Auteur de deux livres sur les Beatles, je suis fan du groupe à un point qui frise la déraison.
Ces deux livres sont Et Dieu créa les Beatles et Beatles de A à Z – l’encyclopédie Beatles.
Eleanor Rigby« , « Girl », « Strawberry fields forever » et moult autres perles figurent au sommet de mon panthéon musical .
Peter Jackson, Mr Le Seigneur des Anneaux, nous a fait miroiter des mois durant, la sortie d’un documentaire à partir des 60 heures d’enregistrement qu’il avait retrouvés et l’on pouvait s’attendre à quelque chose de phénoménal.
A l’arrivée, j’ai été ultra déçu par ce qu’a commis Peter Jackson avec Get Back. Déçu au point d’être presque agacé que ce film ait vu le jour. Peiné de me dire que ce document restera désormais dans l’Histoire de ceux qui étudieront la saga du groupe dans les décennies à venir.
Sommaire
Un groupe en déliquescence
Je sais que maints fans du groupe ou critiques musicaux ont apprécié ce film et j’ai conscience d’émettre une voix minoritaire dans ce concert de louanges. Alors, pourquoi ai-je ressenti une telle déception à visionner ces images interminables de répétitions d’un groupe en déliquescence ?
Parce que ces images n’aboutissent au fond qu’à confirmer l’inverse de ce que Jackson entendait démontrer.
En deux mots, Peter Jackson voulait montrer que, contrairement à ce que laissait penser le film Let it Be de Michael Lindsay Hogg sorti en 1970, le groupe se portait bien, qu’il était uni et en forme.
En réalité, nous assistons bel et bien sous nos yeux à l’effondrement du groupe mythique. Le temps de sa magie créative est révolu.
Ces 4 individualités évoluent en parallèle, ne parviennent à se retrouver qu’au prix d’un long processus d’égarements et sinuosités.
On en ressort avec l’image d’un groupe qui n’a plus de réelle vision.
Coupez !…
Une bonne moitié du film aurait pu être coupée ; elle n’apporte rien.
De nombreuses séquences sont aussi interminables qu’inutiles. Celle où McCartney lit un article désobligeant sur les Beatles tandis que Lennon, qui ne l’écoute aucunement, marmonne un semblant de chanson dans son micro m’a paru insupportable.
Sans doute exalté par son admiration pour les Beatles, Jackson a voulu les montrer au naturel et ne rien nous épargner. Mais l’essentiel de ces coulisses, ces palabres, ces petits bouts de jams sans panache sur du Chuck Berry est-il nécessaire ?
Aurions-nous réellement besoin de visionner des heures et des heures de making off de Casablanca pour en goûter la frénésie ?
Où est la magie ?
Qu’on le veuille ou non, la magie qui a fait des albums comme Sgt Pepper’s a disparu. La folle créativité de « I am the walrus », le désir de porter un message au monde comme avec « All you need is love« , les expérimentations de bandes jouées à l’envers comme sur « Tomorrow never knows », tout cela a disparu.
Les derniers morceaux mythiques apparaissent comme des initiatives individuelles, soit essentiellement « Get back », « Let it be » et « The long and winding road« , toutes trois œuvres de McCartney.
Lennon en demi teinte
Phagocyté par Yoko Ono, Lennon apparaît souvent éteint, presque soumis. Il n’a plus rien à voir avec le compositeur de morceaux trempés dans le fantastique tels que « Strawberry Fields Forever ».
En ce début d’année 1969, Lennon se cherche encore. Il n’a pas encore entamé sa fameuse croisade pour la paix et apparaît dans une parenthèse de son propre parcours, comme un garçon désorienté. Il est clair vers le début des séances que l’aventure Beatles ne l’intéresse plus. Il se laisse peu à peu entraîner dans le tourbillon et l’alchimie du quatuor va produire quelques étincelles merveilleuses – comme lorsqu’ils élaborent ensemble l’alchimie de la chanson « Get back ».
Pour le reste, comme le fait remarquer McCartney au début du 2ème épisode lors d’une discussion à bâtons rompus – alors que George Harrison a temporairement quitté le groupe – Lennon s’est entiché de Yoko au point où, s’il devait choisir à présent entre les Beatles et Yoko, il choisirait Yoko. Ceci explique peut-être cela.
Yoko out !
Que dire ? Même s’il est vrai que la version de Peter Jackson la fait apparaître un peu plus sociable que la version de Michael Lindsay-Hogg, la présence de Yoko sur un grand nombre d’images en train de tricoter ou feuilleter un magazine aux côtés de Lennon, indifférente à la musique des garçons, est celle d’une intruse qui vient parasiter la séance. On voudrait tant qu’elle s’en aille.
Et lorsqu’elle se joint à quelques improvisations en se livrant à quelques cris et deliriums confus, elle est crispante.
Le bon grain
Il faut reconnaître que la placidité de McCartney est extraordinaire. Lorsqu’il apprend que George Harrison a quitté le groupe, et que donc, son objectif de voir les Beatles remonter sur scène est contrarié, il ne manifeste pas la moindre amertume. Confiant dans l’avenir, il se contente de penser que tout cela va s’arranger, que l’on a juste pris un ou deux jours de retard dans le planning.
Pourtant McCartney semble vouloir insuffler son oxygène à un ballon perforé.
Lennon joue les suiveurs, peine à accepter l’exigence de discipline d’un Paul qui a dû se résoudre à prendre les commandes faute d’une volonté collective apparente de continuer à faire vivre le groupe.
George Harrison est tellement ailleurs par moment qu’il semble subir plutôt qu’être moteur. Et lorsqu’il se lève soudainement pour annoncer qu’il quitte les Beatles, on est avant tout surpris par la forme de cet adieu provisoire plus que par le fond.
Bien évidemment, Ringo est comme à l’accoutumée une bonne pâte, adorable et de bonne volonté. Pourtant lui-même paraît souvent gagné par un ennui profond.
Dépassé
Ce qui ressort aussi, c’est que, en ce début 1969, les Beatles commencent déjà à être un groupe quelque peu dépassé. « Get back » est un morceau formidable et il est plus qu’impressionnant de voir à quelle vitesse McCartney peut composer un tel tube à partir de rien, sous la pression du calendrier. « Let it be » est magnifique. Oui mais… Quand on sait ce qui se prépare ailleurs au même moment, il y a de quoi relativiser les choses.
En 1967, lorsque les Beatles ont sorti l’album Sgt Pepper’s, ils étaient les rois absolus de la scène musicale. Ils avaient innové sur la forme : les chansons qui s’enchaînent, les orchestrations qui s’affranchissent de l’idiome pop traditionnelle, l’album organisé autour d’un concept, une pochette comme on en a jamais vu, les uniformes colorés…
Un morceau comme « A day in the life« , composé de quatre parties accolées les unes aux autres innovait superbement.
Quand aux chansons, elles-mêmes, elles étaient une succession de perles : « Sgt Pepper’s », « With a little help from my friends« , « Lucy in the sky », « She’s leaving home », « When I’m 64″…
Réellement, en cette année de Flower Power, aucun groupe ne leur arrivait à la cheville. Ils étaient les rois de l’innovation, de l’arrangement musical, de la qualité d’écriture musicale…
Deux ans plus tard, en 1969, les cartes ont été rebattues. Get back » va devoir affronter des singles de la trempe de « Proud Mary » de Creedence Clearwater Revival, le furieux et déjanté « Whole lotta love »de Led Zeppelin, le « Honky Tonk Women » des Rolling Stones avec ses savoureux échanges de riff de guitare, « You made me so very happy » de Blood Sweat & Tears avec ses cuivres retentissants, ou encore des albums comme l’opéra-rock Tommy des Who ou l’interstellaire Ummagumma des Pink Floyd…
Que dire ? Les Beatles ne sont plus le groupe phare du moment. Ce n’est plus là que cela se passe.
George Martin, le sauveur
Les Beatles vont certes achever l’année 1969 avec un album miraculé, le fabuleux Abbey Road qui va être le fruit de studieuses séances estivales. Mais que s’est-il passé entre temps ?
Le seigneur George Martin a repris les commandes. On pourrait parier qu’il a demandé à Lennon de ne pas faire venir Yoko durant ces moments ouvertement consacrés, comme dans le passé, à produire un album hors du commun.
En réalité, c’est la direction de George Martin qui semble avoir fait défaut à Get Back, un projet que George Martin semble subir, se contentant d’assister, impuissant, aux errements d’un groupe qui semble lui avoir dénié son rôle traditionnel de maître des cérémonies.
Oui, oui, oui… Lorsque les Beatles ont brillé en studio, tiens tiens, ils opéraient sous la direction de ce grand Monsieur, féru de musique classique et de jazz, capable d’écrire des sections audacieuses de cordes, de les entraîner dans des sentiers où l’on flirte avec la musique contemporaine comme avec Bach. Dans Get Back, Martin n’est pas le pilote, sa stature imposante s’immisce de temps à autre dans une opération où il n’est qu’un observateur, dérouté et inquiet.
Le maestro va finalement les emmener à réaliser l’album Abbey Road, comme par le passé, lorsqu’ils ont pondu leurs chefs d’œuvres immortels, dans le saint des saints, soit les studios… Abbey Road.
Nous aurons à l’arrivée, une qualité musicale irréprochable, des orchestrations sublimes, une prise de son magistrale, insensible aux effets du temps.
La différence entre l’album Let it be issu des sessions Get Back et Abbey Road est telle que l’on peine à la mesurer. Nous avons d’un côté un album presque médiocre et de l’autre l’une des plus grandes œuvres de l’histoire musicale. Et l’on se surprend à rêver : si seulement les sessions de Abbey Road avaient pareillement pu être filmées.
Et oui… La conclusion est claire. Le 5ème Beatles, c’était définitivement George Martin.
Cachez ce docu que je ne saurais voir
Au fond, on n’a qu’une crainte : qu’un jeune ne connaissant aucunement les Beatles les découvre en regardant ce documentaire où ils apparaissent en décomposition, presque fatigués malgré l’énergie que tente de propulser McCartney à une aventure qu’il semble être le seul à vouloir encore propulser.
Vous connaissez sans doute ce sentiment : vous êtes fan d’un cinéaste, d’un musicien, d’un philosophe et souhaiteriez que d’autres en pensent du bien. Seulement voilà : il arrive que votre chouchou soit en deça de sa forme et vous n’avez pas trop envie que d’autres, peu au fait de ce personnage, ne puissent le découvrir qu’au travers de ces moments d’égarement.
Pour ma part, je vais volontiers réécouter Rubber Soul, Revolver, Sgt Pepper’s, l’Album Blanc ou Abbey Road et oublier ce documentaire, reflet de la période sans doute la plus négligeable de leur fabuleux parcours.
Daniel Ichbiah













Des actualités à découvrir
Depuis 1997, Yellow-Sub.net compile sur son site plus de 38 000 dépêches d'actualité. Découvrez nos derniers articles pour tout savoir des Beatles.
1er septembre 1967 : la réunion de Cavendish Avenue qui a relancé les Beatles
Sep
20 faits méconnus sur Paul McCartney : pseudonymes, catalogues, procès et un concert diffusé dans l’espace
Sep
L’œuvre discographique de Yoko Ono : cinquante-huit ans de disques, de « Two Virgins » à « Grapefruit » (1968-2026)
Sep
Sean Lennon est devenu père : le « Beautiful Boy » qui ouvre un nouveau chapitre de l’histoire des Lennon
Sep
Abe Laboriel Jr. va-t-il quitter Paul McCartney pour Pearl Jam ? Enquête sur une rumeur qui affole les fans
Sep
The Who et Zak Starkey réconciliés : l’Europe à nouveau en ligne de mire
Août
« Give My Regards to Broad Street » : anatomie du film que Paul McCartney a écrit, produit, financé — et que personne n’a voulu voir
Août
Le retrait de John Lennon en 1975 : anatomie d’une disparition volontaire, du Waldorf au Dakota
Août