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Il y a des lieux dont la légende finit par écraser la réalité, au point qu’on oublierait presque qu’ils furent d’abord des endroits bien concrets, avec leurs murs humides, leur plafond trop bas, leur chaleur suffocante et leur économie fragile. Le Cavern Club de Liverpool appartient à cette catégorie rarissime. On connaît l’image, on connaît la carte postale beatlesienne, on connaît la cave de Mathew Street comme on connaît un sanctuaire. Mais dès qu’on gratte un peu le vernis du pèlerinage, on retrouve bien davantage qu’un décor pour touristes ou qu’une simple étape dans l’ascension des Beatles. On retrouve un club né pour le jazz, façonné par l’énergie d’une ville portuaire branchée sur l’Atlantique, traversé par le skiffle, le rhythm and blues, puis par cette secousse locale qu’on appellera bientôt le Merseybeat. C’est là, dans cette cave étroite et moite, que Lennon, McCartney, Harrison puis Ringo vont apprendre à tenir une salle, à durcir leur jeu, à imposer une présence, jusqu’à devenir un groupe impossible à contenir entre quatre murs. Raconter le Cavern Club, ce n’est donc pas seulement revenir sur un lieu mythique. C’est raconter comment une cave à jazz est devenue l’un des berceaux les plus décisifs de l’histoire du rock britannique.
Il existe dans l’histoire du rock une poignée d’adresses qui ne relèvent plus tout à fait de la géographie. Ce sont des lieux réels, bien sûr, avec une façade, des marches, de la poussière, des murs, des problèmes de trésorerie, parfois des odeurs détestables, mais le temps finit par les arracher à la simple topographie. Ils deviennent des points de condensation. Des nœuds où se rejoignent une ville, une époque, un style, une jeunesse, une façon de se tenir au monde. Le Cavern Club de Liverpool appartient à cette famille très restreinte. Il n’est pas seulement un club. Il n’est pas seulement la cave la plus célèbre d’Angleterre. Il n’est même pas seulement le lieu où Brian Epstein a vu les Beatles pour la première fois, le 9 novembre 1961, avant de devenir leur manager et d’aider à projeter le groupe hors de Liverpool vers une destinée mondiale. Il est plus que cela : le Cavern Club est l’un des endroits où l’histoire moderne de la musique populaire britannique a changé de texture. Le club ouvre le 16 janvier 1957 comme cave à jazz à 10 Mathew Street, les Quarrymen s’y produisent dès le 7 août 1957, les Beatles y jouent pour la première fois sous ce nom le 9 février 1961, Ringo Starr y apparaît comme Beatle après son entrée dans le groupe en août 1962, et le groupe y donne sa dernière prestation le 3 août 1963.
On a souvent raconté l’histoire du Cavern avec les précautions du pèlerinage, comme on raconte une scène fondatrice dont on ne voudrait pas froisser la sainteté. Cela produit généralement des textes appliqués, exacts dans les grandes lignes, mais un peu morts. Or le Cavern Club ne mérite pas d’être traité comme une relique sous vitrine. Il faut le restituer dans sa vérité physique : une cave étroite, voûtée, chaude jusqu’à l’asphyxie quand elle est pleine, installée sous un ancien entrepôt de fruits, d’abord pensée pour le jazz et devenue, presque malgré elle, la matrice d’un autre monde. Il faut aussi le replacer dans sa vérité sociale : celle d’un Liverpool portuaire, rude, drôle, ironique, traversé par les sons venus d’Amérique, beaucoup plus perméable qu’on ne le croit souvent aux circulations transatlantiques. Et il faut enfin le restituer dans sa vérité artistique : le Cavern Club n’a pas “inventé” les Beatles, mais il leur a offert un terrain d’épreuve idéal. Un lieu où jouer souvent, devant un public réel, sans la distance protectrice des grandes salles, sans l’excuse du prestige, sans autre ressource que le talent, l’endurance, l’humour et l’électricité nerveuse qui circulait déjà entre John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, puis Ringo Starr.
Il faut donc raconter cette histoire largement. Non comme un simple préambule aux Beatles, mais comme l’histoire d’un lieu qui a d’abord épousé les secousses d’une ville avant de devenir l’épicentre émotionnel de la légende beatlesienne. Le Cavern est né pour le jazz, a muté avec la jeunesse, a consacré la scène Merseybeat, a vu passer des dizaines de groupes essentiels de Liverpool, a été fragilisé après le départ des Beatles, fermé, détruit en grande partie, puis reconstruit, jusqu’à devenir à la fois un lieu de mémoire mondiale et un club vivant. C’est cette trajectoire totale qui lui donne sa grandeur. Le Cavern Club n’est pas seulement le sous-sol où tout a commencé. Il est le lieu qui prouve qu’en matière de rock, les révolutions naissent rarement dans les bâtiments officiels. Elles naissent sous terre.
Sommaire
Le 16 janvier 1957, lorsque le Cavern Club ouvre ses portes, Alan Sytner n’a aucune intention de fonder le sanctuaire du plus grand groupe pop du XXe siècle. Il veut créer à Liverpool une cave à jazz inspirée des clubs parisiens, en particulier du Caveau de la Huchette. La filiation n’est pas anecdotique. Elle dit tout du geste d’origine : il s’agit de faire descendre la musique sous terre, de lui offrir un écrin de brique, de voûtes et de pénombre, dans l’esprit des caves européennes où le jazz jouit déjà d’une aura de liberté, de sophistication et d’élégance nocturne. Le premier Cavern Club s’inscrit donc dans une tradition qui n’a encore rien à voir avec la fureur adolescente du beat. C’est un club de jazz traditionnel, fondé par un homme qui se sent culturellement plus proche des puristes du genre que des ados qui se ruent sur Elvis Presley.
Le lieu, lui, est déjà parfait, précisément parce qu’il ne l’est pas. Installé sous un entrepôt de fruits de Mathew Street, il a servi auparavant de cave et d’abri durant la guerre. L’humidité, la chaleur, la réverbération des murs, cette sensation d’enfouissement qui oblige à descendre plutôt qu’à entrer de plain-pied : tout cela donne au Cavern une identité physique incomparable. Ce n’est pas un théâtre. Ce n’est pas une ballroom. Ce n’est pas un dancing. C’est une cave. Et la différence est immense. Dans une cave, la musique ne flotte pas noblement ; elle colle aux murs, rebondit, charge l’air, se mêle à la sueur, aux exclamations, aux respirations. Le Cavern Club, avant même d’être historiquement important, est acoustiquement et socialement singulier.
Le premier concert, assuré par des groupes de jazz traditionnel, confirme l’intention initiale. Le club est pensé comme un bastion. Pourtant, comme souvent dans l’histoire des lieux de musique, la solidité affichée de la vocation n’empêche pas les fissures. Le skiffle, qui sert déjà de sas entre le folk bricolé, le jazz allégé et le futur rock britannique, pénètre lui aussi dans le lieu. Et ces fissures, bientôt, vont compter bien davantage que les règles.
Le 7 août 1957, les Quarrymen de John Lennon jouent au Cavern Club. Ils ne sont pas encore les Beatles. Ils ne sont même pas encore un groupe parfaitement formé. Ils sont un agrégat de skiffle, d’enthousiasme de quartier, de rock’n’roll américain mal apprivoisé et d’ego juvénile. Mais cette date a une valeur symbolique immense, parce qu’elle place déjà Lennon dans la cave, bien avant que l’histoire officielle ne commence à compter les concerts des Beatles. Les chronologies de référence retiennent cette prestation d’août 1957 comme le premier contact direct entre le futur univers beatlesien et le Cavern Club.
C’est aussi là que surgit l’une des petites scènes primitives de la légende : Lennon glisse du rock’n’roll dans un lieu qui n’en veut pas vraiment, et un message lui est transmis pour qu’il arrête ce “bloody rock’n’roll”. La formule est restée, parfois répétée jusqu’à la muséification, mais elle demeure révélatrice. Elle dit que le Cavern Club de 1957 n’est pas encore la cave du beat. Mieux : elle dit que la future cave des Beatles a d’abord résisté à ce qui allait faire sa gloire. Voilà qui rend son destin plus beau. Il ne devient pas grand parce qu’il aurait tout de suite reconnu le futur. Il devient grand parce qu’il finit par céder au réel de son époque.
Cette première rencontre entre Lennon et le Cavern a aussi une portée méthodologique pour qui veut raconter sérieusement cette histoire. Elle oblige à penser le lieu et le groupe comme deux trajectoires qui se cherchent en parallèle. D’un côté, un club de jazz qui commence à sentir le sol bouger sous ses pieds. De l’autre, un groupe encore informe qui cherche sa langue. La rencontre définitive n’a pas encore eu lieu, mais les lignes de force sont déjà là.
En octobre 1959, Alan Sytner vend le Cavern Club à Ray McFall. Ce passage de témoin est crucial. Non parce que McFall aurait eu dès le départ une vision prophétique du beat, mais parce que sous sa gestion, le club accompagne plus franchement la transformation de la scène locale. Le jazz ne disparaît pas du jour au lendemain, mais le centre de gravité se déplace. Le skiffle, le rhythm and blues et les groupes beat y prennent de plus en plus de place. Les fameuses soirées beat, puis les concerts du midi, ancrent progressivement le Cavern Club dans la culture jeune du tout début des sixties.
Pour mesurer l’importance de cette bascule, il faut regarder Liverpool elle-même. La ville n’est pas une simple “province anglaise” d’où surgiraient miraculeusement quatre garçons géniaux. C’est un port international, tourné vers l’Atlantique, nourri par le commerce, les circulations, les brassages. Les synthèses historiques sur Liverpool et sur le Cavern rappellent que la ville reçoit et diffuse rapidement les disques américains, notamment grâce aux marins et aux réseaux commerciaux. C’est une donnée décisive. Là où d’autres villes anglaises découvrent certaines musiques avec retard ou à travers le filtre londonien, Liverpool bénéficie d’une relation plus directe à l’Amérique sonore : Chuck Berry, Little Richard, le rhythm and blues, les harmonies vocales, tout cela y circule avec une vivacité particulière.
Au tournant de 1960, la ville connaît une véritable poussée de groupes. On parle souvent de plusieurs centaines de formations actives. Le Merseybeat n’est pas encore une marque mondiale, mais le terreau existe bel et bien. Et dans ce paysage, le Cavern Club acquiert progressivement une place nodale. Il n’est pas seul, bien sûr : The Jacaranda, The Casbah, The Blue Angel et d’autres lieux jouent aussi un rôle important. Mais le Cavern possède un atout singulier : sa configuration. La cave est un accélérateur d’intensité. Ce qu’on y joue, on l’entend plus durement, plus près, plus vrai.
Lorsqu’on raconte le rapport entre le Cavern Club et les Beatles, il faut toujours garder Hambourg en arrière-plan. Sans Hambourg, le groupe qui arrive dans la cave de Mathew Street en février 1961 n’aurait sans doute pas la même force. Les séjours allemands ne leur ont pas apporté le succès ; ils leur ont apporté mieux : le métier. Jouer pendant des heures, parfois dans des conditions sordides, pour un public indifférent ou brutal, oblige à se transformer. Le répertoire s’élargit. L’endurance devient une nécessité. Le groupe cesse d’être un groupe scolaire prometteur et devient une machine de scène. Les synthèses historiques sur les Beatles au Cavern Club replacent clairement leur première résidence dans la cave après ces expériences hambourgeoises.
C’est un point fondamental, parce qu’il permet de comprendre pourquoi les Beatles dominent si vite la scène locale. Liverpool regorge de bons groupes, mais les Beatles revenus de Hambourg jouent avec une concentration, une dureté et une souplesse qui trahissent déjà une autre école. Ils savent tenir une salle. Ils savent enchaîner. Ils savent transformer l’énergie en autorité. Le Cavern Club va être le lieu où cette supériorité devient visible.
Le 9 février 1961, les Beatles, désormais sous ce nom, jouent pour la première fois au Cavern Club. À la batterie se trouve encore Pete Best. Cette date est le vrai départ du récit classique. À partir de là, la relation entre le groupe et la cave devient si intense qu’elle finit par paraître organique. Le total traditionnel de 292 concerts entre 1961 et 1963, souvent repris à partir du décompte de Bob Wooler, dit assez cette symbiose.
Pourquoi le Cavern convient-il si bien aux Beatles de 1961 ? Parce qu’il récompense exactement ce qu’ils possèdent déjà. Dans une cave étroite, impossible de se cacher derrière la mise en scène. Il faut avoir des voix, de la tension, du répondant, de l’humour, une vraie capacité de projection. John Lennon y mord immédiatement. Son ironie, sa façon de provoquer en gardant le public dans sa poche, son instinct de chef de bande, tout cela y paraît plus net qu’ailleurs. Paul McCartney y affine déjà son art de la connexion directe, sa capacité à séduire sans relâcher la pression. George Harrison, plus discret en apparence, y impose sa précision et sa solidité de musicien. Quant à Pete Best, il est alors pleinement partie prenante du son de scène du groupe.
Le Cavern Club devient ainsi un lieu d’apprentissage intensif. Non pas l’apprentissage des bases, qui a déjà eu lieu ailleurs, notamment à Hambourg, mais l’apprentissage du pouvoir. Les Beatles y apprennent à régner sur un public de proximité.
Parmi les éléments les plus décisifs de l’histoire du Cavern Club, il faut placer les lunchtime sessions. Jouer à l’heure du déjeuner paraît presque prosaïque, mais c’est l’un des secrets du lieu. La musique n’est pas reléguée à la seule nuit. Elle surgit au milieu de la journée, dans une ville au travail, devant des employés, des étudiants, des jeunes qui se faufilent pour entendre un groupe devenu la sensation du moment. Le Cavern n’est pas seulement un club de nuit : c’est un point de passage quotidien, une petite secousse insérée dans la trame ordinaire de Liverpool.
Au cœur de ce dispositif, il y a Bob Wooler, DJ résident, animateur, passeur de rumeurs, maître de cérémonie. L’histoire publique des Beatles l’a souvent relégué dans une semi-pénombre, mais son rôle fut considérable. Dans un lieu comme le Cavern, il ne suffit pas de faire jouer des groupes : il faut créer une atmosphère, organiser une continuité, donner aux habitués le sentiment qu’ils appartiennent à quelque chose. Wooler contribue à cela. Il annonce, relie, dramatise, installe. Et dans ce climat, les Beatles prospèrent.
Leur réputation locale se construit alors par sédimentation. On les voit, on revient, on compare, on raconte à d’autres ce qui s’est passé. Avant la presse nationale, avant la fable officielle, il y a cette mécanique presque artisanale du bouche-à-oreille. Le Cavern Club fonctionne comme une chambre de résonance de la réputation.
Le 9 novembre 1961, Brian Epstein, patron du magasin NEMS, vient voir les Beatles au Cavern Club, accompagné d’Alistair Taylor. La scène est devenue mythique, mais elle mérite d’être comprise dans sa matière. Epstein n’entre pas dans une salle prestigieuse. Il descend dans une cave. Il voit un groupe encore local, encore rugueux, déjà très sûr de lui, capable de faire réagir immédiatement la salle. Les témoignages et les chronologies disponibles convergent : c’est bien ce concert du midi qui provoque le choc décisif chez Epstein. Il dira plus tard avoir été frappé par leur musique, leur rythme, leur humour sur scène et leur présence.
Cette précision est essentielle. Epstein n’est pas seulement séduit par des chansons ou par un potentiel abstrait. Il est saisi par un phénomène scénique. Et le Cavern Club joue ici un rôle de révélateur. Il expose les Beatles dans leur vérité la plus immédiate : pas encore emballés, pas encore stylisés pour le marché national, mais déjà magnétisants.
À partir de là, tout s’accélère. Le 10 décembre 1961, Epstein leur propose de devenir leur manager. Le 24 janvier 1962, le contrat est signé. Le club a donc servi de seuil. Sans lui, l’histoire n’aurait peut-être pas été impossible, mais elle aurait certainement été autre.
L’année 1962 est celle où le Cavern Club cesse d’être seulement la base locale d’un grand groupe pour devenir le théâtre d’une métamorphose visible. Epstein apporte méthode, agenda unifié, ambition. Il veut faire monter le niveau de professionnalisation. Les vêtements changent progressivement, le comportement scénique se structure, la valeur marchande des concerts augmente. Les sources sur les Beatles au Cavern rappellent qu’Epstein fait augmenter leur cachet au club et impose une organisation bien plus rigoureuse qu’auparavant.
Le Cavern Club devient alors un espace paradoxal. D’un côté, il reste le lieu rugueux d’où vient le groupe. De l’autre, il est déjà l’endroit où l’on peut observer la transition entre les Beatles d’avant et ceux qui s’approchent de la carrière nationale. Ce n’est plus tout à fait la même sauvagerie. Mais ce n’est pas encore la machine publique que deviendra la Beatlemania.
Le moment le plus délicat de cette année 1962 reste évidemment le remplacement de Pete Best par Ringo Starr. Le 16 août 1962, Best est évincé. Pour l’histoire purement musicale des Beatles, cette décision sera décisive. Pour l’histoire affective du Cavern Club, elle est douloureuse et même explosive. Une partie du public local est attachée à Pete. Son renvoi n’est pas vécu comme une évidence artistique, mais comme une blessure. Les sources de référence rappellent les réactions hostiles de certains fans, résumées plus tard par le slogan “Pete forever, Ringo never!”, ainsi que l’agression subie par George Harrison dans le club.
Et pourtant, c’est bien au Cavern Club que l’on commence à entendre que Ringo Starr complète le groupe d’une manière que l’histoire finira par rendre indiscutable. Son jeu est moins spectaculaire qu’intelligemment placé. Il donne au groupe une assise, un rebond, un naturel dans la pulsation qui conviennent parfaitement à l’alchimie Lennon-McCartney-Harrison. La cave devient alors le lieu où se met en place, sous les yeux d’un public parfois récalcitrant, la formation définitive des Beatles.
Le 22 août 1962, une équipe de Granada Television filme les Beatles au Cavern Club pour l’émission Know The North. Cette captation, liée notamment à “Some Other Guy”, constitue leur première apparition télévisée en performance live. L’importance du document est immense. Il ne montre pas les Beatles déjà submergés par les cris. Il les montre dans leur milieu naturel : une cave de Liverpool, devant un public proche, dans une intensité encore lisible.
Le détail est magnifique : la télévision, lorsqu’elle vient chercher les Beatles pour la première fois, vient les chercher au Cavern. Pas dans un studio abstrait. Pas dans une grande salle. Dans cette cave. Cela veut dire quelque chose de profond sur la vérité du groupe à cet instant. Les Beatles sont encore, d’abord, un groupe de scène.
En 1963, tout change de rythme. Les succès s’enchaînent. “Please Please Me” les propulse. Les apparitions médiatiques se multiplient. La ferveur enfle. Le Cavern Club reste le foyer originel, mais il devient de plus en plus clair qu’il ne pourra plus contenir longtemps une telle montée de pression. Le groupe ne cesse pas d’appartenir affectivement à Liverpool, mais il cesse progressivement de lui appartenir exclusivement.
Le 3 août 1963, les Beatles jouent au Cavern Club pour la dernière fois, dans ce qui est traditionnellement présenté comme leur 292e concert sur cette scène. Ils reçoivent alors un cachet bien supérieur à celui des débuts, signe que la cave célèbre déjà un groupe dont la valeur a changé d’échelle. Cette dernière prestation a lieu peu après l’enregistrement de “She Loves You”, au moment où la trajectoire nationale devient irrésistible.
La scène a quelque chose de profondément mélancolique. Le Cavern n’est pas abandonné ; il est débordé. Le lieu qui a servi d’école de puissance aux Beatles devient trop petit pour eux. C’est souvent ainsi que s’achèvent les grandes histoires entre un groupe et une salle : non dans la rupture, mais dans l’excès de réussite.
Le départ des Beatles ne tue pas immédiatement le Cavern Club. Le lieu continue à accueillir des artistes, à exister, à rester un repère de la vie musicale liverpuldienne. Mais quelque chose s’est déplacé. Une salle qui a tant porté un groupe peut difficilement retrouver un centre de gravité équivalent. Ray McFall fait faillite en 1966, ce qui rappelle à quel point même les lieux les plus mythiques peuvent être économiquement fragiles.
Le coup le plus terrible survient en 1973. Le 28 mai, le club original ferme. Dans le cadre des travaux liés à Merseyrail, le site historique est en grande partie détruit ou remblayé, avant de devenir un parking. C’est l’un des grands gestes d’aveuglement patrimonial de la Grande-Bretagne d’après-guerre : détruire le plus célèbre club de la préhistoire beatlesienne au moment même où la musique populaire commence à devenir une part majeure de l’identité culturelle nationale.
Cette destruction dit beaucoup de l’époque. Le rock n’est pas encore pleinement traité comme un patrimoine sérieux. Les lieux qui l’ont porté peuvent donc disparaître au nom d’une logique d’aménagement sans qu’on mesure vraiment ce qu’on enterre.
Le Cavern Club ne demeure pourtant pas mort. En 1984, un nouveau club est ouvert sur une grande partie du site originel, avec réemploi de briques récupérées. Les synthèses disponibles précisent qu’il occupe environ 75 % du site original. Il ne s’agit donc pas d’une reconstitution intégrale, mais d’une résurrection partielle, consciente de sa nature hybride.
Il y aura encore une fermeture en 1989, puis une réouverture en 1991 sous l’impulsion de Bill Heckle et Dave Jones. Depuis lors, le Cavern Club a continué à exister comme une entité double : à la fois club actif et haut lieu mémoriel. Cette tension fait partie de sa vérité contemporaine. Le Cavern n’est ni un mausolée pur ni une simple salle comme les autres. Il vit précisément dans cet entre-deux.
Le 14 décembre 1999, Paul McCartney revient jouer au Cavern Club. Le concert, publié plus tard sous le titre Live at the Cavern Club, a une portée symbolique immense. Un ancien Beatle revient dans la cave où tout a commencé, non pour une commémoration figée, mais pour un vrai concert lié à l’actualité d’un disque. Ce geste valide d’une certaine manière la seconde vie du lieu. Même reconstruit, même transformé par le tourisme et la mémoire, le Cavern demeure un point de vérité biographique pour ceux qui y ont forgé leur légende.
Au bout du compte, il faut répondre simplement à la question décisive. Qu’a réellement donné le Cavern Club aux Beatles ?
Il leur a donné d’abord un rythme. Jouer souvent, énormément, dans un lieu contraignant, forge une discipline que la postérité gomme parfois sous le mot “génie”. Or le génie Beatles a aussi une base de travail. Le Cavern en est l’une des preuves les plus concrètes.
Il leur a donné ensuite un public local. Pas une foule abstraite, pas encore une masse hystérique, mais des visages, des habitudes, des fidélités, des jugements. Un public assez proche pour sentir immédiatement si quelque chose se passe. Cela vaut infiniment plus, pour un groupe en formation, qu’un succès lointain et théorique.
Il leur a donné aussi une scène d’exposition dans une ville hautement réceptive aux influences américaines. Liverpool, par sa situation portuaire et sa scène foisonnante, n’était pas un hasard. Le Cavern a condensé cette ville en un lieu.
Il leur a enfin donné le moment de bascule où Brian Epstein a vu que ce groupe-là méritait autre chose que le seul prestige local. Le club a donc agi à la fois comme école, comme vitrine et comme accélérateur historique.
Le Cavern Club reste essentiel parce qu’il empêche de raconter les Beatles comme une abstraction céleste. Il nous les rend à leur matérialité première : des garçons qui jouent fort, souvent, dans une cave trop chaude, devant des gens qui ne savent pas encore qu’ils ont devant eux le plus grand groupe pop du siècle. Il rappelle que les chefs-d’œuvre futurs ont d’abord été rendus possibles par des heures de scène, de répétition, d’ajustement, d’instinct et de tension.
Il rappelle aussi que la grandeur des Beatles est inséparable de Liverpool. Non pas d’une Liverpool de carte postale, mais d’une ville portuaire, nerveuse, travaillée par les flux, les disques, les classes sociales, les accents, l’humour défensif et la culture de débrouille. Le Cavern Club a été la chambre d’écho de cette ville. Et c’est sans doute pour cela qu’il touche encore autant. Sous la légende mondiale, on y entend encore battre quelque chose de local, de concret, de populaire, presque de tactile.
Au fond, la plus belle définition du Cavern Club est peut-être celle-ci : ce n’est pas seulement l’endroit où les Beatles ont été vus. C’est l’endroit où ils ont été rendus visibles. La nuance est énorme. Elle sépare la découverte fortuite de la formation patiente. Elle sépare la carte postale du travail du temps. Elle sépare la cave comme décor de la cave comme matrice.
Et c’est bien ainsi qu’il faut le comprendre aujourd’hui. Comme une matrice. Une cave à jazz devenue le berceau du Merseybeat. Un sous-sol qui a donné à la pop britannique son plus célèbre acte de naissance. Un lieu qui fut détruit, reconstruit, marchandisé, sanctifié, mais qui continue malgré tout à dire quelque chose de très simple et de très vrai sur l’histoire du rock : avant d’entrer dans l’éternité, les groupes passent souvent par des caves.
Le Cavern Club a été détruit en 1973 et un parking fut construit à son emplacement.
Les Faits : Le Cavern Club a été et reste toujours un club situé dans une cave. Les bâtiments situés au-dessus étaient des entrepôts de fruits. Ils ont été démolis en 1973. Le Cavern Club n’a subi aucun dommage, il a simplement fait l’objet d’un remblayage.
Pourquoi une telle légende ? Lorsque les entrepôts de fruits ont été démolis, ils laissèrent une sorte de terrain vague dans le centre ville. Il fut donc utilisé par les riverains pour garer leurs voitures. En aucun cas, un parking a été construit comme la légende veut bien nous le faire croire. ++++
Le Cavern Club original était situé à l’opposé du Cavern Club ouvert actuellement.
Les faits : Le Cavern Club occupe aujourd’hui 50 % de son emplacement original. Son adresse en 1957 était 10 Mathew Street, elle l’est toujours en 2004.
Pourquoi une telle légende ? Les entrepôts de fruits situés au-dessus ont été démolis en 1973 et le Cavern Club a dû fermer ses portes. Le Conseil Municipal projetait d’utiliser ses sous-sols pour améliorer le réseau du chemin de fer mais cela ne s’est jamais concrétiser. Le Cavern Club a donc été remblayé. Il est resté pratiquement intact jusqu’en 1981.
En 1973, le propriétaire du Cavern Club s’appelle Roy Adams. Suite à la fermeture de son club, il décide d’en ouvrir un second situé en vis à vis. L’immense enseigne lumineuse surplombant Mathew Street indique » The Cavern ». A proximité de la porte d’entrée, une plaque mentionne « le Cavern Club, aujourd’hui maintenant, se tient à l’opposé de l’emplacement original ». En 1973, plaque et enseigne avaient toute leur raison d’être.
En 1974, la nouvelle « Caverne » se plie à la nouvelle mode du moment : le punk. Roy Adams est d’ailleurs plutôt fier d’avoir « lancé » le chanteur Erics sur la scène internationale punk. Malheureusement, la mort du mouvement punk entraînera également » la mort » de Erics. Cependant, tout au long de sa période punk, The Cavern conserva sa plaque et son immense enseigne et ce, jusqu’en 1992 après presque 20 ans de bons et loyaux services.
Le 8 décembre 1980, John Lennon est assassiné à New-York. Quelques mois plus tard, à Liverpool, l’architecte local David Blackhouse, plans en mains, obtient l’autorisation pour la réouverture du Cavern Club original dont la structure est restée intacte. Il désire également réaménager le secteur environnant en créant un centre commercial avec plusieurs « espaces John Lennon« . Vers la fin de l’année 1981, le Cavern Club est démoli. Même si sa structure est restée intacte, ses fondations sont jugées peu sûres. Les briques originales sont récupérées, traitées puis réutilisées pour sa reconstruction.
En 1984, c’est un Cavern Club « flambant neuf » qui ouvre ses portes. Mais pourquoi son emplacement original a t-il fait l’objet de tant de confusions ? La raison est simple. L’enseigne et la plaque de Roy Adams (The Cavern) ont surplombé Mathew Street durant presque vingt (de 1973 à 1992). En 1984, lorsque le Cavern Club à rouvert sur son emplacement original, beaucoup étaient persuadés que l’enseigne apposée par Adams désignait l’emplacement du Cavern Club original ! Ce qui est absolument faux. Force est de constater que de 1984 à 1992, cette enseigne n’était pas appropriée et les informations mentionnées sur la plaque étaient incorrectes.
Aujourd’hui, il y a un parking à côté du nouveau Cavern Club. Au-dessous de ce parking se trouvent les restes du Cavern Club original.
Les Faits : Il y a en effet actuellement un parking à côté du Cavern Club. David Blackhouse a d’ailleurs réaffirmé récemment que toutes les cavités souterraines situées en dessous ont été remblayées. Il n’y a aucun reste du Cavern Club original sous le parking.
Pourquoi cette légende ? Ceci semble être une combinaison des deux légendes. C’est à dire que beaucoup ont pensé que le Cavern Club avait été démoli pour la construction d’un parking et que l’emplacement du nouveau Cavern Club n’était pas celui d’origine. La réalité est autre : le Cavern Club actuel occupe 50% de son emplacement original.
Il y a eu un Cavern Club sur l’emplacement du 10 Mathew Street durant quarante années. Ce club est resté fermé de 1973 à 1984. En 1981, un projet de réouverture est lancé. La fiabilité de ces fondations étant incertaine, il est donc démoli pour être reconstruit. Les briques originales ont servi à la reconstruction. Les plans originaux ont été utilisés Les voûtes, les dimensions et la surface au sol sont plus ou moins exactes par rapport au club original. Cependant, trois différences principales sont à retenir :
Le nouveau Cavern Club occupe aujourd’hui seulement 50% de l’emplacement original.
Le nouveau Cavern Club est en fait plus profond que l’original. En 1962, vous deviez descendre dix-huit marches alors qu’aujourd’hui l’escalier en comporte une trentaine.
En 1962, lorsque vous entriez dans le sous-sol du Cavern Club la scène était directement devant vous. Aujourd’hui elle se trouve sur la gauche.
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