Le 22 novembre 1963, le Royaume-Uni découvrait le deuxième album des Beatles, With The Beatles, un disque qui allait renforcer la popularité du groupe en pleine ascension. Parmi les morceaux marquants de cet album figurait une reprise énergique et sincère de « Please Mister Postman », un tube initialement interprété par le groupe féminin américain The Marvelettes en 1961. En s’appropriant ce titre issu du catalogue Motown, les Fab Four témoignaient de leur admiration pour la musique noire américaine tout en lui insufflant leur propre style. Mais l’histoire de cette chanson commence bien avant Liverpool — dans un lycée de la banlieue de Detroit, avec une adolescente qui attendait, en vain, une lettre d’un amoureux parti dans la Marine.
Sommaire
Fiche technique et chronologie
| Auteurs originaux | Georgia Dobbins, William Garrett, Brian Holland, Robert Bateman, Freddie Gorman |
| Version originale | The Marvelettes, single Tamla/Motown, août 1961 — n°1 au Billboard Hot 100 en décembre 1961 |
| Reprise Beatles | With The Beatles, enregistrée le 30 juillet 1963, sortie le 22 novembre 1963 (UK) |
| Producteur / Ingénieur | George Martin / Norman Smith, Studio Two, EMI Studios, Abbey Road |
| Musiciens (version Beatles) | John Lennon (chant, guitare rythmique), Paul McCartney (chœurs, basse), George Harrison (chœurs, guitare solo), Ringo Starr (batterie) |
| Nombre de prises | 9 prises ; la version finale combine la prise 9 surdubbée sur la prise 7 |
| Interprétations BBC | 7 mars 1962, 10 juillet 1963, 28 février 1964 |
De Detroit à Liverpool : la trajectoire d’un hit
« Please Mister Postman » voit le jour en 1961 sous l’impulsion de plusieurs auteurs-compositeurs, mais sa genèse tient presque du hasard. Tout commence au lycée d’Inkster, dans la banlieue de Detroit, où cinq camarades de classe forment un groupe qu’elles baptisent avec autodérision les Casinyets — contraction de « can’t sing yet », « on ne sait pas encore chanter ». En avril 1961, le groupe décroche une audition auprès de Berry Gordy, fondateur du label Tamla/Motown, mais se voit réclamer un morceau original pour convaincre. Georgia Dobbins, la chanteuse principale du groupe à l’époque, se tourne alors vers un ami pianiste du quartier, William Garrett, qui lui propose une ébauche de blues sur le thème de l’attente d’une lettre. Dobbins ne conserve que le titre et réécrit entièrement la chanson, s’inspirant directement de sa propre vie : elle guettait alors, jour après jour, une lettre d’un petit ami engagé dans la Marine américaine.
J’étais debout près de la fenêtre, à attendre que le facteur m’apporte une lettre de ce garçon qui était dans la Marine. C’est comme ça que les paroles me sont venues. Puis j’ai inventé la mélodie en la fredonnant, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle sonne juste. — Georgia Dobbins
Rebondissement improbable : quelques semaines avant l’enregistrement définitif, Georgia Dobbins quitte le groupe pour s’occuper de sa mère malade — laissant la lead vocaliste Gladys Horton apprendre dans l’urgence un texte qu’elle n’avait pas écrit. Rebaptisées les Marvelettes par Berry Gordy lui-même, les cinq jeunes femmes enregistrent la chanson le 21 août 1961 avec le studio-band maison de la Motown, les légendaires Funk Brothers — et derrière la batterie ce jour-là se trouve un certain Marvin Gaye, alors âgé de vingt-deux ans et cherchant encore sa place dans l’industrie musicale. Le morceau est retravaillé par le tandem de producteurs Brian Holland et Robert Bateman, tandis que Freddie Gorman, un chanteur en devenir qui exerçait alors le métier de… facteur, apporte quelques retouches aux paroles pour leur donner plus de réalisme professionnel — une ironie qui n’échappera à personne une fois le titre devenu numéro un. Détail savoureux : la tournée de facteur de Gorman incluait précisément les Brewster Projects, le quartier de Detroit où résidaient alors les membres du groupe The Supremes.
Le titre décroche la première place du Billboard Hot 100 en décembre 1961, devenant non seulement le tout premier numéro un de l’histoire de la Motown, mais aussi un jalon fondateur pour le label de Berry Gordy, qui deviendra dans les années 1970 la plus grande entreprise afro-américaine du pays. Le morceau incarne la quintessence du son Motown naissant : un rythme entraînant, des harmonies vocales puissantes et une section rythmique irrésistible, portée par l’attente angoissée d’une lettre d’un être cher — une thématique universelle qui touche immédiatement un large public.
Les Beatles et la Motown : une influence majeure
Comme beaucoup de jeunes musiciens britanniques des années 1960, les Beatles découvrent la richesse du répertoire américain grâce aux disques importés des États-Unis. John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr sont particulièrement influencés par le rhythm and blues et la soul, deux genres omniprésents dans leurs premières setlists de concerts au Cavern Club de Liverpool et dans les clubs de Hambourg. « Please Mister Postman » figure parmi ces chansons régulièrement interprétées en concert dès 1962, aux côtés de « Money (That’s What I Want) » de Barrett Strong et de « You Really Got A Hold On Me » des Miracles.
Interrogé en 1984 sur les raisons de cet attachement particulier au morceau des Marvelettes, Paul McCartney livrera une explication aussi inattendue qu’amusante : c’est en partie le courrier de leurs propres admiratrices qui aurait renforcé leur affection pour la chanson.
On la tenait de nos fans, qui écrivaient « Please Mr. Postman » au dos de leurs enveloppes. « Posty, posty, don’t be slow, be like the Beatles and go, man, go! » Ce genre de choses. — Paul McCartney, 1984
Le choix de reprendre « Please Mister Postman » pour With The Beatles s’inscrit donc dans une démarche naturelle pour le groupe. Cette deuxième œuvre, enregistrée en pleine Beatlemania, se veut plus aboutie que Please Please Me, leur premier album. George Harrison résumera plus tard cette évolution dans Anthology :
Le deuxième album était légèrement meilleur que le premier, dans la mesure où nous avons passé plus de temps dessus et où il contenait davantage de chansons originales. Nous avons fait « Money » pour cet album, ainsi que d’autres reprises : « Please Mister Postman », « You Really Got A Hold On Me » et « Devil In Her Heart », une chanson américaine obscure des Donays. — George Harrison, Anthology
Une session d’enregistrement intense
L’enregistrement de « Please Mister Postman » a lieu le 30 juillet 1963 aux studios Abbey Road, sous la houlette du producteur George Martin et de l’ingénieur du son Norman Smith. Ce jour-là, en une seule session matinale suivie d’une seconde en soirée, les Beatles enregistrent pas moins de six morceaux au total, parmi lesquels « It Won’t Be Long », « Till There Was You », « Roll Over Beethoven » et « All My Loving », ainsi que des raccords pour « Money (That’s What I Want) » — un rythme de production effréné, typique de l’urgence commerciale de la Beatlemania naissante, le groupe repartant l’après-midi même enregistrer deux émissions pour la BBC avant de revenir en studio jusqu’à 23 heures.
Malgré leur grande familiarité avec le morceau, joué sur scène depuis près d’un an et demi, les Fab Four doivent s’y reprendre à neuf reprises avant d’obtenir une version satisfaisante — la prise finale combinant en réalité un surdubbage de la prise 9 sur la prise 7. Le défi principal réside dans l’interprétation vocale : John Lennon, chargé du chant principal, double sa voix pour donner plus de puissance à la performance, tandis que Paul McCartney et George Harrison assurent les harmonies. Ringo Starr, en plus de sa partie de batterie, accompagne le reste du groupe en tapant des mains, ajoutant ainsi à l’énergie communicative du morceau.
Le résultat final est une version résolument plus dynamique que l’originale. Là où les Marvelettes jouent sur la douceur et la mélancolie, les Beatles optent pour une exécution plus brute et plus directe. Lennon, dont la voix rauque confère une intensité émotionnelle particulière à l’interprétation, parvient à transformer la supplique initiale en un appel presque désespéré.
Un succès confirmé par les performances à la BBC
En plus de la version studio, « Please Mister Postman » est interprété à trois reprises par les Beatles lors d’émissions radio de la BBC, témoignant de son importance dans leur répertoire de l’époque.
- 7 mars 1962 — Teenager’s Turn: Here We Go, diffusée le lendemain. C’est la toute première session BBC des Beatles, alors avec Pete Best à la batterie, et la première fois qu’un titre du label Tamla est entendu sur les ondes britanniques. Le groupe enregistre également « Dream Baby (How Long Must I Dream?) » et « Memphis, Tennessee ».
- 10 juillet 1963 — Session réalisée pour Pop Go The Beatles, diffusée le 30 juillet, cette fois avec Ringo Starr derrière les fûts. « Please Mister Postman » y est accompagné de « Memphis, Tennessee », « Do You Want To Know A Secret », « Till There Was You », « Matchbox » et « The Hippy Hippy Shake ».
- 28 février 1964 — Dernière interprétation du titre à la BBC, pour From Us To You, diffusée le 30 mars. Les Beatles y jouent également « You Can’t Do That », « Roll Over Beethoven », « I Wanna Be Your Man », « All My Loving », « This Boy » et « Can’t Buy Me Love ».
Ces enregistrements radiophoniques, aujourd’hui disponibles sur la compilation On Air – Live At The BBC Volume 2, permettent de redécouvrir l’énergie du groupe en live, un élément central de leur identité artistique avant l’explosion de leur carrière internationale.
Un héritage durable
Si « Please Mister Postman » reste avant tout associé aux Marvelettes — dont la version a été intronisée au Grammy Hall of Fame en 2011 —, la reprise des Beatles a contribué à élargir l’audience du morceau, touchant un public qui ne connaissait pas forcément la version originale. Le titre connaîtra d’ailleurs un troisième âge d’or en 1975, lorsque les Carpenters en livreront à leur tour une version qui grimpera elle aussi jusqu’à la première place du Billboard Hot 100 — un exploit rarissime que seules quatre chansons de l’histoire ont réussi à deux reprises avec des interprètes différents.
Le titre, porté par la voix expressive de John Lennon et la dynamique collective du groupe, illustre parfaitement la capacité des Beatles à réinterpréter des morceaux issus d’autres répertoires tout en y insufflant leur personnalité. Avec le temps, « Please Mister Postman » est devenu l’un des titres les plus emblématiques de la période With The Beatles, symbolisant le lien étroit entre la musique de la Motown et le rock britannique des années 1960 — un dialogue transatlantique qui allait marquer l’histoire de la pop musique pour les décennies à venir, depuis la fenêtre d’une adolescente de l’Inkster High School jusqu’aux studios d’Abbey Road.
Questions fréquentes
Qui a écrit « Please Mister Postman » à l’origine ?
La chanson est créditée à cinq auteurs : Georgia Dobbins, qui en a réécrit l’essentiel des paroles à partir d’une ébauche de son ami William Garrett, ainsi que les producteurs Motown Brian Holland et Robert Bateman, et le facteur et chanteur en devenir Freddie Gorman, qui a apporté quelques retouches finales.
Qui jouait de la batterie sur la version originale des Marvelettes ?
C’est Marvin Gaye, alors âgé de vingt-deux ans et pas encore une vedette, qui tient la batterie sur l’enregistrement original de « Please Mister Postman » en 1961, aux côtés du studio-band maison de la Motown, les Funk Brothers.
Quand les Beatles ont-ils enregistré leur version ?
Les Beatles enregistrent « Please Mister Postman » le 30 juillet 1963 au Studio Two d’Abbey Road, sous la direction de George Martin, en neuf prises ; le titre paraît le 22 novembre 1963 sur l’album With The Beatles.
Please Mister Postman a-t-elle connu d’autres succès en numéro un ?
Oui : après le numéro un des Marvelettes en 1961, la chanson retrouve la première place du Billboard Hot 100 en 1975 grâce à la reprise du duo The Carpenters, devenant l’une des rares chansons de l’histoire à avoir atteint deux fois le sommet des ventes avec deux interprètes différents.
Sources principales : Mark Lewisohn, The Beatles: All These Years, Volume 1 – Tune In ; The Beatles Anthology ; Marc Taylor, The Original Marvelettes: Motown’s Mystery Girl Group ; Laura Flam & Emily Sieu Liebowitz, But Will You Love Me Tomorrow?: An Oral History of the ’60s Girl Groups ; Classic Motown (motown.com) ; interview de Paul McCartney, 1984.














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