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La première tournée américaine des Beatles : 1964, le récit complet

Le 7 février 1964, quatre musiciens de Liverpool descendent d’un Boeing à New York devant quelques milliers d’adolescentes. Six mois plus tard, ils bouclent trente-deux concerts en un mois à travers l’Amérique du Nord, encaissent plus d’un million de dollars et refusent de jouer devant un public séparé par la couleur de peau. Entre les deux, il y a une histoire que l’on raconte presque toujours de travers : celle d’un pays qui a refusé les Beatles pendant un an, d’une adolescente du Maryland qui a écrit à une radio, d’un cachet dérisoire échangé contre une place en tête d’affiche, et d’une clause contractuelle dont la portée réelle a été largement reconstruite après coup. Voici le dossier complet, séance par séance, ville par ville.


Sommaire

Avertissement liminaire : il y a eu deux « premières fois »

Toute discussion sur « la première tournée américaine des Beatles » achoppe sur une ambiguïté qu’il faut lever avant d’aller plus loin, sous peine de mélanger deux épisodes séparés par six mois et par une différence de nature.

Février 1964 : un voyage promotionnel

Le séjour du 7 au 22 février 1964 n’est pas une tournée. C’est un déplacement promotionnel de quinze jours, articulé autour de trois passages télévisés dans The Ed Sullivan Show. Le groupe y donne exactement trois concerts payants : un au Washington Coliseum le 11 février, deux au Carnegie Hall le 12. Le reste du temps se passe en conférences de presse, en séances photo, en réceptions et en vacances forcées à Miami.

C’est pourtant ce séjour qui a fabriqué le mythe. C’est de lui que datent les images que tout le monde connaît : la descente d’avion, la conférence de presse de l’aéroport, les soixante-treize millions de téléspectateurs du 9 février.

Août-septembre 1964 : la tournée

La première tournée américaine proprement dite commence le 19 août 1964 au Cow Palace de Daly City, dans la banlieue de San Francisco, et s’achève le 20 septembre au Paramount Theatre de New York. Trente-deux concerts, un mois, un avion affrété, des stades, des émeutes, des menaces de mort et un chiffre d’affaires sans précédent.

Les deux épisodes n’ont rien à voir. Le premier est une opération de communication réussie ; le second est le prototype de la tournée de stades moderne — et le début de l’usure qui conduira le groupe à cesser de jouer en public deux ans plus tard.

Correctif factuel n° 1 — février 1964 n’était pas une tournée. L’expression « brief February 1964 tour », employée jusque dans certaines notices encyclopédiques anglophones, entretient la confusion et se propage telle quelle dans les articles francophones. Trois concerts en quinze jours, dont deux le même soir dans la même salle, ne constituent pas une tournée : ils constituent l’accompagnement scénique d’une opération télévisée. La première tournée nord-américaine du groupe est celle du 19 août au 20 septembre 1964, et c’est ainsi que la désignent les ouvrages de référence, à commencer par le travail de recensement de Chuck Gunderson.

Correctif factuel n° 2 — les chiffres de la tournée varient selon les sources. Le nombre de concerts fait consensus : trente-deux. Le reste, non. Selon les décomptes, on lit 24, 25 ou 26 villes, dans 26 salles, sur 31, 33 ou 34 jours. Les écarts s’expliquent par le traitement des villes de banlieue (Daly City compte-t-elle pour San Francisco ?), par la manière de compter les dates canadiennes, et par le choix de faire courir la durée depuis l’arrivée à Los Angeles le 18 août ou depuis le premier concert le 19. Nous retenons ici la formulation la plus prudente : trente-deux concerts en un peu plus d’un mois, dans une vingtaine de villes des États-Unis et du Canada.

Pourquoi l’Amérique a résisté pendant un an

On oublie systématiquement ce point, et il est pourtant le plus intéressant : en février 1964, les Beatles n’étaient pas des inconnus qui ont surgi de nulle part. Ils étaient des vedettes établies depuis un an en Europe, que l’industrie américaine avait explicitement refusées.

Le mur Capitol

EMI, la maison de disques britannique des Beatles, possédait aux États-Unis une filiale : Capitol Records. En bonne logique, Capitol disposait donc d’un droit de première option sur tout ce que le groupe enregistrait. Elle l’a décliné, à plusieurs reprises, pendant toute l’année 1963.

L’homme chargé d’écouter les productions étrangères chez Capitol s’appelait Dave Dexter Jr. Producteur de jazz réputé, il jugea que ces disques n’avaient aucune chance sur le marché américain. Le raisonnement de l’époque n’était d’ailleurs pas absurde : aucun artiste britannique n’avait jamais réussi une percée durable aux États-Unis, et le précédent le plus récent — les tentatives de Cliff Richard, star absolue en Grande-Bretagne — s’était soldé par une indifférence polie.

Vee-Jay, Swan, et le chemin des petits labels

Faute de Capitol, EMI plaça les disques où elle put. Please Please Me et From Me to You parurent chez Vee-Jay, un label indépendant de Chicago dirigé par des propriétaires afro-américains, spécialisé dans le blues et la soul. She Loves You échoua chez Swan, une petite structure de Philadelphie.

Aucun de ces disques ne fit le moindre bruit. Ils passèrent inaperçus, ce qui devait avoir plus tard une conséquence commerciale considérable : quand la vague déferla, Vee-Jay et Swan se retrouvèrent en possession de bandes exploitables et inondèrent le marché de rééditions, au point qu’au printemps 1964 les Beatles occupèrent simultanément les cinq premières places du classement américain des ventes de 45 tours — situation qui ne s’est jamais reproduite.

Novembre 1963 : Epstein à New York

Brian Epstein comprit avant tout le monde que rien ne se ferait sans une opération montée depuis les États-Unis. Il se rendit à New York en novembre 1963 avec deux objectifs : forcer la main de Capitol et obtenir un passage télévisé de premier plan.

Sur le premier point, il obtint gain de cause, non sans peine : Capitol accepta de publier I Want to Hold Your Hand et d’engager une campagne promotionnelle d’une ampleur inédite pour un artiste étranger — plusieurs dizaines de milliers de dollars, des millions d’autocollants annonçant l’arrivée du groupe, des perruques distribuées à des disc-jockeys.

L’accord Ed Sullivan

Sur le second point, Epstein bénéficia d’un coup de chance devenu légendaire. Le 31 octobre 1963, Ed Sullivan, animateur du principal programme de variétés du dimanche soir américain, se trouvait à l’aéroport de Londres. Il y assista au retour des Beatles d’une tournée suédoise et à la scène d’hystérie qui l’accompagna. Il ignorait qui étaient ces gens ; il retint qu’ils déplaçaient des foules.

La négociation qui s’ensuivit est l’un des meilleurs exemples du flair d’Epstein. Le manager accepta un cachet dérisoire — de l’ordre de dix mille dollars pour trois passages, soit une somme que des artistes bien moins connus refusaient — mais imposa une condition non négociable : la tête d’affiche. Les Beatles ouvriraient et fermeraient l’émission, et leur nom figurerait au-dessus des autres.

C’est probablement la meilleure décision commerciale de sa carrière. Epstein a échangé de l’argent immédiat contre une position symbolique, et la position symbolique a valu cent fois la somme.

Correctif factuel n° 3 — les Beatles n’ont pas « conquis l’Amérique » le 9 février 1964. Ils l’avaient conquise avant d’atterrir. I Want to Hold Your Hand occupait déjà la première place du classement américain des ventes lorsque l’avion s’est posé le 7 février. Les foules de l’aéroport n’étaient pas le résultat de l’émission d’Ed Sullivan : elles en étaient la cause. Le récit d’une révélation télévisée soudaine, très répandu, inverse la chronologie réelle — laquelle est plus intéressante, puisqu’elle fait intervenir une radio locale et une lycéenne.

Décembre 1963 : la lettre d’une adolescente

Voici l’épisode que les articles anniversaires oublient, et qui est pourtant le point de bascule de toute l’histoire.

Un reportage retardé par un assassinat

À l’automne 1963, la correspondante de CBS à Londres réalisa un reportage sur ce phénomène britannique baptisé « Beatlemania ». Le sujet fut diffusé une première fois dans l’édition matinale du 22 novembre 1963. Le soir même, la diffusion prévue dans le journal du soir fut annulée : John Fitzgerald Kennedy venait d’être assassiné à Dallas.

Le sujet ressortit des tiroirs le 10 décembre, dans le journal du soir présenté par Walter Cronkite, qui l’introduisit comme une note légère après trois semaines de deuil national. La programmation n’avait rien d’anodin : c’est un pays sonné qui découvrit ces quatre garçons.

Marsha Albert écrit à sa radio

Parmi les téléspectateurs se trouvait une lycéenne de quinze ans de Silver Spring, dans le Maryland, nommée Marsha Albert. Elle écrivit à Carroll James, disc-jockey de la station WWDC à Washington, pour demander pourquoi une musique pareille n’était pas diffusée aux États-Unis.

James prit la lettre au sérieux. Il fit venir un exemplaire du 45 tours par une hôtesse de la compagnie britannique BOAC et le diffusa à l’antenne le 17 décembre 1963 — en faisant venir l’adolescente en studio pour l’annoncer elle-même. Le standard de la station explosa. D’autres radios de Chicago et de Saint-Louis reprirent le titre dans les jours qui suivirent.

Capitol avance sa date de sortie

Capitol, qui avait prévu de publier I Want to Hold Your Hand le 13 janvier 1964, se retrouva devant un fait accompli : le disque tournait déjà en radio sans être en vente. La maison envisagea d’abord une action en justice contre WWDC, puis renonça et avança la sortie au 26 décembre.

Le titre atteignit la première place du classement américain des ventes début février 1964 et y resta sept semaines. Toute la mécanique de février découle de là.

Correctif factuel n° 4 — l’Amérique n’a pas été conquise par une campagne marketing. La campagne de Capitol a existé et a compté, mais elle a été déclenchée en réaction, pas en amont. La chaîne causale documentée part d’un reportage télévisé retardé par l’assassinat de Kennedy, passe par la lettre d’une lycéenne de quinze ans, puis par une station de radio locale décidant de désobéir au calendrier de sortie, et aboutit à une maison de disques contrainte d’avancer sa date de publication de trois semaines. C’est l’exemple canonique d’un succès que l’industrie n’a pas fabriqué mais rattrapé.

7-22 février 1964 : quinze jours qui ont tout changé

Le vol Pan Am 101

Le 7 février 1964, les Beatles décollent de Londres à bord du vol Pan Am 101. Ils atterrissent à l’aéroport international John-Fitzgerald-Kennedy — rebaptisé six semaines plus tôt — en début d’après-midi. Plusieurs milliers de jeunes gens les attendent derrière les barrières de la terrasse d’observation.

Le groupe est accompagné d’une petite garde rapprochée : Brian Epstein, les assistants Neil Aspinall et Mal Evans, le photographe Harry Benson, quelques journalistes. Aucun des quatre n’est certain que le voyage se passera bien. Lennon a raconté avoir répété pendant tout le vol que les Américains avaient déjà leur propre musique et n’avaient aucun besoin d’eux.

La conférence de presse de l’aéroport

C’est là que se joue en réalité la partie. Convoqués pour brutaliser gentiment des adolescents britanniques, les deux cents journalistes présents tombent sur quatre hommes de vingt-trois ans rompus à l’exercice depuis un an, qui répondent plus vite qu’eux.

L’échange le plus cité concerne une demande de chanter sur place, à laquelle le groupe rétorque qu’il faudrait d’abord être payé. Un autre journaliste interroge Ringo Starr sur son opinion de Beethoven ; le batteur répond qu’il l’apprécie beaucoup, surtout ses poèmes. Un troisième s’inquiète des coupes de cheveux ; Harrison explique qu’il vient de sortir de chez le coiffeur.

La presse américaine, venue chercher un phénomène de foire, repartit avec le sentiment d’avoir été plus amusée qu’elle ne l’avait prévu. Ce ton — insolence rapide, jamais méchante — est devenu à lui seul un actif commercial. Il reste, six décennies plus tard, l’une des raisons pour lesquelles ces conférences de presse s’écoutent encore.

Le Plaza

Le groupe s’installe au Plaza Hotel, sur la Cinquième Avenue. L’établissement, qui avait accepté la réservation sans savoir de qui il s’agissait — les noms avaient été inscrits comme ceux de quatre hommes d’affaires britanniques —, se retrouva assiégé et tenta, en vain, de faire déménager ses clients.

9 février : le dimanche soir

L’émission est enregistrée au CBS Studio 50, sur Broadway. La salle compte environ sept cents places ; les demandes de billets se chiffrent en dizaines de milliers.

Le groupe joue cinq titres en deux séquences : trois en ouverture — All My Loving, Till There Was You, She Loves You — puis deux en clôture, I Saw Her Standing There et I Want to Hold Your Hand. Pendant la deuxième chanson, la réalisation incruste le prénom de chaque musicien à l’écran ; sous celui de Lennon apparaît la mention devenue célèbre signalant aux jeunes filles qu’il est marié.

Les mesures d’audience créditent l’émission d’environ soixante-treize millions de téléspectateurs, soit près de vingt-trois millions de foyers — un record pour un programme de divertissement à l’époque.

Correctif factuel n° 5 — non, la criminalité américaine n’est pas tombée à zéro ce soir-là. L’affirmation, reprise par des dizaines d’articles anniversaires et parfois par des institutions sérieuses, veut qu’aucun vol ni aucun crime n’ait été signalé pendant la diffusion. Elle provient d’un bon mot journalistique de l’époque, généralement attribué à un chroniqueur, et n’a jamais été étayée par une statistique. Aucune source policière ne l’a jamais confirmée, et les données du FBI de 1964 ne permettent aucune ventilation horaire de ce type. Il s’agit d’une figure de style devenue fait par répétition. Le chiffre d’audience, lui, est réel — et suffisamment spectaculaire pour se passer d’embellissement.

11 février : Washington Coliseum, le premier concert

Le premier concert américain des Beatles a lieu à Washington, dans une salle omnisports vieillissante. Une tempête de neige empêchant l’avion de décoller, le groupe s’y rend en train.

Le dispositif scénique est resté célèbre pour son absurdité : la scène est installée au centre de la salle, comme un ring de boxe, avec du public sur les quatre côtés. Personne n’ayant prévu de plateau tournant, l’estrade de Ringo Starr doit être pivotée à la main entre les chansons pour que chaque tribune ait droit à son quart d’heure. Le batteur a raconté qu’il devait tenir sa batterie pendant l’opération.

Douze titres, environ trente-cinq minutes, devant un peu plus de huit mille personnes. Les premières parties réunissent Tommy Roe, les Chiffons et les Caravelles.

C’est aussi ce soir-là qu’apparaît un phénomène qui empoisonnera toutes les tournées suivantes : la pluie de confiseries. Harrison ayant déclaré dans une interview aimer les jelly babies, des bonbons britanniques mous, le public américain lui jette des jelly beans, leur équivalent local — durs comme des cailloux. Le groupe a passé le concert sous mitraille.

Le soir même : l’incident de l’ambassade

Après le concert, les Beatles sont attendus à une réception de l’ambassade britannique. L’épisode est le premier accroc public du séjour : traités avec condescendance par une assistance diplomatique qui les considère comme une attraction, ils voient l’un des invités s’approcher de Ringo Starr avec une paire de ciseaux et lui couper une mèche de cheveux. Lennon quitte les lieux.

Epstein annonça ensuite qu’il n’y aurait plus de réception officielle de ce genre. L’incident dit quelque chose de la position sociale du groupe à cette date : célèbre partout, mais encore traité en curiosité par les classes dirigeantes des deux pays.

12 février : Carnegie Hall

Deux concerts le même soir dans la salle de concert la plus prestigieuse de New York, organisés par un promoteur nommé Sid Bernstein. Ce dernier avait pris l’option en début d’année 1963, sur la seule foi d’articles de presse britanniques, pour une somme dérisoire — quelques milliers de dollars — sans avoir jamais entendu une note du groupe.

C’est l’un des paris les plus rentables de l’histoire du spectacle. Bernstein remettra cela l’année suivante en louant le Shea Stadium.

Miami, Cassius Clay, et une photographie

Le 13 février, le groupe s’envole pour Miami. Le deuxième passage chez Ed Sullivan est diffusé en direct du Deauville Hotel de Miami Beach le 16 février, devant une audience du même ordre que la précédente.

Le 18 février, Epstein et l’attaché de presse organisent une séance photo à la salle de boxe de la Cinquième Rue, avec un jeune prétendant au titre mondial des lourds nommé Cassius Clay, qui doit affronter Sonny Liston une semaine plus tard. Les quatre musiciens, qui espéraient rencontrer Liston et l’avaient trouvé peu coopératif, se prêtent au jeu de mauvaise grâce.

Les photographies prises ce jour-là par Harry Benson — les Beatles empilés en dominos sous le poing du boxeur — comptent parmi les images les plus reproduites du siècle. Clay battit Liston le 25 février, annonça sa conversion et devint Muhammad Ali. Les deux phénomènes les plus commentés de l’année 1964 s’étaient croisés une heure, pour des raisons purement publicitaires, et personne dans la pièce ne s’en doutait.

Le groupe rentre à Londres le 22 février.

L’entre-deux : ce qui se passe entre février et août

Le calendrier de ces six mois explique à lui seul l’épuisement qui marquera la tournée d’automne.

  • Mars-avril : tournage d’A Hard Day’s Night à Londres et enregistrement de la bande originale.
  • Juin : début d’une tournée mondiale — Danemark, Pays-Bas, Hong Kong, Australie, Nouvelle-Zélande. Ringo Starr, hospitalisé la veille du départ, est remplacé au pied levé pendant plusieurs dates par un batteur de session ; il rejoint le groupe en cours de route.
  • 6 juillet : première du film à Londres. Il sort aux États-Unis début août et occupe plus de cinq cents salles.
  • 11 et 14 août : premières séances de l’album suivant, Beatles for Sale, avant le départ pour l’Amérique.
  • Sur toute la période : dix-sept titres classés au Top 40 américain, dont six numéros un ; deux albums en tête pendant neuf semaines cumulées.

Autrement dit, le groupe qui débarque en Californie le 18 août 1964 n’a pas eu de véritable interruption depuis dix-huit mois. Ce détail, systématiquement omis dans les récits héroïques, explique la plupart des décisions prises pendant la tournée — y compris le refus initial des offres de Kansas City.

19 août – 20 septembre 1964 : la vraie tournée

Le dispositif

Le montage est confié à l’agence General Artists Corporation. Le groupe voyage à bord d’un quadrimoteur affrété, un Lockheed Electra, ce qui constitue à l’époque une nouveauté : les artistes prenaient des vols réguliers.

Les garanties négociées par Epstein sont sans précédent. Là où un promoteur payait alors dix à quinze mille dollars pour Frank Sinatra ou Judy Garland, les Beatles exigent vingt-cinq, trente ou quarante mille dollars de garantie plus un pourcentage de la recette. L’agent du groupe déclarera n’avoir jamais vu, en quinze ans de métier, une attraction générer de telles sommes en si peu de temps.

Les dispositifs de transport relèvent de la fiction : limousines leurres, camionnettes de livraison, ambulances, fourgons de police, et au moins une fois un camion de poissonnerie vide.

Le programme et les premières parties

Le spectacle suit un ordre fixe. Se succèdent Jackie DeShannon, le Bill Black Combo, les Exciters, les Righteous Brothers — ces derniers quittant la tournée en cours de route, lassés de jouer devant un public qui hurlait un autre nom.

Le passage des Beatles dure une trentaine de minutes, douze chansons, presque toujours les mêmes : Twist and Shout, You Can’t Do That, All My Loving, She Loves You, Things We Said Today, Roll Over Beethoven, Can’t Buy Me Love, If I Fell, I Want to Hold Your Hand, Boys, A Hard Day’s Night, Long Tall Sally. Deux exceptions seulement en trente-deux concerts : l’ajout de Till There Was You à San Francisco le premier soir, et celui de Kansas City le 17 septembre, dont il sera question plus loin.

Le problème du son

C’est le point technique décisif, et celui qui aura les conséquences les plus lourdes.

La sonorisation dont disposent les Beatles est celle d’une salle de bal transposée dans des enceintes de vingt mille personnes : quelques amplificateurs de guitare, un système de sonorisation prévu pour des annonces publiques, aucun retour de scène. La batterie n’est pas amplifiée du tout.

Le résultat est qu’aucun des quatre n’entend ce qu’il joue. Le directeur du Cow Palace décrira, le soir du premier concert, un niveau sonore comparable à celui de tous les avions de l’aéroport de San Francisco décollant ensemble ; le public a crié quatre minutes quarante-cinq avant que le groupe ait pu jouer une note.

Les conséquences sont mécaniques. Starr a expliqué avoir appris à se caler sur les mouvements de fesses de McCartney, faute d’entendre la basse. Lennon a raconté avoir chanté n’importe quoi certains soirs, personne ne pouvant s’en apercevoir. La qualité musicale s’effondre, et les quatre en ont pleinement conscience.

C’est de cette expérience que naîtra, deux ans plus tard, la décision d’arrêter la scène — et par contrecoup toute la seconde moitié de la carrière du groupe, celle des disques impossibles à jouer en public. Nous avons examiné ce basculement en détail dans notre dossier sur l’anatomie de Strawberry Fields Forever, premier titre enregistré après le dernier concert.

Le calendrier complet

Date Ville Lieu
19 août Daly City (San Francisco) Cow Palace
20 août Las Vegas Convention Center (deux séances)
21 août Seattle Coliseum
22 août Vancouver Empire Stadium
23 août Los Angeles Hollywood Bowl
26 août Denver Red Rocks Amphitheatre
27 août Cincinnati Cincinnati Gardens
28-29 août New York Forest Hills Stadium
30 août Atlantic City Convention Hall
2 septembre Philadelphie Convention Hall
3 septembre Indianapolis State Fair Coliseum (deux séances)
4 septembre Milwaukee Auditorium
5 septembre Chicago International Amphitheatre
6 septembre Détroit Olympia Stadium (deux séances)
7 septembre Toronto Maple Leaf Gardens (deux séances)
8 septembre Montréal Forum (deux séances)
11 septembre Jacksonville Gator Bowl
12 septembre Boston Boston Garden
13 septembre Baltimore Civic Center (deux séances)
14 septembre Pittsburgh Civic Arena
15 septembre Cleveland Public Auditorium
16 septembre La Nouvelle-Orléans City Park Stadium
17 septembre Kansas City Municipal Stadium
18 septembre Dallas Memorial Auditorium
20 septembre New York Paramount Theatre (concert de charité)

Les affluences vont d’environ quatre mille personnes au Paramount, salle de théâtre, à vingt-huit mille à Baltimore. Presque tout se vend en quelques heures ; deux exceptions notables, dont il sera question plus bas.

Six épisodes qui définissent la tournée

23 août, Hollywood Bowl : le seul enregistrement

Capitol Records dépêche une équipe au Hollywood Bowl pour capter le concert, sous la direction du producteur Voyle Gilmore. L’intention est de publier un album live.

Le projet est abandonné : à l’écoute des bandes, le rapport entre la musique et les cris rend le disque inexploitable selon les critères de l’époque. George Martin, consulté, juge la matière impubliable. Les bandes dorment jusqu’en 1977, où elles sont enfin éditées en combinant les prises de 1964 et celles de 1965, puis reprises en 2016 par Giles Martin pour accompagner le documentaire de Ron Howard, avec les outils de séparation qui n’existaient pas auparavant.

Ce concert est donc, paradoxalement, le seul témoignage sonore correctement capté de ce que les Beatles jouaient sur scène en 1964 — et il n’a été audible dans des conditions décentes qu’un demi-siècle plus tard. Nous avons détaillé les techniques employées dans notre article sur le travail de remixage de Giles Martin.

26 août, Denver : le seul soir où ça ne s’est pas rempli

Le concert de Red Rocks, dans l’amphithéâtre naturel du Colorado, est le seul de la tournée à ne pas afficher complet. On avance plusieurs explications : l’altitude, le prix des places, l’éloignement du site, et surtout un calendrier scolaire qui n’avait pas encore repris.

La donnée mérite d’être signalée parce qu’elle contredit le récit du raz-de-marée intégral. La Beatlemania américaine de 1964 était un phénomène massif, pas un phénomène total.

28 août, hôtel Delmonico : Bob Dylan

C’est probablement l’épisode dont les conséquences artistiques ont été les plus lourdes. Le soir du premier concert de Forest Hills, Bob Dylan se rend à l’hôtel Delmonico, à New York, accompagné du journaliste Al Aronowitz, qui a organisé la rencontre.

Le récit largement répandu veut que Dylan ait ce soir-là fait découvrir le cannabis aux Beatles. Il est plaisant de rapporter l’anecdote qui l’accompagne : Dylan aurait cru comprendre, dans I Want to Hold Your Hand, une allusion à la défonce, en entendant « I get high » là où le texte dit tout autre chose. Les Beatles durent lui expliquer qu’il avait mal entendu.

Au-delà du folklore, la rencontre marque un point de bascule intellectuel. Dylan représente pour Lennon un modèle d’écriture personnelle qui va peser lourd dès l’album suivant, puis sur Rubber Soul. Inversement, Dylan sortira l’année suivante un disque électrique. Les deux trajectoires se croisent ce soir-là.

Correctif factuel n° 6 — la « première fois » du Delmonico est une simplification. Le récit selon lequel les Beatles auraient découvert le cannabis ce soir-là est celui qu’ils ont eux-mêmes raconté, et il fait consensus. Mais plusieurs témoignages, dont ceux de leur entourage de Hambourg et de Liverpool, situent des expériences antérieures. Ce qui est solidement établi, c’est que la rencontre du 28 août 1964 a fait de la chose une pratique régulière et collective, et qu’elle a coïncidé avec l’inflexion de leur écriture. La formule prudente est donc : le Delmonico n’a pas été la première fois, mais la fois qui a compté.

8 septembre, Montréal : les menaces contre Ringo Starr

La date canadienne est la plus tendue de la tournée. Ringo Starr reçoit des menaces de mort attribuées à des militants séparatistes québécois, qui le croyaient juif — il ne l’était pas.

Le dispositif de sécurité est adapté : un policier en civil s’installe derrière la batterie pendant tout le concert, et le batteur a raconté avoir orienté sa cymbale de manière à se protéger le visage. Le groupe quitte Montréal immédiatement après la seconde séance.

L’épisode mérite d’être rappelé dans un dossier français, parce qu’il est presque toujours omis des récits anglophones, et parce qu’il constitue la première alerte sérieuse sur la sécurité du groupe en tournée — deux ans avant les menaces bien plus graves du Sud américain en 1966.

11 septembre, Jacksonville : le refus de la ségrégation

C’est l’épisode le plus célèbre de la tournée, et celui qu’il faut traiter avec le plus de soin, parce que le récit courant contient une part de vérité solide et une part de reconstruction.

Ce qui est établi. Le 20 août 1964, à Las Vegas, le journaliste américain Larry Kane — l’un des deux seuls reporters américains à suivre l’intégralité de la tournée — informe les Beatles que la direction du Gator Bowl de Jacksonville a fait savoir que le stade serait ségrégué, comme beaucoup d’enceintes du Sud à l’époque. Kane relaie leur réaction à sa station de Miami, qui la diffuse auprès de plusieurs dizaines de radios.

Le 26 août, à Denver, interrogé sur le sujet en conférence de presse, George Harrison répond publiquement que le groupe ne se produit nulle part où il y a de la ségrégation. Cinq jours avant le concert, une déclaration officielle indique que le groupe ne jouera pas si les spectateurs noirs ne peuvent pas s’asseoir où ils veulent. Lennon formule la position dans les termes qui sont restés : ils n’ont jamais joué devant un public ségrégué, ils ne vont pas commencer, et il préférerait perdre le cachet.

Le concert eut lieu devant un public mixte. Ce fut, semble-t-il, le premier concert intégré de l’histoire du stade.

Ce qui a été reconstruit. Le travail de l’historien Chuck Gunderson, le meilleur connaisseur de cette tournée, apporte deux nuances importantes. D’abord, la clause anti-ségrégation ne concernait pas Jacksonville en particulier : elle figurait dans les contrats du groupe pour l’ensemble de la tournée, dès le premier concert de San Francisco, et jusqu’à la dernière date de 1966. Un contrat de 1965 pour le Cow Palace, vendu aux enchères en 2011, en porte la trace explicite. Le récit d’une clause ajoutée en urgence pour la Floride est faux.

Ensuite, les promoteurs locaux — les frères Brennan, de la radio WAPE — n’ont apparemment jamais menacé de ségréguer le Gator Bowl, et organisaient depuis des années des concerts mixtes dans le Sud-Est. Le problème documenté portait sur la direction du stade et, surtout, sur l’hôtel George Washington, qui refusa d’héberger un groupe intégré : les musiciens noirs de la tournée, dont les Exciters, en furent écartés. Starr fit d’ailleurs à ce sujet, en conférence de presse, une remarque ironique sur le fait que l’hôtel n’avait pas de place pour eux.

Correctif factuel n° 7 — la clause anti-ségrégation n’a pas été arrachée à Jacksonville, elle courait sur toute la tournée. Les articles qui présentent le Gator Bowl comme un coup de théâtre isolé se trompent sur trois points : la clause était contractuelle dès San Francisco et resta en vigueur jusqu’en 1966 ; les promoteurs locaux n’étaient pas les adversaires désignés ; et le refus documenté le plus net vient de l’hôtel, pas du stade. Rien de tout cela ne diminue la position du groupe — elle fut publique, répétée, et prise à un moment où le risque financier était réel. Cela déplace simplement le mérite : ce ne fut pas un geste improvisé sous pression, ce fut une politique tenue.

Le contexte. Il faut se souvenir que la loi sur les droits civiques avait été promulguée le 2 juillet 1964, deux mois plus tôt, et que Martin Luther King avait mené au printemps des marches à Saint-Augustine, à quelques dizaines de kilomètres de Jacksonville. La ville se trouvait par ailleurs, ce jour-là, sous inspection présidentielle : Lyndon Johnson y était venu constater les dégâts de l’ouragan Dora.

L’ouragan. Le groupe devait rejoindre la Floride le 9 septembre depuis Montréal ; l’avion fut dérouté sur Key West pour éviter la tempête. Dora avait frappé la région le 10, laissant une grande partie de la ville sans électricité pendant plusieurs jours. Environ neuf mille des trente-deux mille détenteurs de billets ne purent pas se rendre au stade, routes coupées. Le concert eut lieu par des rafales approchant les soixante-dix kilomètres à l’heure, l’estrade de batterie ayant dû être arrimée à la scène. Cent quarante policiers et quatre-vingt-quatre pompiers assuraient la sécurité.

Un dernier détail, rarement mentionné : un syndicat d’artistes de variétés menaça de dresser un piquet de grève autour du stade pour un litige de cotisations. Les Beatles auraient pu jouer de leurs instruments mais pas chanter. Epstein et l’agence payèrent.

17 septembre, Kansas City : les 150 000 dollars de Charlie Finley

L’épisode le plus romanesque de la tournée, et le plus révélateur du rapport de force économique.

Charles O. Finley, propriétaire de l’équipe de baseball des Kansas City Athletics, constate que sa ville ne figure pas au calendrier. Il se rend à San Francisco pour rencontrer Epstein et propose une somme afin d’ajouter une date. Refus : le groupe n’a presque aucun jour de repos.

Finley insiste. Le 23 août, alors que le groupe s’apprête à jouer au Hollywood Bowl, il télégraphie une nouvelle offre. Refus encore. Il repère alors la seule journée libre du calendrier, entre La Nouvelle-Orléans le 16 et Dallas le 18, et propose cent cinquante mille dollars — garantis sur ses propres fonds, quelles que soient les ventes de billets.

C’était, à cette date, le cachet le plus élevé jamais versé pour une seule représentation, tous artistes confondus : environ trois fois le tarif habituel du groupe, et dix fois ce que commandait Frank Sinatra. Epstein accepta.

Le concert fut un échec commercial pour Finley. Vingt mille deux cent sept spectateurs seulement dans un stade qui pouvait en contenir bien davantage — les places les plus chères, à huit dollars cinquante, étaient les plus onéreuses de toute la tournée, et une partie du public locale en voulait au propriétaire, alors en conflit ouvert avec la ville sur l’avenir de son équipe. Les estimations de sa perte vont de cinquante à cent mille dollars.

Il déclara après coup n’y voir aucune perte, ayant fait venir les Beatles pour le plaisir des enfants de la région. Sa campagne d’affichage annonçait, sans rire, que les fans des Beatles d’aujourd’hui seraient les fans de baseball de demain.

Deux détails complètent le tableau. D’abord, le groupe rompit pour l’occasion sa règle de ne jouer que des titres publiés, en ouvrant par Kansas City — accueil que Mark Lewisohn décrit comme particulièrement délirant. Ensuite, le directeur de l’hôtel où ils logèrent revendit les draps à deux hommes d’affaires de Chicago, qui les découpèrent en petits carrés vendus à l’unité.

Correctif factuel n° 8 — le montant de l’offre initiale varie selon les sources. Le chiffre final de cent cinquante mille dollars fait consensus. Le point de départ, non : The Beatles Anthology évoque une première proposition de soixante mille dollars, d’autres auteurs avancent cinquante mille, d’autres encore reconstituent une enchère en trois temps passant par cent mille. Le détail importe peu, la structure du récit reste la même — mais un article qui donne un chiffre unique sans réserve donne une fausse impression de précision.

16 septembre, La Nouvelle-Orléans, et le reste : les émeutes

Il serait malhonnête de traiter cette tournée comme une succession de triomphes ordonnés. Le mot qui revient dans les comptes rendus de l’époque est celui d’émeute.

À Vancouver, le 22 août, une charge de plusieurs milliers de personnes contre les barrières fit cent soixante blessées et malaises. À Cleveland comme à Kansas City, des spectateurs franchirent les cordons et le concert dut être interrompu, l’attaché de presse Derek Taylor venant au micro prévenir que la police annulerait tout si le calme ne revenait pas. À La Nouvelle-Orléans, le débordement fut tel que la presse locale parla de bataille rangée.

S’y ajoutent, sur la durée de la tournée, des alertes à la bombe, des tentatives de chantage, des adolescentes infiltrées en tenue de femme de chambre, et la prédiction largement diffusée d’une astrologue annonçant que l’avion du groupe s’écraserait — prédiction qui inquiéta suffisamment les intéressés pour être restée dans les souvenirs de plusieurs membres de l’entourage.

Ce que la tournée a coûté

Le bilan financier

Les Beatles ont encaissé plus d’un million de dollars sur ces trente-deux concerts, garanties et pourcentages confondus — une somme sans équivalent pour une tournée aussi brève. Rapportée à un cachet moyen de l’ordre de trente à cinquante mille dollars par soirée pour trente minutes de musique, la performance économique est à peu près inédite dans l’histoire du spectacle vivant.

Il faut ajouter que la structure fiscale britannique de l’époque prélevait sur ces revenus une part considérable, et que l’organisation contractuelle mise en place par Epstein pour les produits dérivés fut, elle, désastreuse : le groupe ne toucha qu’une fraction minime de l’immense marché de goodies américain né en 1964. Ce point a fait l’objet de nombreux commentaires postérieurs, y compris de la part des intéressés.

Le coût humain

Larry Kane, l’un des deux journalistes américains présents du premier au dernier jour, a décrit une routine faite de trajets nocturnes, de chambres d’hôtel barricadées et de parties de Monopoly interminables — Lennon convoquant les uns et les autres au milieu de la nuit, Harrison tenant la banque. Il note également qu’aucune drogue ne circulait dans l’entourage à ce stade de la tournée, ce qui situe assez précisément le moment du Delmonico dans la trajectoire du groupe.

Les quatre en ont tiré des conclusions divergentes, qu’ils ont exprimées plus tard. Lennon fut celui qui exprima le plus tôt son exaspération, notamment à l’égard des personnalités locales que l’organisation faisait défiler en coulisses. McCartney conserva de la période un souvenir plus positif, et resta le dernier partisan de la scène. Harrison en sortit avec une aversion durable pour le principe même de la tournée. Starr, comme souvent, offrit la synthèse la plus sobre.

Le coût artistique

C’est le plus important. En trente-deux concerts, le groupe a joué à peu près exactement le même programme de douze chansons, sans jamais s’entendre, devant un public qui n’écoutait pas. Aucune des innovations en cours dans leur écriture — et il s’en produisait beaucoup à cette date — n’était transposable sur scène.

Le divorce entre ce qu’ils devenaient en studio et ce qu’ils exécutaient en tournée s’est ouvert là. Il s’élargira en 1965, deviendra intenable en 1966, et se réglera le 29 août 1966 à San Francisco par l’arrêt définitif des concerts. Nous avons retracé cette transformation dans notre analyse de trois chansons emblématiques de leur écriture de studio.

Bilan : ce que 1964 a fabriqué

Un modèle économique

La tournée de 1964 invente le format qui structure encore aujourd’hui l’industrie du spectacle : la tournée de stades à garantie élevée, avec avion affrété, première partie standardisée, produits dérivés et couverture médiatique organisée. Le concert de Kansas City, joué dans une enceinte de baseball, est explicitement considéré par les historiens de la ville comme l’annonce des grandes tournées de stades des années 1970.

Une position morale

Le refus de jouer devant un public ségrégué, tenu contractuellement sur trois années de tournées américaines, est le premier engagement politique du groupe. Il précède de deux ans les déclarations de Lennon sur la religion et de quatre ans les prises de position sur le Vietnam. Il vaut d’être rappelé pour ce qu’il est : la décision de quatre musiciens de vingt-quatre ans, formés à une musique afro-américaine, qui ont trouvé absurde d’en jouer devant un public séparé.

Une accélération artistique

La rencontre avec Dylan, l’exposition à la scène musicale américaine, et surtout l’épuisement produit par le format lui-même ont poussé le groupe vers l’intérieur. L’album enregistré au retour, Beatles for Sale, est le plus sombre de leur période initiale ; celui qui suit, Help!, contient les premières chansons ouvertement personnelles de Lennon ; celui d’après, Rubber Soul, change tout.

Il y a une logique à cela. Un groupe qui ne peut plus s’entendre sur scène finit par considérer que la scène n’est pas le lieu de son travail. Le studio le devient. Tout ce que les Beatles ont fait à partir de 1966 découle, en partie, de trente-deux soirées passées à jouer dans le bruit.

Chronologie générale

Date Événement
Février-septembre 1963 Capitol Records refuse à plusieurs reprises de publier les disques des Beatles aux États-Unis. Ils paraissent chez Vee-Jay puis chez Swan, sans succès.
31 octobre 1963 Ed Sullivan assiste par hasard, à l’aéroport de Londres, au retour triomphal des Beatles de Suède.
Novembre 1963 Brian Epstein à New York : accord avec Capitol, et accord avec Sullivan pour trois passages en tête d’affiche contre un cachet dérisoire.
22 novembre 1963 Un reportage de CBS sur la Beatlemania est diffusé le matin. L’assassinat de Kennedy annule la diffusion du soir.
10 décembre 1963 Le reportage est rediffusé dans le journal du soir de Walter Cronkite. Marsha Albert, quinze ans, écrit à sa radio.
17 décembre 1963 Le disc-jockey Carroll James diffuse I Want to Hold Your Hand sur WWDC, l’adolescente l’annonçant à l’antenne.
26 décembre 1963 Capitol avance la sortie américaine du 45 tours, initialement prévue au 13 janvier.
Début février 1964 Le titre atteint la première place américaine, avant l’arrivée du groupe.
7 février 1964 Arrivée à New York par le vol Pan Am 101. Conférence de presse à l’aéroport.
9 février 1964 Premier passage dans The Ed Sullivan Show. Environ 73 millions de téléspectateurs.
11 février 1964 Premier concert américain, Washington Coliseum. Scène centrale pivotée à la main.
11 février 1964, soir Incident de l’ambassade britannique : une mèche de cheveux coupée à Ringo Starr.
12 février 1964 Deux concerts au Carnegie Hall, organisés par Sid Bernstein.
16 février 1964 Deuxième passage chez Ed Sullivan, en direct de Miami Beach.
18 février 1964 Séance photo avec Cassius Clay à Miami Beach.
22 février 1964 Retour à Londres.
Mars-avril 1964 Tournage et enregistrement d’A Hard Day’s Night.
Juin-juillet 1964 Tournée mondiale : Europe du Nord, Hong Kong, Australie, Nouvelle-Zélande.
Août 1964 Sortie américaine du film. Premières séances de Beatles for Sale les 11 et 14.
18 août 1964 Arrivée à Los Angeles.
19 août 1964 Ouverture de la tournée au Cow Palace. Quatre minutes quarante-cinq de cris avant la première note.
20 août 1964 Las Vegas. Larry Kane informe le groupe du projet de ségrégation au Gator Bowl.
22 août 1964 Vancouver : 160 personnes soignées après une charge sur les barrières.
23 août 1964 Hollywood Bowl, enregistré par Capitol. Deuxième offre de Charlie Finley par télégramme.
26 août 1964 Denver, seul concert non complet. Harrison déclare publiquement que le groupe ne joue pas là où il y a ségrégation.
28 août 1964 Rencontre avec Bob Dylan à l’hôtel Delmonico, New York.
6 septembre 1964 Une déclaration officielle annonce que le groupe ne jouera pas devant un public ségrégué à Jacksonville.
8 septembre 1964 Montréal : menaces de mort contre Ringo Starr, policier posté derrière la batterie.
9 septembre 1964 L’avion vers la Floride est dérouté sur Key West à cause de l’ouragan Dora.
11 septembre 1964 Gator Bowl, Jacksonville, devant un public mixte. Environ 23 000 spectateurs sur 32 000 billets vendus.
16 septembre 1964 La Nouvelle-Orléans : débordements majeurs.
17 septembre 1964 Kansas City : 150 000 dollars, cachet record. 20 207 spectateurs. Kansas City jouée en ouverture.
20 septembre 1964 Clôture au Paramount Theatre de New York, concert de charité.
1977 Première publication des bandes du Hollywood Bowl.
2016 Réédition remixée par Giles Martin pour le documentaire de Ron Howard.

Questions fréquentes

Quand a eu lieu la première tournée américaine des Beatles ?

Du 19 août au 20 septembre 1964, trente-deux concerts aux États-Unis et au Canada. Le séjour de février 1964, souvent appelé tournée par erreur, était un déplacement promotionnel de quinze jours comportant seulement trois concerts.

Quel a été le premier concert des Beatles aux États-Unis ?

Le 11 février 1964 au Washington Coliseum, devant un peu plus de huit mille personnes. La scène était installée au centre de la salle et l’estrade de batterie devait être pivotée à la main entre les chansons.

Combien de personnes ont vu les Beatles chez Ed Sullivan ?

Environ soixante-treize millions de téléspectateurs pour l’émission du 9 février 1964, soit près de vingt-trois millions de foyers. C’était alors un record pour un programme de divertissement.

Est-il vrai que la criminalité est tombée à zéro pendant l’émission ?

Non. L’affirmation provient d’un bon mot de la presse de l’époque et n’a jamais été confirmée par une statistique policière. Elle est devenue un fait par simple répétition.

Pourquoi Capitol Records a-t-elle refusé les Beatles ?

Le responsable des productions étrangères, Dave Dexter Jr., jugeait que ces disques n’avaient pas d’avenir sur le marché américain, aucun artiste britannique n’y ayant jusqu’alors percé durablement. EMI dut placer les premiers 45 tours chez de petits labels indépendants, Vee-Jay et Swan.

Quel rôle a joué Marsha Albert ?

Cette lycéenne de quinze ans du Maryland a écrit à un disc-jockey de Washington après avoir vu un reportage télévisé, ce qui a conduit à la première diffusion radiophonique américaine d’I Want to Hold Your Hand le 17 décembre 1963 — et contraint Capitol à avancer sa date de sortie.

Combien les Beatles ont-ils gagné sur la tournée de 1964 ?

Plus d’un million de dollars sur trente-deux concerts, avec des garanties de vingt-cinq à cinquante mille dollars par soirée plus un pourcentage de la recette — des montants sans précédent, quand Frank Sinatra en obtenait dix à quinze mille.

Pourquoi Kansas City a-t-elle coûté 150 000 dollars ?

Charles Finley, propriétaire d’une équipe de baseball locale, voulait absolument un concert dans sa ville, absente du calendrier. Après deux refus, il proposa cette somme garantie sur ses fonds propres pour occuper l’unique jour de repos du groupe. C’était alors le plus gros cachet jamais versé pour une représentation unique.

Les Beatles ont-ils vraiment refusé de jouer devant un public ségrégué ?

Oui, et publiquement, à plusieurs reprises. La nuance apportée par la recherche récente est que la clause anti-ségrégation figurait dans leurs contrats pour toute la tournée, dès San Francisco, et jusqu’en 1966 — ce n’était pas une décision improvisée pour Jacksonville.

Qu’est-il arrivé le 28 août 1964 à l’hôtel Delmonico ?

Bob Dylan y a rencontré les Beatles. La rencontre est communément créditée de leur initiation au cannabis, et surtout d’une influence décisive sur l’évolution de l’écriture de Lennon dans les mois suivants.

Pourquoi l’enregistrement du Hollywood Bowl n’est-il sorti qu’en 1977 ?

Parce que le niveau des cris rendait les bandes inexploitables selon les critères de mixage de 1964. Elles n’ont été rendues pleinement audibles qu’en 2016, grâce aux techniques de séparation de sources employées par Giles Martin.

Pourquoi les Beatles ont-ils arrêté les tournées ?

Parce que le format était devenu absurde : trente minutes, douze chansons inchangées, aucun retour de scène, un public inaudible. L’écart entre leur travail de studio et leurs concerts est devenu intenable, et ils ont donné leur dernier concert payant le 29 août 1966.

Glossaire

  • Beatlemania — Terme forgé par la presse britannique à l’automne 1963 pour décrire les phénomènes de foule accompagnant les apparitions du groupe.
  • Garantie — Somme versée à un artiste indépendamment de la recette, à laquelle s’ajoute généralement un pourcentage des entrées.
  • Rider — Annexe contractuelle précisant les conditions techniques et matérielles d’une prestation. C’est là que figurait la clause anti-ségrégation des Beatles.
  • Retour de scène — Enceinte dirigée vers les musiciens leur permettant de s’entendre. Inexistant en 1964.
  • Vee-Jay — Label indépendant de Chicago ayant publié les premiers 45 tours des Beatles aux États-Unis, faute d’intérêt de Capitol.
  • Swan — Petit label de Philadelphie, éditeur américain initial de She Loves You.
  • General Artists Corporation — Agence américaine chargée de l’organisation de la tournée de 1964.
  • Lockheed Electra — Quadrimoteur à turbopropulseurs affrété pour les déplacements du groupe, alors une innovation dans l’organisation des tournées.
  • Loi sur les droits civiques de 1964 — Texte promulgué le 2 juillet 1964, interdisant la ségrégation dans les lieux publics aux États-Unis.
  • Séparation de sources — Technique moderne permettant d’isoler des éléments mélangés dans un enregistrement ancien ; employée en 2016 sur les bandes du Hollywood Bowl.

Pour aller plus loin

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