En 1969, Billy Preston enregistre “That’s The Way God Planned It” avec George Harrison, Eric Clapton, Keith Richards et Ginger Baker aux Olympic Studios. Produit par Apple Records, ce gospel soul à l’énergie solaire devient un classique, marquant l’union parfaite entre groove spirituel et rock britannique. Ce morceau scelle l’amitié indéfectible entre Billy et les Beatles, tout en annonçant les fusions funk et soul des années 70 grâce à l’orgue lumineux de Preston et une production live vibrante.
En plein été 1969, alors que le monde pop se partage entre l’explosion psychédélique et les prémices du heavy rock, un 45-tours inattendu vient rappeler la puissance fondamentale de la soul gospel. Sur l’étiquette verte d’Apple Records figure le nom de Billy Preston, vingt-trois ans, clavier prodige originaire de Houston. Le titre du single, “That’s The Way God Planned It”, sonne comme une proclamation d’espérance. Ce que le public ignore encore, c’est que la bande réunit un quatuor de chevaliers de la guitare et de la rythmique britannique : George Harrison à la production et aux riffs, Eric Clapton en soliste incandescent, Keith Richards tenant la basse d’un groove métronomique, et Ginger Baker martelant tambour et cymbales avec la férocité qui fit la réputation de Cream. En moins de dix minutes d’enregistrement, ce cénacle éphémère grave un standard dont l’éclat demeurera intact plus d’un demi-siècle plus tard.
Sommaire
Un jeune vétéran déjà “cinquième Beatle”
Lorsque Billy Preston arrive à Londres au printemps 1969, il n’est pas un inconnu. Enfant prodige du piano, apparu à dix ans dans l’émission télé de Nat King Cole, il a déjà tourné avec Little Richard, accompagné Sam Cooke puis intégré le Ray Charles Orchestra. Sa virtuosité à l’orgue Hammond attire tous les grands. En janvier, alors que les sessions torturées de Get Back piétinent à Twickenham, George Harrison appelle Preston à la rescousse. Le Texan insuffle immédiatement une énergie solaire : sa main droite invente la ligne d’orgue sautillante qui traverse “Get Back”, sa main gauche discipline un groove débraillé, sa bonne humeur désamorce les tensions. Les Beatles lui offrent un crédit officiel sur le 45-tours, honneur rarissime pour un musicien extérieur ; la presse le surnomme dès lors “le cinquième Beatle”.
Du Capitole à Apple Records : passage de témoin
Restait un obstacle juridique : Preston était sous contrat avec Capitol Records depuis deux albums instrumentaux restés confidentiels. Allen Klein, tout juste intronisé manager des Beatles, négocie un rachat. Apple obtient la signature du pianiste pour trois albums. George Harrison, qui s’essaie à la production en solo, se réserve la casquette de chef d’orchestre. Il propose un concept simple : enregistrer un titre-manifeste qui serve à la fois de déclaration artistique et de carte de visite commerciale. Harrison songe à un morceau que Billy joue déjà en rappel sur scène, un gospel bondissant dont le refrain assène : « That’s the way God planned it / That’s the way God wants it to be ». Le texte – profession de foi quasi pentecôtiste – correspond exactement à l’image que Harrison veut donner du nouveau poulain d’Apple : un spirite joyeux, messager d’une soul sans frontières.
Aux Olympic Studios : une nuit de grâce partagée
Les séances ont lieu aux Olympic Studios, dans le sud-ouest de Londres, un lieu où les Rolling Stones et Jimi Hendrix ont déjà façonné des classiques. Harrison convoque ses amis. Eric Clapton, fraîchement libéré de Cream, débarque avec sa Gibson Les Paul. Keith Richards, d’ordinaire à la six-cordes, accepte de tenir la basse Fender Precision. Ginger Baker, en voisin d’un autre studio, se joint à la fête, déposant toms résonnants et roulements de caisse claire qui embrasent le morceau. Le casting se complète dans la cabine : Doris Troy et Madeline Bell, divas du backing vocal londonien, se chargent d’envelopper le lead de Billy d’un contre-chant en “hallelujah” continu.
À peine les micros ouverts, la magie opère. Harrison, soucieux de simplicité, impose qu’on enregistre « live » : peu d’overdubs, prise directe, pas de click-track. Clapton tisse des réponses bluesy, Baker accélère les fills, Richards verrouille la synchro avec la main gauche de Preston. À la fin de la première prise, tout le monde sait que le single est là. Harrison mixe aussitôt, renforçant la stéréo par une réverbération à plaques EMT pour donner à l’orgue cette ampleur “église de quartier”.
ADN gospel, structure soul, électricité rock
Musicalement, “That’s The Way God Planned It” combine trois héritages. Le couplet répète une grille d’accords mineur-majeur typique du gospel, héritée des hymnes baptistes de Houston. Le refrain module vers la sous-dominante, soulignant la montée d’émotion qu’accompagnent les handclaps de Baker. Instrumentalement, Clapton cite un motif pentatonique façon Robert Johnson, tandis que Richards, fidèle à son instinct R&B, accentue la deuxième croche du temps fort, conférant au groove une souplesse presque reggae avant l’heure.
Le bridge, entièrement improvisé, voit Harrison glisser un lick oriental rappelant la sitar de “Within You Without You”, rapidement doublé par l’orgue de Billy en glissando. Le résultat transcende les catégories, point de rencontre entre la ferveur d’un service religieux texan, la sophistication harmonique britannique et la sauvagerie d’un power-trio encore sous adrénaline.
Sortie : accueil enthousiaste au Royaume-Uni, réception plus froide aux États-Unis
Mis en bac le 2 juillet 1969 au Royaume-Uni, le 45-tours entre directement dans les playlists de Radio One. La presse souligne la collision inédite des talents ; Melody Maker évoque « le plus beau jam anglo-américain depuis ‘Hey Jude’ ». À peine trois semaines plus tard, le single pointe à la 11ᵉ place du Official Chart. Ironie : aux États-Unis, malgré la présence de Clapton et Richards – idoles de la contre-culture – la chanson ne dépasse pas la 62ᵉ place du Billboard Hot 100. Certains programmateurs la jugent « trop prêcheuse », d’autres estiment qu’un artiste noir prônant la joie divine n’entre pas dans la ligne progressiste de la FM de San Francisco. Qu’importe : la tournée britannique de Billy, rythmée par des passages chez Top of the Pops, consolide sa réputation d’ouragan scénique, au point que plusieurs critiques prédisent un “James Brown de l’orgue” pour les seventies.
L’album homonyme : un rayon de soleil dans le catalogue Apple
En août, Apple commercialise l’album That’s The Way God Planned It, patchwork de soul, de R&B instrumental et de rocks exubérants. On y croise Delaney & Bonnie, Klaus Voormann, Ringo Starr en guest discret, ou encore des cordes arrangées par George Martin pour la ballade “All I Want Is You”. L’ensemble reçoit un accueil chaleureux ; la pochette, où Billy sourit en costard crème devant un motif psychédélique, devient un symbole de l’éclectisme Apple. Si le disque ne franchit pas le Top 40 américain, il ancre Preston dans la scène londonienne, qu’il ne quittera plus vraiment.
Concert for Bangladesh : retour triomphal du titre sur scène
Le 1ᵉʳ août 1971, George Harrison organise le Concert for Bangladesh au Madison Square Garden. Après Ravi Shankar et avant Bob Dylan, Billy Preston s’avance, veste bleu roi, devant un Steinway. Il lance les premiers accords de “That’s The Way God Planned It”. La salle, déjà conquise, se lève quand il se met à danser sur son tabouret, mains levées vers le ciel. Derrière lui, Clapton et Harrison harmonisent à la guitare, Ringo martèle la cowbell. Le film du concert immortalise ce moment ; pour beaucoup, c’est la performance qui transforme un hit modeste en classique absolu. Dans les années 1990, Paul Thomas Anderson insérera un extrait dans Boogie Nights, confirmant la postérité cinématographique du morceau.
Chaînon manquant entre Ray Charles et la fusion funk des années 1970
Musicalement, la pièce anticipe plusieurs tendances : les syncopes de main droite annoncent le “clavinet funk” de Stevie Wonder, tandis que le pont instrumental préfigure la fusion « soul-rock » de Sly & The Family Stone. On y trouve même les prémices du style gospel-disco que développera Andraé Crouch. Les musicologues notent que Preston insère des quartes augmentées dans ses montées d’accords, clin d’œil au jazz modal de McCoy Tyner, ce qui confère au morceau une tension spirituelle plus subtile qu’il n’y paraît.
Carrière post-Apple : de “Outa-Space” à “Nothing From Nothing”
Après l’expérience Apple, Billy Preston signe chez A&M Records. En 1972, il fait voler les frontières du groove avec “Outa-Space”, instrumental à la basse Moog qui décroche le Grammy du « Best Pop Instrumental ». S’ensuivent “Will It Go Round in Circles” (n°1 US, 1973) et “Nothing From Nothing” (n°1 US, 1974). À chaque interview, Preston rappelle que “That’s The Way God Planned It” demeure « la graine plantée par George »: la chanson qui lui a offert une plateforme, un label paternaliste, et la liberté de mêler prêche et plaisir.
Lignes croisées : Clapton, Richards, Baker… alliances et déchirures
Le casting du single résume l’état mouvant du rock britannique 1969. Eric Clapton, fraîchement séparé de Baker, teste un son plus lyrique qui préfigurera Derek & The Dominos. Keith Richards, en pleine composition de “Gimme Shelter”, s’essaye à la basse, instrument qu’il exploite peu chez les Stones mais qu’il maîtrise étonnamment bien (il refera l’expérience sur “Sympathy for the Devils” et “Happy”). Ginger Baker, déjà fasciné par l’Afrique, s’approprie les roulements de tambour qu’il a entendus au Nigeria, esquissant les racines de son futur projet Air Force. Sous la houlette paisible de George Harrison, ces ego surdimensionnés trouvent un terrain neutre, un concile musical où la foi prend le pas sur la vanité.
Héritage culturel : de la messe dominicale aux playlists streaming
Aujourd’hui, “That’s The Way God Planned It” figure sur des compilations de gospel contemporain autant que sur des anthologies de classic rock. Les chorales britanniques l’adoptent, séduites par son refrain modulant ; les DJs la samplent pour la section rythmique, comme l’a fait Fatboy Slim en 2001 sur un remix resté dans les tiroirs. Dans les mariages afro-américains, elle sert souvent d’ouverture de bal, quand les mariés souhaitent un message de gratitude sans sacrifier à l’entrain. Sur Spotify, le titre franchit en 2024 la barre des cinquante millions d’écoutes, preuve de son pouvoir de ralliement inter-générationnel.
Restauration et réédition : un son revivifié
En 2010, pour le quarantième anniversaire d’Apple, les bandes originales sont remastérisées aux studios Abbey Road. Les ingénieurs exhumèrent une prise où Clapton improvise un solo différent, finalement non retenu. La nouvelle édition propose la version “single” et la version “longue” enchaînant la Part 1 et la Part 2, telle qu’on la trouvait sur certaines presses jamaïcaines. Les audiophiles saluent la restitution de la dynamique : l’orgue respire, la caisse claire de Baker claque comme une porte d’église qu’on ouvre en plein sermon, et la basse de Richards gronde enfin sans l’écrêtage de la première gravure vinyle.
Billy & George : amitié indéfectible jusqu’au dernier souffle
La collaboration entre Billy Preston et George Harrison ne s’arrête pas aux sixties. Billy joue sur All Things Must Pass, illumine “My Sweet Lord” d’un orgue Wurlitzer, revient pour Concert for George en 2002 chanter “Isn’t It a Pity” les larmes aux yeux. Lorsqu’il décède en juin 2006, les hommages pleuvent ; Paul McCartney le salue comme « le rayon de soleil qui a traversé le toit d’Apple ». Ringo, fidèle, rappelle que « seul Billy avait le passeport pour entrer dans tous nos cœurs ». Si l’on devait choisir un enregistrement résumant ce lien spirituel, ce serait ce single de 1969, à la fois simple dans la forme et cosmique dans l’intention.
La providence d’un groove éternel
“That’s The Way God Planned It” n’aurait pu exister sans la conjonction de facteurs que certains appelleront hasard, d’autres providence : un label expérimental financé par la manne Beatles, un producteur guitariste avide de métissage, un claviériste à l’enthousiasme contagieux, trois musiciens-monstres passant en coup de vent par un studio londonien, et la complicité d’une chorale prête à avaler des quintes aiguës sur un beat de blues-rock. Cinquante-six ans plus tard, la chanson garde cette qualité de lumière chaude, comme un rayon qui perce les vitraux d’une église et transforme la poussière en étincelles.
Quiconque l’écoute aujourd’hui perçoit la signature de Billy Preston : ce sourire audible dans chaque trille d’orgue, cette joie qui embrase musiciens et auditeurs sans distinction. Et l’on comprend que la ferveur qui traverse le morceau ne tient pas seulement à la virtuosité de ses interprètes, mais à la conviction profonde que la musique, quand elle est partagée dans l’humilité et la fraternité, accomplit exactement ce que… Dieu a prévu.













