts donnés sur certaines des plus grandes scènes internationales. Le film est réalisé par Daniel E. Catullo III, réalisateur et producteur récompensé aux Emmy Awards, et met naturellement en avant Alice Cooper, Johnny Depp, Joe Perry et Tommy Henriksen.
La première mondiale aura lieu le vendredi 18 septembre à 19 heures au Boch Center Wang Theatre de Boston. Alice Cooper, Joe Perry, Tommy Henriksen ainsi que Daniel E. Catullo III sont annoncés parmi les participants à la soirée.
Pour les amateurs des Beatles, la principale curiosité restera toutefois de savoir quelle place le montage définitif accordera aux archives de la séance McCartney.
Car au-delà du prestige de son apparition, ces quelques minutes racontent une histoire étonnamment dense : celle d’une chanson née pendant Abbey Road, confiée à Badfinger et liée à un film avec Ringo Starr ; celle d’un cercle nocturne fréquenté quelques années plus tard par John Lennon ; enfin celle de musiciens devenus eux-mêmes des légendes et soudain redevenus, devant un piano, des admirateurs regardant Paul McCartney travailler.
Un petit morceau d’archéologie rock que le documentaire pourrait bien rendre particulièrement savoureux.













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