En bref — On raconte volontiers que John Lennon a cessé de faire de la musique à la naissance de son fils Sean, le 9 octobre 1975, pour se consacrer aux couches et au pain complet. C’est une jolie histoire. Elle est fausse dans son mécanisme, et fausse dans sa chronologie. Lennon a donné sa dernière prestation publique le 18 avril 1975, six mois avant la naissance de Sean. Il avait quitté le studio pour de bon le 30 janvier 1975, en jouant sur un disque de David Bowie. Et son retrait ne résulte pas d’une décision unique mais de la fermeture simultanée de quatre verrous — familial, judiciaire, contractuel et artistique — entre février 1975 et janvier 1976. Cet article reconstitue l’année charnière jour par jour, examine ce que recouvre vraiment l’expression « house husband », corrige douze approximations tenaces, et propose une chronologie détaillée de 1974 à 1980.
Sommaire
Une année à deux visages : le Lennon public de janvier à juin 1975
Il faut se représenter ce qu’est John Lennon au 1er janvier 1975. Il a trente-quatre ans. Il vit à New York depuis trois ans et demi. Il vient de signer, le 29 décembre 1974, en Floride, l’acte de dissolution de la société de personnes qui liait encore les quatre Beatles. Il sort de dix-huit mois de dérive californienne puis new-yorkaise que la légende appellera le « Lost Week-end ». Il a un album dans les bacs, un procès sur les bras, un ordre d’expulsion au-dessus de la tête, et une carrière qui, sur le papier, se porte mieux qu’elle ne l’a jamais fait : quelques semaines plus tôt, le 16 novembre 1974, « Whatever Gets You Thru The Night » lui a offert son premier — et unique — numéro un américain en solo.
Autrement dit : rien, absolument rien, dans la position de Lennon au début de 1975 ne laisse présager qu’il va disparaître. C’est ce paradoxe qui rend l’année si intéressante. Le retrait ne survient pas après un échec. Il survient après un succès.
30 janvier 1975 : la dernière séance de studio d’un homme libre
Le jeudi 30 janvier 1975, Lennon se rend aux Electric Lady Studios, au 52 West 8th Street, dans Greenwich Village. David Bowie y termine Young Americans avec le producteur Harry Maslin. Les deux hommes se sont rencontrés quelques mois plus tôt et se sont trouvés une complicité immédiate.
La séance commence par une reprise d’« Across The Universe », que Bowie tient à enregistrer et sur laquelle Lennon joue la guitare rythmique et pose des chœurs. Une fois le titre bouclé, il reste du temps. Lennon suggère d’enregistrer autre chose. Le guitariste Carlos Alomar sort un riff qu’il traînait depuis des semaines. En une soirée, à trois, naît « Fame ».
Bowie a raconté la scène en des termes qui valent d’être restitués : la séance a été rapide, l’affaire d’une soirée ; pendant que John et Carlos dégrossissaient les guitares dans le studio, lui commençait à écrire le texte en cabine. Lennon fournit l’accord de piano à l’envers qui ouvre le morceau, supervise l’effet, et lâche à intervalles réguliers le mot qui donnera son titre à la chanson. Publié en single le 25 juillet 1975, « Fame » deviendra le premier numéro un américain de David Bowie.
Correctif factuel — On lit souvent que la dernière séance de studio de Lennon avant sa retraite est celle de Rock ‘n’ Roll, en octobre 1974. C’est inexact : l’album était bouclé, mais Lennon est retourné en studio le 30 janvier 1975 pour Bowie. Cette séance-là est sa dernière contribution discographique publiée avant seize mois de silence — et sa dernière séance créative avant cinq ans et demi, la brève apparition de 1976 pour Ringo Starr relevant d’un tout autre régime.
Février 1975 : « Rock ‘n’ Roll », le disque qui solde le passé
Rock ‘n’ Roll paraît le 17 février 1975 aux États-Unis et le 21 février au Royaume-Uni. C’est un album de reprises : quatorze titres du répertoire des années 1950, de Little Richard à Ben E. King, gravés en deux temps — les séances chaotiques de Los Angeles avec Phil Spector à l’automne 1973, puis quatre jours de rattrapage au Record Plant East de New York en octobre 1974.
Ce disque n’est pas un caprice nostalgique. C’est l’exécution d’un jugement. En 1969, Lennon avait emprunté à « You Can’t Catch Me » de Chuck Berry deux vers et une couleur mélodique pour écrire « Come Together », le morceau d’ouverture d’Abbey Road. L’éditeur Morris Levy, propriétaire du catalogue Berry, avait attaqué. Le règlement conclu en décembre 1973 obligeait Lennon à enregistrer trois chansons du catalogue Levy sur son album suivant.
Or ce règlement va produire, en 1975, l’un des épisodes les plus sordides de la vie professionnelle de Lennon. Impatient, Levy obtient une bande de travail. Plutôt que d’attendre la sortie officielle, il presse son propre disque, Roots: John Lennon Sings the Great Rock & Roll Hits, sur son label Adam VIII, et le commercialise par publicité télévisée. Capitol riposte en avançant la parution de la version officielle. L’affaire se plaide, et se solde en février 1976 : Levy obtient 6 795 dollars ; Lennon obtient environ 144 700 dollars.
Correctif factuel — Deux erreurs circulent sur cet épisode. La première présente Roots comme un bootleg de fan : c’est faux, le disque a été pressé et vendu par un éditeur détenteur de droits, avec campagne télévisée à l’appui. La seconde inverse l’issue du procès : ce n’est pas Levy qui a gagné, c’est Lennon, et de très loin.
Commercialement, Rock ‘n’ Roll se comporte honorablement : sixième place des classements britannique et américain. Le single « Stand By Me » atteint la vingtième place aux États-Unis et la trentième au Royaume-Uni. La pochette, elle, est devenue une icône : un cliché de Jürgen Vollmer pris à Hambourg en 1961, un Lennon de vingt ans adossé à un porche, silhouettes floues au premier plan. Un homme de trente-quatre ans qui met en couverture une photo de lui à vingt : le disque annonce lui-même qu’il regarde en arrière.
1er mars 1975 : la dernière soirée mondaine
Le samedi 1er mars 1975, Lennon assiste à la dix-septième cérémonie des Grammy Awards, à New York. Il y remet, avec Paul Simon, le prix du disque de l’année. Andy Williams anime la séquence ; Art Garfunkel monte sur scène pour récupérer la récompense au nom d’Olivia Newton-John, absente.
La séquence est passée à la postérité pour sa drôlerie un peu grinçante : Simon et Lennon, deux moitiés de duos défunts, plaisantent sur leurs anciens partenaires respectifs devant un Garfunkel manifestement pris au piège. Lennon y est visiblement à l’aise, mondain, drôle, parfaitement à sa place dans l’industrie qu’il passait son temps à moquer.
C’est, à ce jour, sa dernière apparition dans une grande cérémonie publique. Il ne remontera plus jamais sur une scène de remise de prix, ne posera plus sur un tapis rouge, n’accordera plus d’interview télévisée américaine avant 1980. Ce soir-là, il est encore accompagné de May Pang. Quelques semaines plus tard, il sera rentré au Dakota.
Février-mars 1975 : le retour au Dakota
La réconciliation avec Yoko Ono n’a pas de date certaine, et c’est en soi un renseignement. Les récits concordent sur le mécanisme — Lennon accompagne Yoko à une séance destinée à l’aider à arrêter de fumer, et ne repart pas — mais divergent sur la semaine exacte, entre fin janvier et début février 1975. May Pang, dans ses propres livres et entretiens, situe la rupture au début de février. D’autres chronologies retiennent la mi-février.
Ce flou n’est pas anodin : il signale que le retour au Dakota n’a pas été un événement annoncé, mais un glissement. Lennon n’a pas fait de déclaration. Il a simplement cessé de rentrer ailleurs. La même logique gouvernera son retrait de la vie publique : pas d’annonce, pas de conférence de presse, pas de communiqué. Un homme qui, un jour, ne revient plus.
17 et 18 avril 1975 : deux adieux le même jour
Le 17 avril 1975, à New York, Lennon reçoit Bob Harris, présentateur de l’émission britannique The Old Grey Whistle Test. L’entretien, long, détendu, souvent drôle, est diffusé sur BBC2 dès le lendemain. Ce sera sa dernière interview télévisée pour la télévision britannique.
Le même 18 avril, dans un hôtel de Manhattan, se tient l’enregistrement d’un gala télévisé intitulé A Salute to Sir Lew Grade: The Master Showman. Lennon y monte sur scène. Il ne le sait pas encore, mais ce sera la dernière fois.
Correctif factuel — Deux points sont régulièrement embrouillés. D’abord, la coïncidence des dates : l’entretien d’Harris a été enregistré le 17 et diffusé le 18, jour même du gala Grade — d’où l’idée, fausse, que Lennon aurait fait les deux le même jour. Ensuite, le lieu du gala : la majorité des sources situe l’enregistrement au Waldorf-Astoria, mais la Beatles Bible indique le grand salon du New York Hilton. Les deux hôtels possèdent une salle de bal appelée « Grand Ballroom », ce qui explique probablement la confusion, jamais tranchée.
Le dernier concert : trois chansons et une vengeance
Pour comprendre ce que Lennon vient faire dans ce gala, il faut savoir qui est Lew Grade. Magnat de la télévision britannique, patron d’ATV, il a mis la main sur Northern Songs — donc sur le catalogue Lennon-McCartney. Lorsque Lennon et McCartney ont commencé à créditer leurs épouses comme co-autrices de leurs nouvelles chansons, ils réduisaient mécaniquement la part revenant à ATV. McCartney a gagné son bras de fer. Lennon a dû transiger : depuis 1974, ATV est coéditeur de tout ce qu’il écrit.
Lennon accepte donc de participer à l’hommage rendu à l’homme qui l’a battu. Et il y vient armé. Il se présente en combinaison de cuir rouge, à la tête d’un groupe de musiciens de studio new-yorkais que le programme crédite pudiquement « John Lennon, Etcetera » — dans la vie, ces garçons s’appellent BOMF, acronyme d’un juron, et deviendront ensuite Dog Soldier. On y trouve notamment le saxophoniste Mark Rivera, futur pilier du groupe de Billy Joel, et un très jeune batteur nommé Vinny Appice, qui rejoindra plus tard Black Sabbath.
Chacun des musiciens porte, fixé à l’arrière du crâne, un masque de latex moulé représentant un second visage. Trois heures de maquillage ont été nécessaires. Le claviériste Jon Cobert a expliqué l’intention sans détour : Lennon voulait qu’ils soient littéralement à deux visages, pour se moquer de l’establishment et, très probablement, de Sir Lew en particulier. Pendant certains passages, le groupe joue de dos. La caméra filme donc un orchestre de faux visages rendant hommage à un homme que Lennon jugeait duplice.
Le programme comporte trois titres : « Slippin’ And Slidin’ » de Little Richard, « Stand By Me » de Ben E. King — les deux tirés de Rock ‘n’ Roll — et « Imagine ». Sur ce dernier, Lennon modifie un vers pour y glisser une allusion à sa situation d’étranger menacé d’expulsion. Le gala est diffusé aux États-Unis le 13 juin 1975 sur ABC, à 21 heures.
Il y a quelque chose de vertigineux à considérer cette séquence : la dernière image de John Lennon sur scène, de son vivant, le montre en train de chanter « Imagine » devant un parterre de dirigeants de l’industrie du divertissement, entouré de musiciens portant des masques dans le dos, pour honorer l’homme qui possède ses chansons. On ne pouvait pas inventer une sortie plus lennonienne.
Après le 13 juin 1975, plus rien. La suite se joue loin des scènes et des studios.
Le mécanisme du retrait : quatre verrous qui se ferment ensemble
L’erreur la plus commune consiste à traiter le retrait de Lennon comme une décision : un matin d’octobre 1975, un homme aurait choisi de tout arrêter pour son fils. La réalité documentaire est plus intéressante et moins romanesque. Entre février 1975 et janvier 1976, quatre contraintes indépendantes se sont refermées à quelques mois d’intervalle. Aucune n’aurait suffi. Ensemble, elles ont rendu le silence non seulement possible mais confortable.
Le verrou familial : une grossesse et un pacte
Yoko Ono a connu plusieurs fausses couches. Lorsqu’elle se découvre enceinte au printemps 1975, à quarante-deux ans, la grossesse est d’emblée considérée comme à risque. Selon les récits qu’elle a elle-même livrés par la suite, elle pose une condition à la poursuite de cette grossesse : que Lennon prenne en charge l’enfant. Il accepte.
Ce point mérite d’être pesé, parce qu’il déplace complètement le récit. Le retrait n’est pas présenté par les intéressés comme un renoncement artistique subi, ni comme une vocation paternelle spontanée. C’est un accord entre deux adultes, négocié, avec une contrepartie explicite : Lennon s’occupe de l’enfant, Yoko s’occupe des affaires. On verra plus loin que cette répartition a été appliquée à la lettre, et qu’elle a produit des effets financiers considérables.
Le verrou judiciaire : le 7 octobre 1975
Depuis mars 1972, Lennon vit sous la menace d’un ordre d’expulsion des États-Unis. Le prétexte est une condamnation britannique de 1968 pour détention de résine de cannabis ; le motif réel, largement documenté depuis l’ouverture des dossiers du FBI, est politique. L’administration Nixon veut faire taire un étranger populaire capable de mobiliser un électorat jeune en année électorale. Nous avons raconté ailleurs le détail de ce combat juridique et de la contre-attaque symbolique de Nutopia.
Le 7 octobre 1975, la cour d’appel fédérale du deuxième circuit rend son arrêt dans l’affaire Lennon v. Immigration and Naturalization Service. Le juge en chef Irving R. Kaufman écrit pour la majorité ; le juge Mulligan est dissident. Le raisonnement est technique et élégant : la loi britannique sous laquelle Lennon a été condamné en 1968 institue une responsabilité objective, c’est-à-dire qu’elle n’exige pas la connaissance du produit détenu. Or la loi américaine sur l’immigration suppose implicitement cet élément de connaissance. Une condamnation étrangère fondée sur la responsabilité objective ne peut donc pas servir de base à une expulsion.
Kaufman illustre le principe par une hypothèse qui a fait le tour du monde juridique : sous une telle loi, une personne trouvée en possession de comprimés qu’elle croyait raisonnablement être de l’aspirine serait condamnée si ces comprimés se révélaient contenir de l’héroïne. Et il ajoute, dans une formule qui a fait la une des journaux, que les quatre années de bataille de Lennon pour rester dans ce pays témoignent de sa foi dans le rêve américain.
Correctif factuel — La décision du 7 octobre 1975 n’accorde pas la carte verte à Lennon. Elle annule l’ordre d’expulsion et renvoie le dossier à l’administration. La résidence permanente sera accordée le 27 juillet 1976, plus de neuf mois plus tard. Un grand nombre de chronologies fusionnent les deux événements.
L’effet de cet arrêt sur la vie de Lennon est immense et rarement souligné : depuis 1972, il ne pouvait plus quitter le territoire américain sans risquer de ne pas pouvoir y rentrer. Il était assigné à New York. À partir d’octobre 1975, cette assignation tombe — et il choisit précisément ce moment pour ne plus bouger du tout. La cage s’ouvre ; il reste dedans.
Le verrou contractuel : le 26 janvier 1976
Le contrat qui liait les Beatles à EMI, signé pour neuf ans en 1967, arrive à échéance le 26 janvier 1976. Chacun des quatre est concerné à titre individuel. McCartney signera avec Columbia aux États-Unis, Harrison a déjà lancé Dark Horse, Starr rebondira chez Atlantic et Polydor — on peut lire le détail de ces trajectoires divergentes dans nos articles sur la traversée du désert de George Harrison et sur celle de Ringo Starr.
Lennon, lui, ne signe rien. Pour la première fois depuis le 6 juin 1962, il n’est lié à aucune maison de disques. Il ne sera plus sous contrat avant le printemps 1980, lorsqu’il négociera avec David Geffen.
Correctif factuel — Une version récente veut que Capitol ait « refusé de renouveler » le contrat de Lennon en raison de ventes décevantes. C’est un raccourci. Le contrat est arrivé à son terme naturel à une date fixée neuf ans plus tôt ; Lennon, qui venait de décrocher un numéro un américain quatorze mois auparavant et dont la compilation se vendait bien, n’a tout simplement rien entrepris pour le renouveler. La formule qu’il emploiera plus tard — il n’est pas retraité, il est mort, on l’a cloué dans un cercueil appelé le passé, il est un vieux tube en or — est une pique adressée à l’industrie, pas l’aveu d’un artiste lâché par son label.
Le verrou artistique : le répertoire est épuisé
Le quatrième verrou est le plus difficile à documenter, parce qu’il relève de l’intime, mais il est visible dans la discographie elle-même. Regardons la séquence : Mind Games (1973) est un disque de reconstruction après l’échec critique de Some Time in New York City ; Walls and Bridges (1974) est un disque de crise ; Rock ‘n’ Roll (1975) est un disque de reprises imposé par un tribunal. En trois ans, Lennon n’a pas produit un seul projet dont il ait choisi le point de départ.
Nos articles sur Mind Games et sur Some Time in New York City détaillent cette érosion. Le Lennon de 1970-1971, celui de la thérapie primale et d’Imagine, écrivait depuis une nécessité. Celui de 1974 écrit depuis une obligation de calendrier. Le tarissement précède le retrait ; il ne le suit pas.
9 octobre 1975 : deux jours après le tribunal
Le jeudi 9 octobre 1975, Sean Taro Ono Lennon naît par césarienne dans un hôpital de New York. Il pèse un peu plus de trois kilos et neuf cents grammes. C’est le trente-cinquième anniversaire de son père.
La césarienne avait été recommandée en raison de l’âge de la mère et de ses antécédents. Yoko Ono avait été hospitalisée plusieurs jours auparavant. La coïncidence des dates a nourri d’innombrables récits sur une naissance « programmée » pour tomber le jour de l’anniversaire paternel ; aucune source de première main ne l’établit, et la prudence s’impose.
La réaction de Lennon, en revanche, est bien attestée : il déclare se sentir plus haut que l’Empire State Building. On le photographie hilare. Il a quarante-huit heures plus tôt gagné le droit de rester dans le pays, et il vient d’avoir un fils le jour de ses trente-cinq ans. On imagine mal une conjonction plus favorable.
C’est précisément à ce moment qu’il s’arrête.
Il faut le dire autrement pour en mesurer l’étrangeté. En l’espace de quarante-huit heures, John Lennon obtient les deux choses pour lesquelles il se battait depuis des années : la sécurité juridique et un enfant avec Yoko. Un artiste ordinaire aurait enchaîné sur un album, une tournée, une conférence de presse triomphale. Lennon range ses guitares dans un placard et ne les ressort pas pendant quatre ans et demi.
Le rôle exact de Julian dans cette histoire
Il serait malhonnête de raconter la paternité retrouvée de Lennon sans mentionner celle qu’il n’a pas exercée. Julian Lennon, né en 1963, a douze ans à la naissance de Sean. Pendant le « Lost Week-end », son père l’avait revu, emmené en vacances, fait jouer sur un disque. À partir de 1975, les contacts se raréfient à nouveau.
Julian s’est exprimé sur ce déséquilibre à de nombreuses reprises, notamment dans le grand entretien que nous avons publié, avec une constance remarquable : il n’a jamais nié l’amour que son père portait à Sean, il a simplement constaté qu’il n’en avait pas bénéficié. Le « house husband » de 1975 est aussi l’homme qui, à ce moment précis, cesse à peu près d’appeler son premier fils. Toute lecture hagiographique du retrait bute sur ce fait.
« Shaved Fish » : la pierre tombale d’une carrière
Shaved Fish paraît le 20 octobre 1975 aux États-Unis et le 24 octobre au Royaume-Uni, chez Apple. C’est une compilation de singles : « Give Peace a Chance », « Cold Turkey », « Instant Karma! », « Power to the People », « Mother », « Woman Is the Nigger of the World », « Imagine », « Whatever Gets You Thru The Night », « Mind Games », « #9 Dream », « Happy Xmas (War Is Over) ».
Le disque atteint la huitième place au Royaume-Uni et la douzième aux États-Unis. Il sera certifié disque de platine aux États-Unis et disque d’or au Royaume-Uni. Il restera, jusqu’à la mort de Lennon, la seule compilation de ses enregistrements hors Beatles publiée de son vivant.
Deux détails en disent long. D’abord, sa raison d’être : Lennon a lui-même expliqué qu’il avait entrepris ce montage parce que des bandes maîtresses avaient disparu et qu’il craignait que sa musique ne se perde. Il a dû, pour « Power to the People », travailler à partir de copies, les originaux étant introuvables. Ce n’est pas un geste commercial, c’est un geste d’archiviste — le geste d’un homme qui met de l’ordre avant de partir.
Ensuite, son calendrier : la compilation sort onze jours après la naissance de Sean. Le montage était donc réalisé pendant la grossesse. Autrement dit, la décision de ne pas faire d’album neuf en 1975 était prise avant la naissance.
Correctif factuel — On lit fréquemment que Shaved Fish est « le dernier disque de Lennon avant Double Fantasy ». C’est vrai pour les albums, pas pour les parutions. Le 24 octobre 1975, jour de la sortie britannique de la compilation, « Imagine » est publié pour la première fois en single au Royaume-Uni, avec « Working Class Hero » en face B ; il atteint la sixième place. La chanson la plus célèbre de John Lennon n’avait donc jamais été un single britannique avant l’année de son retrait.
L’album fantôme de 1975
Il existe dans la littérature de collectionneurs un objet appelé Between the Lines : le successeur de Rock ‘n’ Roll que Lennon aurait préparé au printemps 1975 avant de tout annuler. Des tracklistings circulent, des pochettes ont été fabriquées par des fans, des compilations pirates portent ce nom.
Correctif factuel — Il n’existe aucune trace d’un projet d’album intitulé Between the Lines qui aurait été annoncé, mis en production ou même formellement titré par Lennon en 1975. Ce que l’on possède, ce sont des démos domestiques enregistrées au Dakota entre 1975 et 1980, largement diffusées par la série radiophonique The Lost Lennon Tapes à partir de 1988. Between the Lines est une reconstruction de collectionneurs, pas un album abandonné. La distinction compte : elle sépare un artiste qui renonce à un disque en cours d’un artiste qui, tout simplement, cesse d’en concevoir.
Ce que ces démos établissent, en revanche, est précieux : Lennon n’a jamais cessé d’écrire. Il enregistrait sur cassette, chez lui, sans intention de publication. Le silence public recouvre une activité privée continue.
Reste à comprendre ce que faisait cet homme de ses journées.
Ce que « house husband » veut dire vraiment
L’expression est de Lennon lui-même. Il l’a employée en 1980, dans les entretiens qu’il a accordés à la sortie de Double Fantasy, et elle a immédiatement pris. Elle est aujourd’hui la clé de lecture universelle des années 1975-1980. Elle mérite un examen sérieux, parce qu’elle est à la fois exacte et trompeuse.
L’emploi du temps
Les témoignages concordants — ceux de Yoko Ono, du journaliste David Sheff qui a passé trois semaines au Dakota en septembre 1980, de l’ami et attaché de presse Elliot Mintz, des assistants successifs — dessinent une routine stable. Lennon se lève vers six heures du matin. Il s’occupe des repas de Sean, de ses siestes, de ses promenades dans Central Park. Il lit énormément. Il regarde beaucoup la télévision. Il dessine.
Il photographie aussi. Lennon a constitué, jour après jour, une chronique photographique de la première année de son fils, et une quantité considérable de dessins, publiés pour partie après sa mort. Ce corpus est la meilleure preuve matérielle que la période domestique n’a pas été une période inerte : elle a produit des images, des carnets, des cassettes, simplement pas de disques.
Le partage des rôles
Pendant que Lennon tient la maison, Yoko Ono tient l’entreprise. C’est le versant systématiquement sous-traité du récit. À partir de 1975, elle gère les sociétés, les droits, les procédures. Elle achète de l’immobilier — plusieurs appartements dans le Dakota, une propriété en Floride, des fermes dans l’État de New York — et se lance dans l’élevage de bovins Holstein, activité qui donnera lieu à des transactions dont la presse américaine fera ses choux gras.
Cette division du travail est explicitement revendiquée par le couple dans les entretiens de 1980. Elle explique une chose importante : le retrait de Lennon n’a jamais été un retrait financier. L’homme qui fait le pain n’est pas un homme qui a rompu avec l’argent ; c’est un homme dont la fortune est administrée par sa femme, avec des résultats spectaculaires.
Le pain, la légende et le malentendu
La phrase la plus citée de toute la période tient en une ligne : il a fait du pain et gardé le bébé. Lennon l’a formulée en 1980 sur un ton mi-fier mi-narquois, en réponse à la question que tout le monde lui posait — qu’avez-vous donc fabriqué pendant cinq ans ? Il y ajoutait un commentaire mordant : tout le monde attendait de lui une œuvre, alors qu’une miche de pain réussie lui donnait plus de satisfaction immédiate qu’un disque.
Correctif factuel — L’image du Beatle seul aux fourneaux est une simplification. Le foyer du Dakota employait du personnel, dont une nourrice, un assistant personnel à partir de 1979, des employés de maison et une équipe administrative. Lennon a bel et bien assuré une présence quotidienne auprès de son fils, ce que tous les témoins confirment ; il ne l’a pas fait seul, et il ne l’a pas fait dans les conditions matérielles d’un parent ordinaire. Les deux affirmations sont compatibles ; la seconde est presque toujours omise.
Les témoins et leurs contradictions
Les récits de cette période forment un dossier difficile. D’un côté, ceux qui décrivent un homme apaisé, drôle, absorbé par son fils : Sheff, Mintz, Yoko Ono, et Lennon lui-même. De l’autre, des témoignages ultérieurs — dont ceux d’anciens employés — évoquant l’ennui, l’inactivité, des périodes de repli et une consommation de substances qui n’aurait jamais totalement cessé.
La méthode raisonnable consiste à ne trancher ni dans un sens ni dans l’autre. Cinq ans, c’est long. Il est parfaitement possible que la période ait comporté des mois heureux et des mois vides, et les deux corpus de témoignages peuvent décrire des moments différents du même intervalle. Ce qui est en revanche établi, c’est le résultat : entre le 27 mai 1976 et le 7 août 1980, John Lennon n’a pas mis les pieds dans un studio d’enregistrement professionnel.
Les rares fissures : 1976-1979
Le silence n’a pas été absolu. Quatre épisodes en marquent les limites, et chacun éclaire un aspect différent du retrait.
27 mai 1976 : la dernière note avant quatre ans
Ringo Starr prépare Ringo’s Rotogravure. Il sollicite ses trois anciens partenaires. Lennon lui donne une chanson, « Cookin’ (In the Kitchen of Love) », et — fait rare — vient la jouer : il tient le piano sur la séance, le 27 mai 1976, aux studios Cherokee de Los Angeles.
Le témoignage qu’il en donnera en 1980 est significatif : l’ambiance ne lui a pas plu, il a eu le sentiment d’être considéré comme un fournisseur plutôt que comme un invité, et l’expérience l’a conforté dans l’idée qu’il n’avait rien à faire là. Cette séance n’est pas une tentative de retour ; c’est l’inverse — la confirmation expérimentale du retrait.
Correctif factuel — Deux imprécisions circulent. D’abord la date : selon les sources, la contribution de Lennon est datée d’avril, du 27 mai ou de « juin » 1976. La date du 27 mai aux studios Cherokee est celle que retient la Beatles Bible et c’est la plus précise dont on dispose. Ensuite l’idée d’un « silence total de cinq ans » : elle est fausse au sens strict, puisque cette séance existe. La formule exacte est : quatre ans et deux mois entre le 27 mai 1976 et le 7 août 1980, précédés de seize mois de silence entre le 30 janvier 1975 et le 27 mai 1976.
Cet épisode a par ailleurs une conséquence juridique méconnue : Harrison, qui avait lui aussi donné une chanson au même album sans y jouer une note, poursuivra Starr en justice à ce sujet, différend réglé à l’amiable en 1976. Nous avons détaillé cette histoire dans notre enquête sur les collaborations des ex-Beatles après la séparation : le dernier disque à réunir les quatre noms contient un procès entre deux d’entre eux.
27 juillet 1976 : la carte verte
Le 27 juillet 1976, à New York, l’audience d’immigration se tient devant le juge Ira Fieldsteel — le même magistrat qui avait ordonné l’expulsion quatre ans plus tôt. Des personnalités viennent témoigner du caractère et de l’apport de Lennon à la vie culturelle américaine, parmi lesquelles l’écrivain Norman Mailer, l’actrice Gloria Swanson et le sculpteur Isamu Noguchi. L’avocat Leon Wildes, qui a mené le dossier depuis 1972 et dont l’obstination procédurale a été déterminante, obtient gain de cause.
Lennon reçoit sa carte de résident permanent. À la sortie, interrogé sur ce qu’il ressent, il glisse qu’il est content d’être à nouveau en règle et ajoute qu’il aurait dû naître new-yorkais. Il est désormais libre de voyager. Il en profitera peu : quelques séjours au Japon, dont un long en 1977, et le voyage aux Bermudes de l’été 1980 qui débloquera l’écriture de Double Fantasy.
Ce jour-là, Lennon a trente-cinq ans, un fils de neuf mois, aucune maison de disques, aucun projet annoncé, et il vient de gagner une bataille de quatre ans. C’est le sommet paradoxal de la période : la victoire complète d’un homme qui n’a plus rien à en faire publiquement.
Octobre 1977 : la déclaration de Tokyo
Le seul énoncé public et formel du retrait date de l’automne 1977, au Japon, lors d’une conférence de presse. Lennon et Ono y déclarent qu’ils ont décidé de rester auprès de leur enfant autant qu’ils le pourront, jusqu’au moment où ils sentiront pouvoir prendre du temps pour créer des choses en dehors de la famille.
La formulation est remarquable de précision. Ce n’est pas une retraite : c’est un ajournement sans terme. Lennon ne dit pas qu’il arrête, il dit qu’il reprendra quand il le sentira. Cette phrase, prononcée deux ans après le début du silence, est la seule chose qui ressemble à une annonce officielle en cinq ans — et elle a été faite à huit mille kilomètres de New York, devant une presse japonaise, sans grand relais international sur le moment.
Les offres refusées
Le silence de Lennon a été constamment sollicité. Le promoteur Bill Sargent offre publiquement, en 1976, une somme considérable pour une réunion des Beatles. Le producteur de Saturday Night Live Lorne Michaels lance, le 24 avril 1976, une offre parodique de trois mille dollars pour que les quatre viennent jouer sur son plateau — Lennon et McCartney, qui se trouvaient ensemble au Dakota ce soir-là devant leur téléviseur, ont envisagé un instant de descendre au studio avant d’y renoncer par fatigue. Cet épisode, et la question de savoir si leur toute dernière rencontre a eu lieu ce soir-là ou trente mois plus tard, font l’objet de notre enquête sur la dernière rencontre Lennon-McCartney.
Fin décembre 1979, le concert pour le Kampuchéa organisé par McCartney sollicite lui aussi une participation. Lennon décline. Il déclinera tout, pendant quatre ans, avec une constance qui a fini par convaincre l’industrie qu’il ne reviendrait jamais.
27 mai 1979 : la lettre au New York Times
Le dimanche 27 mai 1979, John Lennon et Yoko Ono achètent une page dans le New York Times — page 20E — ainsi que dans plusieurs autres grands quotidiens, pour y publier un texte intitulé « A Love Letter From John And Yoko To People Who Ask Us What, When And Why ».
Le texte est étrange, mystique, largement consacré à la pensée magique : les vœux formulés se réalisent, souhaiter est plus efficace qu’agiter des drapeaux, quand quelqu’un se met en colère contre eux ils lui dessinent mentalement une auréole. Il évoque un grand ménage intérieur, la transformation apportée par Sean, la responsabilité collective à l’égard de la planète. Et il se referme sur une phrase qui constitue, mieux que tout autre document, la clé du retrait : leur silence est un silence d’amour, non un silence d’indifférence.
Cette lettre est le seul geste public d’ampleur des cinq années. Elle n’est pas musicale. Elle ne vend rien. Elle est payée par ses auteurs. Elle demande qu’on leur fiche la paix, en public, dans le journal le plus lu du pays. Il est difficile d’imaginer manifeste plus contradictoire, et plus caractéristique du personnage.
Un an et demi plus tard, tout allait recommencer.
La sortie du retrait : juin-octobre 1980
Le déblocage a une date et un lieu. En juin 1980, Lennon embarque sur un voilier pour rallier les Bermudes. La traversée est violente ; l’équipage tombe malade ; il se retrouve seul à la barre pendant plusieurs heures de tempête. Il en tirera un récit de renaissance qu’il répétera à tous ses interlocuteurs de l’automne : il a hurlé des chansons de marins dans le vent et s’est senti vivant pour la première fois depuis des années.
Aux Bermudes, il écrit une vingtaine de chansons en trois semaines. Il découvre au jardin botanique de Hamilton un freesia hybride nommé Double Fantasy et tient son titre d’album. Le 7 août 1980, il entre au Hit Factory de New York avec le producteur Jack Douglas. Double Fantasy paraît le 17 novembre 1980.
Le retour dure vingt-trois jours. Le 8 décembre 1980, après une dernière séance de studio consacrée à « Walking on Thin Ice » de Yoko Ono — dont nous avons reconstitué la chronologie exacte —, Lennon est assassiné devant le Dakota.
Cette brièveté a un effet rétrospectif considérable sur la perception du retrait. Si Lennon avait vécu, les années 1975-1980 seraient probablement lues comme une parenthèse : une pause sabbatique de rock star, comparable à celles de Bowie, de Kate Bush ou de Peter Gabriel. Parce qu’il est mort trois semaines après son retour, la parenthèse est devenue une fin. Le silence de cinq ans occupe, dans la biographie, une place démesurée par rapport à son intention initiale.
Pourquoi 1975, et pas 1974 ni 1976 ?
La question mérite d’être posée frontalement, parce qu’elle isole ce qui est spécifique à cette année-là.
Ce qui rendait 1974 impossible
En 1974, Lennon était sous contrat, en pleine promotion de Walls and Bridges, engagé dans deux procédures judiciaires actives, séparé de Yoko, installé avec May Pang, et il venait de remonter sur scène au Madison Square Garden le 28 novembre avec Elton John. Il n’avait ni les moyens juridiques, ni les moyens contractuels, ni la stabilité domestique nécessaires à un retrait. Il était, littéralement, occupé.
Ce qui rendait 1976 trop tard
En 1976, le mouvement était déjà accompli. Le contrat avait expiré en janvier, l’enfant était né en octobre précédent, l’ordre d’expulsion était tombé. Un artiste qui aurait voulu s’arrêter en 1976 aurait dû rompre quelque chose. Lennon, lui, n’a rien eu à rompre : il lui a suffi de ne pas signer, de ne pas répondre, de ne pas recommencer.
La spécificité de 1975 : le retrait par non-renouvellement
Voilà l’angle qui, à notre connaissance, n’est presque jamais formulé ainsi. Le retrait de John Lennon n’est pas un acte, c’est une abstention. Il n’a pas résilié de contrat, il a laissé un contrat expirer. Il n’a pas annulé de tournée, il n’en avait pas prévu. Il n’a pas annoncé son départ, il a cessé de répondre. Il n’a pas détruit de bandes, il a simplement arrêté d’en apporter au studio.
C’est pourquoi il est impossible de dater le retrait avec une seule date, et c’est pourquoi les biographies proposent tant de dates différentes : 30 janvier 1975 pour la dernière séance créative, 18 avril 1975 pour la dernière scène, 13 juin 1975 pour la dernière diffusion, 9 octobre 1975 pour la naissance de Sean, 24 octobre 1975 pour le dernier album, 26 janvier 1976 pour la fin du contrat. Toutes sont défendables. Aucune n’est le retrait. Le retrait est l’intervalle entre elles.
Ce que le retrait n’était pas
Ce n’était pas une dépression déclarée
Aucun document de première main ne décrit un effondrement clinique en 1975. Ce que l’on trouve, ce sont des périodes de repli, une consommation irrégulière, des accès d’ennui et une pratique intensive de la télévision — mais aussi des voyages, des lectures, une correspondance et un travail domestique quotidien. Prêter à Lennon un diagnostic qu’aucune source ne pose serait une faute de méthode.
Ce n’était pas une rupture avec la musique
Les cassettes du Dakota le démentent formellement. Lennon a continué d’écrire pendant toute la période : les démos de « Real Love », de « Grow Old With Me », de « Now And Then », de « Serve Yourself », de dizaines d’esquisses restées sans titre, datent de ces années-là. Deux d’entre elles deviendront des singles des Beatles vingt ans plus tard, et une troisième en 2023. Le retrait est un retrait de publication, pas de composition.
Ce n’était pas un secret
Lennon n’a jamais cherché à disparaître physiquement. Il vivait dans un immeuble connu de tous, sortait dans son quartier, était régulièrement photographié dans Central Park, saluait les fans postés devant le Dakota. Ce n’est pas une clandestinité : c’est une abstention professionnelle assumée dans une ville où tout le monde savait où le trouver.
Ce n’était pas une brouille avec les autres Beatles
Starr obtient une chanson et une séance en 1976. McCartney monte au Dakota à plusieurs reprises entre 1975 et 1978. Harrison publie en 1980 une autobiographie dans laquelle Lennon se plaint amèrement d’être peu cité, ce qui indique surtout qu’il la lisait. Le réseau, décrit en détail dans notre article sur les collaborations d’après la séparation, continue de fonctionner à bas régime pendant tout le retrait. Ce sont les démissions successives de 1968-1969 qui ont brisé le groupe, pas le silence de 1975.
Anthologie de citations
Les propos ci-dessous sont restitués en français sous forme abrégée, à partir des sources indiquées en fin d’article. Ils ne sont pas donnés comme des transcriptions littérales.
John Lennon sur son propre retrait
- Sur ce qu’il a fait de ces cinq ans (entretiens de 1980) : il a fait du pain et gardé le bébé, et il ne voit pas ce qu’il y aurait à ajouter.
- Sur la satisfaction domestique : sortir du four une miche réussie lui procurait une fierté immédiate qu’aucun disque ne lui avait donnée depuis longtemps.
- Sur la question « quand revenez-vous ? » (Tokyo, 1977) : ils resteront avec leur enfant autant qu’ils le pourront, jusqu’à ce qu’ils se sentent capables de consacrer du temps à créer des choses en dehors de la famille.
- Sur l’étiquette de retraité : il n’est pas retraité, il est mort ; on l’a cloué dans un cercueil appelé le passé ; il est un vieux tube en or.
- Sur la naissance de Sean (9 octobre 1975) : il se sent plus haut que l’Empire State Building.
- Sur la séance de 1976 pour Ringo : il n’a pas aimé l’ambiance et a eu le sentiment qu’on le prenait pour acquis.
L’entourage
- Yoko Ono : elle a accepté de poursuivre la grossesse à la condition qu’il s’occupe de l’enfant ; il a dit oui.
- David Sheff, qui a passé trois semaines auprès de lui en septembre 1980 : Lennon était convaincu d’avoir quelque chose d’important à dire sur l’éducation d’un enfant et sur le mariage, et il parlait à son fils dans un langage de bébé sans la moindre gêne.
- Jon Cobert, claviériste du gala Grade : Lennon voulait qu’ils soient à deux visages, pour se moquer de l’establishment et sans doute de Sir Lew lui-même.
- David Bowie, sur la séance du 30 janvier 1975 : tout s’est fait en une soirée, John et Carlos dégrossissaient les guitares pendant qu’il écrivait le texte en cabine.
Les juges et les institutions
- Irving R. Kaufman, juge en chef, 7 octobre 1975 : les quatre années de bataille de Lennon pour rester dans ce pays témoignent de sa foi dans le rêve américain.
- Le même arrêt, sur le caractère absurde de la responsabilité objective : une personne trouvée avec des comprimés qu’elle croyait raisonnablement être de l’aspirine serait condamnée si ces comprimés contenaient de l’héroïne.
- John et Yoko, page 20E du New York Times, 27 mai 1979 : leur silence est un silence d’amour et non d’indifférence.
Douze correctifs factuels
| Idée reçue | Ce que disent les sources |
| Lennon s’est retiré à la naissance de Sean, en octobre 1975. | Sa dernière prestation publique date du 18 avril 1975 et sa dernière séance créative du 30 janvier 1975, soit six et huit mois avant la naissance. |
| Sa dernière séance de studio est celle de Rock ‘n’ Roll, en octobre 1974. | Il enregistre « Across The Universe » et « Fame » avec David Bowie aux Electric Lady Studios le 30 janvier 1975. |
| Le gala Lew Grade s’est tenu au Waldorf-Astoria. | C’est la version majoritaire, mais la Beatles Bible situe l’enregistrement au grand salon du New York Hilton. Le point n’est pas tranché. |
| L’interview de Bob Harris et le gala Grade ont eu lieu le même jour. | L’entretien a été enregistré le 17 avril 1975 et diffusé le 18 ; le gala a été enregistré le 18 et diffusé le 13 juin. |
| Roots était un bootleg pirate. | Le disque a été pressé et vendu par Morris Levy lui-même, éditeur titulaire de droits, avec une campagne de vente par correspondance télévisée. |
| Levy a gagné son procès contre Lennon. | Le jugement de février 1976 accorde 6 795 dollars à Levy et environ 144 700 dollars à Lennon. |
| Le 7 octobre 1975, Lennon obtient sa carte verte. | L’arrêt annule l’ordre d’expulsion. La résidence permanente est accordée le 27 juillet 1976, après audience devant le juge Ira Fieldsteel. |
| Capitol a refusé de renouveler son contrat. | Le contrat EMI signé en 1967 arrivait à échéance le 26 janvier 1976 ; Lennon n’a pas cherché à le remplacer et n’a signé nulle part avant 1980. |
| Il n’a pas mis les pieds en studio pendant cinq ans. | Il joue du piano sur « Cookin’ (In the Kitchen of Love) » pour Ringo Starr le 27 mai 1976. La date varie toutefois selon les sources entre avril et juin 1976. |
| Shaved Fish est son dernier disque avant Double Fantasy. | Vrai pour les albums. Le 24 octobre 1975, « Imagine » sort pour la première fois en single au Royaume-Uni, face B « Working Class Hero », et atteint la sixième place. |
| Between the Lines était l’album abandonné de 1975. | Aucune source ne documente un projet d’album ainsi titré. Il s’agit d’une reconstruction de collectionneurs à partir de démos domestiques diffusées à partir de 1988. |
| Lennon élevait seul son fils. | Sa présence quotidienne est attestée par tous les témoins, mais le foyer employait nourrice, assistant et personnel de maison, et Yoko Ono administrait les affaires. |
Ce qu’on ne sait toujours pas
- La date exacte du retour au Dakota. Les sources oscillent entre la fin janvier et la mi-février 1975 ; aucune ne s’appuie sur un document daté.
- Le lieu du gala du 18 avril 1975. Waldorf-Astoria ou New York Hilton : la contradiction entre sources solides n’a jamais été arbitrée.
- La date de la séance pour Ringo Starr. Avril, 27 mai ou juin 1976 selon les référentiels, sans feuille de séance publiée.
- Le contenu exact des démos du Dakota. Une partie a circulé via The Lost Lennon Tapes et les coffrets ultérieurs ; l’inventaire complet des cassettes n’a jamais été publié.
- Ce que Lennon aurait fait de 1981. Un deuxième album était en préparation, une tournée était évoquée, rien n’était arrêté.
- La part réelle de choix et de contrainte. Le retrait a-t-il été désiré, subi, négocié ? Les intéressés ont donné trois versions successives entre 1977 et 1980, et elles ne se recouvrent pas exactement.
- L’ampleur véritable de l’activité domestique. Entre le récit officiel de 1980 et les témoignages d’anciens employés publiés plus tard, l’écart n’a jamais été réduit par des documents.
Il reste à replacer tout cela dans un ordre lisible.
Repères chronologiques : du dernier numéro un au dernier disque
1974 : la fin du bruit
- 26 septembre 1974 — Parution de Walls and Bridges, dernier album de chansons originales de Lennon avant six ans.
- 16 novembre 1974 — « Whatever Gets You Thru The Night » atteint la première place du Billboard Hot 100. Premier et unique numéro un américain de Lennon en solo de son vivant.
- 28 novembre 1974 — Lennon monte sur la scène du Madison Square Garden avec Elton John, en règlement d’un pari perdu. Trois chansons. C’est sa dernière apparition en concert au sens propre.
- 29 décembre 1974 — En Floride, Lennon signe l’acte de dissolution de la société de personnes des Beatles. Il est le dernier des quatre à signer.
1975 : l’année charnière
- 30 janvier 1975 — Electric Lady Studios, New York. Lennon enregistre « Across The Universe » et coécrit « Fame » avec David Bowie et Carlos Alomar. Dernière séance créative avant cinq ans et demi.
- Fin janvier – mi-février 1975 — Retour de Lennon auprès de Yoko Ono au Dakota. Fin du « Lost Week-end ». Date exacte incertaine.
- 8 février 1975 — Morris Levy commercialise Roots: John Lennon Sings the Great Rock & Roll Hits sur son label Adam VIII, par publicité télévisée.
- 17 février 1975 — Sortie américaine de Rock ‘n’ Roll (Apple). Sixième place.
- 21 février 1975 — Sortie britannique de Rock ‘n’ Roll. Sixième place également.
- 1er mars 1975 — Dix-septième cérémonie des Grammy Awards, New York. Lennon remet le prix du disque de l’année avec Paul Simon. Dernière apparition publique mondaine.
- Mars 1975 — « Stand By Me » sort en single. Vingtième place aux États-Unis, trentième au Royaume-Uni.
- 7 mars 1975 — Parution de Young Americans de David Bowie, avec les deux titres enregistrés en janvier.
- Printemps 1975 — Yoko Ono est enceinte. Le couple convient que Lennon prendra en charge l’enfant.
- 17 avril 1975 — Enregistrement à New York de l’entretien avec Bob Harris pour The Old Grey Whistle Test.
- 18 avril 1975 — Diffusion de cet entretien sur BBC2 : dernière interview télévisée britannique de Lennon.
- 18 avril 1975 — Enregistrement du gala A Salute to Sir Lew Grade: The Master Showman. Trois titres : « Slippin’ And Slidin’ », « Stand By Me », « Imagine ». Dernière prestation scénique de John Lennon.
- 13 juin 1975 — Diffusion du gala sur ABC, à 21 heures. Dernière image publique de Lennon musicien avant octobre 1980.
- 25 juillet 1975 — « Fame » sort en single. Il deviendra le premier numéro un américain de David Bowie.
- 7 octobre 1975 — La cour d’appel fédérale du deuxième circuit annule l’ordre d’expulsion visant Lennon. Opinion du juge en chef Irving R. Kaufman.
- 9 octobre 1975 — Naissance de Sean Taro Ono Lennon par césarienne, jour des trente-cinq ans de son père.
- 20 octobre 1975 — Sortie américaine de Shaved Fish. Douzième place.
- 24 octobre 1975 — Sortie britannique de Shaved Fish (huitième place) et première parution britannique d’« Imagine » en single, face B « Working Class Hero » (sixième place).
1976-1979 : les années de silence
- 26 janvier 1976 — Expiration du contrat EMI signé en 1967. Pour la première fois depuis 1962, Lennon n’est lié à aucune maison de disques.
- Février 1976 — Jugement dans l’affaire Levy : 6 795 dollars pour l’éditeur, environ 144 700 dollars pour Lennon.
- 24 avril 1976 — Lorne Michaels lance en direct sur Saturday Night Live une offre de trois mille dollars pour une réunion des Beatles. Lennon et McCartney regardent l’émission ensemble au Dakota.
- 27 mai 1976 — Studios Cherokee, Los Angeles. Lennon joue du piano sur « Cookin’ (In the Kitchen of Love) » pour Ringo’s Rotogravure. Dernière séance avant le 7 août 1980.
- 27 juillet 1976 — Audience d’immigration devant le juge Ira Fieldsteel. Témoignages de Norman Mailer, Gloria Swanson et Isamu Noguchi. Lennon obtient sa carte de résident permanent.
- Septembre 1976 — Parution de Ringo’s Rotogravure, dernier album à réunir des contributions des quatre ex-Beatles du vivant de Lennon.
- Automne 1977 — Conférence de presse au Japon. Lennon et Ono déclarent qu’ils resteront auprès de leur enfant jusqu’à ce qu’ils se sentent prêts à créer en dehors de la famille. Seule annonce publique du retrait.
- Noël 1978 — Visite de Paul et Linda McCartney au Dakota, épisode dont la datation fait l’objet d’un débat historiographique.
- 27 mai 1979 — Publication de « A Love Letter From John And Yoko » en pleine page dans le New York Times et plusieurs autres quotidiens.
- 29 décembre 1979 — Concerts pour le Kampuchéa organisés par McCartney. Lennon décline l’invitation.
1980 : le retour et la fin
- Juin 1980 — Traversée en voilier vers les Bermudes. Tempête, prise de barre, déblocage de l’écriture.
- Juin-juillet 1980 — Environ vingt-cinq chansons écrites aux Bermudes. Découverte du freesia Double Fantasy au jardin botanique de Hamilton.
- 7 août 1980 — Première séance au Hit Factory, New York, avec le producteur Jack Douglas. Fin du retrait.
- 23 octobre 1980 — Sortie du single « (Just Like) Starting Over ».
- 17 novembre 1980 — Parution de Double Fantasy chez Geffen Records.
- 5 décembre 1980 — Entretiens avec la BBC et Newsweek. Lennon y revient longuement sur les cinq années écoulées.
- 8 décembre 1980 — Séance consacrée à « Walking on Thin Ice ». Assassinat de John Lennon devant le Dakota, à 22 h 50.
- Janvier 1981 — « Imagine », réédité, atteint la première place au Royaume-Uni et y reste quatre semaines.
Guide d’écoute et de visionnage en dix étapes
Le retrait de 1975 laisse peu de traces sonores, et c’est précisément ce qui rend son parcours intéressant : il faut écouter ce qui l’entoure. Voici un itinéraire.
- « Fame », David Bowie (1975). Commencez par là. Écoutez l’accord de piano à l’envers en ouverture, cherchez la voix de Lennon dans les couches vocales sur le mot-titre. C’est la dernière contribution créative d’un homme en pleine possession de ses moyens, et il l’a offerte à quelqu’un d’autre.
- « Across The Universe », version Young Americans. Lennon rejoue une chanson des Beatles pour un tiers. Comparez avec la version de Let It Be : le contraste dit tout de ce qu’il pensait alors de son propre passé — et rejoint son vieux fantasme de réenregistrer le catalogue.
- « Stand By Me », Rock ‘n’ Roll. La voix est magnifique et l’interprétation impeccable. Notez qu’il chante une chanson de 1961 : le disque entier regarde vers l’adolescence.
- « Slippin’ And Slidin’ », Rock ‘n’ Roll. À écouter juste avant la vidéo du gala Grade, pour mesurer la différence entre la version studio et la version scénique — la dernière qu’il ait donnée.
- Le gala Salute to Sir Lew Grade (18 avril 1975). Regardez-le en entier si vous le pouvez. Observez les masques dans le dos des musiciens et le moment où l’orchestre se retourne. Puis regardez « Imagine » en sachant que c’est la dernière fois.
- L’entretien avec Bob Harris (17-18 avril 1975). Un Lennon détendu, drôle, qui parle des Beatles sans agressivité pour la première fois depuis des années. Une porte de sortie, filmée.
- « Imagine », single britannique d’octobre 1975. Écoutez-le en pensant que la chanson n’avait jamais été un single au Royaume-Uni jusque-là. Sa face B, « Working Class Hero », donne à l’objet une cohérence involontaire : l’utopie d’un côté, la rage de l’autre.
- « Cookin’ (In the Kitchen of Love) », Ringo Starr (1976). Écoute obligatoire pour l’historien, pénible pour l’amateur. Cherchez le piano. C’est le seul son enregistré par John Lennon entre le 30 janvier 1975 et le 7 août 1980.
- Les démos du Dakota. Les esquisses de « Real Love », « Grow Old With Me » et « Now And Then » circulent depuis The Lost Lennon Tapes et les coffrets d’Anthology. Elles prouvent que le silence n’était pas un tarissement.
- « (Just Like) Starting Over » (1980). Le titre est un programme. Écoutez la voix : Lennon y imite volontairement son propre style de 1958. Il ne sort pas de cinq ans de silence, il fait semblant de recommencer là où il avait commencé.
Quelques questions reviennent régulièrement sur ce sujet.
Questions fréquentes
Quelle est la date exacte du retrait de John Lennon ?
Il n’y en a pas. C’est la principale conclusion de cet article. Six dates concurrentes peuvent être défendues : le 30 janvier 1975 (dernière séance créative, avec David Bowie), le 18 avril 1975 (dernière prestation scénique), le 13 juin 1975 (dernière diffusion télévisée), le 9 octobre 1975 (naissance de Sean), le 24 octobre 1975 (dernier album publié) et le 26 janvier 1976 (expiration du contrat EMI). Le retrait n’a pas été un acte mais une série d’abstentions, ce qui explique l’absence de date unique.
Quel a été le dernier concert de John Lennon ?
Tout dépend de ce que l’on appelle un concert. Sa dernière apparition dans un vrai concert public payant est celle du 28 novembre 1974 au Madison Square Garden, en invité d’Elton John, où il joue trois titres. Sa dernière prestation scénique tout court est celle du 18 avril 1975, lors de l’enregistrement du gala télévisé A Salute to Sir Lew Grade, où il interprète trois chansons devant un parterre de professionnels. La seconde est plus tardive, mais ce n’était pas un concert au sens commercial.
Lennon a-t-il vraiment cessé toute musique pendant cinq ans ?
Non, et la nuance est essentielle. Il a cessé de publier et de travailler en studio professionnel, à une exception près : le 27 mai 1976, il joue du piano sur un titre de Ringo Starr. Mais il a continué d’écrire et d’enregistrer chez lui, sur cassette, tout au long de la période. Les démos de « Real Love », « Grow Old With Me » et « Now And Then » datent de ces années. Le retrait est un retrait de publication, pas de création.
Pourquoi Yoko Ono a-t-elle demandé à Lennon de devenir père au foyer ?
Selon les récits qu’elle a donnés, la grossesse de 1975 était considérée comme à risque après plusieurs fausses couches et compte tenu de son âge. Elle a posé comme condition à sa poursuite que Lennon prenne en charge l’enfant, et il a accepté. Le couple a assorti cet accord d’une répartition explicite : lui à la maison, elle aux affaires. Cette répartition a été appliquée jusqu’en 1980 et a produit une expansion considérable du patrimoine du couple.
Est-il vrai que Capitol a viré John Lennon ?
Non. Le contrat qui le liait à EMI, et donc à Capitol aux États-Unis, avait été signé en 1967 pour neuf ans et arrivait mécaniquement à son terme le 26 janvier 1976. Lennon n’a entrepris aucune démarche pour le renouveler ni pour signer ailleurs. La formule qu’il a employée plus tard — on l’a cloué dans un cercueil appelé le passé, il est un vieux tube en or — visait la manière dont l’industrie traitait les artistes établis, non un licenciement dont il aurait été victime.
Que s’est-il passé le 7 octobre 1975 ?
La cour d’appel fédérale du deuxième circuit a annulé l’ordre d’expulsion visant Lennon, dans l’arrêt Lennon v. Immigration and Naturalization Service. Le juge en chef Irving R. Kaufman a jugé que la condamnation britannique de 1968 ne pouvait pas fonder une expulsion, la loi britannique en cause instituant une responsabilité objective incompatible avec l’exigence implicite de connaissance en droit américain. L’arrêt n’accorde pas la carte verte : celle-ci viendra le 27 juillet 1976.
Qui a témoigné en faveur de Lennon lors de l’audience de 1976 ?
Parmi les personnalités venues attester de sa contribution à la vie culturelle américaine figurent l’écrivain Norman Mailer, l’actrice Gloria Swanson et le sculpteur Isamu Noguchi. L’audience s’est tenue devant le juge Ira Fieldsteel, celui-là même qui avait ordonné l’expulsion quatre ans plus tôt. L’avocat Leon Wildes, disparu en 2024, avait porté le dossier depuis 1972.
Pourquoi les musiciens du gala Lew Grade portaient-ils des masques ?
Parce que Lennon voulait signifier que Lew Grade était un homme à deux visages. Grade, patron d’ATV, contrôlait le catalogue Lennon-McCartney via Northern Songs et avait obtenu, à l’issue d’un contentieux sur les crédits d’écriture, de devenir coéditeur de toutes les nouvelles chansons de Lennon. Chaque musicien portait donc un second visage en latex fixé à l’arrière du crâne, et l’orchestre jouait par moments de dos. Trois heures de maquillage ont été nécessaires avant l’enregistrement.
Que contenait la lettre publiée dans le New York Times en 1979 ?
Publiée le 27 mai 1979 en pleine page, « A Love Letter From John And Yoko To People Who Ask Us What, When And Why » est un texte de nature spirituelle : le couple y décrit un grand ménage intérieur, affirme que souhaiter est plus efficace qu’agiter des drapeaux, explique dessiner mentalement une auréole autour de la tête des gens en colère contre eux, et conclut que leur silence est un silence d’amour et non d’indifférence. C’est le seul geste public d’ampleur des cinq années.
Le retrait a-t-il été annoncé officiellement ?
Une seule fois, et tardivement : à l’automne 1977, lors d’une conférence de presse au Japon, où le couple a déclaré vouloir rester auprès de leur enfant jusqu’à se sentir capable de créer en dehors de la famille. Aucun communiqué n’a été diffusé en 1975, aucune interview n’a été accordée pour l’expliquer, aucune maison de disques n’a publié de démenti ni de confirmation. Le silence s’est installé sans être annoncé.
Julian Lennon a-t-il été présent pendant cette période ?
Peu. Après une période de rapprochement pendant le « Lost Week-end », au cours de laquelle Lennon avait revu son fils aîné et l’avait même fait jouer sur un enregistrement, les contacts se sont raréfiés à partir de 1975. Julian s’est exprimé sur ce déséquilibre avec constance : il n’a jamais contesté l’attachement de son père à Sean, il a simplement constaté qu’il n’en avait pas bénéficié lui-même.
Que serait-il arrivé si Lennon n’avait pas été tué ?
La question relève de l’hypothèse, mais quelques éléments sont documentés. Un second album issu des séances de 1980 était en préparation — il paraîtra en 1984 sous le titre Milk and Honey. Une tournée était évoquée sans avoir été planifiée. Lennon parlait, dans ses derniers entretiens, d’un cycle de dix ans et se disait prêt à recommencer. La brièveté du retour — vingt-trois jours entre la parution de Double Fantasy et sa mort — a figé une parenthèse en épilogue.
Glossaire
- ATV — Associated Television, groupe audiovisuel britannique dirigé par Lew Grade, propriétaire de Northern Songs et donc du catalogue Lennon-McCartney à partir de 1969.
- BOMF — Groupe de musiciens de studio new-yorkais qui accompagne Lennon le 18 avril 1975, crédité « John Lennon, Etcetera » au générique du gala et rebaptisé plus tard Dog Soldier.
- Carte verte — Titre de résident permanent aux États-Unis. Lennon l’obtient le 27 juillet 1976, après quatre ans et quatre mois de procédure.
- Dakota — Immeuble d’appartements du 1 West 72nd Street, à New York, face à Central Park, où Lennon et Ono s’installent en 1973 et où Lennon sera assassiné le 8 décembre 1980.
- House husband — Expression employée par Lennon lui-même pour décrire son rôle domestique entre 1975 et 1980. Traduite en français par « père au foyer » ou « homme au foyer ».
- INS — Immigration and Naturalization Service, administration américaine chargée de l’immigration, adversaire de Lennon dans la procédure d’expulsion.
- Lost Week-end — Nom donné à la séparation de dix-huit mois entre Lennon et Ono, d’octobre 1973 à début 1975, passée en partie à Los Angeles avec May Pang.
- Lost Lennon Tapes (The) — Série radiophonique américaine lancée en 1988 qui a diffusé un grand nombre de démos domestiques de Lennon, dont celles enregistrées au Dakota entre 1975 et 1980.
- Northern Songs — Société d’édition musicale créée en 1963 pour exploiter les chansons de Lennon et McCartney, vendue à ATV en 1969 sans que les auteurs parviennent à en reprendre le contrôle.
- Responsabilité objective — Régime de responsabilité pénale qui n’exige pas la preuve d’une intention ou d’une connaissance. Le fondement juridique de la victoire de Lennon en 1975.
- Roots — Disque pressé et vendu par Morris Levy en février 1975 à partir d’une bande de travail, à l’origine du procès que Lennon a gagné en 1976.
- Shaved Fish — Compilation des singles solo de Lennon publiée en octobre 1975, seule compilation de ses enregistrements hors Beatles parue de son vivant.
Pour aller plus loin sur yellow-sub.net
Autour de John Lennon
Pour la période qui précède immédiatement le retrait, notre article sur le « Lost Week-end » couvre les dix-huit mois de séparation, les séances Spector, les incidents du Troubadour et la réconciliation du Madison Square Garden. La bataille contre l’administration américaine est traitée dans notre dossier sur les archives du FBI et dans notre récit du combat judiciaire de 1974. La fiche biographique complète de John Lennon replace l’ensemble dans une trajectoire d’ensemble.
Les albums de la période
Les deux disques qui précèdent le silence sont analysés dans nos articles consacrés à Mind Games et à Some Time in New York City. Sur la veine politique de Lennon et son extinction progressive, voir « Bring On The Lucie » et « Gimme Some Truth ». Le geste conceptuel de Nutopia, en 1973, éclaire la manière dont le couple répondait aux pressions administratives.
La fin de l’histoire
Le retour de 1980 et sa dernière journée sont reconstitués dans notre chronologie du 8 décembre 1980. La réédition de l’album de Yoko Ono « It’s Alright (I See Rainbows) » montre comment Sean, l’enfant du retrait, est devenu une figure de l’œuvre. L’inédit « Little Girl » illustre la manière dont les archives Lennon continuent de livrer des documents.
Les autres Beatles pendant ces mêmes années
Pendant que Lennon se taisait, les trois autres traversaient leurs propres crises. Notre article sur la traversée du désert de George Harrison couvre exactement la même période, et celui sur la décennie perdue de Ringo Starr commence en 1975. À l’inverse, McCartney connaissait alors ses années les plus productives, détaillées dans nos vingt chansons pour découvrir les Wings et dans notre sélection solo. Le contraste entre les deux trajectoires est l’un des grands sujets de l’après-Beatles.
Le réseau qui n’a jamais cessé
Notre enquête sur les collaborations des ex-Beatles après la séparation montre que le silence public de Lennon n’a pas interrompu les échanges privés. Celle sur la dernière rencontre entre Lennon et McCartney examine précisément ce qui se passait au Dakota pendant ces années-là. Enfin, les trois démissions qui ont précédé la séparation rappellent que Lennon avait déjà, en 1969, expérimenté la méthode du départ non annoncé.
Pour situer l’ensemble
Notre rubrique La Vie des Beatles propose une entrée générale vers la biographie, la chronologie, l’après-Beatles et la séparation du groupe. On y trouvera le cadre dans lequel s’inscrivent les cinq années racontées ici.
Sources et bibliographie
Sources documentaires consultées
- The Beatles Bible — fiches datées du 30 janvier 1975 (séance Bowie aux Electric Lady Studios), du 18 avril 1975 (gala Lew Grade), du 9 octobre 1975 (naissance de Sean), du 24 octobre 1975 (single britannique « Imagine »), du 17 et du 21 février 1975 (sorties de Rock ‘n’ Roll) et notice « Cookin’ (In the Kitchen of Love) ».
- Justia / OpenJurist — texte de l’arrêt John Winston Ono Lennon v. Immigration and Naturalization Service, 527 F.2d 187 (2d Cir. 1975), opinion du juge en chef Irving R. Kaufman, 7 octobre 1975.
- Wikipedia (versions anglaises) — notices Rock ‘n’ Roll (John Lennon album), Roots: John Lennon Sings the Great Rock & Roll Hits, Shaved Fish, Fame (David Bowie song), Young Americans, Ringo’s Rotogravure, Sean Lennon, John Lennon.
- Ultimate Classic Rock — dossiers sur la dernière prestation scénique du 18 avril 1975 et sur l’annulation de l’ordre d’expulsion.
- Imagine Peace — texte intégral de « A Love Letter From John And Yoko To People Who Ask Us What, When And Why », New York Times, 27 mai 1979, page 20E.
- Entretiens de 1980 — grand entretien accordé à David Sheff pour Playboy (réalisé en septembre 1980), entretiens BBC et Newsweek des premiers jours de décembre 1980.
- The Paul McCartney Project — fiches de sessions et chronologies croisées, notamment sur l’expiration du contrat EMI du 26 janvier 1976.
- NBC News, Billboard, Far Out Magazine — dossiers de synthèse sur les années domestiques et sur la question du contrat.
Ouvrages de référence
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle et Tune In, pour la méthode de datation et le cadre général.
- Peter Doggett, You Never Give Me Your Money, sur les procédures, les contrats et l’économie de l’après-Beatles.
- Philip Norman, John Lennon: The Life, pour la période new-yorkaise.
- Ray Coleman, Lennon, pour les témoignages contemporains de la période.
- Kenneth Womack, travaux sur les dernières années et les séances de 1980.
- Barry Miles, The Beatles Diary, pour les recoupements de dates.














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