Place aux jeunes ? Ils devront patienter encore un peu. Le troisième âge du rock résiste vaillamment en cette rentrée phonographique qui semble nous ramener à l’aube des années 1970. L’histoire bégaie avec un face-à-face (amical, bien sûr) entre les Rolling Stones et Paul McCartney, tous désireux de revenir aux fondamentaux de leur art. En cessant de vivre sur leurs acquis et en faisant, au passage, une victime collatérale : Eric Clapton, dont le nouvel album, toujours pantouflard, passe pratiquement inaperçu.
A l’inverse, on assiste à un retour de sève pour le tandem Jagger-Richards, qui renoue avec le son sale et rêche de ses fastueuses années dans A Bigger Bang (Le Monde du 5 septembre). L’ancien Beatle, lui, a choisi d’oeuvrer dans la dentelle pour son vingtième effort solo. Le titre est pourtant tout aussi cosmique et ronflant : Chaos and Creation in the Backyard.
L' »arrière-cour » fait sans doute référence à la magnifique photo qui orne la pochette, prise en 1962 dans le jardin familial de Liverpool par le jeune frère, Mike McCartney : Paul est âgé de 20 ans, il gratte les cordes d’une guitare sous le linge qui sèche, un avenir extraordinaire l’attend. Il y a ici la promesse qu’il révèle un peu de son jardin secret, où il cultiva ses plus belles chansons en solitaire : les cerises savoureuses de son premier album en 1970 et les plaisirs de la vie à la campagne dispensés par Ram en 1971.
Ce voeu – prime à la mélodie, refus du tape-à-l’oeil et des trucages de studio – est exaucé grâce à la complicité de Nigel Godrich, producteur de Radiohead et de Beck. Le meilleur conseiller de McCartney, George Martin, aujourd’hui à la retraite, lui a recommandé ce jeune confrère.
LE TABOURET DE RINGO
Succéder à John Lennon et à Elvis Costello en aurait effrayé plus d’un. Pas le franc-tireur Godrich qui n’a pas hésité à bousculer le monument international, de trente ans son aîné, dans ses habitudes. Il a commencé par marquer son territoire en refusant les chansons jugées trop faibles, notamment des rock’n’roll déjà faisandés. Et son aplomb ne s’est pas arrêté là : Godrich n’a pas hésité à congédier le groupe qui accompagne McCartney en tournée et sur lequel le bassiste gaucher comptait confortablement s’appuyer.
Avec, en tête, une solution qui a l’avantage pour la maison de disques de réduire les coûts : à quelques exceptions près, le Beatle jouera de tous les instruments. Pendant deux années, entre Londres et Los Angeles, la rockstar a exactement retrouvé la situation qui était la sienne à la séparation des Beatles – et même à leur crépuscule : ses camarades étaient démotivés et lui seul arrivait à l’heure aux studios d’Abbey Road. Pour ne pas perdre de temps, il empruntait le tabouret du batteur Ringo Starr et enregistrait toutes les prises.
La liste des jouets manipulés pour Chaos and Creation in the Backyard est impressionnante : aux indispensables pianos, guitares, basse et batterie, se sont ajoutés contrebasse et violoncelle, épinette et harmonium, melodica et autoharp, glockenspiel et tubular bells (les cloches tubulaires rendues fameuses par Mike Oldfield), mais encore une flûte à bec échappée d’un cartable de collégien, du bugle, des maracas et des clochettes, du tambourin, du triangle, du gong et des bongos. En arrière-plan, des arabesques et zébrures de cordes.
Chaos and Creation in the Backyard titille la mémoire sans se complaire dans une nostalgie à laquelle l’auteur a souvent cédé. En creux se dessine un autoportrait de McCartney, éternel optimiste dont la mélancolie, pour être paisible, laisse cette fois place à l’inquiétude. Même dans le tonique Fine Line, en ouverture, dont le piano martelé rappellera Come and Get It, offerte naguère aux amis de Badfinger.
Cela fait belle lurette que McCartney n’est plus influencé que par lui-même – sauf lorsqu’il emprunte les accords de People Get Ready, sur Anyway. Mais rarement avait-il réussi à associer avec autant de bonheur les deux versants de son style : la pop urbaine et sophistiquée d’Abbey Road, des Beatles, le charme pastoral de Ram. Au rayon des friandises s’imposent Jenny Wren, dont le picking évoque inévitablement Blackbird, et English Tea, que Ray Davies des Kinks, un des plus fins observateurs de la société britannique, aurait pu écrire : trente ans après, McCartney offre une suite tout aussi ironique à When I’m 64. Il convie aujourd’hui à goûter ses cakes, admirer ses rangées de roses et jouer au croquet.
DU RAUQUE AU FAUSSET
Côté ballades, ceux qui considèrent que The Long and Winding Road n’est pas un slow sirupeux mais un moment de grâce s’émerveilleront de Too Much Rain et This Never Happened Before. Façonné par le rock, McCartney l’a été aussi par Cole Porter, Irving Berlin et les compositeurs de Broadway. Ce que confirme encore le chaloupement latino de A Certain Softness, croisement inattendu de And I Love Her et de Besame Mucho, que les Beatles interprétaient en leurs jeunes années. McCartney démontre qu’il dispose encore de deux atouts dont sont privés la majorité de ses contemporains : la muse de la mélodie ne l’a jamais abandonné et son hygiène de vie lui a permis de préserver ses cordes vocales. En variant les registres, du rauque au fausset.
Sur deux chansons, Godrich a peut-être trop imposé sa vision. How Kind of You et Riding To Vanity Fair privilégient le climat au détriment de la composition. Et on aurait pu se passer du titre caché, bizarrerie avec guitare bruitiste, ambiance dub et ligne de melodica. Un « bonus » qui lorgne trop ouvertement vers Beck et Gorillaz.
A ces maigres réserves près, McCartney signe un disque plus réussi que ses bons prédécesseurs (Flaming Pie, en 1997, et Driving Rain, en 2001) parce que plus personnel. Signe encourageant, il s’apprête à le défendre pour sa tournée américaine, qui débutera le 16 septembre à Miami. Ces dernières années, les trois quarts de son répertoire scénique étaient constitués de chansons des Beatles et le quart restant dévolu aux Wings. Toutefois, prétendre, comme on l’entend et le lit déjà, qu’il s’agit de son meilleur album depuis la fin des Beatles est non seulement abusif, mais c’est encore faire peu de cas d’une discographie souvent méprisée pour des motifs plus passionnels que rationnels.
Nous vous rappelons qu’à l’occasion de la sortie de cet album, la rédaction de Yellow-Sub.net se mobilise et vous propose dans ses colonnes :
_ – [Un dossier spécial sur cet album, et le premier single accompagnant sa publication, « Fine Line ».->rub1048]
_ – [Un forum spécial consacré à l’album->art7906]
Source : Le Monde















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