Dans les années 60, avant leur succès planétaire, les Beatles affrontaient à Liverpool une rivalité féroce avec Gerry and the Pacemakers. Paul McCartney reconnaît aujourd’hui que Gerry Marsden et son groupe furent leurs premiers et plus sérieux concurrents locaux, stimulant leur créativité. Cette compétition amicale, au cœur du Merseybeat, a contribué à forger l’excellence des Fab Four et à écrire une page essentielle de l’histoire pop.
Au milieu des années 1960, l’expression « Beatlemania » résume un phénomène sans précédent : une déferlante musicale, médiatique et sociologique qui semble ne connaître ni frein ni concurrent sérieux. Dans les classements, sur les plateaux de télévision ou dans les salles de concert, The Beatles règnent alors sans partage. Pourtant, si l’on remonte quelques années plus tôt, avant que le quatuor ne bouleverse la planète, il existait à Liverpool une scène locale d’une densité exceptionnelle, foyer d’une émulation féroce. C’est dans ce vivier que s’est forgée la rivalité la plus intense qu’aient connue les Fab Four. Et, fait peu connu hors des cercles de passionnés, Paul McCartney l’a lui-même reconnue : « Gerry and the Pacemakers étaient nos plus grands rivaux sur la scène locale ».
Sommaire
Les racines d’une émulation dans la capitale du Merseybeat
Liverpool, port cosmopolite en plein essor après la Seconde Guerre mondiale, importe les disques de rhythm’n’blues américains et les 45-tours de Buddy Holly comme nulle autre ville britannique. Dans les clubs poussiéreux ou sur les docks, les groupes se forment à un rythme effréné : on comptera plus de trois cents formations actives en 1961, toutes désireuses de se tailler une part de gloire dans la nouvelle presse musicale locale, le Mersey Beat magazine. Cette effervescence donne son nom à un son : le Merseybeat, mélange de guitares tranchantes, de chœurs gospel et de refrains instantanés, taillés pour la radio. À cette époque, John Lennon, McCartney, George Harrison et Ringo Starr se partagent l’affiche du Cavern Club avec des confrères tout aussi ambitieux : Billy J. Kramer, The Searchers, The Swinging Blue Jeans… et surtout Gerry and the Pacemakers.
Portrait croisé : Gerry Marsden et son groupe sur les traces des Fab Four
Fondé par les frères Gerry et Freddie Marsden, rejoints par Les Chadwick et Les Maguire, Gerry and the Pacemakers joue dès 1959 dans les mêmes caves humides que les Beatles. Les deux groupes partagent d’ailleurs une affiche mémorable le 23 décembre 1961 lors d’une session marathon au Cavern Club. Ils développent des répertoires similaires : standards de rock’n’roll, ballades country, reprises de soul. Chez les Pacemakers, c’est la voix chaude et vibrante de Gerry qui fait la différence ; chez les Beatles, c’est l’alchimie polyphonique des trois chanteurs. Rapidement, l’amitié se double d’une compétition sourde : chaque soir, il faut convaincre le public d’applaudir plus fort, de danser plus longtemps, d’exiger un rappel supplémentaire.
Brian Epstein et George Martin : les grands architectes d’un duel fratricide
La rivalité prend une tournure professionnelle en décembre 1961 lorsque le jeune manager Brian Epstein s’enthousiasme pour les Beatles, qu’il va conduire jusqu’au label Parlophone. Quelques mois plus tard, il signe également les Pacemakers, persuadé qu’un deuxième succès consolidera son agence. Les deux groupes se retrouvent en studio avec le même producteur, George Martin. En 1963, Martin et Epstein cumulent à eux deux 37 semaines de présence en tête des singles britanniques grâce aux disques des Beatles et des Pacemakers : un quasi-monopole sur les ondes.
La bataille des charts : quand les Pacemakers prennent l’avantage
À la surprise générale, ce sont les protégés de Gerry qui frappent les premiers. Leur single “How Do You Do It?”, un titre refusé par les Beatles, s’installe en tête du hit-parade dès mars 1963. Suit “I Like It”, puis l’émouvante reprise de “You’ll Never Walk Alone” : trois numéros un consécutifs, un exploit inédit à l’époque pour un groupe débutant. Les Beatles, eux, sont encore à la conquête de la première place ; leur premier 45-tours, “Love Me Do”, n’a atteint que la 17e position. Autrement dit, au printemps 1963, si l’on se fie aux classements, la couronne de la scène britannique repose plutôt sur la tête de Gerry Marsden que sur celle de McCartney.
Sur scène : Cavern, Star-Club, Empire… l’escalade permanente
Dans les clubs de Liverpool, chaque soirée devient un ring. Le public, étudiant ivre ou docker en goguette, vote avec ses pieds : on franchit la rue si la formation voisine envoie plus d’énergie. Les Beatles gonflent leur setlist de classiques de Little Richard ; les Pacemakers ajoutent des harmonies gospel et un humour cabotin. Lorsqu’ils partent tous en Allemagne, au Star-Club de Hambourg, ils se croisent encore, peaufinant un sens de la scène d’une endurance presque athlétique : six heures de musique par nuit, parfois sept jours d’affilée. Cette discipline forge des professionnels aguerris, capables de tenir des plateaux télé sans faiblir, et d’enregistrer un single en quelques prises.
L’onde du British Invasion : l’Amérique comme nouveau terrain de duel
Le 9 février 1964, les Beatles incarnent l’ouragan de la British Invasion lors de leur première prestation à l’Ed Sullivan Show. Gerry and the Pacemakers y défilent à leur tour quelques semaines plus tard, portés par le succès de “Don’t Let the Sun Catch You Crying” et “I’m the One”. Aux États-Unis, la rivalité se teinte de camaraderie : McCartney et Marsden se retrouvent en loge, commentant les cris des adolescentes, rigolant de leurs accents mutuels. Néanmoins, la cadence créative des Beatles – deux albums par an, chaque disque repoussant les frontières de la pop – finit par distancer définitivement leurs compagnons de route.
L’érosion de la lutte et l’émergence d’un respect mutuel
Dès 1966, les Pacemakers marquent le pas ; Gerry dissout le groupe l’année suivante pour se lancer dans la comédie musicale. Les Beatles, eux, glissent vers la période psychédélique de “Revolver” et “Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band”. L’ancienne rivalité s’évapore, remplacée par une admiration réciproque. Lorsque Gerry enregistre à nouveau “You’ll Never Walk Alone” en 1985 pour les victimes de l’incendie de Bradford, McCartney le félicite au téléphone ; en 1989, pour le single de charité “Ferry Cross the Mersey” après la tragédie de Hillsborough, Paul fait parvenir un message d’encouragement.
“Vous ne marcherez jamais seul” : l’héritage populaire des Pacemakers
Si l’histoire retient surtout l’extraordinaire discographie des Beatles, l’empreinte des Pacemakers demeure profondément inscrite dans la culture britannique. “You’ll Never Walk Alone” devient l’hymne du Liverpool Football Club, repris chaque week-end par des dizaines de milliers de supporters. “Ferry Cross the Mersey” sert de carte postale sonore à la ville, clin d’œil romantique au ferry qui relie les deux rives de la Mersey. Quant à “How Do You Do It?”, il rappelle cette bataille de coulisses où un titre mis de côté par John et Paul devint la munition décisive de leurs adversaires et amis.
Le regard de Paul McCartney : une compétition qui stimule plutôt qu’elle n’oppose
Dans un hommage rendu à la disparition de Gerry Marsden en janvier 2021, McCartney a résumé la situation en quelques phrases : « Gerry était un copain de nos premiers jours. Lui et son groupe étaient nos plus grands rivaux à Liverpool. Ses interprétations inoubliables de “You’ll Never Walk Alone” et “Ferry Cross the Mersey” restent gravées dans les mémoires. » Cette déclaration éclaire la philosophie du bassiste : sans rivalité, point de dépassement de soi. La pression exercée par les Pacemakers pousse les Beatles à affiner leurs harmonies, à écrire davantage de compositions originales, à s’allier durablement avec George Martin pour donner à leur son une patine inédite.
Un bilan historique : quand la fraternité engendre l’excellence
Avec le recul, on mesure combien cette rivalité locale a joué un rôle-clé dans l’essor fulgurant des Beatles. Sans l’aiguillon de Gerry, sans la crainte de se faire doubler sur scène ou au classement, Lennon et McCartney auraient-ils composé aussi rapidement “Please Please Me”, “From Me to You” puis “She Loves You” ? Rien n’est moins sûr. De même, les Pacemakers bénéficient du sillage des Fab Four pour tourner en Amérique, signer chez Columbia et graver leur nom dans l’histoire de la pop. Au bout du compte, la compétition s’est transformée en synergie, faisant du Merseybeat un moment fondateur de la musique moderne.
Conclusion : le mérite d’une rivalité oubliée
Aujourd’hui, il est tentant de croire que la suprématie des Beatles s’est imposée naturellement. L’histoire révèle au contraire qu’elle s’est construite dans l’adversité, à coups de sets endiablés au Cavern Club, de nuits blanches à Hambourg, de face-à-face hebdomadaires dans le hit-parade. Si The Beatles ont changé le cours de la musique populaire, c’est aussi parce qu’en face d’eux se dressaient des rivaux capables de les bousculer, de les forcer à se réinventer. Reconnaître la place de Gerry and the Pacemakers dans cette épopée, c’est rendre justice à la richesse d’une scène qui, brièvement, a fait de Liverpool la capitale mondiale de la pop. Sans ce duel fraternel, la légende des Fab Four serait sans doute un peu moins éclatante ; et sans la bienveillance de Paul envers son ami Gerry, l’histoire manquerait d’un de ces clins d’œil qui rappellent que la musique, au-delà de la compétition, demeure un art de partage et d’amitié.













