En 1969, John Lennon tombe sous le charme du blues aérien de Fleetwood Mac mené par Peter Green. Après une prestation télévisée devenue culte, il évoque leur douceur et leur authenticité lors des sessions de Let It Be. L’influence du groupe marquera même la création de « Sun King » sur Abbey Road.
A la fin des années 1960, alors que le public s’inquiète déjà de l’avenir des Beatles, la télévision britannique sert parfois de tremplin à de jeunes formations prêtes à bousculer la hiérarchie. C’est précisément ce qui se produit lorsque Fleetwood Mac, encore emmené par le guitariste Peter Green, apparaît dans l’émission Late Night Line-Up — captation détachée du magazine culturel de la BBC — avant d’être rediffusé dans le cadre de Colour Me Pop. Le lendemain, au cœur des séances de Let It Be, la remarque enjouée de John Lennon fuse : « Did you see Fleetwood Mac ? They were so sweet, man ! »
Sommaire
Une scène télévisuelle devenue culte
Diffusée tard dans la nuit sur BBC2, Late Night Line-Up — puis son dérivé Colour Me Pop — offre, entre 1968 et 1969, une demi-heure de direct à un groupe invité. Le 19 juillet 1968, c’est au tour de Fleetwood Mac : caméras en couleur, décors minimalistes, mais une intensité qui traverse l’écran. La série deviendra le chaînon manquant entre les variétés policées du début de décennie et l’Old Grey Whistle Test des années 1970, fixant au passage les codes du live télé rock britannique.
Fleetwood Mac première époque : un diamant blues
Fondé en juillet 1967 par Peter Green, après un passage remarqué chez John Mayall’s Bluesbreakers, le groupe réunit le batteur Mick Fleetwood, le bassiste John McVie et le guitariste-slide Jeremy Spencer. Les débuts s’écrivent sur le label Blue Horizon, repaire du British blues en pleine explosion ; les singles « Black Magic Woman », « Need Your Love So Bad » ou encore l’instrumental planant « Albatross » installent la patte Green : un vibrato feutré, un toucher aérien, une écriture mélodique aussi dépouillée qu’envoûtante.
La prestation du 19 juillet 1968 : douceur et précision
Sur le plateau, Peter Green chante presque à mi-voix, le regard baissé vers une Gibson Les Paul devenue légendaire. Point de démonstration criarde : le phrasé respire, les silences comptent autant que les notes. John Lennon, grand amateur de slide et de nappes réverbérées, n’en revient pas : « Le chanteur est génial, il ne crie pas, il chuchote ». Auprès de Paul McCartney, il compare même le quatuor à Canned Heat, mais « en mieux ».
Dans les studios d’Apple : une parenthèse d’enthousiasme
La séquence se déroule le 21 janvier 1969. Les caméras 16 mm captent les échanges des Beatles pour le film Get Back de Michael Lindsay-Hogg, revisité en 2021 par Peter Jackson. Entre deux prises laborieuses, Lennon se détend en vantant le groupe rival : le spectateur moderne y voit un éclair de camaraderie au milieu de tensions business et artistique
Quand Albatross inspire Sun King
Quelques mois après cette émission, la ballade instrumentale « Albatross » grimpe en tête des classements britanniques. Son ambiance maritime, ses guitares nappées de reverb et son tempo alangui fascinent Lennon, McCartney et surtout George Harrison. Lors de l’enregistrement d’Abbey Road, ils partent d’une consigne simple : « Faisons du Fleetwood Mac ». De cette intention naît « Sun King », pièce diaphane du medley final ; Harrison confirmera en 1987 que l’idée vient directement de l’écoute d’« Albatross ».
Peter Green : le génie fragile d’un guitar-hero réticent
Né à l’est de Londres en 1946, Peter Greenbaum grandit dans les clubs de Soho, où il remplace fugacement Eric Clapton chez Mayall à l’été 1966. Considéré comme « le plus fin guitariste depuis Clapton », il fuit pourtant la médiatisation. En 1970, après un séjour hallucinogène dans une commune munichoise, il quitte brusquement Fleetwood Mac, victime d’un effondrement psychique souvent attribué à un abus de LSD. Le groupe perd son chef d’orchestre, mais gagne un mythe ; Green, lui, entame une longue retraite avant un retour discret dans les années 1990.
De Then Play On au rêve californien
Après le départ de Green, le guitariste Danny Kirwan puis la claviériste-chanteuse Christine Perfect assurent la transition. Les albums Kiln House et Bare Trees ouvrent la porte à des ambiances plus west-coast. En 1974, l’arrivée de Lindsey Buckingham et Stevie Nicks métamorphose l’esthétique : de chevaliers du blues, Fleetwood Mac devient machine pop planétaire, publiant l’inoxydable Rumours en 1977. Pourtant, la mémoire de Green perdure : rééditions de Then Play On, concerts-hommage orchestrés par Mick Fleetwood, reprises de « Oh Well » par tout le gotha rock.
L’onde de choc sur la scène britannique
La reconnaissance de Lennon envers Fleetwood Mac illustre l’admiration réciproque qui règne alors entre pionniers du rock britannique. Tandis que les Beatles puisent dans le blues électrique, Green et ses pairs légitiment leur art en séduisant les idoles de la pop. Cette circulation d’influences nourrit le British blues boom, mouvement catalysé par John Mayall, où se croisent Clapton, Peter Green, Mick Taylor ou Jack Bruce, avant de rayonner à l’international.
La télévision, vecteur d’une modernité musicale
En 1968, peu de foyers britanniques possèdent un poste couleur ; la BBC mise pourtant sur cette technologie pour capter le quotidien de la jeunesse. Colour Me Pop se veut vitrine : éclairages saturés, réalisations dynamiques, expérimentations visuelles. En célébrant le rock comme un art total, l’émission prépare le terrain au clip vidéo et à la diffusion globale de la pop culture, bien avant MTV. Dans ce contexte, la remarque admirative de Lennon n’est pas anodine : elle montre que même au sommet, les Beatles scrutent leurs contemporains via ce nouvel œil cathodique.
Résonances dans les cheminements post-Beatles
Après la séparation officielle en 1970, John Lennon cite volontiers Peter Green comme exemple de jeu dépouillé. Paul McCartney emprunte l’élégance mélodique du Mac pour ses solos à la basse fretless sur Ram. George Harrison, de son côté, intègre le slide bluesy hérité de Green dans « My Sweet Lord » et tisse, avec Eric Clapton, un pont entre spiritualité hindoue et racines Mississippi. La chaîne d’inspirations court ainsi sur plusieurs décennies, rappelant que la pop se nourrit d’écoutes croisées plus que de compétitions.
La douceur d’un souvenir partagé
Lorsqu’il prononce ces mots — « They were so sweet, man » — John Lennon offre bien plus qu’un compliment. Il consacre publiquement une formation encore en devenir, valide l’idée qu’un simple passage télévisé peut changer une trajectoire et souligne l’aptitude des géants de la pop à rester curieux. Plus de cinquante ans plus tard, l’écho de cette phrase résonne toujours : il rappelle qu’au-delà des statistiques de ventes et des guerres d’ego, la musique est d’abord une émotion partagée, née d’un regard attentif posé sur le talent d’autrui. Lennon, Fleetwood, Green : trois noms, une même quête de douceur dans la puissance. C’est peut-être là, finalement, que se niche le véritable héritage de cette nuit télévisée.













