Un matin de vacances, en 1980, Paul McCartney se réveille avec un refrain dans la tête. Il vient de rêver qu’il assistait à un concert des Rolling Stones et que Mick Jagger chantait une chanson qu’il ne connaissait pas. Le problème, découvre-t-il en se levant, est que cette chanson n’existe pas : c’est lui qui vient de l’écrire en dormant. Il lui faudra deux ans et demi, trois séries de séances, la fin des Wings, la mort de John Lennon, deux albums entiers et un film à neuf millions de dollars avant que « No Values » ne soit enfin publié, en octobre 1984, sur la bande originale la plus mal-aimée de sa carrière. Voici son dossier complet — le rêve, les trois enregistrements successifs, le groupe éphémère de 1983 qui aurait pu devenir autre chose, et les corrections à apporter à ce qu’on lit partout sur ce morceau.
Sommaire
Une chanson rêvée : ce que l’anecdote raconte vraiment
Le récit de McCartney
Le récit est stable et McCartney l’a répété à l’identique pendant quarante ans. Il est en vacances, il dort, et il rêve qu’il regarde les Rolling Stones sur scène. Mick Jagger, devant lui, chante un morceau dont le refrain lui plaît immédiatement. Il se réveille avec ce refrain intact dans la tête et se dit qu’il aime vraiment cette chanson.
Puis vient la vérification, et c’est là que l’anecdote devient intéressante : il cherche à savoir si les Stones ont réellement enregistré un titre de ce nom. La réponse est non. La chanson n’existe pas ; elle vient de lui.
La blague sur le copyright
La formule qu’il a employée dans le livre publié en accompagnement du film, en 1984, est devenue la citation canonique du morceau : il n’en a rien dit à Mick Jagger, qui revendiquerait probablement le copyright.
C’est une plaisanterie, mais elle n’est pas innocente venant de cet homme-là. En 1984, McCartney sort de quinze ans de contentieux sur les droits d’auteur — la dissolution du partenariat Beatles, les procédures autour de Northern Songs, le rachat manqué de son propre catalogue. Personne, dans le rock britannique, n’a une conscience plus aiguë de ce qu’est une revendication de paternité. La blague est celle d’un homme qui a payé pour comprendre le sujet, comme le montre notre dossier 20 faits méconnus sur Paul McCartney.
Correctif : ce n’est pas une chanson des Rolling Stones
Première mise au point, parce que la formulation courante entretient l’ambiguïté. « No Values » n’est pas une chanson des Stones, ni une chanson écrite pour les Stones, ni une chanson refusée par eux. Elle n’a jamais été proposée à Mick Jagger, jamais enregistrée par son groupe, jamais évoquée entre les deux hommes.
Ce que le rêve a produit est une chanson de Paul McCartney dans le style qu’il attribuait à Mick Jagger. C’est un pastiche involontaire, pas une collaboration avortée.
La place du rêve dans son œuvre
Le procédé n’est pas nouveau et c’est ce qui rend le cas instructif. En 1964, à Wimpole Street, McCartney se réveille avec une mélodie complète dans la tête et passe des semaines à demander à son entourage s’il ne l’a pas entendue quelque part ; ce sera « Yesterday ». En 1968, une phrase entendue en rêve, attribuée à sa mère morte, deviendra « Let It Be ».
« No Values » appartient donc à une série documentée, et la mécanique est chaque fois la même : le rêve fournit un fragment, puis vient la vérification anxieuse — est-ce que ça existe déjà ? — et enfin le travail. Ce qui distingue notre morceau, c’est que le rêve n’a pas seulement livré une mélodie : il a livré un interprète.
Ce que le rêve a réellement fourni
C’est le point que les présentations rapides manquent. Ce que McCartney a rapporté de son sommeil n’est pas une chanson mais une direction artistique complète : un chanteur, une posture, un phrasé, une agressivité. Le rêve lui a dit « écris comme lui ».
Il faut mesurer ce que cela signifie chez un compositeur de cinquante ans de métier : son inconscient lui a fourni ce que ses journées ne lui donnaient plus — l’autorisation d’être méchant.
Pourquoi Mick Jagger, et pourquoi en 1980
L’état des rapports entre les deux camps
La rivalité Beatles-Stones a toujours été plus courtoise en public que dans les faits, et elle avait un aspect très concret : Lennon et McCartney avaient offert aux Stones leur premier vrai succès en 1963, épisode que nous avons raconté dans Comment les Beatles ont offert leur premier hit aux Rolling Stones. Vingt ans plus tard, les rapports sont distants.
Les Stones, en 1980-1981, viennent de publier Emotional Rescue et préparent Tattoo You ; ils s’apprêtent à repartir sur une tournée américaine massive. McCartney, lui, ne joue plus en public depuis décembre 1979, sort d’une garde à vue de dix jours à Tokyo et voit son groupe se déliter. Le contraste ne pouvait pas être plus net.
Le pastiche comme méthode de travail
Il faut ici défaire un préjugé tenace. Le pastiche, chez McCartney, n’est pas une paresse ni un hommage : c’est une méthode de production. Quand il ne sait pas quoi écrire, il se donne un modèle et écrit « à la manière de ».
La liste est longue et elle traverse toute sa carrière : « Oh! Darling » à la manière des chanteurs de rhythm and blues, « Honey Pie » à la manière du music-hall des années vingt, « Back in the U.S.S.R. » à la manière des Beach Boys, « Dear Boy » dans le registre des harmonies californiennes, « Let ‘Em In » dans celui de la soul de Philadelphie. Lennon lui-même obéissait au même principe en 1980 lorsqu’il chantait « (Just Like) Starting Over » en imitant Elvis Presley et Roy Orbison, comme nous l’avons montré dans notre dossier sur les séances de « Double Fantasy ». « No Values » est la version Jagger de cet exercice.
Ce que le modèle apporte
L’intérêt du procédé est technique. Écrire « à la manière de Jagger » impose des contraintes que McCartney ne s’imposerait pas seul : une mélodie plus étroite, plus proche de la parole ; des notes répétées ; une prosodie agressive ; un texte de reproche adressé à une deuxième personne.
Or ce sont exactement les caractéristiques de « No Values ». Le pastiche n’a pas produit une imitation ratée : il a produit une chanson que McCartney n’aurait pas écrite autrement.
La chronologie réelle : deux ans et demi de gestation
30 novembre 1980 : Pugin Hall
La première trace documentée du morceau est une répétition, le 30 novembre 1980, à Pugin Hall, près de Tenterden dans le Kent — l’un des lieux où McCartney faisait travailler ses musiciens à cette période.
La date mérite qu’on s’y arrête. Huit jours plus tard, John Lennon sera abattu à New York. Ces répétitions appartiennent donc aux derniers jours d’un monde où les quatre Beatles étaient encore vivants, et ce détail explique en partie ce qui va se passer ensuite : le projet de groupe que McCartney nourrissait alors ne survivra pas à l’hiver.
Correctif : dans quel état étaient les Wings
On lit couramment que « les Wings ont répété la chanson en octobre 1980 ». La formulation est doublement imprécise.
D’abord la date : la trace établie est le 30 novembre. Ensuite l’entité : à l’automne 1980, les Wings ne sont plus vraiment un groupe. Ils n’ont plus donné de concert depuis décembre 1979 ; la tournée japonaise de janvier 1980 a été annulée après l’arrestation de McCartney à Tokyo ; le disque paru cette année-là, McCartney II, a été enregistré par McCartney seul, sans eux. Denny Laine quittera officiellement la formation en avril 1981.
Ce que ces répétitions documentent, c’est donc moins un groupe au travail qu’un homme essayant de vérifier s’il en a encore un.
11 février 1981 : la séance « Keep Under Cover »
Deuxième étape. Le 11 février 1981, lors d’une séance consacrée à « Keep Under Cover » — titre qui paraîtra finalement sur Pipes of Peace en 1983 —, « No Values » est de nouveau travaillée.
Nous sommes deux mois après la mort de Lennon. McCartney a repris le travail avec George Martin, dans le cadre du grand projet qui deviendra Tug of War, et dont nous avons raconté l’enjeu dans Il y a 44 ans, Paul McCartney tirait sur la corde.
1981-1982 : les séances « Tug of War »
Le morceau traverse ensuite la longue période d’enregistrement qui court de 1981 à 1982, entre AIR Studios à Londres et le studio antillais de George Martin à Montserrat. Ces séances produiront deux albums, Tug of War (avril 1982) puis Pipes of Peace (octobre 1983), tirés du même fonds.
« No Values » n’ira ni sur l’un ni sur l’autre. Elle reste dans les cartons.
Correctif de date : mars 1983, pas décembre 1982
Voici la correction factuelle la plus utile du dossier. On lit très fréquemment que la version définitive a été enregistrée en décembre 1982 à AIR Studios. La documentation disponible situe plutôt l’enregistrement retenu au début de 1983, aux alentours de mars, toujours à AIR Studios Londres.
La confusion vient probablement de la date d’ouverture des séances de la bande originale — décembre 1982 — qui a été reportée sur ce titre en particulier. Le chantier de Give My Regards to Broad Street s’étendra en réalité de décembre 1982 à juillet 1984, entre AIR et les studios de cinéma d’Elstree.
Ce que trente mois de gestation signifient
Récapitulons : rêvée en 1980, répétée en novembre 1980, retravaillée en février 1981, promenée à travers deux albums en 1981-1982, enregistrée définitivement au début de 1983, publiée en octobre 1984. Quatre ans entre le rêve et le disque, trente mois entre la première répétition et la prise retenue.
C’est considérable, et cela contredit frontalement l’image d’un morceau bâclé pour remplir une bande originale. « No Values » est l’une des chansons les plus longuement mûries de cette période de sa carrière.
Pourquoi elle n’est entrée ni sur « Tug of War » ni sur « Pipes of Peace »
Le problème de ton
Aucune déclaration n’explique l’écartement, mais la raison est audible dès qu’on remet les disques dans l’ordre. Tug of War est un album de deuil, construit autour de la mort de Lennon, de la réconciliation et de la gravité ; « Here Today » en est le centre. Un rocker agressif sur la perte des valeurs n’y avait aucune place.
Pipes of Peace, l’année suivante, poursuit dans le registre pacifiste et mélodique, avec deux duos avec Michael Jackson. Là encore, un morceau au vitriol aurait détonné.
Le rôle de George Martin
Il faut aussi tenir compte du producteur. George Martin supervise l’ensemble de cette période et il a toujours poussé McCartney vers l’orfèvrerie plutôt que vers la brutalité — c’est le sens de leur collaboration depuis 1962, et nous l’avons développé dans notre portrait George Martin sans les Beatles.
Que « No Values » ait attendu trois séries de séances avant d’être retenue dit peut-être moins sur la chanson que sur les albums auxquels elle était proposée.
L’ironie de sa destination finale
Le morceau atterrit donc sur la bande originale d’un film — c’est-à-dire dans le seul projet de la période où McCartney n’avait pas à défendre une cohérence d’album, puisque le disque était de toute façon une compilation de réenregistrements.
C’est le paradoxe fondateur de ce dossier : la chanson la plus mordante que McCartney ait écrite dans les années quatre-vingt a été publiée dans son projet le moins ambitieux, entre deux relectures de vieux succès.
La séance définitive : qui joue sur « No Values »
Le personnel exact
Voici le générique, établi et vérifiable. Paul McCartney : chant et basse. Linda McCartney : chœurs et claviers. Ringo Starr : batterie. Dave Edmunds : guitare électrique et chœurs. Chris Spedding : guitare électrique et chœurs. Jody Linscott : percussions. Production : George Martin. Ingénieur du son : Jon Kelly, assisté de Stuart Breed.
Sur l’ensemble du disque, l’équipe technique réunit également Geoff Emerick — l’ingénieur historique de Revolver et de Sgt. Pepper — et Jon Jacobs.
Correctif : ce que jouait Linda McCartney
On lit fréquemment qu’elle tenait les chœurs et le tambourin. Les crédits établis lui attribuent les chœurs et les claviers. La nuance n’est pas cosmétique : elle situe Linda McCartney dans le rôle qu’elle occupait depuis les Wings — claviériste de groupe, et non simple présence décorative. Nous avons documenté sa carrière parallèle dans notre portrait de Linda McCartney photographe et dans l’article consacré aux cinq timbres que lui a consacrés la poste américaine.
Ringo Starr, invité de luxe
Sa présence est l’élément le plus significatif du générique. Ringo Starr joue sur une bonne moitié du disque, et sur les trois inédits en particulier. Nous sommes en 1983 : il traverse alors la période la plus difficile de sa carrière, celle que nous avons racontée dans La traversée du désert de Ringo Starr.
Le faire venir n’était donc pas un coup de communication : c’était une main tendue. Il faut se souvenir que la dernière collaboration en studio des deux hommes remontait aux Beatles, à l’exception de quelques apparitions croisées — réseau que nous avons cartographié dans Les collaborations des ex-Beatles après la séparation.
Ce que Ringo apporte au morceau
Techniquement, on le reconnaît immédiatement. Le jeu est frontal, sans fioriture, avec ce placement légèrement en arrière du temps et cette caisse claire mate qui sont sa signature depuis 1963. Sur un morceau qui repose entièrement sur son assise, c’est déterminant.
Il faut dire les choses simplement : « No Values » est l’un des rares enregistrements des années quatre-vingt où l’on entend Ringo Starr jouer comme il jouait sur l’album blanc — c’est-à-dire fort, sec et sans excuse.
Dave Edmunds
Le Gallois est l’un des grands connaisseurs du rock’n’roll des origines. Numéro un britannique en 1970 avec sa relecture de « I Hear You Knocking », fondateur de Rockpile avec Nick Lowe, producteur des Stray Cats et de plusieurs disques de rockabilly moderne, il incarne exactement le versant que McCartney cherchait ici : la connaissance érudite d’une musique brute.
Chris Spedding
Son opposé, et c’est ce qui rend le duo intéressant. Spedding est le guitariste de studio britannique par excellence des années soixante-dix : Sharks, sessions innombrables, tournées avec Roxy Music, un tube personnel en 1975 avec « Motor Bikin’ », et surtout la production des premières maquettes des Sex Pistols en 1976.
Autrement dit : sur le même morceau, McCartney fait cohabiter un spécialiste du rockabilly et un homme qui a enregistré le punk londonien à sa naissance. Ce n’est pas un hasard de distribution, c’est un cahier des charges.
Jody Linscott
La percussionniste américaine installée à Londres est, à cette époque, l’une des plus demandées de la place — on la retrouve auprès de Pete Townshend, des Who, d’Elton John et de dizaines d’autres. Sa présence explique la densité rythmique du titre, qui ne repose pas uniquement sur la batterie.
George Martin sur un morceau de rock
Reste le producteur, et c’est le point le plus discutable de la séance. George Martin est un homme d’arrangement, de cordes, de cuivres et de précision ; sa production, sur un morceau qui demande de la crasse, tire naturellement vers la propreté.
Le résultat est un rocker parfaitement exécuté, parfaitement enregistré — et légèrement trop poli pour ce qu’il raconte. C’est le reproche qu’on peut faire à « No Values », et c’est aussi ce qui le rend représentatif de son époque : en 1983, tout sonnait comme cela.
Le groupe éphémère de 1983 : ce qu’il aurait pu devenir
La déclaration au « New York Times »
C’est la citation la plus importante du dossier et elle est passée largement inaperçue. En octobre 1984, au moment de la sortie du film, McCartney déclare au New York Times que le projet lui a vraiment redonné le goût de la scène ; que son projet suivant est d’écrire de nouvelles chansons et de faire un album ; mais qu’en vérité il pense qu’à un moment donné, il retournera sur scène. Et il ajoute cette phrase : la formation Spedding-Edmunds-Ringo n’était pas un mauvais groupe du tout.
Il faut peser ce que cela contient. Un homme qui n’a plus joué en public depuis décembre 1979 annonce, à l’automne 1984, qu’il y songe — et il nomme les musiciens avec lesquels il l’envisage.
Le contrefactuel
Imaginons une seconde. McCartney à la basse et au chant, Ringo Starr à la batterie, Dave Edmunds et Chris Spedding aux guitares : c’est un groupe de rock britannique redoutable, avec un ancrage rockabilly, une expertise de studio et un batteur légendaire.
Ce groupe n’a jamais existé au-delà de quelques jours d’enregistrement en 1983. Il n’a jamais joué en public, n’a jamais fait d’album, n’a laissé que trois titres — « Not Such a Bad Boy », « No Values », et le travail sur quelques réenregistrements du disque.
Ce que McCartney a fait à la place
La suite est connue et elle va exactement dans la direction opposée. Plutôt que de monter le groupe rock qu’il venait de décrire, McCartney enchaîne sur Press to Play en 1986 — album de production contemporaine, boîtes à rythmes, réverbérations démesurées, coécriture avec Eric Stewart —, dont nous avons fait l’autopsie dans l’article consacré à ses quarante ans.
Il faudra attendre 1989 pour qu’il remonte réellement sur scène, avec une formation entièrement différente. Le groupe de 1983 est donc l’une des grandes occasions manquées de sa carrière — et « No Values » en est la seule pièce à conviction vraiment convaincante.
La leçon
Il y a là une constante que ce site a documentée à plusieurs reprises : McCartney a régulièrement, dans sa carrière solo, refusé la route la plus évidente au moment précis où elle s’ouvrait. On la retrouve à l’identique dans sa manière de choisir ses producteurs, ce que retrace Paul McCartney en solo : ces producteurs qui l’ont poussé plus loin… ou laissé être lui-même.
Anatomie musicale du morceau
La durée exacte
Quatre minutes douze sur la version compacte, quatre minutes treize sur le vinyle. La différence d’une seconde n’est pas une coquille : elle correspond à une divergence de montage sur laquelle nous reviendrons.
Le riff et l’assise
Le morceau est construit sur une figure de guitare répétitive et sur une basse très en avant. C’est une architecture de rocker classique : rien ne se développe, tout se répète, et la tension vient de l’insistance plutôt que de la progression.
La basse de McCartney y joue un rôle décisif, et c’est l’un des rares titres de la période où on l’entend jouer en musicien de groupe plutôt qu’en arrangeur — ligne mobile, attaques marquées, pas de contre-chant décoratif.
Deux guitares, deux écoles
Le plaisir du morceau, pour un auditeur attentif, tient à la cohabitation d’Edmunds et de Spedding. L’un joue avec la précision et le mordant du rockabilly ; l’autre avec la sécheresse et le refus d’ornement qu’il avait apportés au rock londonien de la fin des années soixante-dix.
Ils ne se ressemblent pas et ils ne cherchent pas à se ressembler. C’est ce léger désaccord d’écoles qui donne au morceau son épaisseur.
La voix
C’est là que le pastiche se voit le plus. McCartney chante haut, serré, avec des attaques sèches et un phrasé qui hache les syllabes — c’est-à-dire à peu près tout ce qu’il ne fait pas d’habitude. Sa voix naturelle est ronde et legato ; ici elle est nasale et staccato.
Ceux qui connaissent bien son catalogue reconnaîtront le registre : c’est celui qu’il emploie sur ses rockers depuis « I’m Down » en 1965, et qu’il a poussé à l’extrême sur « Helter Skelter » en 1968, dont nous avons raconté la séance dans Le soir où Abbey Road a fait sauter les plombs.
Ce que la production ajoute — et enlève
Le mixage est propre, large, avec une réverbération de salle et une séparation nette des instruments. C’est du travail d’excellence, et c’est aussi ce qui empêche le morceau d’atteindre la brutalité qu’il vise.
Comparez mentalement avec un enregistrement des Rolling Stones de la même période — Undercover, sorti en novembre 1983 — et la différence saute aux oreilles : chez les Stones, la batterie est compressée jusqu’à la distorsion et les guitares s’empilent en désordre. Chez McCartney, tout est à sa place. Le modèle rêvé n’a pas été atteint, et c’est instructif : on peut écrire à la manière de quelqu’un, on ne peut pas produire à sa manière.
Ce qui date et ce qui ne date pas
Quarante ans après, deux éléments ont vieilli — la réverbération, très typée années quatre-vingt, et le son de caisse claire. Deux éléments n’ont pas bougé d’un pouce : la ligne de basse et le jeu de Ringo Starr.
C’est une régularité qu’on observe sur tout le catalogue de la période : ce qui a mal supporté le temps relève toujours du traitement, jamais de l’exécution.
Le texte : ce qu’il dit et ce qu’on lui fait dire
Une adresse accusatrice
La structure du texte est celle d’un reproche adressé à une deuxième personne : le narrateur constate chez son interlocuteur une absence de valeurs, et le lui dit. C’est un procédé rare chez McCartney, dont les chansons s’adressent d’ordinaire à un être aimé, à un souvenir ou à un public.
C’est là que le pastiche produit son effet le plus net : la posture accusatrice est empruntée au modèle, et elle donne au morceau une agressivité que son auteur ne pratiquait presque jamais.
Correctif : « critique sociale » est une surinterprétation
On lit régulièrement que « No Values » dénoncerait la perte des valeurs dans un monde dominé par l’argent et la superficialité, et que ce serait une charge contre les années quatre-vingt.
Rien, dans les déclarations de McCartney, n’appuie cette lecture. Ce qu’il a dit du morceau tient entièrement à son origine onirique. Le texte est une adresse à un individu, pas un diagnostic d’époque, et rien ne permet d’en faire un manifeste.
Il faut ajouter une donnée de méthode : la chanson est née d’un refrain entendu en rêve, c’est-à-dire d’une formule sonore. Le reste du texte a été écrit ensuite, pour tenir autour de cette formule. Chercher une thèse dans un texte fabriqué de cette manière, c’est se tromper de niveau de lecture.
Le vocabulaire du reproche chez McCartney
Cela dit, la chanson n’est pas isolée. McCartney a écrit d’autres textes de reproche, et ils sont tous concentrés sur deux périodes : 1971, avec les piques adressées à Lennon qu’on trouve sur Ram, et le début des années quatre-vingt.
Le rapprochement est troublant sans être concluant, et nous ne le pousserons pas plus loin. Il reste que « No Values » est, avec quelques titres de Tug of War, l’un des rares moments où cet auteur se permet la colère.
Ce qu’il faut retenir
Une chanson de reproche née d’un rêve, écrite dans le style d’un rival, et publiée quatre ans plus tard dans un film. Toute lecture qui va au-delà relève de l’hypothèse — et il vaut mieux le dire que de fabriquer du sens.
Le morceau dans le film
La scène
Dans Give My Regards to Broad Street, « No Values » n’est pas une chanson de bande-son plaquée sur des images : elle est jouée à l’écran, par le groupe qui l’a enregistrée. McCartney, Ringo Starr, Dave Edmunds, Chris Spedding, Linda McCartney et Jody Linscott apparaissent en situation, dans une séquence de travail en studio.
C’est l’une des rares séquences du film où l’on voit des musiciens jouer réellement ensemble, et c’est aussi l’une des seules qui ne repose pas sur un réenregistrement de titre ancien.
Sa fonction narrative
Le scénario, écrit par McCartney lui-même, tient en une intrigue mince : les bandes maîtresses d’un album ont disparu, et le personnage passe sa journée à les chercher tout en enchaînant les séances. Les numéros musicaux sont donc, en principe, motivés par l’action.
« No Values » et « Not Such a Bad Boy » remplissent cette fonction : elles montrent le personnage au travail, en train de faire ce qu’il fait dans la vie. C’est le segment le plus documentaire du film — et, de l’avis général, l’un des plus vivants.
Ce que la scène révèle du projet
Elle révèle surtout ce que le film aurait pu être. Un long-métrage entièrement bâti sur ce dispositif — un groupe qui joue, filmé sans fiction — aurait produit un objet cohérent. En choisissant d’y ajouter une intrigue policière molle et une longue séquence onirique victorienne, McCartney a noyé la seule chose que sa caméra savait faire.
Nous avons consacré une enquête complète à cette catastrophe artistique et industrielle : « Give My Regards to Broad Street » : anatomie du film que Paul McCartney a écrit, produit, financé — et que personne n’a voulu voir. On y trouvera le détail du budget, du tournage, de l’accueil critique et du désastre commercial.
Le cas « No More Lonely Nights »
Pour comparaison, le titre qui a sauvé l’honneur musical du projet est ailleurs : « No More Lonely Nights », publié en single le 24 septembre 1984, avec un solo de David Gilmour resté célèbre, et nommé aux BAFTA comme aux Golden Globes.
Nous en avons raconté la fabrication dans Le solo qui a sauvé la bande originale. Le contraste entre les deux titres est instructif : l’un est une ballade parfaitement calibrée qui a marché, l’autre un rocker rageur que presque personne n’a remarqué.
Vinyle contre disque compact : les différences réelles
Ce que le trente-trois tours a perdu
Le disque publié en octobre 1984 n’existe pas dans une version unique, et c’est un point que les discographies francophones expédient trop vite. Le vinyle, contraint par la durée physique d’une face, a été amputé.
Deux titres en sont absents : « So Bad » et « Goodnight Princess ». « Eleanor’s Dream », la longue pièce orchestrale, y perd près de six minutes. « Good Day Sunshine », « Wanderlust » et la version de sortie de « No More Lonely Nights » sont également raccourcies.
Le cas particulier de « No Values »
Le morceau qui nous occupe est affecté par une différence plus subtile. La version du disque compact comporte un court dialogue d’introduction, tiré du film ; la version vinyle ne l’a pas.
C’est cette seule seconde d’écart — quatre minutes douze contre quatre minutes treize — qui explique les durées divergentes qu’on trouve dans les bases de données. Les deux durées sont exactes ; elles ne décrivent simplement pas le même objet.
Correctif : l’histoire du fondu enchaîné
On lit parfois que l’absence de « So Bad » sur le vinyle aurait produit un fondu enchaîné direct entre « Not Such a Bad Boy » et « No Values », propre à la version microsillon.
La réalité est plus simple, et l’affirmation mérite d’être maniée avec prudence. Ce qui est établi, c’est que le vinyle omet « So Bad » et « Goodnight Princess » et raccourcit plusieurs plages ; ce qui est établi également, c’est que le dialogue d’introduction de « No Values » n’existe que sur le disque compact. Le reste — la nature exacte des raccords entre plages — relève de l’observation d’auditeur plutôt que d’une documentation publiée.
Tableau des différences
| Élément | Vinyle (1984) | Disque compact (1984) |
|---|---|---|
| « So Bad » | Absent | Présent |
| « Goodnight Princess » | Absent | Présent |
| « Eleanor’s Dream » | Amputé d’environ six minutes | Version intégrale |
| « Good Day Sunshine », « Wanderlust », « No More Lonely Nights » (version de sortie) | Raccourcis | Versions intégrales |
| « No Values » | 4 min 13, sans dialogue d’introduction | 4 min 12, avec dialogue d’introduction |
Ce que cela dit de l’époque
Nous sommes en 1984, c’est-à-dire à la charnière exacte entre deux supports. Le disque compact, lancé au Japon en 1982 et en Europe en 1983, commence à peine à s’imposer. Give My Regards to Broad Street est l’un des premiers albums majeurs dont la version numérique est plus complète que la version analogique.
Pour le collectionneur, cela signifie une chose simple : la version de référence de ce disque est le compact, pas le vinyle. C’est l’inverse de ce qui vaut pour le catalogue Beatles.
« Give My Regards to Broad Street » : le disque
Ce qu’il contient
Publié le 22 octobre 1984 au Royaume-Uni et aux États-Unis, l’album mêle trois catégories de titres : des réenregistrements de chansons des Beatles, des réenregistrements de titres solo et des Wings, et trois compositions nouvelles — « No More Lonely Nights », « Not Such a Bad Boy » et « No Values ».
George Martin produit l’ensemble ; les séances courent de décembre 1982 à juillet 1984, entre AIR Studios à Londres et les studios d’Elstree, à Borehamwood.
Le paradoxe commercial
Voici la donnée que presque personne ne cite, et elle contredit le récit d’échec. L’album a atteint la première place au Royaume-Uni. Il a été certifié disque de platine britannique, et disque d’or aux États-Unis comme au Canada.
Aux États-Unis, en revanche, il n’a pas dépassé la vingt et unième place — son plus mauvais classement américain à cette date. La bande originale d’un film considéré comme un naufrage a donc été numéro un chez lui et un demi-échec ailleurs.
Le vrai naufrage était au cinéma
Il faut donc distinguer les deux objets. Le disque a bien marché ; le film a été un désastre critique et commercial, et c’est lui qui a contaminé rétrospectivement la réputation de la musique.
C’est un mécanisme classique et il vaut d’être nommé : une bande originale porte le jugement porté sur le film. « No Values » n’a jamais été jugée comme une chanson ; elle a été jugée comme un morceau de Broad Street.
Ce que la critique a sauvé
Ironie du sort, ce sont précisément les inédits que les chroniqueurs ont épargnés. « Not Such a Bad Boy » et « No Values » ont été relevés comme des rockers originaux, libres, avec de l’attitude — par contraste avec les réenregistrements, jugés inutiles, et avec « So Bad », qui n’avait selon eux pas besoin d’une nouvelle version.
Autrement dit : dans l’album le plus critiqué de sa carrière, les deux morceaux les mieux reçus sont ceux dont personne ne parle jamais.
Le contexte : McCartney entre 1980 et 1984
Cinq années d’immobilité scénique
Le point le plus lourd du contexte est celui-ci : entre décembre 1979 et 1989, Paul McCartney ne donne pas de tournée. Dix ans. Pour un homme qui avait joué sans discontinuer depuis 1957, c’est un arrêt total.
Trois causes se combinent. L’arrestation de Tokyo en janvier 1980 et les dix jours de détention. La mort de John Lennon le 8 décembre 1980, qui installe une peur physique du public — McCartney l’a dit à plusieurs reprises. Et la fin des Wings, qui le prive de l’outil avec lequel il jouait.
La séquence discographique
McCartney II en mai 1980, disque solitaire et électronique. Tug of War en avril 1982, disque de deuil produit par George Martin. Pipes of Peace en octobre 1983, tiré des mêmes séances. Give My Regards to Broad Street en octobre 1984.
« No Values » traverse toute cette séquence sans y trouver de place, ce qui en fait une sorte de témoin de la période — une chanson qui a survécu à quatre projets successifs.
Le film comme substitut de tournée
L’hypothèse mérite d’être formulée. Un homme qui ne peut plus monter sur scène et qui veut néanmoins se montrer en train de jouer dispose d’un moyen : filmer. Give My Regards to Broad Street est, à cet égard, un concert de substitution — un dispositif permettant à McCartney d’être vu jouant, sans affronter une salle.
Cela expliquerait pourquoi les meilleures séquences du film sont celles où l’on voit simplement un groupe travailler, et pourquoi le tournage lui a, de son propre aveu, redonné le goût de la scène.
« No Values » parmi les rockers de McCartney
Une lignée précise
Le morceau appartient à une famille bien identifiée de son catalogue : les titres où il chante en force, avec une voix serrée et un groupe qui pousse. « I’m Down » en 1965, « Helter Skelter » en 1968, « Oh! Darling » en 1969, « Monkberry Moon Delight » en 1971, « Hi, Hi, Hi » en 1972, « Junior’s Farm » en 1974, « Beware My Love » en 1976.
Puis un long creux. Les années quatre-vingt en produisent très peu — et « No Values » est, avec « Not Such a Bad Boy », l’un des deux seuls exemples convaincants de la décennie.
Pourquoi ce creux
Deux raisons, l’une biographique et l’autre technique. Biographique : un homme qui ne tourne plus n’écrit plus pour la scène, et les rockers sont des chansons de scène. Technique : la production des années quatre-vingt, avec ses réverbérations et ses batteries traitées, convient mal à ce répertoire.
Notre classement des chansons les plus rock des Beatles montre bien d’où vient ce filon ; il s’interrompt presque net après 1976.
La place du morceau dans un parcours d’écoute
Pour un auditeur qui découvre McCartney par ses tubes, « No Values » n’a rien d’évident. Pour un auditeur qui connaît le catalogue, c’est au contraire l’un des titres les plus utiles à connaître : il documente une facette que la discographie officielle des années quatre-vingt masque presque entièrement.
Nos deux parcours — 20 chansons pour découvrir Paul McCartney en solo et 20 chansons pour découvrir les Wings — donnent le cadre dans lequel le situer.
La postérité : un morceau jamais joué
Absent de toutes les tournées
« No Values » n’a jamais figuré dans un répertoire de scène de Paul McCartney. Ni en 1989-1990, ni en 1993, ni dans aucune des tournées ultérieures, dont nous avons dressé l’inventaire des équipes dans Les musiciens de scène de Paul McCartney après les Beatles et le parcours dans De Wings à Got Back.
C’est d’autant plus remarquable que le morceau est, par sa nature même, une chanson de concert : trois accords, un riff, un refrain scandé. Il aurait fonctionné sur scène mieux que la moitié de ce que McCartney y joue.
Pourquoi cette absence
Trois explications, toutes plausibles. La notoriété d’abord : un titre inconnu tiré d’une bande originale ratée n’a aucune chance d’entrer dans un programme construit sur la reconnaissance immédiate. L’association ensuite : jouer « No Values » revient à rappeler Broad Street, ce que McCartney n’a jamais souhaité faire. Le format enfin : ses concerts alternent tubes et respirations, et un rocker inconnu ne remplit ni l’une ni l’autre fonction.
Une réhabilitation possible
Il existe pourtant un précédent encourageant. « Temporary Secretary », morceau de McCartney II longtemps considéré comme une aberration, est entré dans ses concerts au milieu des années deux mille dix après avoir été redécouvert par une génération de producteurs électroniques.
Rien n’interdit qu’un sort comparable échoie un jour à « No Values ». Il lui manque simplement un intercesseur.
Ce que le morceau nous apprend
Sur le compositeur
Que McCartney a besoin d’un modèle pour sortir de lui-même. Ses meilleures chansons agressives sont presque toutes écrites « à la manière de » quelqu’un d’autre — Little Richard pour « I’m Down », le rock le plus dur qu’il puisse imaginer pour « Helter Skelter », Mick Jagger ici.
Sur le producteur
Que George Martin, malgré son génie, n’était pas l’homme de ce répertoire. Le meilleur travail de McCartney en rock brut a toujours été fait soit sans producteur, soit avec quelqu’un d’autre.
Sur la période
Que les années 1980-1984 ont été, pour lui, une longue tentative de reconstruction après trois chocs successifs — Tokyo, la mort de Lennon, la fin des Wings. « No Values » est né au milieu du premier et a été publié bien après le troisième.
Sur nous
Et enfin, que la réputation d’un film peut enterrer une chanson pendant quarante ans. C’est le vrai sujet de ce dossier : un morceau correct, longuement travaillé, joué par un groupe remarquable, est resté invisible parce qu’il figurait sur la bande originale d’un long-métrage que personne n’a voulu voir.
Le morceau jumeau : « Not Such a Bad Boy »
Deux titres nés de la même séance
On ne peut pas traiter « No Values » sans son jumeau. « Not Such a Bad Boy » a été enregistré par la même formation, dans la même campagne de séances, et les deux titres se suivent sur le disque. Ils forment un diptyque, et c’est ainsi qu’il faut les entendre.
Le rapprochement est d’autant plus net que les deux chansons partagent un procédé : une adresse à la deuxième personne, un jugement porté sur quelqu’un, et un traitement musical de rocker. L’une dit « tu n’as aucune valeur », l’autre plaide « il n’est pas un si mauvais garçon ». Accusation et défense.
Ce que le diptyque produit
Placés côte à côte, les deux titres constituent le seul moment du disque où l’on entend un groupe cohérent défendre un répertoire neuf. Tout le reste de l’album consiste en relectures de chansons anciennes, avec ce que cela suppose d’orchestrations et de comparaisons défavorables.
Il y a donc, au cœur de Give My Regards to Broad Street, une dizaine de minutes qui appartiennent à un autre disque — celui que McCartney aurait pu faire avec Ringo Starr, Dave Edmunds et Chris Spedding s’il avait renoncé au film.
Pourquoi la critique les a épargnés
C’est le paradoxe qu’il faut souligner. Les chroniqueurs de 1984, presque unanimement hostiles au projet, ont fait exception pour ces deux titres, salués comme des rockers originaux et libres. Ils avaient une raison simple : ce sont les seuls morceaux du disque qu’on ne pouvait pas comparer à une version antérieure.
Le réenregistrement est un exercice perdu d’avance : personne n’écoute une nouvelle version d’« Eleanor Rigby » sans penser à celle de 1966. Les inédits, eux, n’avaient pas de fantôme derrière eux.
La question du réenregistrement
Ce que McCartney a tenté
Il faut poser franchement le problème central du projet, parce qu’il éclaire la place de « No Values ». L’idée de Broad Street était de refaire, avec les moyens de 1984, des chansons enregistrées entre 1966 et 1979.
Il ne s’agissait pas d’un caprice. À l’époque, McCartney ne possédait pas les enregistrements originaux des Beatles ; les refaire lui permettait d’en disposer librement pour un film dont il était producteur. La motivation était juridique autant qu’artistique.
Pourquoi l’exercice a échoué
Deux raisons se combinent. La première est technique : le son de 1984 — réverbérations larges, batteries traitées, claviers numériques — convient mal à des chansons écrites pour un quatuor jouant en salle. La seconde est perceptive : ces enregistrements sont dans la mémoire du public depuis quinze à vingt ans, et l’oreille refuse la substitution.
Le résultat est un disque où les nouveautés fonctionnent mieux que les classiques, ce qui est exactement l’inverse de ce qu’un album de bande originale est censé produire.
Ce que cela change pour notre morceau
« No Values » profite donc d’un effet de contexte inespéré. Entouré de relectures qui déçoivent par construction, un rocker inédit correctement joué paraît beaucoup plus fort qu’il ne le serait sur un album ordinaire.
Inversement, il en souffre à long terme : personne ne va chercher un bon morceau sur un disque dont la réputation est faite. C’est le double effet de ce voisinage, et il explique en grande partie le destin du titre.
Le précédent et la suite
McCartney n’a jamais recommencé. Il a réenregistré ponctuellement des titres pour des projets scéniques ou caritatifs, mais plus jamais un album entier de relectures. La leçon a été retenue, et elle explique en partie la prudence de ses projets ultérieurs, que nous avons suivis dans la vidéographie de Paul McCartney après les Beatles.
Sept idées reçues sur « No Values »
| Ce qu’on lit ou entend | Ce que les sources établissent |
|---|---|
| C’est une chanson écrite pour les Rolling Stones. | Elle n’a jamais été proposée à Mick Jagger ni enregistrée par les Stones. Le rêve a fourni un modèle d’interprétation, pas une commande. |
| La version définitive date de décembre 1982. | Décembre 1982 est l’ouverture des séances de la bande originale. L’enregistrement retenu de « No Values » se situe au début de 1983, aux alentours de mars, à AIR Studios Londres. |
| Les Wings l’ont répétée en octobre 1980. | La trace documentée est une répétition du 30 novembre 1980, à Pugin Hall (Tenterden, Kent). À cette date les Wings ne tournent plus depuis décembre 1979 et se dissoudront quelques mois plus tard. |
| Linda McCartney y joue du tambourin. | Les crédits établis lui attribuent les chœurs et les claviers. |
| Le texte est une critique sociale des années 1980. | Aucune déclaration de McCartney n’appuie cette lecture. Le morceau est né d’un refrain entendu en rêve ; le texte a été écrit ensuite autour de cette formule. |
| La différence entre vinyle et disque compact tient à un fondu enchaîné. | Ce qui est documenté : le vinyle omet « So Bad » et « Goodnight Princess » et raccourcit plusieurs plages ; sur « No Values » précisément, c’est le dialogue d’introduction, présent sur le compact, qui manque au vinyle. |
| L’album a été un échec commercial. | Il a été numéro un au Royaume-Uni, certifié platine britannique, or aux États-Unis et au Canada. Le naufrage était cinématographique, pas discographique — même si le classement américain (21e) fut son plus mauvais à cette date. |
Ce qu’on ne sait toujours pas
La date exacte du rêve
McCartney dit avoir rêvé la chanson pendant des vacances, en 1980. Ni le lieu, ni le mois, ni les circonstances précises n’ont jamais été donnés. La première trace matérielle est la répétition du 30 novembre 1980, ce qui place le rêve avant cette date — sans qu’on puisse en dire davantage.
L’état des versions intermédiaires
Trois campagnes de travail sont documentées : novembre 1980, février 1981, puis 1981-1982. Aucune de ces versions n’a été publiée, et l’on ignore à quel point elles diffèrent de la prise retenue. Une réédition augmentée de Give My Regards to Broad Street, si elle voyait le jour, répondrait à la question — mais aucun volume de la collection d’archives de McCartney n’a jusqu’ici été consacré à ce disque.
Pourquoi elle a été écartée deux fois
Aucune déclaration n’explique son absence de Tug of War puis de Pipes of Peace. Les raisons de ton et de cohérence sont plausibles ; elles ne sont pas documentées. On ignore également si la décision revenait à McCartney, à George Martin, ou aux deux.
Ce que Mick Jagger en a pensé
McCartney affirme ne lui avoir rien dit. Rien n’indique que Jagger ait jamais commenté publiquement l’anecdote, ni même qu’il en ait eu connaissance avant la publication du livre d’accompagnement en 1984. C’est peut-être la question la plus amusante du dossier, et elle reste ouverte.
Repères chronologiques
Novembre 1963 — Lennon et McCartney donnent aux Rolling Stones « I Wanna Be Your Man », qui devient leur premier vrai succès. Point de départ lointain de la relation entre les deux camps.
Décembre 1979 — Dernier concert des Wings, au Royaume-Uni. McCartney ne remontera pas sur scène avant dix ans.
Janvier 1980 — Arrestation de Paul McCartney à Tokyo et dix jours de détention. La tournée japonaise est annulée.
Mai 1980 — Sortie de McCartney II, enregistré seul.
1980 — En vacances, McCartney rêve d’un concert des Rolling Stones où Mick Jagger chante un morceau intitulé « No Values ». Il vérifie au réveil que la chanson n’existe pas, puis l’écrit.
30 novembre 1980 — Première trace documentée : répétition à Pugin Hall, près de Tenterden, dans le Kent.
8 décembre 1980 — Assassinat de John Lennon à New York.
11 février 1981 — Le morceau est de nouveau travaillé lors d’une séance consacrée à « Keep Under Cover ».
Avril 1981 — Denny Laine quitte officiellement les Wings. Le groupe cesse d’exister.
1981-1982 — Séances de Tug of War et de Pipes of Peace, entre AIR Studios Londres et Montserrat, sous la direction de George Martin. « No Values » y circule sans être retenue.
26 avril 1982 — Sortie de Tug of War.
Décembre 1982 — Ouverture des séances de la bande originale de Give My Regards to Broad Street, à AIR Studios.
Début 1983 (aux alentours de mars) — Enregistrement de la version définitive de « No Values » à AIR Studios, Londres, avec Ringo Starr, Dave Edmunds, Chris Spedding, Jody Linscott et Linda McCartney. Le même groupe enregistre « Not Such a Bad Boy ».
31 octobre 1983 — Sortie de Pipes of Peace.
Novembre 1983 — Sortie d’Undercover des Rolling Stones, point de comparaison contemporain pour le son visé par le morceau.
Juillet 1984 — Fin des séances de la bande originale, entre AIR Studios et les studios d’Elstree.
24 septembre 1984 — Sortie du single « No More Lonely Nights », avec un solo de David Gilmour.
22 octobre 1984 — Sortie de l’album Give My Regards to Broad Street au Royaume-Uni et aux États-Unis. Numéro un britannique, vingt et unième aux États-Unis.
Octobre 1984 — Déclaration au New York Times : le projet lui a redonné le goût de la scène ; la formation Spedding-Edmunds-Ringo « n’était pas un mauvais groupe du tout ».
1984 — Publication du livre d’accompagnement du film, où McCartney raconte le rêve et plaisante sur le copyright de Mick Jagger.
Septembre 1986 — Sortie de Press to Play, qui prend la direction opposée à celle annoncée deux ans plus tôt.
1989-1990 — Retour de McCartney sur scène, avec une formation entièrement différente. Le groupe de 1983 n’aura jamais joué en public.
Anthologie de citations
Paul McCartney, sur l’origine du morceau : « Je regardais les Rolling Stones… Mick était là-haut en train de chanter : « No values, seems to me that you’ve still got no values… » Je me suis réveillé et je me suis dit que j’aimais vraiment cette chanson. »
Paul McCartney, sur la paternité : « Je n’en ai rien dit à Mick Jagger — il revendiquerait probablement le copyright ! »
Paul McCartney au New York Times, octobre 1984 : « Oui, cela m’a vraiment redonné le goût de la scène. Mon prochain projet est d’écrire de nouvelles chansons et de faire un nouvel album, mais en vérité, je pense qu’à un moment donné, je retournerai sur scène. La formation Spedding-Edmunds-Ringo n’était pas un mauvais groupe du tout ! »
La critique de 1984, sur les inédits de l’album : « Not Such a Bad Boy » et « No Values » y sont relevés comme des rockers originaux et libres, avec de l’attitude — par contraste avec les réenregistrements du disque.
Guide d’écoute : le morceau en six points d’attention
1. Le dialogue d’introduction
Si vous écoutez la version du disque compact, les premières secondes contiennent un court échange parlé tiré du film. Le vinyle ne l’a pas. C’est le seul moyen sûr de savoir quelle version vous avez sous la main.
2. La basse
Écoutez-la en priorité. McCartney y joue en bassiste de groupe et non en arrangeur : ligne mobile, attaques marquées, présence constante. C’est l’un des rares titres de sa production des années quatre-vingt où sa basse est mixée aussi haut.
3. Ringo Starr
Repérez le placement, très légèrement en arrière du temps, et le son de caisse claire mat. C’est sa signature depuis 1963, et elle est parfaitement reconnaissable ici. Aucune surenchère, aucune démonstration : le temps, et rien d’autre.
4. Les deux guitares
Essayez de les séparer. L’une joue avec la précision et le rebond du rockabilly, l’autre avec une sécheresse plus urbaine. Ce sont Dave Edmunds et Chris Spedding, deux écoles différentes réunies sur le même morceau.
5. La voix
Comparez-la mentalement à n’importe quelle ballade de la même période. Elle est plus haute, plus serrée, plus nasale, avec des attaques hachées. C’est le pastiche à l’œuvre — et c’est ce qui rend la chanson possible.
6. La réverbération
Enfin, écoutez l’espace autour des instruments. C’est le son de 1983, généreux et propre. C’est aussi ce qui empêche le morceau d’atteindre la crasse qu’il vise. Ce léger décalage entre l’intention et le rendu est le vrai sujet technique du titre.
Où l’entendre aujourd’hui
Sur le disque
« No Values » figure sur toutes les éditions de Give My Regards to Broad Street, avec la différence de montage décrite plus haut. La version de référence est celle du disque compact, plus complète.
Dans le film
La séquence où le groupe joue le morceau est l’un des rares passages du long-métrage qui se tienne seul. Elle vaut d’être vue pour ce qu’elle montre : quatre musiciens de haut niveau en train de travailler, sans effet.
Le programme d’écoute complémentaire
Pour situer le morceau, on l’écoutera utilement à la suite de « Not Such a Bad Boy », enregistré par la même formation, puis en regard de « No More Lonely Nights », qui montre l’autre direction que le projet pouvait prendre — et dont nous avons raconté la fabrication dans Le solo qui a sauvé la bande originale.
Questions fréquentes
Qui a écrit « No Values » ?
Paul McCartney, seul. La chanson lui est venue en rêve en 1980, sous la forme d’un refrain qu’il entendait chanter par Mick Jagger lors d’un concert imaginaire des Rolling Stones.
Les Rolling Stones ont-ils quelque chose à voir avec ce morceau ?
Non, rien. Ils ne l’ont jamais enregistré, jamais entendu avant sa publication, et McCartney affirme n’avoir rien dit à Mick Jagger.
Quand a-t-elle été enregistrée ?
Trois campagnes successives : une répétition le 30 novembre 1980, un passage en séance le 11 février 1981, puis la version définitive au début de 1983 à AIR Studios, Londres.
Qui joue sur l’enregistrement ?
Paul McCartney (chant, basse), Linda McCartney (chœurs, claviers), Ringo Starr (batterie), Dave Edmunds et Chris Spedding (guitares électriques, chœurs), Jody Linscott (percussions). Production de George Martin, prise de son de Jon Kelly assisté de Stuart Breed.
Sur quel album figure-t-elle ?
Give My Regards to Broad Street, bande originale du film du même nom, publiée le 22 octobre 1984.
Quelle est la différence entre la version vinyle et la version CD ?
La version du disque compact comporte un court dialogue d’introduction absent du vinyle, d’où les durées légèrement différentes : quatre minutes douze contre quatre minutes treize.
De quoi parle la chanson ?
D’un reproche adressé à une deuxième personne à qui le narrateur dénie toute valeur. Au-delà de ce constat, aucune interprétation n’est étayée par les déclarations de son auteur.
McCartney l’a-t-il jouée en concert ?
Jamais. Elle n’a figuré dans aucun de ses répertoires de scène depuis 1984.
L’album a-t-il été un échec ?
Le disque a été numéro un au Royaume-Uni et certifié platine ; c’est le film qui a été un désastre. La mauvaise réputation de l’un a contaminé l’autre.
Glossaire
AIR Studios — Studio fondé par George Martin en 1969, d’abord à Oxford Circus, puis complété par une antenne à Montserrat de 1979 à 1989. Lieu principal des séances de McCartney entre 1981 et 1984.
Pugin Hall — Salle située près de Tenterden, dans le Kent, utilisée par McCartney pour des répétitions au tournant des années quatre-vingt.
Elstree Studios — Complexe de studios de cinéma de Borehamwood, au nord de Londres, où fut tourné Give My Regards to Broad Street et où une partie de la musique fut également enregistrée.
Bande originale — Ici au sens strict : un disque conçu comme l’accompagnement d’un film, et dont l’existence commerciale dépend en partie du sort de celui-ci.
Pastiche — Composition écrite délibérément dans le style d’un autre artiste. Méthode de travail récurrente chez McCartney, de « Back in the U.S.S.R. » à « No Values ».
Rockabilly — Forme primitive du rock’n’roll américain du milieu des années cinquante, dont Dave Edmunds fut l’un des grands connaisseurs et passeurs britanniques.
Certification platine (Royaume-Uni) — Palier de ventes attribué par l’industrie britannique, atteint par Give My Regards to Broad Street malgré la réputation du film.
Version de sortie (playout version) — Reprise instrumentale ou remaniée d’un thème, placée en fin de film ou de disque. Sur cet album, « No More Lonely Nights » en possède une, raccourcie sur le vinyle.
Pour aller plus loin sur yellow-sub.net
Sur le projet Broad Street : l’anatomie du film que personne n’a voulu voir, le solo de David Gilmour sur « No More Lonely Nights » et la vidéographie complète de Paul McCartney.
Sur la période 1980-1986 : « Tug of War » et le sens d’un anniversaire, « Press to Play » a quarante ans et ces producteurs qui l’ont poussé plus loin… ou laissé être lui-même.
Sur les protagonistes : George Martin sans les Beatles, la traversée du désert de Ringo Starr, Linda McCartney photographe et les collaborations des ex-Beatles.
Sur le versant rock de McCartney : les dix chansons les plus rock des Beatles, le soir où Abbey Road a fait sauter les plombs et 20 chansons pour le découvrir en solo.
Sur la scène et les rivalités : De Wings à Got Back, cinquante ans de concerts, ses musiciens de scène et comment les Beatles ont offert leur premier hit aux Rolling Stones.
Sources
Fiches de chanson et de discographie du Paul McCartney Project (récit du rêve, dates et lieux des trois campagnes d’enregistrement, personnel complet et instruments, ingénieurs, durées comparées des versions vinyle et compact, dialogue d’introduction) ; notice encyclopédique consacrée à l’album Give My Regards to Broad Street (dates de sortie, classements britannique et américain, certifications, répartition des musiciens par plage, différences entre éditions, période et studios d’enregistrement, production de George Martin) ; livre d’accompagnement du film publié en 1984, où McCartney raconte le rêve et plaisante sur le copyright de Mick Jagger ; entretien de Paul McCartney au New York Times, octobre 1984, sur le goût retrouvé de la scène et la formation Spedding-Edmunds-Ringo ; chroniques d’époque relevant « Not Such a Bad Boy » et « No Values » parmi les réussites du disque ; ainsi que nos propres articles cités en liens.
